D. Fabre d'Olivet.

Embellissements de Paris.

Paris s'accroît et s'embellit tous les ans dans une proportion qu'on

peut qualifier d'effrayante. Des villes entières ont été construites ou

se bâtissent encore sur de vastes emplacements enlevés à l'agriculture

dans les anciens quartiers, des rues nouvelles se percent, d'élégantes

maisons remplacent de vieilles masures qui attristaient la vue des

passants. Malheureusement les architectes se montrent aujourd'hui trop

disposés à satisfaire l'insatiable avidité des propriétaires. Ils n'ont

qu'un but: entasser dans le plus petit espace le plus grand nombre de

locataires. Vues de l'extérieur, la plupart des constructions modernes

charment nos yeux, mais ne vous laissez pas séduire par ces dehors

trompeurs; l'intérieur manque d'air et de lumière. Ces appartements sont

destinés à des habitants de Lilliput.

[Illustration: Maison gothique allemande, à Beaujon.]

Cependant Paris possède encore, Dieu soit loué, quelques propriétaires

qui ne s'occupent pas exclusivement du produit brut de leurs maisons, et

des architectes qui, se refusant à bâtir constamment des casernes

uniformes, consacrent une partie de leur temps au culte de leur art.

Parmi ces honorables exceptions, qu'elle s'empressera toujours de

signaler, _l'Illustration_ choisit aujourd'hui une maison gothique

allemande appartenant à M. Contzen et que M. Dussillion vient de faire

construire sur les terrains de l'ancien jardin Beaujon.--Un autre jour,

elle montrera à ses abonnés le nouveau square de Trévise, et les maisons

de la place Saint-Georges, de la rue des Fontaines, de la place Bréda,

etc.

La maison allemande du jardin Beaujon mérite réellement la visite de

tous les amateurs. Nous n'avons pas besoin de décrire l'extérieur, dont

notre dessin donnera une idée suffisante; quant à l'intérieur, il nous

serait difficile de faire comprendre à ceux qui n'ont pas eu comme nous

le privilège de l'admirer, combien il est riche, élégant et confortable.

Cette maison est une des plus belles et des plus agréables habitations

de cette ville nouvelle qui s'étend de la Madeleine à l'Arc-de-Triomphe.

Elle contient, dans l'étage du soubassement, une cuisine, un lavoir, une

office, un bûcher, un garde-manger, une cave à vin et une grande

citerne; au rez-de-chaussée, une antichambre, une salle à manger, une

office, un grand salon, un vestibule d'escalier; au premier étage, un

vestibule, deux appartements et toutes leurs dépendances; au deuxième

étage, un appartement comprenant une salle à manger, un salon, une

chambre à coucher, une cuisine et diverses dépendances.

Environs de Paris.

Que ne pouvons-nous, nous aussi, aller faire des expériences de jour et

de nuit au sommet du Mont-Blanc (cette _bosse du dromadaire_, ainsi

nommée, dit le guide Richard sans plaisanter, parce qu'elle ressemble au

dos d'un _chameau_), rendre une visite à la reine Victoria ou à

l'empereur du Maroc, prendre des leçons de polka et de mazourka du

célèbre Laborde, dont la réputation européenne attire cette année à Spa

toute l'aristocratie de l'Europe!...

[Illustration: Costumes des environs de Paris.]

