Séjour en Yorkshire. -- Sir John Legard. -- Son mariage. -- Lady
Legard. -- Caractère de sir John Legard. -- Son influence sur la
jeunesse. -- Ses opinions politiques. -- Mademoiselle Legard. --
Monsieur Brandling. -- Séjour en Westmoreland. -- Mon éducation.
-- Départ de mes parents pour Londres. -- Je vais les y
rejoindre. -- Promenade avant mon départ. -- Encore Bermont. --
Bizarrerie de sa conduite.
Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du
chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.
C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit
le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le
besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé,
par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du
Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté
les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la
première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie
dont elle était la cause bien innocente.
Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche,
selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à
l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à
l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la
seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour
engagée avec lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa
fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne
voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le
plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce
langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret.
Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette
retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait
commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a
tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa soeur
par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la
meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour
partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de
connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son
aspect le plus matériel.
Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le
dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la
matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus
ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle
quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à
huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de
tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité
d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait
de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari
l'appelait milady _Pendule_, et il avait raison.
Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et
surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de
satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander
des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une
visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle
«Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des
environs», son coeur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien
volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un
dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses
seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses
impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité
de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.
Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était
uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix
à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait
ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût
bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une
conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.
Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer
pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une
femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes,
parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.
Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un
regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions
comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement,
il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes
occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur
inexprimable.
Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait
pas un bon mouvement de notre coeur qu'il ne devinât et dont il ne
nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de
toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez
fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être
juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un
grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.
Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il
est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une
situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de
façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et
ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins
sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac
après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:
«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.
Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.
«Merci, Adèle y est allée».
Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le
mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.
«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous
le saviez donc?
«--Oui, je le savais.»
Et ce: _je le savais_, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des
paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen
d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!
Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué
sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il
avait la liberté de ses mains, il manoeuvrait très adroitement son
fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir
besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et
c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous
témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait
Shakespeare qu'il rendait admirablement, et accompagnait ses lectures
de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût
pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai
acquise.
L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité
devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais
il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du
moins à mes yeux.
Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il
n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner
d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais,
sous un prétexte quelconque, en me disant: «_Go on, child_.»
(Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui
plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait
devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien
tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité
qu'il craignait de m'inspirer.
Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement _the
independent country gentleman_. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse,
méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était
passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les
prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les
autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de
l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale
s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.
J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de
Porto au dessert après ce toast: _Old England for ever the King and
constitution and our glorious revolution._ Probablement cette dernière
phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux
principes jacobites.
Leurs pères avaient joué un rôle parmi _les cavaliers_. Je le croirais
d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante,
restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast.
Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait
beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands
griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à
l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune
et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la
prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait
d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours
ainsi.
Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que
c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau
chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une
plus petite habitation, il abandonna sa province.
Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent
singulièrement peu à leur _endroit_, s'il est permis de se servir de
ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou
eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui
s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche,
les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre
fantaisie qu'ils appellent une _poursuite_, et qui les absorbe tant
qu'elle dure.
J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il
était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé,
qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans
une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que
ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur
une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans
qu'ils eussent à poser le sabot sur une toise de chemin raboteux. Ce
motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait
beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie.
De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette
décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne
me trompe, ce sont là des traits de moeurs qui font connaître un pays.
Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard
avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût
qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta
quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans
le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il
en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous
l'y suivîmes.
Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si
impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas
échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut
avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il
l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère
qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses
susceptibilités.
La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et,
s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation.
Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai
quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais
aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.
Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement
occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par
jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais
passionnée pour les ouvrages de métaphysique. Mon père ne me les
laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il
aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle
si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation
peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes
études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient
beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque
l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith,
_Wealth of nations_, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le
premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de
quinze ans.
Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres
et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des
médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady
Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces
arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée
en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de
l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque
année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents
lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était
possible de végéter à Londres.
Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions
restés.
Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa
vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver
seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de
coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi
qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous
étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. Il y
avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable
que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était
aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady
Legard et, la regardant de son oeil si intelligent, il s'écria avec
enthousiasme:
«Quel glorieux coucher du soleil!
«--Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.
Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une
torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres
étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive
pour le tyran que pour la victime.
Me voici arrivée à un fait si étrange dans le coeur humain qu'il faut
bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier
improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une
médaille inscrite: _Au fidèle Bermont_, à peine arrivé en Angleterre,
fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'oeil;
enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété
sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en
France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père
lui dit:
«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le
quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous
ne trouvez pas à mieux faire.
«--Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce
qu'il me faut».
Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant
la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon
père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin
d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela
était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le peu
d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de
longtemps.
Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à
Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On
s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec
Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu
amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa
femme, sans qu'elle s'en doutât.
Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où
je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous
faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de
Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se
figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma
mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se
mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures.
Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.
Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages,
ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait
une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte,
qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé,
étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance
de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour
établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les
intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à
une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi;
mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des
autres.
Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut
donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience vis-à-vis de son
ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même
l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.
Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans
les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont
il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré
dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le
vice a-t-il pris possession d'un coeur jusque-là honnête? Cela m'est
impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre
de ses torts, elle pleurait son infidélité.
Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune
négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il
l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les
faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et
les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin,
on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus
un sou ni une harde dont elle pût se défaire.
Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à
personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les
avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée:
«Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre
fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait
une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.