Je m'habitue à la société de Paris. -- Arrivée de mes parents en
France. -- Madame et mademoiselle Dillon. -- Je donne des plumes
à l'impératrice Joséphine. -- Société de Saint-Germain. -- Madame
Récamier. -- Premiers bains de mer.
Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à
Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me
fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.
Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité;
on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques
se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les
gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais
ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à
des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées;
car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y
rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur
les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en
résultait plus d'urbanité dans les rapports.
Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient
établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou
à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très
agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou
quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent plus
communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et
le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait
dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en
était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué
quelques mois de plus, il aurait été nul.
Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon
père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en
France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver
vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à
Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était
nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma
mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision
entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il
fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli
par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au
moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.
Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait
commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen
d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la
guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement,
on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita,
on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver
suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les
aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique.
Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de
l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès
lors, toute pensée de service fut abandonnée.
Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme
ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de
l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon
qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des
armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de
l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa
fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute
cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un
autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez
moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice
la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au
retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une
plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de
l'Inde et me les avait données.
Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en
apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de
bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême
de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la
livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était
accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et
madame Dillon l'expédia.
Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la
plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un
beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le
lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça
avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je
donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir.
Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.
Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait
monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je
la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes
avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à
l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura
avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait
paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La
parure me serait remise sous peu de jours.
Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le
chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui
dit:
«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter
quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»
Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus
pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de
famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il
n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions,
que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je?
demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la
nécessité d'une présentation?
Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu
m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de
plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui
connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a
été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le
courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un
mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était
passé.
Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était établi à
Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux
émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances
dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant
l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche
sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne
s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la
prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de
chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et _madame Campan_.
Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir,
elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et
je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle
crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait
de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette
maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens
les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance
était grand à cette époque.
Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus
connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point
de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la
dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les
horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un
dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée
pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est
inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle
avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.
Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et
s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle
avait contribué à faire échapper de la prison de Marseille. Elle leur
confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger
sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.
Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le
désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval,
s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa
répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une
grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très
agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut
pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue,
elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement
occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander
à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.
Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour
madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens
rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude
de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très
spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle
avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle
conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.
Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je
recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y
était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu
de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse
avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le
cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si
calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation de
son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus
extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui
porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble
n'ont fait que confirmer.
On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon
moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est
d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est
le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du
Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes,
toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses.
Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le
monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse.
Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des
compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie
personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable
chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter
sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est
toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se
précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son coeur; sa
coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a
bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment
lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup
de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages
qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à
l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement
aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé
l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle.
Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif
avec tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.
Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son
active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée
comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à
travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son coeur,
l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la
justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai
jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier
avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie
affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle
y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour
apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit
auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où
elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la
curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par
l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne
remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France,
et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères
douleurs que lui causait son exil.
L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa
liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a
dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le
mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je
n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable
qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les
violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son
caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui.
Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer quelque chose, car elle
cherche à se faire _lui_ autant qu'il est possible.
J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler.
Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une
grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre
bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon
pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très
marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès
était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je
dépérissais à vue d'oeil.
Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie
d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y
encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours
à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je
me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette
rapidité de la première jeunesse.
Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à
Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous
sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages
surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère
des habitants était affreuse. L'_anglais_, comme ils l'appelaient, et
pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur
port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver
pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger
ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu
s'approchant d'un bâtiment.
Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des
baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit
arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine
et à grand frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval
jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces
préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que,
lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On
demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé.
J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait
noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter
qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si
téméraire.
On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une
telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en
cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en
redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et
de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les
baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé
pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les
formes sans produire aucun étonnement dans le pays.
J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si
général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit
où on en ait pris.