Mais pourquoi ces soupirs et ces regrets inutiles? Nous sommes condamnés

à errer autour de Paris dans un rayon de dix ou quinze lieues. Notre

sort est il donc, si cruel? touristes blasés qui allez si loin chercher

des émotions, avez-vous jamais visité les nombreuses merveilles que la

nature et l'art, l'histoire et la poésie, qui est à l'histoire ce que

l'art est à la nature, ont jetées sur cette terre privilégiée appelée

les environs de Paris? Charles Nodier vous l'a dit dans une des

dernières pages échappées à sa plume: «La main de Dieu y a répandu

partout, comme une bénédiction, le trésor inépuisable de ses sublimes

caprices; la main de l'homme y a gravé, comme une action de grâces,

l'empreinte de son infatigable intelligence; les artistes l'ont dotée de

leurs chefs-d'oeuvre, les rois l'ont remplie de souvenirs et de

monuments; le peuple, pauvre et pourtant prodigue, y a semé, sans ordre

et sans profit, la moisson toujours féconde de ses luttes et de ses

triomphes; puis, dans le feu de chaque rayon, dans le repos de chaque

ombre, la poésie est venue se plaindre ou chanter avec l'amour, avec la

gloire, avec les hautes infortunes avec les sombres misères, dans les

châteaux splendides et sur les champs de bataille, au milieu des villes

troublées et des villages abrités.» Ne nous plaignons donc pas de notre

lot, nous autres Parisiens forcés! Tout autour de nous que de beautés,

que de richesses, que ses souvenirs! De quelque côté que nous tournions

nos pas, notre curiosité et nos goûts trouvent à se satisfaire! Ici, un

des plus charmants paysages qu'il soit donné à l'homme d'admirer sur

cette terre; là, un palais rempli de trésors; plus loin, la demeure ou

la tombe d'un grand homme. A peine sortis des murs de la capitale, nous

nous promenons seuls dans de délicieuses solitudes, notre imagination

peut évoquer à son aise les ombres des plus aimables héroïnes des temps

passés. Aimons-nous, au contraire, la foule et le mouvement, un

orchestre joyeux nous appelle à un bal en plein air, dans lequel

d'élégantes toilettes de ville se mêlent aux pittoresques costumes de la

campagne: car les paysans des environs de Paris ont conservé, sinon dans

leurs habitudes et dans leurs moeurs, du moins dans leur toilette, plus

d'originalité et d'individualité que ceux de certaines provinces

éloignées.

Et pourtant, nous l'avouons avec peine, les environs de Paris ne sont

pas aussi visités qu'ils méritent de l'être. Les étrangers, qui les

jugent en les comparant à d'autres lieux célèbres, les apprécient mieux

que les Parisiens. Le beau livre des Environs de Paris (2), que publie

en ce moment M. Kugelmann, a pour but de réparer cette injustice. Sous

ce rapport seul, il aurait droit à nos éloges et à nos encouragements;

mais beaucoup d'autres titres non moins sérieux lui assurent un succès

mérité.

[Note 2: Le livre des _Environs de Paris_, imprimé avec le plus

grand luxe, sur papier grand jésus satiné, se composera de

cinquante livraisons environ, ornées de 200 dessins, frontispice,

têtes de pages, lettres ornées, vignettes, culs-de-lampe, etc.;

indépendamment de ces dessins, 28 sujets tirés à part, exécutés

par les meilleurs artistes, représenteront les scènes les plus

intéressantes de l'ouvrage.

Il paraît le samedi de chaque semaine, sans interruption, une ou

quelquefois deux livraisons. L'ouvrage sera entièrement terminé à

la fin de novembre 1844.

Chaque livraison se compose alternativement d'une feuille (16

pages d'impression) avec 5 dessins imprimés dans le texte, ou

d'une demi-feuille (8 pages d'impression) à laquelle est joint un

grand sujet tiré à part.

Le prix de la livraison, dans une belle couverture, est pour

Paris, 30 centimes, et pour les départements, 35 centimes...

En payant d'avance 30 livraisons, les souscripteurs de Paris

reçoivent l'ouvrage à domicile et franco. On souscrit à Paris chez

C. Kugelmann, éditeur, rue Jacob, 2e, et chez tous les libraires

de France et de l'étranger.]

«Ce coin de terre que le soleil réchauffe tout entier d'un seul rayon,

écrivait encore Charles Nodier, a été depuis tant de siècles arrosé avec

du sang et avec des larmes, qu'il est devenu fertile pour les artistes,

les savants et les poètes.

«Si les matériaux sont nombreux, les talents jeunes et forts ne manquent

pas, grâce à Dieu, pour les bien mettre en oeuvre.

«J'ai consenti à marcher à la tête de ce brillant état-major, non pas

pour l'aider, mais pour le conduire, non pas pour le conseiller, mais

pour le voir faire, comme ces vieux blessés que l'odeur de la poudre

n'électrise plus, et qui s'assoient sur le bord du chemin, en criant aux

autres: «En avant!»

[Illustration: L'Ermitage du J.-J. Rousseau, à Montmorency.]

[Illustration: Le château de M. de Chateaubriand, dans la

Vallée-aux-Loups.]

[Illustration: Le pavillon du château de Sceaux.]

[Illustration.]

Marchez! troupe vaillante! marchez! vous tous que j'ai vus naître et

grandir, et si bien grandir, et si bien monter, que je ne puis plus

apprendre vos noms aimés à personne.

«C'est Léon Gozlan, l'habile écrivain, l'élégant ciseleur de phrases;

c'est Jules Janin, le vif, abondant et profond causeur; c'est

Viollet-le-duc, qui allie par merveille la science à l'esprit: c'est

Arsène Houssaye, qui chante harmonieusement en prose et en vers; ce sont

enfin les jeunes éminents éclaireurs de cette noble cavalerie: Marie

Aycard, Louise Lurine, Étienne Arago, Jules Sandeau, Albéric Second, et

plusieurs encore que je n'oublie pas, et dont le public se souvient.

