CHAPITRE IV

_Te Deum_ russe. -- Mission à Hartwell. -- Entrée de Monsieur. --

On prend la cocarde blanche. -- Le lieutenant général du royaume.

-- Le duc de Vicence. -- Le général Owarow. -- L'empereur

Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. -- Première réception de

Monsieur. -- Représentation à l'Opéra. -- Attitude du parti

émigré.

Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la

place Louis XV pour y chanter un _Te Deum_. Je vis ce spectacle de

chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en

souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de

monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus

d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence

le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs

se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points

pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours

avant par les _qui-vive_ des sentinelles, vibra de nouveau dans mon

coeur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis

honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et,

dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.

J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait

dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les

femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux

couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.

Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se rendre à

Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement provisoire.

Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. J'étais si fort

imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si

souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été vingt-cinq ans

éloigné des affaires, on n'était plus propre à les faire que je ne

formais aucun doute sur sa volonté d'en rester éloigné. Aussi,

lorsque, dans les premières semaines, on le désignait comme devant

être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il

repousserait toute offre quelconque.

Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut

l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais

procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni

familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de

duc de Mouchy.

Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai

regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage,

modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un

homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon

père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit,

s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien

faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de

Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour

réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le

fléau de sa famille et de son pays.

Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce

que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère;

cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son

entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon coeur battait,

mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'émotion

la plus profonde.

Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à

inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant,

désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je

n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le

maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela

une grande urbanité de moeurs qui le rendait charmant dans son

intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était

susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup

d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.

Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il

eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher

exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre,

jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de

gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef

dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir

de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci

appartient à une autre époque.

Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une

petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde

nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il

employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant

dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de

ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de

cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a

promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné

de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens

qui, en ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, étaient

ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.

Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il

paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de

tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer

confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le

récit donné par le _Moniteur_:

«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»

Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée

garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la

cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à

lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années

de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées

généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de

tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une

contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour

des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la

Révolution.

Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier

l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été

libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il

connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils

tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour

vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur

bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu

l'homme de l'Oeil de Boeuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes

paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le vieux

maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, sur

l'assertion que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adoptée

par un corps d'armée, la question était tranchée.

Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui

allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui

a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les

bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi,

et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe

son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers

étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.

Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui

bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles

disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de

cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de

tricolores.

Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de

rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir

passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se

rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une

assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin

même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient

à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une

diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des

officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons

s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé

près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et

lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait

jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en

croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette

énorme cocarde blanche.

L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans

ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima toutes les

haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra un manque

de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.

Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré

si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut

obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo

poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:

«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la

besogne qui ne durera guère.»

L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence,

qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion,

à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc

d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de

l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut

le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le

duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et

affecta de le rapprocher de Monsieur.

Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se

retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur

furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus

familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour

lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant

qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple

question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que

Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se

trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était

d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, qu'il

croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:

«Je lui ai dit que non.

«--Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids

pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait

excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était

son proche parent.»

L'Empereur hâta sa marche:

«Son parent... son parent... ses répugnances...»

Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:

«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»

Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet.

L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il

parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On

comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre

monsieur de Caulaincourt par Monsieur.

Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses

deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable,

et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder

leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de

bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa

à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait

recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois

chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.

Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à

l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des

grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un

coeur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison

porter des paroles affectueuses encore plus que protectrices. Après

cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait

des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le comparait

à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à Compiègne

acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.

Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à

mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la

jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la

joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque

d'étiquette.

Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées

jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands

frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances

dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et

les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus

seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de

leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions

trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y

a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des

femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être

chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en

trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies

bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.

Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde,

dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour

hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses

gracieuses façons.

Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les

souverains alliés; ils s'étaient mis tous trois (car l'empereur

François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge au fond de

la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de France

remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une

visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils la

lui rendirent pendant le second.

Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance

du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la

scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple,

lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en

gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut

des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet

hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions

singulièrement délicates.

Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec

impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général

l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un

parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette

tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.

Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée,

sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants

et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était

naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme

associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se

persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de

l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions

intempestives.

Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent

batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de

loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre

le haut du pavé sur lui, entrant de préférence dans ces Tuileries,

naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, interpellé

de: _mon vieux brave_, par la puissance qui l'habitait.

Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces

transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il

était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles

et si disparates.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 44 / 94 题