«Il suffit, monsieur le main-, dit Keraudran à haute voix; mais un
capitaine ne donne pas son épée; quand on la veut... on vient la
prendre. Tenez!... et il la tira du fourreau.--Enfants! l'arme hors du
fourreau!» ajouta-t-il. Tous l'imitèrent, et Keraudran lit le geste de
tendre son sabre au maire, qui s'avança avec confiance pour le prendre.
En même temps les soldats de la commune, partageant cette sécurité,
reposèrent leurs armes, «Charge à fond!» cria Keraudran d'une voix de
tonnerre; et repoussant le maire de côté sans le blesser, il lança son
cheval sur le peloton en face de lui.
Surpris par cette attaque imprévue, inexpérimentés d'ailleurs dans le
maniement des armes, les soldats de la commune n'eurent pas le temps de
croiser la baïonnette, ils furent sabrés et enfoncés. Les six cavaliers
leur passèrent sur le corps et continuèrent leur course au galop dans le
sentier, au milieu des coups de fusil que les miliciens, revenus de leur
première stupeur, tiraient sur eux en les poursuivant en desordre.
«C'est notre bataille de Fornoue, baron! s'écria Keraudran en riant;
notre victoire nous permet de fuir...»
Il terminait à peine cette phrase qu'une balle vint frapper l'andalous
que montait Mathilde. L'animal, blessé à mort, se cabra et
s'abattit.--Keraudran poussa un cri terrible et, arrêtant brusquement
son cheval, reçut Mathilde entre ses bras et l'empêcha d'être entraînée
par la chute de sa monture. Elle resta debout.
«Vite! vite! lui dit-il en la soulevant; mettez votre pied sur le mien
et sautez sur mon cheval.»
Mathilde, tout étourdie de sa chute, hésitait, presque sans comprendre.
Les cris des soldats lancés à leur poursuite redoublaient, et les halles
sifflaient autour d'eux. Ses compagnons, emportés par la rapidité de
leur fuite, étaient déjà loin.
«Vite! ou nous sommes atteints! répéta Keraudran avec terreur. Par un
effort désespéré, il enleva Mathilde et la plaça devant lui sur son
cheval, puis il reprit sa course. Mais son cheval, fatigué par cette
double charge, trébucha sur ce chemin difficile et s'abattit.
«Nous sommes perdus! dit Mathilde, et c'est moi qui vous perds,
Nathaniel! Laissez-moi et fuyez.»
Keraudran, sans l'écouter, piqua son cheval et le releva. En même temps
Jacob accourait, le sabre et le pistolet au poing.
«Charge pour délivrer le capitaine! cria-t-il; mort aux chouans! «Et,
tirant coup sur coup ses pistolets, il abattit les deux premiers
poursuivants; les autres s'arrêtèrent effrayés, croyant qu'il arrivait
du renfort aux cavaliers. Keraudran profita du moment et partit au
galop. Bientôt ils furent hors de vue. Ils marchèrent toute la soirée et
toute la nuit. Au lever du soleil ils étaient loin et hors de danger; on
acheta, à la première ville, un nouveau cheval pour Mathilde, et ils
continuèrent leur route.
Ils arrivèrent ainsi sans accident, mais non sans alarmes, à Paris; et
le premier soin de Keraudran fut de chercher à se procurer des
passe-ports pour l'étranger. Il y parvint, non sans peine ni sans
péril; il en obtint pour deux personnes, qu'il devait accompagner
jusqu'à la frontière.
Il conduisit en effet Mathilde et son père jusqu'à la limite allemande,
et là il fallut se séparer. Mathilde, pâle et tremblante, reçut, presque
sans les comprendre, les adieux de Keraudran.
«Quoi! Nathaniel... vous me quittez! dit-elle enfin.
--Sans doute, répondit-il avec émotion; cela peut-il vous surprendre? je
pense que cette séparation est pour vous sans regret... J'espère que
vous serez plus heureuse que la première fois, et qu'ainsi que vous
l'aviez désiré, elle sera sans retour.
--Nathaniel!» mais elle pâlit encore plus lorsqu'il tira de son sein la
lettre qu'elle lui avait écrite.
«C'est vous qui l'avez dit, continua-t-il, et probablement vous savez
tenir ce que vous avez promis?
--Oh! Nathaniel! s'écria Mathilde fondant en pleurs et se jetant dans
ses bras; pardonnez-moi, j'étais aveugle, j'étais folle! c'est à vous, à
vous seul que je dois la vie... Vous avez donné trois fois la vôtre pour
la mienne: à l'auberge de Lartier, à Keraudran, dans le sentier... que
dis-je? depuis le jour où vous vous êtes dévoué pour nous sauver, à
chaque heure, à chaque instant vous avez joué votre tête. Nathaniel
cette vie que lu m'as rendue... je n'en veux plus sans toi!
Alors... Mais, interrompit brusquement mon oncle Antoine, toutes ces
histoires se ressemblent au dénouement, et tu dois savoir que Keraudran
épousa Mathilde. Tu dois même, tout enfant, avoir vu la comtesse de
Keraudran qui te donnait des dragées. C'était une fort aimable femme,
que j'ai revue avec bien du plaisir; mais j'avoue que je ne lui parlai
jamais de notre voyage à la ferme, et elle ne m'en parla pas davantage:
seulement son amitié me prouva qu'elle n'avait pas oublié comment il
s'était terminé. Quant a ce pauvre Keraudran, tu sais qu'il fut emporté
à Leipzig par un boulet... à mes côtés. L'armée y perdit un bon général,
et moi un ami bien cher... Après tout, il n'a pas eu le malheur de
devenir vieux, ce qui est une triste chose, quand on a été jeune.
Maintenant... concluons, dit mon oncle Antoine après un moment de
silence. Nous voyez bien que si mon ami Nathaniel n'eut pas la force
d'accomplir ce sacrifice volontaire auquel Alceste se résigne dans
Euripide, ce n'était ni faute d'amour, ni faute de courage, ni faute de
dévouement, il prouva depuis qu'il avait tout cela. Pourquoi donc fit-il
ensuite ce qu'il ne put faire d'abord? et pourquoi devons nous parier
cent contre un que, dans des circonstances semblables, tout homme en
ferait autant à sa place?--C'est que, dans le dévouement de celui qui
donne sa vie pour sauver l'objet aimé des flammes de l'incendie, ou bien
qui joue sa tête pour le préserver du danger qui le menace, il y a
toujours quelque chose qui l'encourage et le soutient. Et ce quelque
chose... c'est l'emblème de l'humanité, c'est le fond de la boîte de
Pandore, c'est... l'espérance!»