CHAPITRE VIII

Derniers temps de l'Empire. -- Gardes d'honneur. -- Situation des

esprits. -- Illusions de parti. -- Désorganisation des armées. --

Les Alliés s'approchent. -- Les autorités quittent Paris. --

Bataille de Paris. -- Capitulation. -- Retraite des troupes

françaises.

Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des

glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces

événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire,

mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque

les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai

avec la même exactitude que les anecdotes de société.

La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en

être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand

homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on

prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse?

Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette

incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.

Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte

devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait

achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute

contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point

qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.

L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer

domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de marier les filles; la mesure

des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles

aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans

qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire

libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière

militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y

appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité

imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre

de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal

disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement

que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre

d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée

renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé

qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de

s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes,

des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à

ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle

rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à

la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de

Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la

licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.

Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814

et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a

souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs

de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement

fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde

blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient

sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des

principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que,

malgré l'ardeur belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes

gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune

autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre

Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies.

Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de

Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au

commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi.

Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu

grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que

donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus

fréquenter une société si imprudente.

Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout

étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les

boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage.

Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi

graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du

ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un

émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était _le sens

commun_.

Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était

pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles

d'opposition.

Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais

quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du

palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de

l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un

envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus

désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner

l'oeuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous

raconter la façon dont il avait été traqué dans toute l'Italie et la

peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put

y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité:

«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même

les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement

content de ce qui se passe de tous les côtés.»

Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette

phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des

lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.

S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins

absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères

travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait

nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous

avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le

plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à

Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas

démordre.

Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de

Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même,

assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger

n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où

derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement

nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement

courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que

nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de

grandes froideurs, comme un homme suspect!

Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de

très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si

déraisonnables, cela me rend bien indulgente pour les illusions et les

exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de

les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un

petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme

nous, ont traversé une série de révolutions.

Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous

étions contraints à deviner la vérité à travers les relations

officielles qui, presque toujours, la déguisaient.

L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit

à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes

exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par

exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France

dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé

et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote

de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer

des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et

bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.

Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur

Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la

redouter, nous l'accueillions de tous nos voeux. La désorganisation du

gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient

les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient

d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons

pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils

étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures.

Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se

défendre.

J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, au milieu

du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:

«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?

«--Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je

savais charger mon fusil.»

Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce

pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir

en rendre.

À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus

difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques

faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était

inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée

depuis dans l'adoration du _libéralisme_ de l'Empereur, mais, à ce

moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et

sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était

détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos

était devenu le premier besoin de tous.

_Abbiamo la pancia piena di liberta_, me disait un jour un postillon

de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en

1814, aurait volontiers dit à son tour: _Abbiamo la pancia piena di

gloria_, et elle n'en voulait plus.

Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette

fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût

pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit

public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et

les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de

Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait

l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et

d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour

rassurer les Parisiens.

Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique

régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient

rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois

heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.

Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de

Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou

moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de

sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en

rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le

contraste avec leur apparence de la veille serrait le coeur.

Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des

boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils

étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs

de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses

pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses

pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation

contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas;

les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas

besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide

à voir de si près.

Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément

émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre;

nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille

impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les

cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de

l'Impératrice; personne n'y voulait croire.

Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et

au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une

nouvelle _sûre_ qui détruisait celle tout aussi _sûre_ qu'un autre

venait d'apporter.

Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et

bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué

vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ

de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.

Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres

les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de

la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus

passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le

boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en

falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait

des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y

envoyait.

Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en

éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une

pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre

séjour.

Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick,

n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs

de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine,

du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour

passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les

feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité

à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage,

arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la

pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il

déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient

pas que le calme ne fût rétabli.

Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu

prendre bien des villes. Il disait que les plus faibles obstacles

suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de

se voir interdire le pillage par ses chefs.

On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait

apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il

recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il

s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en

attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était

l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.

Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les

Tuileries chez sa soeur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier

de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous

apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour

une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma

mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de

faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas

le moment de partir puisque le danger était conjuré.

«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que

je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en

supplie, partez.»

Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa

mère et sa soeur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette

insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire

lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné

l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait

savoir un secret qui devait entraîner des calamités.

Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée.

Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était

parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un

bruit attira notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait

un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence

était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se

répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous

dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que

j'avais un coeur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais

nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de

l'Empereur pour qu'il pût être durable.

Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle

bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau

comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même

rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de

droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant,

huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés

pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers

treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne

pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui

avaient défendu Paris.

L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont

accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette

brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les

fastes militaires.

Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position

dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps

les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec

impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au

fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son

insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec

indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis

m'engager à davantage.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 38 / 94 题