CHAPITRE III

Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes parents en

France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je donne des plumes

à l'impératrice Joséphine. -- Société de Saint-Germain. -- Madame

Récamier. -- Premiers bains de mer.

Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à

Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me

fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.

Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité;

on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques

se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les

gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais

ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à

des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées;

car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y

rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur

les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en

résultait plus d'urbanité dans les rapports.

Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient

établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou

à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très

agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou

quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent plus

communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et

le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait

dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en

était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué

quelques mois de plus, il aurait été nul.

Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon

père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en

France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver

vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à

Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était

nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma

mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision

entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il

fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli

par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au

moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.

Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait

commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen

d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la

guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement,

on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita,

on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver

suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les

aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique.

Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de

l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès

lors, toute pensée de service fut abandonnée.

Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme

ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de

l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon

qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des

armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de

l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa

fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute

cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un

autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez

moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice

la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au

retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une

plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de

l'Inde et me les avait données.

Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en

apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de

bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême

de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la

livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était

accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et

madame Dillon l'expédia.

Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la

plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un

beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le

lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça

avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je

donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir.

Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.

Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait

monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je

la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes

avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à

l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura

avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait

paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La

parure me serait remise sous peu de jours.

Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le

chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui

dit:

«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter

quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»

Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus

pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de

famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il

n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions,

que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je?

demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la

nécessité d'une présentation?

Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu

m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de

plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui

connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a

été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le

courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un

mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était

passé.

Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à

Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux

émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances

dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant

l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche

sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne

s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la

prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de

chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et _madame Campan_.

Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir,

elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et

je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle

crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait

de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette

maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens

les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance

était grand à cette époque.

Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus

connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point

de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la

dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les

horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un

dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée

pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est

inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle

avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.

Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et

s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle

avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur

confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger

sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.

Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le

désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval,

s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa

répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une

grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très

agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut

pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue,

elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement

occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander

à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.

Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour

madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens

rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude

de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très

spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle

avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle

conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.

Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je

recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y

était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu

de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse

avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le

cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si

calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de

son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus

extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui

porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble

n'ont fait que confirmer.

On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon

moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est

d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est

le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du

Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes,

toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses.

Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le

monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse.

Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des

compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie

personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable

chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter

sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est

toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se

précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son coeur; sa

coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a

bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment

lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup

de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages

qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à

l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement

aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé

l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle.

Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif

avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.

Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son

active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée

comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à

travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son coeur,

l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la

justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai

jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier

avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie

affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle

y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour

apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit

auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où

elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la

curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par

l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne

remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France,

et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères

douleurs que lui causait son exil.

L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa

liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a

dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le

mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je

n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable

qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les

violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son

caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui.

Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle

cherche à se faire _lui_ autant qu'il est possible.

J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler.

Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une

grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre

bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon

pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très

marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès

était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je

dépérissais à vue d'oeil.

Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie

d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y

encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours

à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je

me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette

rapidité de la première jeunesse.

Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à

Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous

sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages

surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère

des habitants était affreuse. L'_anglais_, comme ils l'appelaient, et

pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur

port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver

pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger

ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu

s'approchant d'un bâtiment.

Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des

baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit

arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine

et à grand frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval

jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces

préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que,

lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On

demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé.

J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait

noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter

qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si

téméraire.

On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une

telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en

cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en

redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et

de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les

baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé

pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les

formes sans produire aucun étonnement dans le pays.

J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si

général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit

où on en ait pris.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 33 / 94 题