Mes opinions. -- La duchesse de Châtillon. -- La duchesse de
Laval, le duc de Laval. -- La famille de Rohan. -- La princesse
Berthe de Rohan. -- La princesse Charles de Rochefort. -- La
princesse Herminie de Rohan. -- Scène pénible. -- Mon premier bal
à Paris. -- L'amiral de Bruix, sa mort. -- Paroles de l'Empereur.
-- La princesse Serge Galitzin. -- La duchesse de Sagan. --
Monsieur de Caulaincourt. -- Scène entre la princesse de la
Trémoille et monsieur d'Aubusson. -- La duchesse de Chevreuse.
Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme
royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre
oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on
disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur
n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais
pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul.
J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne
ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de
_tranquilliseur_ des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à
moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui
si j'avais vécu dans une autre atmosphère.
À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant
si _mal penser_; elle prétendait que je montais la tête de mon frère
pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le
Premier Consul de loin, tous mes voeux étaient pour lui; la mort du
duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive en moi qu'en
ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette
velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à
ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me
rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée
libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où
j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne
conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul
point de la politique, nous étions à peu près d'accord.
Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai
trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est
tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent,
et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé.
D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à
propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne
facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en
temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à
Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de
Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.
Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle
dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut
l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.
La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me
retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de
choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant
et finissant toujours ses sermons par ces mots:
«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»
Ce qui voulait dire en bon français:
«Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la
parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.
Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande
pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe
antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le
temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée,
suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à
pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix
monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et
rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire
voeu de n'y plus retourner, voeu que j'aurais infailliblement accompli
si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à
madame de Châtillon.
Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière,
rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si
galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la
glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies,
était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que
faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en
était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle
avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a
fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses
de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux
noms éteints.
La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et
ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était
aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me
faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans la
cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques
d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce
qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de
cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule
pour lui payer sa chaise:
«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est
pas moi, c'est cette autre dame».
Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours
touchée.
Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après
avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que
traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement
décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle
cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un
costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle
voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les
églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas
jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la
plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz,
payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour
sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être
aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était
devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses
enfants.
Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays,
plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né.
Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des
profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais
il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les
lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une
bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en
fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il
était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la
décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un
coup douteux.
Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'oeil
militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes
où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils,
Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du
licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps
avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui
mérita la plus haute estime.
Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à
l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un
jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir
point remarquée, et lui disait le soir:
«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous
aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité
si on ouvrait la portière.»
Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient
pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de
visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que
c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de
vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant
qu'on en parle.
Tous les _ana_ sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière
disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la
véritable acception des mots. Il ne péchait pas par l'idée, mais par
l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre coins de la
cour _ovale_; il était monté à cheval pour arriver _currente calamo_;
il recevait une lettre _anonyme_, signée de tous les officiers de son
régiment, et tant d'autres bévues rapportées partout. Voici une de ses
plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait à quel point
Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc de Laval, assis à
souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:
«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?
«--Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes
contemporains.
«--Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»
Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les
histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il
voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:
«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu
verras ce que tu y perdras.»
Il avait raison, car les _mots_ du duc de Laval lui donnaient une
sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui
n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit
beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.
Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de
bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la
Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de
capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de
nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la
jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules.
Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette
branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus désagréable
personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dévotion puérile
et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.
J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies
femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois,
d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu
s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente;
j'aurai occasion d'en parler plus tard.
La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon,
marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été
le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de
Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus
changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan,
et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.
Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de
Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les
derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à
son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour
fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être
jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison
serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle
s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort,
proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle
qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme.
Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse
Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables.
Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, elle lui est
complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un mauvais
sujet.
Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse
Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune,
mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des
embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible
à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à
laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.
J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour
sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler:
«C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En
traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur
une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de
servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la
renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses.
Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante,
sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que
sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle
avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout
de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur
demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait
d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant
pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en
était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui
manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que
cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant
bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa
grand'mère; en la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y déposer
un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans l'esprit
comme une des plus pénibles qu'un coeur haut placé puisse éprouver; le
sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur
et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le séjour de
l'antichambre.
Sa seconde soeur était assez belle, et la troisième, Gasparine, depuis
princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles avaient aussi
deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont établis en
Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à juste titre,
à les éloigner également de père et mère.
Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un
si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.
La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de
Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me
parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs
tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour
découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup
plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de
trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde,
indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une
douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise
habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises
sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et
parées de meilleur goût dans le monde.
J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était
dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes;
j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort
remarquable; elle sortit peu d'instants après, je la suivis. On me
demanda comment je trouvais madame Récamier:
«Charmante, je la suis pour la voir danser.
«--Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier
est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»
Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait
peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif
de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours
davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement
sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore
très intime.
Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors
à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de
l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la
liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de
Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont
toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse
être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps
et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans
succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui
n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais
je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire,
lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans
éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de
forcés que ceux qui ont voulu l'être.
Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix.
C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la
moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu,
seul, l'honneur de la marine, pendant toute la Révolution, il passait
pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est
mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit
brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite
d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré
l'amiral, une manoeuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci
s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un
propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient
élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume;
l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux
heures, s'écria:
«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le
derrière.»
On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et
déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur
quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal
traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée,
et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout
l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il
faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande
partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa
mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas
la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il
était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.
L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du
dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas
voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle,
l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à
l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de
l'affliction, puis, prenant la parole:
«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit
mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la
religion?»
Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très
embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le
dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun
grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques
cherchèrent à obtenir des _fins édifiantes_ des membres de leur
famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la
première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.
Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de
mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan
étaient les plus remarquables.
La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine
échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un
poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux
château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle
avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y
ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait
l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin
faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles
à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la
bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa
passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était
encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.
La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis
de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons
de la meilleure compagnie; elle excellait dans le talent des femmes du
Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et
décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont
éminemment grandes dames.
À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand
bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa
fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel
empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand
nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des
sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un
fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse;
de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y
joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant
même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent
seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce
qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt
était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre
de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et
combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement
accueillies contre monsieur de Caulaincourt.
On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur
forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça
à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand
écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se
taisait.
«Tu ne me dis rien, Lauriston?
--Non.
--Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?
--Pas pour ce qu'elle coûte.
--Qu'entends-tu par ces paroles?
--Tout ce que tu voudras.»
On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston,
jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint
à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut
crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que
les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement
depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils
m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues
pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance
que pour ce que je sais positivement.
Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où
la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le
comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces
nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des
formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon
de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée
et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait
pour mériter ses rigueurs:
«Je pense que vous le savez, monsieur.
--Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et
pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai
dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les
soldats de mon régiment.»
La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de
nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les
rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de
Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution,
elle s'était fait chasser des casernes où elle allait prêcher
l'insubordination aux soldats.
Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves,
et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour
laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en
général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère
que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était
si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un
caprice de plus.
Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine
d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle
tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait
jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du
faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de
parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des
hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y
soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui
plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à
éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble
l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.