Voyage en Écosse. -- Alnwick. -- Burleigh. -- La marquise
d'Exeter. -- Départ de monsieur de Boigne. -- Monsieur le duc de
Berry. -- Ses sentiments patriotiques. -- La comtesse de
Polastron. -- L'abbé Latil. -- Mort de la duchesse de Guiche. --
Mort de madame de Polastron. -- L'abbé Latil. -- Supériorité de
monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. -- Société de
lady Harington. -- Lady Hester Stanhope. -- La Grassini. --
Dragonetti. -- La tarentelle. -- Viotti.
Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en
Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en
Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable
pour moi. J'eus grande joie de le revoir.
En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc
d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles
aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles
donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait
de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes
le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès
tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais
suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune.
Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un
amour très vif pour _our poor queen Mary_.
Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais
sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la mode à Édimbourg, et
qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires britanniques
ne sait pas l'importance de ce mot magique _la mode_. Monsieur de
Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle
était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une grande
existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il me
voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des
plus agréables moments de ma jeunesse.
En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick,
cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique.
Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui
n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré
le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de
Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient
à Alnwick et que leur _hall_ était ouvert aux convives qui pouvaient
prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été
remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore
sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et
tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les
voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette
invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que
professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le
plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent
généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte
encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.
Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie
par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a
conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en
fête au château. On ne pensait plus à la première lady Exeter. Sa vie
avait été un singulier roman.
Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil,
qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé
sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il
s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait
trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de
maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était
fait _excentrique_. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et
blasés, et l'origine première des dandys.
Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh
Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant
faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva
abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh,
il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit
fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur
l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était
l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah
Hoggins était dans toutes les bouches.
La tête de monsieur Cecil se monta. Son coeur fut touché par cette
beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais
ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers
comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une
ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil.
Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous
prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur
Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque
peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame Cecil et
lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours dans la
ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent, et elle
ne se doutait guère de la position sociale de leur père.
Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais
pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter,
revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux
n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un
petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en
aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le
chargea d'une selle et d'un _pilion_ sur lequel la fermière monta en
croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de
cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme
plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième
jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc:
«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.
«--Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de
ce parc. Qu'en pensez-vous?
«--Mais j'accepte très volontiers.
«--Et le château vous plairait-il?
«--Assurément.»
Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin,
elle lui dit:
«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons
trop de la maison, on va nous renvoyer.
«--Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.»
Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient
rangés.
«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme
à moi.
«--Oui, mylord.»
En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut rappelée à
elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se jetèrent à
son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.
«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie.
«--Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle.
On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la
fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village
elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle
perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise,
elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de
beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui
regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la
poursuivirent de leurs moqueries.
Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé,
puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde;
il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son
intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux
placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des
occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu
de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas
à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la
crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une
belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela
était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en
souffraient également.
Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent
et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse
fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un coeur
brisé, selon l'expression anglaise, sans qu'au fond lord Exeter eût eu
de mauvais procédés, mais seulement par la force des choses. Tant il
est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les usages imposés
par la société aux différentes classes qui la composent.
Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit
qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un
hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de
m'y laisser chez mes parents.
Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir
une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver
précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes
invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes
aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de
croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position
serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre.
Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans
être brouillés et en conservant une correspondance.
Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais
suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut
même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier,
en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que
je n'ai jamais dépassée.
Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus
tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie
du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était
dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait
continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos
lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. Mon frère
avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de musique.
Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne
dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi
à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore
moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de
quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui
rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais
il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux
courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de
l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.
Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un
accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans
quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui
appelait «Berry, Berry», pour faire avancer _leur voiture_.
Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi
bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où
il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec
combien de joie je montrerai le revers de la médaille.
Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était
aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était
un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait
naturellement les occasions sans les chercher. Son coeur était
excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un
revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des
goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il
avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi
largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était
épuisée, il se privait de tout jusqu'au moment où elle devait se
remplir de nouveau.
Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai
vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative
faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle
entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier
écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres
émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma
mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que
j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible
conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne
pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire
partageait son indignation.
Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un
soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de
Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de
l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus
obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites
décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure
chez nous:
«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux
vous embrasser ce matin en signe de joie.»
Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en
chantant:
«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau
comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi
dire, nous sommes seuls ici!...»
On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un
succès hostile à tous ses intérêts personnels. Monsieur le duc de
Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de
la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec
assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois
qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était
de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à
le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas,
car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait
sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas
désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est
guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable
éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que
lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité.
Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le
comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il
revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands
changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse.
Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché
à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour
sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en
partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le
cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison
était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.
Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui
n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec
lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer
des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut
obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour
passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur du pays.
Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame
de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour
dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir
prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il
mangeât avec ses valets de chambre.
Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:
«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi.
Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun
genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»
On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec
joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur
le pied convenu.
La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par
s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du
Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était
fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le
duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le
comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua,
retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à
Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière
accourut.
Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la
confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de
Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit
de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui
pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de
dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite
Cour de monsieur le comte d'Artois.
Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin exemplaire.
Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en fut
profondément touchée et dès lors remit son coeur et sa conscience
entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore secrètement. Monsieur
le comte d'Artois n'était pas dans cette confidence et même, tout en
regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries,
disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des patenôtres de Rivière.
Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de
madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à
toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie.
Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur
le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il
arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des
projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en
Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers
de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou
trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la
côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je
ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins,
il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manoeuvre s'étant
répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la
découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur
Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce
n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient
accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par
tous les moyens.
Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte
d'Artois passait sa journée seul avec elle. Les maisons de location à
Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils
habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son capitaine des gardes
l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de Polastron, frappait et,
lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il venait le reprendre à cinq
heures et demie pour dîner, le ramenait à sept heures jusqu'à onze.
Ces longues matinées et ces longues soirées se passaient en tête à
tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit
faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit
soulager dans ce soin par l'abbé Latil.
Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois
était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux
paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui
prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses
sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de
sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de
l'abbé, elle lui dit:
«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le
recommande.»
Et puis, s'adressant au prince:
«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille
que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»
Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène,
entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit
des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas
un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le
prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle
s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.
L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte
d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint plusieurs heures, le
fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce
moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le
faisait changer de conversation.
Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ
d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table
du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait
été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui
s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang.
Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son
changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et
d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la
même ferveur.
Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement
monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je
l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il
s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la
différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout
l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand
seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le
prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de
l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient
des _manières_, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature
même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de
l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le
costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.
Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait
d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de
Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:
«Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait
la moitié de la besogne.»
C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement,
à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince,
plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors
dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps,
et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la
Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il
renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à
celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez
ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de
Polastron et cela ne se pardonnait guère.
J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît
fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une
manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington
faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des
femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle
traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui
s'y promenaient. Cette manoeuvre se renouvelait trois à quatre fois
par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même,
finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité
française me poussait à y donner la préférence sur les grandes
assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me
comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.
C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui,
depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette
célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille
de la soeur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari,
lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies
avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village
voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même
sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs
de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il
s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce
moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant
avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à
des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans
un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à
lady Hester de terminer son supplice.
Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai
entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille
de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne
raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À
l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une
vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les
succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort
décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne
passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité.
Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.
J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame
Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres
précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand
talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à
adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le
duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses soeurs. Le comte
de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des fêtes charmantes
où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux
concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie.
Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis
à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre
celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand
talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature
amènera une nouvelle révolution.
Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est
Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel
il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense
et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le
rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est
monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et
était parvenu à une exécution qui tient du prodige.
Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de
Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour
le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille
de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée
autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer,
mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes
notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous
fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son
métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti
la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus
difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:
«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»
Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti
reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se
continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son
violon sur la table en s'écriant:
«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»
Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni
prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.