Querelles parmi les évêques. -- _Les treize._ -- Mort de la
comtesse de Rothe. -- Regrets de l'archevêque de Narbonne. --
Réponse du comte de Damas. -- Pozzo di Borgo. -- Sa rivalité avec
Bonaparte. -- Édouard Dillon. -- Calomnies sur la reine
Marie-Antoinette. -- Duel. -- Un mot du comte de Vaudreuil. --
Pichegru. -- Les Polignac. -- Mort de monsieur le duc d'Enghien.
-- Je quitte l'Angleterre.
La société de l'émigration française fut mise en commotion par les
résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en
bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par
le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes,
Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient
sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque
d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les
non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize
et s'appelaient fièrement _les treize_.
Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge
très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des
scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère
et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns
auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en
convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient
les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets,
et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus
fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en
France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute
parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.
Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après
avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France.
Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette
position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle
monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après
la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se
calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la
minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque
de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance
intime avec mon père. Il leur était fort attaché.
Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle
était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une
complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché
ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment
fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun
changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle
dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires,
des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de
Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut
pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des
huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en
mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à
mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:
«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne
soit troublé.»
Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient
intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au dessert,
l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre.
Dès qu'il y fut entré:
«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte
sur lui, tourne la clef, sonne.
«Un domestique vint:
«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe
de façon à l'empêcher de rentrer ici.»
Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et
s'adressant à mon père:
«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.
«--Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?
«--Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un
prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»
Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur
lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté
persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille.
Je lui ai souvent entendu dire:
«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni
prévu sa fin.»
Voilà un genre de dévouement dont un coeur de femme est seul capable.
L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il
perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait
sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En
arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon
appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant
sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses
brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses ouvrages, de ceux
qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il nous
récita un chant tout entier de _la Pucelle_, poème dont il avait orné
sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter les
personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela s'appelle
alternativement de la force d'âme ou de la résignation, suivant les
circonstances.
Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de
Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince
de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés
qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est
revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces
impertinences, lui dit fort sèchement:
«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a
un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri,
soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier _tolle_
contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils
manquent ici.
--Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi
a fait pour eux?
--Non, en vérité.
--Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»
Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.
J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo,
chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui
embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait
séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que
comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long
séjour à Vienne où il avait accompagné lord Minto, son patron et son
ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir
Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son
conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec
mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais,
au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.
Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de
la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il
s'agissait peu du parti français ou anglais dans le coeur de Pozzo à
cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas.
Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse,
avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors
qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert
qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de
l'autre.
Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte
se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être
réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et
plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur _la
Patria et les Castagnes_ qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne
ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.
Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors.
Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en
déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie,
du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop
d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait
dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait
été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et
l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit
des plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa
situation sociale ne devait pas faire prévoir.
À cette époque, il était constamment chez nous, passant
alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à
des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours
spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu
étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et
d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent
étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours.
Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas
encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins
choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a
déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.
Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois.
Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être
assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se
servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines,
s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif,
et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il
y avait à en tirer.
Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il
avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du
temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la
Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.
Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de
la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à
la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie
femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille
qu'on devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et
s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut
l'imprudence de poser sa main sur son coeur pour sentir s'il battait.
Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et
avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était
parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances
d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances
lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui
fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès,
établirent qu'il était au mieux avec elle.
Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque,
le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse
à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était
recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule
présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme
de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que
d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a
faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements
plus graves.
Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant
chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à
travers la table:
«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi
sont-ils?»
Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:
«À l'avoine.
--Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les
petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.
Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après le souper, le
rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se
dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui à
l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en fit des
excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches
imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:
«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais
que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je
vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.
--Comment, monsieur, vous comptez...
--Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous
avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»
Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a
qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à
Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel
et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence
n'ait assez de grâce.
À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis
longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu
tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce
qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:
«Il a été guillotiné.»
Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre.
Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il
avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la
Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une
assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment
de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses
soins pendant quelques années. Depuis, il les avait confiés à son
frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une
créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui
permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte
d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.
Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le
comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer
empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu
se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les
chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il
aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres,
quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de
Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en
retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:
«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la
réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond
un gredin très maladroit!»
Je me dispense des commentaires.
À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me
pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je
croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays
destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un
bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce
n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait
avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de
courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs
commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait
une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.
Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition;
malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de
Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites
d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de
commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les
attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était
pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût
sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était
leur façon de conspirer.
La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard
Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou
commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station
sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent
pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse
ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que
c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain,
cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société.
Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles
ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal
au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de
cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules
est sot, a toujours été mené par lui.
Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à
liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien.
Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon
horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead,
très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux
environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite
de Condé, Son Altesse n'y avait pas négligé ses affaires pécuniaires
et était sans comparaison le plus riche des princes émigrés.
Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead,
était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un
seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son
déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois.
Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les
deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes,
et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête
et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon
ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de
son fils.
Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le
trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et
où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de
Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille
naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait,
contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée
d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de
la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.
Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier,
l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement,
par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte
d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours,
serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.
Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne
à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle
arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à
l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.
Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été
troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations
réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le
sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie
insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je
n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à
obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il
venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard,
à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes
parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur
radiation, et cela acheva de me décider.