CHAPITRE IV

Concerts du matin. -- Le général de Boigne. -- Mon mariage. --

Caractère de monsieur de Boigne. -- Les princes d'Orléans. --

Monsieur le comte de Beaujolais. -- Monsieur le duc de

Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. -- Tracasseries

domestiques. -- Voyage en Allemagne. -- Hambourg. -- Munich. --

Retour à Londres. -- Histoire de lady Mary Kingston.

Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec

de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le

talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour

faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux

spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée.

Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.

La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à

m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de

musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait

chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant

plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille

petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si

heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les

vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se

renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite

très grand, surtout pour les artistes, parce que cela est rare. Sappio

en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de

préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de

concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y

multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma

mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle.

Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la

permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait

encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint,

il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.

Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit

qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa

tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir

fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la

famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de

venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me

demander en mariage.

J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du

moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le

coeur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de

voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre

existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait

qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle

lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le

silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.

J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé

de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de

rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant

pas un parent, ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher

que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.

Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût

pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la

prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait

quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir

trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne,

quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que

probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le

sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande

reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment

lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un

autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent,

ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un

plus vif.

J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un

contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes

parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur

de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq

cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur

O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été

porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi

pleinement satisfaite.

Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où

il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle

et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir.

Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai

dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse.

J'avais mis ma conscience en repos en disant à cet homme que je

croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de

remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout

était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont

ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que

ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas

eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en

jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.

Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde,

avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une

réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur

tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence

passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel

qu'il se montrait alors.

Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un

médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une

coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle

qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue

comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la

dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée,

autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus

pour le malheur de tous deux.

S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon coeur en ce

moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je

crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je

m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que

j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me

vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.

Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions,

prises séparément, devaient le faire juger. Né dans la plus petite

bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle

route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France

jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille

cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des

princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne,

avait assuré la domination du nord de l'Inde.

Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses

pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses

qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La

rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus

subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense

fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société

dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait

forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les

facultés morales et physiques.

Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies

orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans

l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué

du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais

accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont

celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait

à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il

trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il

offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle

victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme,

loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une

certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la

désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la

plus hostile de toutes, rendait son commerce si odieux qu'il n'a

jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la

société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.

À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si

j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa

fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu

artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent

et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je

lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup

meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais

que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière

qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes

les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces

absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient

ma surprise, ma colère, mon dédain.

Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de

magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de

temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition

d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le

reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout

admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.

Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus

distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes

d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais

toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais

trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur

père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il

était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur

attitude. Seuls de tous nos princes, ils ne recevaient aucun secours

des puissances étrangères.

Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs

de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus

convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour

et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les

occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.

Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le

duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et

distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le

duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était

plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils

portaient à monsieur le comte de Beaujolais.

Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent,

inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il

est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa

charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si

mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne

compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on

évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet

d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine

pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la

plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les

événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais

était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait

de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.

Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si parfaitement

gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure

s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez

belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les

manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa

conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour

un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant

que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si

j'avais osé.

Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me

proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue

avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de

ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient

fort peu que j'en payasse les frais.

Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse

persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de

dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si

bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.

Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la

regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans

l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner,

l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et

ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le

contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais

déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en

vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde

s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on

comblait d'adulations.

Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il

ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu plus tard entre ses mains des

morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts.

Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes

demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil

plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les

montrant.

L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement

qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de

conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du

public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les

torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.

Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de

savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés,

ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il

m'a quittée _pour toujours_ cinq ou six fois. Toutes ces séparations

étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal

employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée

derrière moi sans en avoir joui.

Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un

mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de

Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les

scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne

pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi

du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de

purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France

venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs.

Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À

la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée

de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point

d'extravagance qui me confondit dans un autre sens. Je m'accoutumai

dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le _juste milieu_

à mon usage.

Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait

consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on

rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient

lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des

droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute.

Peut-être ces voeux remplis auraient-ils encore donné des

désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à

répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient

fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise

gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.

Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de

Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe

jusqu'à Vérone, pour voir des soeurs de monsieur de Boigne dont il

m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où

j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage

m'avait éloignée.

Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais

un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur

de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot

_façons_, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que

j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien

ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent

rendre la vie insoutenable.

Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne

me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère

Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être

véridique et je le serai!

Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort d'un

frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait pu

légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches d'un

second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston n'avait

jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il

avait laissé en le léguant à l'amitié de sa soeur, lady Kingston.

Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la vie du

vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt qu'elle

portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement élever. Dès

qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune

Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu dont il

pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, facilita

son mariage avec une jeune personne destinée à une belle fortune, et,

ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune ménage dans une

maison que les comtes de Kingston possédaient à Londres et

n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne

quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en despote.

Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des

filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à

Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La

femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son

frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.

Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que

j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa

mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre.

Elle aimait mieux continuer ses études avec ses soeurs. Son seul

plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en

carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, pourvu

que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette habitude

était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait oublié de

remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et que le

protecteur n'avait pas trente ans.

Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en

extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce

qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa

noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que

l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il

était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de

ses camarades.

Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées

avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de

chaperon; sa mère était dans le monde, ses soeurs avec les

gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la

rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle

avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du

colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop

innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en

Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables.

J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre

petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de

plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié

sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston

augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.

Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le

faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires

lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il

jurait alors qu'il nous forcerait à ne chanter que du gaélique, pour

avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant meilleure grâce

qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient ensemble des

mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.

Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient

d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes

pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la

passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne

s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.

Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un

de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un

peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule,

chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce

fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les

dominait. Je dis _tous deux_, car je crois fermement que Fitz-Gerald

n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de

l'entraîner à ce coupable abus de confiance.

Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne

revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu

pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la

correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne

voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le

continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa

profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se

distraire chez son amie, lady Harcourt.

Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la

trouver; son chapeau et son shall au bord de la rivière donnèrent de

l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier l'avait vue, à

cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures après,

lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, l'avait fait

afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans

toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle publicité:

«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses oeuvres; elle a

failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»

Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des

autres, tout conspirait à ta perte!

On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut

bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le

plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première

nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.

Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les

aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des

fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient

s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et

on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre

des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.

Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se

couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que

ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les

accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa

mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se

firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de

grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon,

convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.

Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec

elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne

demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça

comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec

effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au

bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il

avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation

de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne

tariraient jamais.

Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette

correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la

pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et

de Fitz-Gerald.

Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les

précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya

sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village

aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait

remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui

donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il

attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui

donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût

aggraver sa position.

Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père

possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays

presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord

Kingston.

Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu

de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il

trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé

d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il

avait déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le

duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de

continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un

autre.

Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur

le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient

impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la

gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre

innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait

sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance

de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme

promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald

d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur

enfant.

La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait

assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un

pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu

qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston

et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un

misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de

sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée

sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la

malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se

vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur

vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.

Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement

furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès

étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue

d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public

avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il

finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès

avant cette dernière catastrophe.

Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et

aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en

Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et

cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle

fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent

l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne

serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un

d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des

romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.

Récits d'une tante (Vol. 1 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 26 / 94 题