Séjour à Londres. -- Mon portrait à quinze ans. -- Ma manière de
vivre. -- Monsieur de Calonne. -- Âpreté d'un légiste. -- Société
des émigrés. -- Les prêtres français. -- Mission de monsieur de
Frotté. -- Le baron de Roll. -- L'évêque d'Arras. -- Le comte de
Vaudreuil. -- La marquise de Vaudreuil. -- Madame de La Tour. --
Le capitaine d'Auvergne. -- L'abbé de La Tour. -- Madame de
Serant-Walsh. -- Monsieur le duc de Bourbon. -- La société
créole.
Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter,
il faut bien que je dise comment j'étais alors.
Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des
jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des
connaissances variées dans la littérature de trois langues que je
parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de
ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.
Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais
vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en
Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une
quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la
poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins
que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont
toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard;
j'en étais mortellement embarrassée.
Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais jolie, mais ce
ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très
vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la
rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre»,
me disait un charretier en rangeant ses chevaux.--«Vous ne serez
jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande
de pommes à sa petite fille.--«Que Dieu bénisse votre joli visage, il
repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.
Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les
autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si
toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à
mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les
admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les
antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant
aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit
assez longtemps sur sa réputation.
Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que
je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me
regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie
souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me
suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès
d'embarras que rien ne justifiait.
Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter
la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque
continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et
toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs
avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui
venaient voir mon père.
De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur
où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits,
faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le
même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et,
bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif
apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond
mépris et à peine si je daignais l'écouter.
Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et
plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne
faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à
faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête
baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies,
même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous,
s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris
avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la
veille.
Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même
avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé
de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à
laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi
gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du
monde.
Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de
l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville
la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont
à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en
querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la
liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant.
Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à la cité pour s'en
assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait
quelquefois vu dans le monde.
«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne
le lui expliqua.
«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous
les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et
de vous avertir s'il survenait quelque changement.»
Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus.
Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus
d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il
employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il
trouva: «_item_ pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne
restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings;
_item_, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling.
Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt
ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.
Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez
près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de
coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à
l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la
déraison, les vilenies révoltent.
Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la
journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles
s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la
moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient
des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une
eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.
Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était
dégoûtant.
J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison aux
environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à
dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait
trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de
table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait
l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les
convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on
trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de
trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup
d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans
ces maisons.
J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très
dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de
la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y
serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où
il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en
faisait pas assez distinguer.
Les moeurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la
Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à
l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé,
arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de
Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté
et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi!
qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses
deux mains sur ces dames.
Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé.
Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été
appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité
de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux
autres. Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on _pensât bien_, tout était
pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là était
complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi le
grand nombre.
La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que
cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le
changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.
Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la
déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère
étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement
pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à
la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la
veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.
Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que
nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort
s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de
l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi
Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire,
étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse
avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.
Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère
auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et
tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances
les forçaient d'appartenir.
Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous
silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier
l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en
faveur de prêtres papistes. Chaque famille bourgeoise avait fini par
avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa langue aux
enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux.
Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de
petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au
secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils
auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez
sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai
pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un
prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.
Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des
résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés
d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à
Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs
de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse,
remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en
donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres
français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction
commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années;
les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.
La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps,
avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part.
Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute
émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.
Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission
était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue
s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma
mère; il y venait assez souvent. Sa négociation traînait en longueur,
on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse
catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.
Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son
indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:
Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait
son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de
Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres,
car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de
Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de
Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle
présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que
la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès.
Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien
Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de
chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à
cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois
était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à
partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:
«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à
telle époque.
«--Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent
allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte
d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté
de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun
risque à courir?
«--Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il
tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.
«--Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité
suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le
baron.
Tous affirmèrent que _non_; assurément, que c'était impossible.
Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de
Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret
qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître
impraticable.
Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la
table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de
braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène
qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put
s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une
éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que
je me suis toujours rappelées.
C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère
que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de
votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le
comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent
le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de
l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est
resté à Londres.
Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de
nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur
les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie
femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le
joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres
à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si
promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés
depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent
à toutes les aberrations dérivant de la folie de se croire eux-mêmes
des êtres à part dont la conservation est le premier besoin de chacun?
Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que monsieur le
comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté l'impossibilité de
hasarder la _sûreté de Monseigneur_, et que cet argument lui
paraissait péremptoire pour tout le monde.
Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir
pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble
serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux
et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait
leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les
approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.
Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se
souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien
incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées.
Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de
madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur
le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et
jamais pour sa gloire.
L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre
et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis
XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs
agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque
d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait
nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux
militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute
prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne
l'était guère.
Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant despote de la
toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis
d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration
et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il
s'en était aperçu.
J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais
découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur.
Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait
avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et
restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait
au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits
Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait
devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement
avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de
Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler
avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne
lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et
l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien
de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.
Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait
acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille
provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait
pas l'exemple. En voici un trait entre mille.
Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour
l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.
«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous
prie de les remettre à mon frère.»
L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez
madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas du dépôt. Un peu de
timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se
décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.
«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle,
avec son accent provençal.
Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se
trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle
personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi
toutes en ont profité.
L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le
corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le
gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine
anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de
Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très
particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la
maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre
eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès
lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent
le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.
De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le
capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi
en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour
d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui
pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus
contestée.
Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère,
l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je
parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque
d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France.
Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours
après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé titulaire de
l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent
poussées jusqu'à la frénésie contre ce _misérable prestolet_. Il ne le
désignait plus autrement.
Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais
elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut
pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de
mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine.
Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et
l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait
encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des
vérités utiles pour lui et pour les autres.
Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns,
et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais
d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y
séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les
dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de
corps.
Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a
péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père,
s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire,
l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de
héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un
mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être
son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui
lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise
que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun
respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa
répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins
honorables.
Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à
éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement.
Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique
froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime
avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans
le monde, mais il y était toujours mal à son aise.
Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la
société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations
n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les
négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de
petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe
de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une
certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une
espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon _le voisin_, parce
qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le
mettre à son aise.
C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était
créole:
«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»
Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très
jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que
l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les
moulins des habitations cessèrent de _rouler_, et elle fut trop
heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de
La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint,
toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus
avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de
Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à
en reparler.