CHAPITRE VIII

Madame la duchesse douairière d'Orléans. -- Monsieur de

Follemont. -- Monsieur le duc d'Orléans. -- Mademoiselle. --

Madame la duchesse d'Orléans. -- Scène à Hartwell. -- Monsieur le

duc d'Orléans refuse une place à mon frère. -- Monsieur de

Talleyrand part pour le congrès de Vienne. -- Madame de

Talleyrand. -- La princesse de Carignan. -- Les deux princes de

Carignan.

Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans

douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes

parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions

souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son

entourage aurait pu faire naître la pensée.

Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien

conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait

accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les

manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était

tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard,

nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était

l'époux depuis trente ans.

Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle.

Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins

exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand

et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer

la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait

elle-même son café, s'occupait de préparer sa partie et de le faire

asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de

monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque

s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour

rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie.

Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de

Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort

contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse

croyait sincèrement.

Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se

plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en

clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup

d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et

le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il

volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il

n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas

tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas

d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme

son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a

laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que

monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:

On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans

n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes

attachées de coeur à cette princesse et à sa maison. Mes parents

étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent,

mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans

de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la

princesse, ce rôle n'était pas admissible.

Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire

par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette première

visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les

jours et avait une maison très agréable.

Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se

raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de

Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère

et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire

arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque,

rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y

chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans,

de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et

les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était

grosse du duc de Nemours.

Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes

d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que

libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une

santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès

de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses

deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et

l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc

d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère

chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier,

aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut

d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.

Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur

compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut

tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta

était parti d'une batterie commandée par son frère, officier

d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements

n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et

suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères

servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à

l'autre.

Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles

s'étaient réfugiées dans un couvent.

Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en

prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment

arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la

princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit,

l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger

suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en

butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de

lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et

désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui

dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle,

l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce

vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en

Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.

Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit

à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa

fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée

de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des

inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en

plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la

comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus

quittée.

On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la

princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment été destinée à

monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se

conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec

ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des

demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes

et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune

princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une

lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans

laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris

pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue

plusieurs fois.

Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le

mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y

assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec

toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.

Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens

prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter

le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après,

les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec

l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les

Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut

attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire

expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à

Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La

nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans

installait sa famille au Palais-Royal.

Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos

rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela

l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque

jour, en lui voyant exercer toutes les vertus, ornées de toute les

grâces qui peuvent les décorer.

Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide,

grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal

rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand

air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup

de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation

de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si

nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que,

pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis

persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la

fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à

l'influence de ce regard.

Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc

d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait

jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et

madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance

qu'elle éprouvait pour le frère et la soeur.

J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à

Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y

fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y

consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un

dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en

traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le

château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses

jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour

la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva

presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses

appartements.

Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé,

resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui

parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de

repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel

esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le

Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une

incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux

et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut

monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa

entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à

monsieur le duc d'Orléans de ces _palpitations_ auxquelles elle était

sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on

peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.

Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part

ni d'autre.

La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans

s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler

celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une

amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans.

Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, _ma vraie cousine_.

Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans

où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de

madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en

parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent;

elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours

après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il

n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce

n'était pas tout à fait la vérité. La voici:

Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois

personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de

chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de

gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il

avait le coup d'oeil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand

intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce

mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la

famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang

qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais

affirmer.

Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans,

sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de

s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un

homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.

Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.

S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait

d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop

son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs

personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château,

il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de

Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains

justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.

J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très

amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe

s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et

l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les

femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou

au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.

Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils,

faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté

décoraient sa bêtise d'assez de dignité.

Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui

peint cette courtisane devenue si grande dame.

Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau

Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait

promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les

yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention.

La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner

de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un

événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à

ses autres avantages.

Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ,

Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils

trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes

les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus

beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en

connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de

toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être

complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été

inventé, et avec moins d'innocence, _naked and not ashamed_. Le souper

s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour

l'Égypte. Ceci se passait en 1787.

En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en

voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand

où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me

dit-il, entre cette visite et celle que j'ai faite précédemment à

madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma

dernière et ma seule entrevue avec elle.»

Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux

amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle

l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques

minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à

calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle

placé derrière ma chaise:

«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»

Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait

été impossible de conserver notre sérieux.

Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés

uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de

Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un

autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses

camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour

lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une

croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à

quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires

à des boucles d'oreilles de perle:

«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»

Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme

imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il

s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.

J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de

Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la

comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le

rendez-vous avait été donné dans une maison de campagne aux environs

de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.

Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette

réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni

s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour,

elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été

expulsée de sa maison.

Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après

le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait

nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.

Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de

Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de

la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne,

mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées

révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de

l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec

deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les

antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.

Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de

princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de

Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du

feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France

avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La

princesse de Lamballe, sa soeur, en avait été désolée, courroucée, et

la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.