«Le crayon spirituel et vrai de MM. Auguste Régnier, Jules David, Baron,

Célestin Nanteuil, Édouard de Beaumont, viendra à l'aide de cette

collaboration distinguée, et tous ces talents offriront des sites

charmants aux promeneurs, des monuments aux artistes, des trésors de

poésie et de sentiment aux rêveurs, des traditions au peuple, de la

science à ceux qui l'aiment, des souvenirs, des tableaux, des anecdotes

et de l'intérêt à tout le monde.»

[Illustration: La Loge de Viarmes.]

Grâce à la complaisance de M. Kugelmann, nous pouvons aujourd'hui

montrer à nos abonnés quelques-uns des dessins qui ornent cet

intéressant volume. Faisons avec eux deux petites excursions sur les

deux rives de la Seine; allons à Montmorency nous promener à une ou à

cheval, boire du champagne et visiter _l'Ermitage_, cette charmante

maison de campagne que la marquise d'Epinay fit construire discrètement

pour J.-J. Rousseau pendant un de ses voyages à Genève.--Que si, aux

promenades à âne ou à cheval, nous préférons les plaisirs enivrants du

bal, courons à Sceaux, où l'on danse sur les ruines de ce beau château

construit par Colbert, et dont il ne reste plus qu'un pavillon: là aussi

nous retrouverons des souvenirs littéraires. Ce château gothique avec

tourelles mâchicoulis, fossés et ponts-levis, qui attire dans la

Vallée-aux-Loups l'attention de tous les promeneurs, M. de Chateaubriand

l'a fait bâtir à son retour de la Palestine, il y écrivit _les Martyrs_.

Il appartient aujourd'hui à M. Sosthène de La Rochefoucauld...

Cependant quelles sont ces tourelles élégantes qui s'élèvent au bas de

la treizième page de ce numéro? C'est la loge de Viarmes, autrement dit

le château de la reine Blanche. Lecteurs curieux qui désirez visiter

cette royale demeure, allez au milieu de la forêt de Chantilly, au bord

des étangs de Courcelles; mais n'oubliez pas de prendre pour guide et

pour cicerone l'ouvrage que publie M. Kugelmann. Quant à moi, je ne

pourrais pas aujourd'hui vous suivre si loin: mes moments sont comptés,

je n'ai plus que le temps de porter cet article à l'imprimeur, qui

l'attend.

Bulletin bibliographique.

_Théâtre complet des Latins_, traduit par MM. Alphonse François, Alfred

Marin, Desforges, Savalète, avec texte, notices, etc. (_Collection des

auteurs latins_, publiée par M. Nisard.) 1 beau volume in-8°. Prix, 12

fr. _Dubochet et comp_, rue Richelieu, 60.

Soit par la satiété des choses nouvelles, soit par un retour vers le

goût du simple en matière d'art, soit par caprice ou engouement,

toujours est-il que le théâtre ancien est redevenu à la mode. Nous avons

vu le vieux Sophocle aider victorieusement l'Odéon à braver les ardeurs

de l'été; et Aristophane se prépare, dit-on, à faire l'ouverture de la

campagne d'hiver. Après _Antigone, les Nuées_. Le roi de Prusse, qui, le

premier, a favorisé par son exemple cette renaissance de l'art grec,

vient d'étendre sur les muses latines le même bienfait. _Les Captifs_,

de Plaute, ont été représentés à la cour, non point traduits, mais en

latin, ayant des étudiants de l'Université pour acteurs, et pour

intermèdes, des odes d'Horace, mises en musique par Meyerbeer, l'auteur

de _Robert_ et du _Croisé._

Le _Théâtre complet des Latins_, que nous annonçons, ne pouvait donc

paraître dans un moment plus propice. Hâtons-nous d'ajouter que cette

publication n'avait pas besoin du secours des circonstances pour

réussir. C'est un bel et bon livre, déjà accueilli par le public avec

une faveur toute légitime, et au moment où nous nous disposions à en

prédire le succès, nous sommes heureux de n'avoir plus qu'à le

constater.

Ce volume renferme, ainsi que son titre l'indique, tout le théâtre

latin, non que les éditeurs aient cru devoir joindre à Plaute, à Térence

et à Sénèque, les fragments informes qui nous restent des auteurs

dramatiques antérieurs à Plaute. Sous ce rapport, nous approuvons

pleinement leur réserve. Nous pensons, comme eux, que des fragments

mutilés et sans liaison ne peuvent offrir pour le public aucun intérêt,

et que le texte, fort controversé, d'ailleurs, par les commentateurs et

les philologues, ne présente aucune de ces beautés qui dédommagent du

défaut de suite et d'ensemble.

