Le général de Boigne s'établit en Savoie. -- Le cardinal Maury.
-- Madame de Staël. -- Séjour à Aix. -- Benjamin Constant. --
Dîner à Chambéry. -- Coppet. -- Monsieur Rocca.
Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai
pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons
pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans
égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux
personnages de quelque importance, ou qui peindraient les moeurs du
monde où je vivais exclusivement.
Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait
acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines
chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense
importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il
y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se
trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait
laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini
Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans
le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans
cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement
n'eut lieu qu'en 1812.
J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit
précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à
l'Empereur; celui-ci ne manqua pas de la rendre publique. Cette
circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme d'esprit,
ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.
«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille
gravure.
«--J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens
d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»
Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et
l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et,
le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline
italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces,
un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant
de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour
tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des
bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point
je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage
tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie.
Il faisait des contes d'un goût effroyable.
Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit
d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène
était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire
envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un
langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux
veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus
bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma
surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome,
quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son
frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait
été atteint.
Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son avarice en
firent le plastron des plaisanteries de société, et il a mené à Paris
une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était poussée à un
tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour entrer à
l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa chambre,
attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies
pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce
profit au propriétaire.
Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier,
il lui dit:
«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution
accoutumée.»
Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite
marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit
la clef:
«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces
gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de
l'eau.»
Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux,
mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il
n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on
servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table
d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il
est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui
avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi
bas, à un tel état d'indignité.
Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait
entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils
causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime
impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le
_Moniteur_, mon père lui disait que de pareilles lois méritaient
d'être discutées publiquement:
«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il
ne sera pas là dans trois mois.
«--C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.
Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet
de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi,
et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais
vu lors de la Restauration.
J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon.
Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y
séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le
lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était
dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:
«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».
Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille
Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel,
d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande
célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de
Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller
faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à
fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très
belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si
j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée
dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante
conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le
soir, nous allâmes voir Talma dans _Manlius_, il jouait pour elle
plus que pour le public, et il en était récompensé par les transports
qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.
En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à
Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en
pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une
représentation de Talma.
C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en
avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et
ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux
qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés;
point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les
bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune
espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre
d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle
tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à
faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de
son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant
son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de
sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais
si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement
bonne, aimable et charmante pour moi.
Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie
aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir
qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus
témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux
génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais
départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.
Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame
de Staël et Benjamin Constant. Madame de Staël conservait le goût le
plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui
dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait
se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais
et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.
C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué
d'être _toujours nécessaire_ et _jamais suffisant_. Il avait conservé
longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt
l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait,
obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à
celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux
distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour
celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les
plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de
Staël.
Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra
une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était
bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et
voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël
qu'une personne _chapitrable_ ne dédaignait pas son alliance fut pour
beaucoup dans le consentement qu'il y donna.
Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles
fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant
secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant
de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands
vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne
renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre
côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.
Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de
Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les
matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en
imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la
comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux.
Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se
calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel
qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la
soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le
lendemain les fureurs de la veille.
Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël
écrirait à _madame Constant_, reconnaissant ainsi le mariage; mais il
ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour
l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette
concession du coeur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.
Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de
Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps
après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la
puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et
de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité
de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec
une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un
lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons
tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion
de rappeler tous ses traits.
Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque.
Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près
de Chambéry. Il avait réuni ce qu'il y avait de plus distingué dans la
ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël
était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de
moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme
qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et
très considéré.
«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste,
ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette
classe d'employés».
Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon coeur battre
jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de
s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était
pas son projet.
J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une
bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il
manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait
entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours
et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser,
elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les
expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les
adressait.
Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de
monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais
possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun
rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette
proposition de manière à m'embarrasser cruellement.
Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette
devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une
discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas
pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont
souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été désolée si elle
s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très
éloquents et très spécieux, il faut en convenir.
Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du
tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie
permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.
Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus
d'ennemis qu'elle n'en méritait.
Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et
il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des
convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur
désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui
demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent
conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois
religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à
la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi
brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous
enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme
d'esprit.
On lui apporta une lettre _très pressée_; il la lut et la mit dans sa
poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire
reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en
brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de
ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas
l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle
change d'opinion sur les _employés de ma classe_.»
Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à
Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de
ne fournir de chevaux que pour la route directe. Elle avait eu quelque
velléité d'une course à Milan.
Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de
Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de
Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage
épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur
chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et
demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans
l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche,
était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure
qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline
n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient,
dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de
l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de
Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que
nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances
extérieures.
Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état
de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage
de la femme la plus médiocre.
J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement,
d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un
gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me
faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de
coeur.
Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait
au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait
dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez
content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa
valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de
s'amuser dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque
part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que
par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait
si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en
passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait
éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les
génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas
la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus.
Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était
attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix
heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne
parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et
repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle
détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers
d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre
de distinction à Genève.
La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que
décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se
trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué
spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns
et des autres étaient ouvertes.
Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait
des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de
la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première
affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant
cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre
d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël
travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle n'avait rien de mieux à faire;
le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à
jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du
monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.
Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de
maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de
chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa
correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs
personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la
solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien
les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel
point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de
Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour
échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu
bouleverser le monde.
Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges
habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien
cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec
ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues,
la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie
des littératures de toute l'Europe.
Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux
d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de
métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise,
très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne
pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet.
Auguste, moins distingué que sa soeur, ajoutait à ses occupations
littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que
madame de Staël avait elle-même qualifié de _Lovelace d'auberge_,
dessinait très bien, mais il faisait tache, dans le monde où il
vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813.
Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et
toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait
beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle
employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa
mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.
«Qu'avez-vous donc, Albertine?
«--Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le coeur.»
Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces
exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y
trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de
chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite
pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant,
que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir,
madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand
elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration
si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la
comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et
éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.
C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot _talent_ devenu si
usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de
_son talent_ et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans
la nature de votre talent.--Ceci répond à mon talent.--Vous devriez y
consacrer votre talent.--J'y essaierai mon talent, etc., etc.»,
étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la
conversation.
La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position
était devenue bien fausse. Après avoir donné à la ville de Genève le
spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue
pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à
Coppet où elle était dans la douleur de son départ.
Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très
blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne;
madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il
avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était
d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les
horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle
l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre,
s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été
toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la
reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par
un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes
publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la
trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut
bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent
embarrassée.
Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême
à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du
peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir
chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques
personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille,
traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son
ton traînant et nasillard:
«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix,
elle va à l'âame.»
Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. Madame de Staël
était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras:
«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»
Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme
d'esprit qui aime un sot.
Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait
des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de
Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse
dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue
pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme
elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est
incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à
son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses
couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui
était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement
qui s'y était passé.
Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre
madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait
eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les
apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en
passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.
Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la
dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est
résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la
duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit
Rocca.
Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent
alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur
mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu
de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à
jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.
Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout,
dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné
pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et
embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par
mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la
faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.
Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était
d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle
avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif
chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement;
jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était
selon elle, privée ou _douée d'avantages extérieurs_. C'était la
locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle,
qu'une personne était laide sans lui causer une impression
désagréable.
Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus
avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais
ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est
impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société.
Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que
dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent
rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant
d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un
art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le
naturel semblait seul y dominer.
Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas
les laisser souffrir. Avec les apparences d'un grand abandon dans ses
habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune
qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.
L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir,
sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les
petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne
s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le
plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par
l'appellation de _faubourg Saint-Germain_. J'ai connu plusieurs des
personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes,
de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait
d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à
cette époque.