Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- Situation des
esprits. -- Illusions de parti. -- Désorganisation des armées. --
Les Alliés s'approchent. -- Les autorités quittent Paris. --
Bataille de Paris. -- Capitulation. -- Retraite des troupes
françaises.
Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des
glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces
événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire,
mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque
les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai
avec la même exactitude que les anecdotes de société.
La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en
être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand
homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on
prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse?
Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette
incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.
Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte
devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait
achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute
contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point
qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.
L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer
domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure
des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles
aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans
qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire
libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière
militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y
appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité
imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre
de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal
disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement
que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre
d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée
renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé
qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de
s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes,
des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à
ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle
rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à
la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de
Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la
licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.
Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814
et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a
souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs
de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement
fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde
blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient
sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des
principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que,
malgré l'ardeur belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes
gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune
autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre
Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies.
Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de
Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au
commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi.
Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu
grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que
donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus
fréquenter une société si imprudente.
Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout
étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les
boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage.
Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi
graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du
ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un
émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était _le sens
commun_.
Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était
pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles
d'opposition.
Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais
quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du
palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de
l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un
envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus
désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner
l'oeuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous
raconter la façon dont il avait été traqué dans toute l'Italie et la
peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put
y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité:
«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même
les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement
content de ce qui se passe de tous les côtés.»
Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette
phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des
lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.
S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins
absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères
travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait
nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous
avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le
plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à
Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas
démordre.
Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de
Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même,
assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger
n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où
derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement
nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement
courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que
nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de
grandes froideurs, comme un homme suspect!
Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de
très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si
déraisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les
exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de
les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un
petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme
nous, ont traversé une série de révolutions.
Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous
étions contraints à deviner la vérité à travers les relations
officielles qui, presque toujours, la déguisaient.
L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit
à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes
exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par
exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France
dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé
et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote
de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer
des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et
bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.
Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur
Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la
redouter, nous l'accueillions de tous nos voeux. La désorganisation du
gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient
les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient
d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons
pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils
étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures.
Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se
défendre.
J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, au milieu
du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:
«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?
«--Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je
savais charger mon fusil.»
Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce
pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir
en rendre.
À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus
difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques
faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était
inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée
depuis dans l'adoration du _libéralisme_ de l'Empereur, mais, à ce
moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et
sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était
détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos
était devenu le premier besoin de tous.
_Abbiamo la pancia piena di liberta_, me disait un jour un postillon
de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en
1814, aurait volontiers dit à son tour: _Abbiamo la pancia piena di
gloria_, et elle n'en voulait plus.
Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette
fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût
pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit
public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et
les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de
Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait
l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et
d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour
rassurer les Parisiens.
Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique
régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient
rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois
heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.
Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de
Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou
moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de
sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en
rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le
contraste avec leur apparence de la veille serrait le coeur.
Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des
boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils
étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs
de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses
pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses
pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation
contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas;
les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas
besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide
à voir de si près.
Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément
émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre;
nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille
impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les
cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de
l'Impératrice; personne n'y voulait croire.
Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et
au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une
nouvelle _sûre_ qui détruisait celle tout aussi _sûre_ qu'un autre
venait d'apporter.
Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et
bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué
vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ
de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.
Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres
les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de
la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus
passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le
boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en
falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait
des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y
envoyait.
Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en
éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une
pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre
séjour.
Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick,
n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs
de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine,
du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour
passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les
feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité
à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage,
arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la
pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il
déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient
pas que le calme ne fût rétabli.
Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu
prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles
suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de
se voir interdire le pillage par ses chefs.
On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait
apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il
recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il
s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en
attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était
l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.
Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les
Tuileries chez sa soeur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier
de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous
apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour
une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma
mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de
faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas
le moment de partir puisque le danger était conjuré.
«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que
je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en
supplie, partez.»
Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa
mère et sa soeur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette
insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire
lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné
l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait
savoir un secret qui devait entraîner des calamités.
Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée.
Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était
parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un
bruit attira notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait
un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence
était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se
répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous
dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que
j'avais un coeur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais
nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de
l'Empereur pour qu'il pût être durable.
Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle
bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau
comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même
rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de
droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant,
huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés
pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers
treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne
pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui
avaient défendu Paris.
L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont
accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette
brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les
fastes militaires.
Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position
dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps
les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec
impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au
fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son
insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec
indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis
m'engager à davantage.