CHAPITRE V

Plaisirs à Coppet. -- Exil de Mathieu de Montmorency et de madame

Récamier. -- Madame de Chevreuse. -- Sa conduite à la Cour

impériale. -- Son exil. -- Sa mort. -- Madame de Balbi. -- Le

comte de Romanzow. -- Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de

Bade. -- Costume de l'Empereur. -- Singulière conversation. --

Formes de la Cour impériale. -- Bal à l'occasion de la naissance

du roi de Rome. -- L'impératrice Marie-Louise. -- L'Empereur veut

être gracieux.

J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis

dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.

Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince

Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux

de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français

s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de

madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre

dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le

gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse

où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné

rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui

s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame

de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.

Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame

de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu

de Montmorency. Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même

dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette

bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été

précédent par la tranquillité de celui qui commençait.

Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce

sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps

on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de

Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus

prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle

finissait par cette phrase:

«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était

réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les

épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le coeur en me

prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de

repoussement.»

Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils

partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui

l'envoyait à Valence.

Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à

sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans

l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait

peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une

jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père

occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la

porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de

reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, _sans se

compromettre_, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui

enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle arriva chez

elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:

«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez

vite en voiture.

«--Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.

«--Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste

pour cinq heures du matin.»

Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui

lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à

Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel

effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.

Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du

séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le

premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait

bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert.

Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu

le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations

journalières.

Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut

exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du

préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés

que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation

de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que

je l'ai raconté plus haut.

Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en

Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.

L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La

jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit

qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la

société de _l'ancien régime_. L'Empereur n'admettait aucune notabilité

qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et

rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante

de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de

l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez

lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les

excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de

rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter

les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux

Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne

pas oublier le précédent.

Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la

suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour

elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner.

Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même

pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses

compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût

d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait

d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle

ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé

tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle

pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort

impertinente.

Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance

autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait

entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me

rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de

Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis

d'un buste de Louis XVI placé sur une console et entouré de

candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme

un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de

pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes

opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et

dangereuses, je le lui dis:

«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait

toujours le _grand Napoléon_) me victime, je me venge comme je peux.»

Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur

la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent

en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le

premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de

se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant

que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être

geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle

cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil

en fut la conséquence.

Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de

Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout

autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée.

Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle

n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances

diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin

la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité

Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur

capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.

Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me

sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit

combien elle regrettait que les difficultés qui entouraient les

déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je

lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui

me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je

prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille

duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse

était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni

même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le

lendemain matin.

Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche,

très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de

fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au

valet d'auberge qui c'était, il me dit:

«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous

les jours.»

Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop

malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la

pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait

pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait

sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger

mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que

madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à

une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante

prospérité.

En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait

empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était

persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante

préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux

ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et

ordonna qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en

restât aucune trace.

Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge

ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager.

Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie

héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de

Chevreuse avait des qualités, le coeur très haut placé, et des

locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses

communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort

aimable quand elle le voulait.

C'est la seule personne qui ait été _forcée_ d'entrer à la Cour

impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient

pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien

pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils

aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances

particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité

criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et

suppliantes.

Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par

une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la

plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle

est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la

meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les

tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée

jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant

moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le

faire finir.

On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:

«Comment n'êtes-vous pas exilée?

«--Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en

ai pas peur.»

En effet, ma maison était une de celles où on parlait le plus

librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais

polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement

professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs

subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels

mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.

Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le

comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le

comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs

les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps

diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna

exclusivement à la Cour impériale.

Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs

faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow,

chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me

dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui

avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui

n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès,

tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela

s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années

de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions

déjà fait pour la famille impériale.

Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon.

L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait

pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait

l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages

de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de

Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses

prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le

prince Alphonse Pignatelli, cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si

ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu.

Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince

Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia;

elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel.

Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la

crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg

qu'elle trouvait un peu trop tudesque.

Au milieu de l'été, sa soeur, madame de Fitz-James, expira dans mes

bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait

causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois,

lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour

me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même

jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla

le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée;

l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que

l'Empereur lui destinait.

La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était

toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa

lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par

degré, elle arriva à lui dire:

«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»

Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:

«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.

L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées;

elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une

parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse

pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans

les larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à refuser

le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. Elle

revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.

L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le

nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus

occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et

que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était

une taquinerie de l'Empereur en souvenance du _singe du Pape_.

L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y

assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus

mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut

pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de

Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec

une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil

eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de

Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en

dispenser.

Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais

très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours

conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la

capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait,

mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans

bornes d'aucune espèce.

Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes

chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait

ranger, mon cocher lui dit:

«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne

venons jamais ici pour notre compte.»

Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma.

Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années

après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de

souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté

dans la cour des Tuileries, lui cria:

«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner

là.»

L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces

rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de _vrais_.

J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture,

mais seulement deux fois dans un appartement.

La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse

de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux

Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous

fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui

de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y

rendre.

On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le

public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa

dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta

successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les

princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra

à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée

d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur

en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant

exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a

promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, les

souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit

à la François Ier et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive,

éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques,

aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relevée

par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau dessiné, mais,

pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il

était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; l'Empereur me

parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.

Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il

demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était _la

fille à Foacier_.

«Ah!» fit-il, et il passa.

Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:

«Vous habitez à Beauregard?

«--Oui, Sire.

«--C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un

service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la

reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été

au service anglais?»

Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:

«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?

«--Oui, Sire.

«--Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous

réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce

facilement.»

Je m'inclinai.

«Quel âge avez-vous?»

Je le lui dis.

«Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus jeune.»

Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi,

parlant plus bas et d'un ton de confidence:

«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute,

mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne

un bon conseil!»

Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez

gracieusement, et passa à ma voisine.

«Votre nom?

«--_La fille à Foacier._

«--Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.

Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet:

_Encore une fille à Foacier_, sortit des lèvres impériales. Le nom

qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi

depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette

voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.

Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice

et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à

la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités

pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son

exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu

d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.

Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à

l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière

fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du

spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées

obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une

douzaine de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir

que le coup d'oeil était magnifique. C'était la seule fois que j'aie

vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. Les

uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air

emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut,

rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes

étaient élégamment et magnifiquement parées.

L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour

se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et

tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était

obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et

à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose

de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre

genre.

Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était

plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul

portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus

remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire

toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant,

et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice

Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu

trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très

commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille

dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs

étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la

plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses

perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal

qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit

la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.

L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour

eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'oeil

obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment

avec intention. Au reste, il avait déjà trop de _notre monde_ pour

devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 35 / 94 题