Le Roi part d'Angleterre. -- Visite de l'empereur Alexandre à
Compiègne. -- Son mécontentement. -- Monsieur de Talleyrand est
mal reçu. -- Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême.
-- Déclaration de Saint-Ouen. -- Son succès. -- Entrée du Roi. --
Attitude de la vieille garde. -- Maintien des princes. -- Encore
l'Opéra.
Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à
travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables;
le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême.
Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le
trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme
auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à
Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à
l'Empereur.
Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec
l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu
avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste
mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des
souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.
L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à
causer _en famille_ comme il le comptait, demanda au bout de peu
d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit
traverser trois ou quatre magnifiquement meublés et faisant partie du
plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à Monsieur,
à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, tous
absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers des
corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte qui
donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du
gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements.
On le lui avait destiné.
Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à
chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement.
Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un
ton bref:
«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en
sortant de table.»
Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à
l'attribuer à l'impotence du Roi.
L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air
d'une _House-keeper_ pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice,
que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu
moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.
Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de
donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si
lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un
seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit
servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec
affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une
espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la
qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV
recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.
À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y était
seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre
chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange réception.
Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un mot de
remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni de
celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase
d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il
était disposé furent rompus.
L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres
par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes
d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.
Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener
le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens
crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses
oeuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à
répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient
prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois
trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.
Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir
aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois
n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait
beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité,
grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment
n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans
sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de
l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction
dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la
réception la plus affectueuse était la plus digne.
Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'étiquette
pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes et, malgré
leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus.
L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente
de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait
le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et
le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation
qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan
ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa
qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à
ses collègues et à ses associés.
Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le
moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir
les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua
qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était
bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles
femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge,
elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à
l'anglaise.
La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait
établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de
peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le
jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et
l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation.
C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a
tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques
erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et moi, au
conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à Saint-Ouen.
Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent.
Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré
l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa
mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.
Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la
nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les
uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient _tout fait_,
les autres sur ce qu'ils n'avaient _rien fait_ depuis vingt-cinq ans.
Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce
qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle
d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui
n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de
Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais
réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement
représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de
la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que
bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès
d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque
temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre
aloi.
Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette
déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans
des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver
trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir
allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation
constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à
sentir constamment la main du gouvernement qui l'administrait. En lui
lâchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce
coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. L'expérience m'a appris à
apprécier les inquiétudes de cette nature; mais, à l'époque de la
déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune pour les concevoir et ma
satisfaction était pleine de confiance.
Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue
Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres
étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de
drapeaux blancs.
Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée
de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était
livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable
carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait
déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens.
Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le
général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la
ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien
des ordres donnés à ses propres troupes.
Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres
raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce
moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant
mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne,
pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des coeurs
envers ceux qui arrivaient. Les cris de _Vive le Roi!_ se taisaient à
son passage; on poussait de loin en loin ceux de _Vive la garde, la
vieille garde!_ mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les
prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le silence
s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son
pas accéléré, frappant sur le coeur. La consternation gagnait et la
tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie
l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que l'avènement du
Roi.
Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son
passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement
mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.
Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la
courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la
garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il
était marqué.
Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux
de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était
dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant,
monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.
Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée
d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait
trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le
Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes,
portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une
belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux.
Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle
ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et,
dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale.
Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On
respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur
n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.
Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne
prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient
que comme images dans cette cérémonie. Monsieur, seul, y était tout à
fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente,
s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familièrement
comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le
cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui
renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.
Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous
points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux
espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant
à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si
gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et
de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait
couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi
qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi
gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.
À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne
de la famille royale dont le souvenir existât en France.
La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me
rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le
duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait
d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame
Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame
était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt
acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait
fille du pays.
Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir
ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette
nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les
témoignages qu'avec sécheresse. Madame, pleine de vertus, de bonté,
princesse française dans le coeur, a trouvé le secret de se faire
croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont
crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle
ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet
d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain
d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays
et le palladium de sa race.
Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait
_Oedipe_. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse
d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions
fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et,
quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le
théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles
semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins
possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux
diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne
grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation
comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin,
sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une
princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à
l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de
la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était
le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes
initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.