La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé

secrètement un monsieur de Montléard dont elle avait plusieurs enfants

qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle

n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande

belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne

enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon,

après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du

quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le

roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il

était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et

son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait

héritier présomptif de la Couronne.

Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille

aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de

succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions

révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de

Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de

Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand

titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement

était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à

mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche

n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.

La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à

Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la

jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la

mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus

de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire

valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à

s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à

obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un

embarras continuel pour son fils et pour la France qui se déclarait en

sa faveur.

L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La

Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa

légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui,

à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage

disproportionné du comte de Villefranche.

Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses

explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à

l'ennui qui m'attendait à Turin.

Nous partîmes au commencement d'octobre.

_APPENDICES_

I

NOTE DU MARQUIS D'OSMOND, POUR ÊTRE REMISE À L'ARCHEVÊQUE DE SENS, EN

MAI 1788.

J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant

aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des

Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des

Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son

opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit

lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances

du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre

comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans

les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire

espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre

belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition

d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer

immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins

réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai

souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de

ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les

Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de

scélérats et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en

convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en

étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les

générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de

1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.

Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon

père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une

feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois

de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel

insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était

esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique

l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document,

il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.

[Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de

Boigne, se trouve à la fin du manuscrit des _Mémoires_.]

Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement

l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur

les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat

soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les

sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en

exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.

En matière de constitution, il sera toujours impossible de

s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions

sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les

peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions

des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a

point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à

justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les

folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de

bonne foi, quelle que soit leur robe, les citations, les exemples

ne sont rien. Dans le XVIIIe siècle, on n'a plus le droit de

commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à l'empire

éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas généralement ces

principes; cependant ce sont les véritables et leur application

aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule

la préserver des malheurs dont elle est menacée. Je le dis avec

d'autant plus de franchise que rien ne me paraît plus intimement

lié que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de

la Nation au bonheur du Roi.

Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit

de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment;

n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les

mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le

gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le

peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif

sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache

aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États

Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de

consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle

protégée par les lois.

Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes

les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre,

de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir,

mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile;

cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La

position géographique de la France ne lui permet pas d'être

soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir

une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule

(sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées

intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats

souverains de ces deux Nations.

En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté.

La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour

faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la

noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour

laisser restreindre au delà de certaines bornes les facilités que

le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le clergé aurait

trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au républicain

pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir l'autorité

royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation, l'habitude,

tout nous lie au système d'une monarchie limitée; nous ne

pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une guerre

civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux.

Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas

incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts,

obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des

siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper

l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance

éternelle?

M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera

une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut

longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un

sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la

flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal

ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement,

de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté

qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps

d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des

envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir

positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce

qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public,

pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que

l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le

Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas

clairement, irrévocablement les intentions louables dont M.

l'archevêque l'a animé.

Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets

moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position

où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout

réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour

plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les

présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque auquel il

put adresser l'équivalent du discours qui suit:

«Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes

volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent

plus être mal interprétées. Le besoin de mon coeur, autant que le

malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à

m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États

Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à

laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés

pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une

assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer

pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en

s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur

des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent

qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai

formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa

constitution.

«J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont

cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de

mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont

occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils

tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux

apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a

soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement

ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains

comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un

seul et même intérêt.

«Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment

indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant

je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses

besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même

pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de

commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais

comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur

et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses

détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation

des États Généraux. Leur première convocation ne provoquera

probablement pas le bien que nous désirons tous avec une égale

ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapprochée

que les suivantes, consacrera pour toujours les principes

invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion.

«Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait

heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient

point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.

«Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons,

chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous

attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne

commande pas le respect qui nous est dû.

«La dernière révolution opérée en Hollande par les armées

prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a

singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les

influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à

la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a

contractés envers moi. _Demain, mon armée se porte sur la

Hollande._ J'ai tout lieu de croire que cette démarche

indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si

(contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre

la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions

d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre

constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles

tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous

porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»

_(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)_

On trouve dans les _Mémoires_ de l'empereur Napoléon, publiés en 1825,

des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises

dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être

remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages

suivants:

«Les patriotes virent également que les négociations de la France avec

la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui caractérisait alors

le Cabinet de Versailles, endormi dans l'insouciance des plaisirs sur

le bord de l'abîme qui devait bientôt l'engloutir. Qui sait ce qui

serait arrivé si la France, fidèle à son honneur et à sa politique,

eut soutenu hautement par une grande démonstration militaire l'amitié

qu'elle devait aux Provinces Unies? Elle donnait peut-être le signal

d'une guerre où elle eut entraîné une partie de l'Europe; elle aurait

sauvé la liberté de son alliée et probablement échappé elle-même à sa

révolution....» (t. VI, p. 135; éd. de 1825).

«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était

déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts

naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière

du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de

l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la

fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres

sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825).

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 48 / 94 题