Séjour à Rome. -- Querelles dans l'intérieur de Mesdames. --
Société de ma mère. -- L'abbé Maury. -- Le cardinal d'York. -- La
croix de Saint-Pierre. -- Madame Lebrun. -- Séjour d'Albano. --
Arrivée à Naples. -- La reine de Naples et les princesses ses
filles. -- Parti pris de quitter l'Italie. -- Lady Hamilton. --
Ses attitudes. -- Bermont. -- Passage du Saint-Gothard. --
Mademoiselle à Constance. -- Arrivée en Angleterre.
Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en
conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu
faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui,
même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des
deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit
nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du
parti Chastellux, et on se détestait cordialement.
L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère
avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et
ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en
intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de la
duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous
également exclus de la présence des princesses.
Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à
la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant
comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles
étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à
désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours
l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union.
Madame Victoire avait une grande admiration pour sa soeur qui le lui
rendait en affection.
La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle.
Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre
desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani,
Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste.
Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je
m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée
par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.
L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues
romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape
Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances,
fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle
le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma
archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur
Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.
Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très
belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs
autres pierres précieuses. Depuis que j'ai été témoin de l'excès
fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se
dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au
développement que nous lui avons connue.
Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai
plus tard.
Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait
Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce
titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.
Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il
exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On
le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un
capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les
pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives
auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui.
Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de
bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa
respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous
les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne
fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les
commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi
de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne
parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait
peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.
Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un
fils; il ne pouvait se passer un moment d'_Ercole_, ainsi qu'il
l'appelait à chaque instant, et le pauvre _Ercole_ en était souvent
bien ennuyé.
Le cardinal était alors furieux contre sa belle-soeur, la comtesse
d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en
parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis,
lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai
qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance
ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le
cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se
voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a
sollicité d'y être placé.
Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur
Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa
figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint
amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre
avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle
brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du
mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla
d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de
Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était
extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges,
il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au
monde ne le déciderait à la tenter.
«Rien au monde, dit miss Taylor.
«--Non, en vérité.
«--Quoi, pas même si je vous le demandais?
«--Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue
franchement ma répugnance.
«--Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut,
je l'exige.»
Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie,
mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute
la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à
Saint-Pierre et assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il
l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il
redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue;
il la prit, la baisa, et lui dit:
«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne.
Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil:
quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je
vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»
Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta
dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa
sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce
qu'elle est devenue depuis.
Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de
mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore
jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à
l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre
d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de _petite
maîtresse_ n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons
qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.
Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une
petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je
conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très
vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.
Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa
femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de
famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes
parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de
la pension donnée par le Roi avait été payé. Le chevalier Legard leur
demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui
dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et
la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec
lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier
Legard n'insista pas.
Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort
goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout
ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme
reine et comme soeur.
J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a
commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la
princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et
anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle
à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres
petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses soeurs, quoique
nous fussions presque aussi souvent ensemble.
Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette,
depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est
devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs
auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les
deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de
Toscane, étaient mariées à cette époque.
Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y
amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à
ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne
musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont
Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il
venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il
dirigeait.
Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda
derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications
avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y
étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son
mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au
pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse
possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions
passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques
d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la
charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la
gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle
famille s'installer dans leur commensalité.
Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres
pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de
madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils
ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un
morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples
essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite
pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La
Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady
Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse
célébrité que je crois devoir en parler.
Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la
cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle
raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En
levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit
qu'elle était la soeur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à
lui faire monter l'escalier et à l'établir dans son salon. Il vécut
avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire.
Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé,
il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son
oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y
trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la
nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez
lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en
avoir soin.
En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient
de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument
amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès
de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser.
Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui
convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de
la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.
Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre
à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts.
Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les
goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne
musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description
paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et
passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les
_attitudes_ de lady Hamilton.
Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue
d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux
flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme
d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une
représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de
cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour de
basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle
s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall
qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi
cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement,
quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à
moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle
représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus
admirablement composée.
J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art
n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et
l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant
au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute
figurait une espèce d'entr'acte.
Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle
me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever
le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux
blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle
tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une
urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur
moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions
échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me
saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai
avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans
l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les
applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent
entendre avec les exclamations de: _Bravo la Médéa!_ Puis, m'attirant
à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la
colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: _Viva la
Niobé!_
C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les
copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des
Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont
cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y
ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime
au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par
être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares
à trouver.
Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus
commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour
porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa
conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant
il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la
séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière
domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son
vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples
qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa
gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et
ayant perdu sa beauté.
Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de
Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la
détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à
tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe
superbe.
La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la
recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette
faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il
est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le
nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut même
dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement
que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée
qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est
restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite
de grandes obligations.
J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père,
Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père
voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à
merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs
années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon
frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des
enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se
séparer de nous.
«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.
«--C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier.
Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien
quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce
sera moi.»
Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement.
Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que
d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout
enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline
occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont
et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont
j'aurai à reparler.
Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées.
Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais
communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait
incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché
possible. De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et
odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de
lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable
et quelquefois dangereux.
Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures,
ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le
Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite
mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai
traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la
neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente
effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je
ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte
sur celui de mon père.
«Tiens ta bride, mon enfant.
«--Je ne peux plus, papa.»
Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite,
avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de
la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se
trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le
temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à
Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père
trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le
pressait de s'arrêter.
«Qu'en dites-vous, marquis?
«--Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon
père.
«--Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs;
il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit
pas, nous en avons encore.»
Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes
souffrances. Dans la première jeunesse, il y a tant d'élasticité qu'on
reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles
toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente
n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi,
m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me
parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.
Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil
évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle.
On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et
était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie
d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en
bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour
prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes,
arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.