Esprit des émigrés rentrés. -- L'Empereur et le roi de Rome. --
Les idéalistes. -- Monsieur de Chateaubriand. -- Les _Madames_.
-- La duchesse de Lévis. -- La duchesse de Duras. -- La duchesse
de Châtillon. -- Le comte et la comtesse de Ségur.
Je ne puis jamais me rappeler sans honte les voeux antinationaux que
nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous
faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le
portrait que Machiavel fait des _Fuori inciti_, et c'est la rougeur
sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de
tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce
miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos
sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois
que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès
militaires.
Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille,
un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus
grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque
insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de
nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée
était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que
l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg.
D'ailleurs, on avait peu de foi à l'exactitude des bulletins, et leur
apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était toujours
accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes les autres
villes.
Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour
où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était
accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de
joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde
s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les
vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena
une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on
aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les
plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.
Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut
croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait
passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il
préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à
être plus avare du sang des hommes.
J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il
assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de
la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse,
l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le
calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis
l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:
«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une
file.»
Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée
venait d'être distraite par des réflexions dont on suit facilement le
cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et contribuèrent
peut-être à ces retours philanthropiques.
Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur
l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de
l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant
les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car
j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos
yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les
employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les
soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son
regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là,
d'en tirer tout le parti possible.
Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance
invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les
_idéalistes_. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce
sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers
envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous
forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte
l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations,
fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne
servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à
amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors,
et la répugnance de l'Empereur pour les _idéalistes_, dont j'aurais
volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.
Au nombre de ces _idéalistes_, il rangeait monsieur de Chateaubriand.
C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse
pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de
se faire un piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. Cette
place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a
incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point,
avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce
sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a
été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur
d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable;
mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus
aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable
goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.
S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment
artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de
ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables
tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans
d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en
lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de
bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps
lui aura préparé des lecteurs impartiaux.
Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du
moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien
qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est
fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a
honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes
qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque
méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les
difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui
est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est
gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter.
Il n'a foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un
autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. En
parlant de la Restauration et de la révolution de 1830, si je conduis
ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon
chemin.
Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et
de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le
despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à
l'occasion de la mort du duc d'Enghien.
_Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem_, le poème des
_Martyrs_, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je
trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais
pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une
lecture des _Abencérages_ faite chez madame de Ségur. Il lisait de la
voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour
tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses
personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous
avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le
charme. La lecture finie on apporta du thé:
«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?
«--Je vous en demanderai.»
Aussitôt un écho se répandit dans le salon:
«Ma chère il veut du thé.
«--Il va prendre du thé.
«--Donnez-lui du thé.
«--Il demande du thé!»
Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la
première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si
ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique
j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de
Chateaubriand, je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de _ses
madames_, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis
jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables
adoratrices.
Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à
Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la
Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par
lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions
beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table
du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans
le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un
cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses
papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de
portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de
nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.
Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de
madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie
à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à
son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant
son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour
elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.
J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant
(et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est
blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il
lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle
voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places
de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement
la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait
fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la
gloire de le posséder et qui ne se fait pas gouverner par lui est un
pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de
_l'Apocalypse_ dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui
pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses
prétentions.
Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence
d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du
désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que
rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel
qu'il soit.
Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir
des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les
appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se
trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation
où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de
refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi
payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées
pour se _désennuyer_, car, au bout du compte, c'est là le but et le
grand secret de sa vie.
Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe,
sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont
dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il
bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps
en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux
personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y
tienne longtemps.
Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont,
quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte
presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté
dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir
folle sans lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer
un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de
madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui.
Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de
Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser
adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De
toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son coeur
est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z......
L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux moeurs qui existaient
avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu
nous faire regretter.
Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on
puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense
fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du
prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en
manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le
nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries,
malgré la gravité des événements à cette époque.
Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X....
émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle
partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut
l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale
de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille
et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses
soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle
réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les
personnes renfermées avec elle.
Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier voeu fut d'aller
rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus
tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force
de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un
bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron
américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant
dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.
C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char
de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le
plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas
son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur
de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive
impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire
dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en
plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires
l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y
prolongèrent, enfin il s'y établit.
Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme
beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que
monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui
qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune
femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait,
ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:
«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où
je me verrais débarrassé de ses doléances.»
Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à
le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec
transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de
jours après C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout
seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues
journées de l'hiver.
Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit.
Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en
devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle
auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses
progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça
alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X...,
réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir
arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur
immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se
décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi
et lui apporta en preuve sa correspondance.
Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle
se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle
resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle
prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle
retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut
enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la
rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint
son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle.
Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un
sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa
vie.
Madame de X..., l'imagination salie et le coeur froissé par la
conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment
des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active.
Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:
«Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve
un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par
leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel
désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut
presque une réhabilitation.
Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de
Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se
donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de
X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y
trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de
Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins
assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de
Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que,
lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour
son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il
trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême
désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en
Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le
rôle de consolateur à celui d'adorateur.
Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X....
Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.
La publication de l'_Itinéraire_ donna un nouveau lustre au talent
populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que
plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer
madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle
seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui
en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de
X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur de Chateaubriand.
Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle,
elle plaisait par son propre mérite.
Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de
mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt,
elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans
l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à
des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de
cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se
précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de
roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé
de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre
de duchesse de Z....
On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une
grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis
plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de
Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son
étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler,
il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où
j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la
raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement
douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de
croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.
Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute
désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire,
peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu
de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite,
et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie qui
régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. Il n'a pu se
dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa femme.
Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de la
relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est incapable
de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est trop absorbé
par la préoccupation de lui-même.
C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma
décidément le corps des _madames_. Les principales étaient les
duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut
pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur
heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait
quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles
quelques-unes des minutes destinées à l'autre.
Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier
avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était
l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne
était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se
faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie;
mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en
allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand
qu'elles comblaient de soins et de prévenances.
Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq
bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus
charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces
dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car
ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.
On dit que madame de Lévis obtint des succès assez complets; madame
de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit son
parti en s'entourant d'autres illustrations. Les _madames_ du second
ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes
admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et
jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me
suis jamais sentie tentée de franchir.
Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel.
Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique
les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une
grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva
son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à
un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement
imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de
Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la
convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et
elle l'adora pendant longtemps.
Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le
service se faisait par années et, pendant les commencements de
l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur
poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de
Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage.
Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à
Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le
Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge,
malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait
s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême.
Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques
ridicules, monsieur de Duras est homme d'honneur: il n'hésita pas à
reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.
Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle
avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a
honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années
en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux
petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.
Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur
son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des
dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante
pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses
ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun
agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le coeur haut placé et
une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été
placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais
devinée depuis longtemps.
Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc
de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il
était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea,
il dut attendre. Le capitaine de la frégate _la Blanche_, apprenant
qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur
sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; _la
Blanche_ se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de
Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour
faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond
de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas
assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en
avais grand'peur.
Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait,
mais sans prétention sur son coeur, madame Octave de Ségur.
Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est
si romanesque que je veux la raconter.
Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave
de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un
bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs
dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient
déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque
Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit
à Soissons.
Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu
impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave
dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur
intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de
madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son coeur
passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort
assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane,
«cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».
Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un
congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le
soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne
l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se
promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta
Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons.
On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle.
Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de
Boulogne et portant ces mots:
«Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que
ce coeur qui ne battra jamais que pour vous.»
Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui
portait: _Friendship, esteem and eternal love_.
Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put
trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des
péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son
rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son
travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs
années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur,
il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la
main d'Octave.
Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée,
madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même
des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas
moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la
plus éclairée.
Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au
fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort
d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le
désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté
n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les
devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France
en 1814.
Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle
elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à
son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa
femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la
chaleur de son coeur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne
se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces procédés,
sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en secret. Elle
employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la coquetterie:
«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que
vous jouez.»
Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait
toujours régné exclusivement dans son coeur. Quelques mois de bonheur
le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame Octave
suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux
servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait
aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère.
Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint
de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la
garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer
l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux.
Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques
reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à
elle.
Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir
lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus
conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle
s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas
à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie.
Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la
Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait
parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur
l'instinct qui porte à se sauver.
Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira
dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; elle y était fort
touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur tendresse
excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, l'ont ramenée
dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais elle y est
moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule de son
couvent.
Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle
d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure
charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et
l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait
toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement
séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels
événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi
les femmes de la conduite la plus exemplaire.