Toutes les traductions de ce volume sont nouvelles. Plaute est traduit

par M. Alphonse François, à l'exception de quatre comédies,

_l'Amphitryon, l'Asinaire, les Captifs, le Cable._ On doit à la plume

d'Andrieux, le spirituel auteur des _Étourdis_, les élégantes versions

de ces quatre pièces. M. François, du reste, a revu ce travail avec un

soin scrupuleux, et lui a fait subir d'excellentes retouches. La

traduction de Térence est de M. Alfred Magin, recteur de l'Académie de

Nancy. Celle de Sénèque est de M. Desforges, professeur de rhétorique au

collège Louis-le-Grand, moins deux tragédies, _Thyeste_ et l'_Hercule

furieux_, qui ont été traduites par M. Th. Savalète, traducteur de la

_Métamorphose_ d'Apulée, et à qui la collection de M. Nisard doit aussi

une version savante et fidèle de la moitié des _Lettres de Cicéron._

Ces habiles et consciencieux écrivains ont rivalisé de soins et

d'efforts pour élever à la muse latine un monument digne d'elle, et

depuis longtemps la critique n'a eu à signaler un ensemble de travaux

aussi remarquable. Sénèque, Térence et Plaute sont reproduits avec un

égal bonheur, et cependant avec toute la variété qui les distingue. Nous

nous occuperons principalement de Plaute, qui remplit d'ailleurs la

majeure partie du volume, et qui, par son originalité vigoureuse et

franche, offrira peut-être le plus d'attrait aux lecteurs de ce

temps-ci. Il y a dans Plaute du Rabelais, du Montaigne et du Molière.

Poète moins raffiné que Térence, il a fouillé plus profondément dans les

vices et dans les travers de son époque; il porte le cachet d'une

individualité forte et puissante, et, par un rare privilège, il sait

marier souvent au gracieux enjouement d'Horace la sauvage énergie de

Juvénal.

Dans une excellente notice sur Plaute, placée par M. A. François en tête

de sa traduction, il fait remarquer avec raison que la lecture de ce

poète n'est pas seulement précieuse sous le rapport de l'art dramatique,

mais encore qu'elle présente à l'observateur et au philosophe le plus

constant intérêt. Laissons parler le judicieux écrivain:

«N'est-il pas curieux, dit-il, de retrouver en vingt endroits les

usages, les intrigues, les vices, les raffinements de la civilisation

moderne, les escroqueries de nos usuriers, les ruses des chevaliers

d'industrie qui s'emparent d'un nouveau débarqué comme d'une dupe qui

leur revient légitimement; les fous des rois et des seigneurs, nos

complaisants, nos anciens abbés, nos factotums de grandes maisons sous

la figure des parasites; nos bourgeois à moustaches et à éperons sous

l'air ridicule des fanfarons de Rome; les abus des États modernes,

l'inspecteur de police qui brise les cachets et lit les lettres sans

façon, le contrôleur de la douane qui retient les malles et les paquets

du voyageur au profit de l'État, les garnisaires établis chez les

citoyens qui refusent l'impôt; toutes ces institutions, mal nécessaire,

renaissant toujours en dépit des réformes et des révolutions, et qui

paraissent l'escence de la société humaine et le fond de tout

gouvernement?

«N'est-il pas plaisant de retrouver exactement aussi tontes les

charlataneries de notre théâtre moderne; de voir, les _claqueurs_

établis au parterre de Rome, les cabales organisées; d'entendre, au

commencement ou à la fin de chaque pièce, ces formules de galanterie,

ces couplets au public, dans le style de nos vaudevillistes ou de nos

vieux auteurs comiques, de Dancourt, de Dufresny, et même de

Beaumarchais; de voir le luxe de décorations et de costumes employé

comme supplément au mérite des pièces; ces traits satiriques lancés aux

auteurs rivaux, aux acteurs de troupes étrangères; les directeurs

achetant fort cher des pièces souvent fort mauvaises; cet usage

aristocratique de faire retenir sa place par son esclave; dans la salle,

ces placeurs chargés d'indiquer son siège à chaque spectateur; enfin,

des agents de police maintenant l'ordre et le silence?»

Ajoutons que le style vif, animé, toujours naturel, du nouveau

traducteur, sa touche ingénieuse et fine, doublent ce qu'il y a de

piquant et de fécond dans les rapprochements qu'il indique avec tant de

sagacité et d'à-propos. M. François, interprète habile et brillant de la

_Vie d'Agricola_, vient d'acquérir un titre de plus à l'estime de tous

les amis des lettres latines et françaises.

Plaute a souvent exercé la patience et le talent des traducteurs. Sans

parler des plates et lourdes versions du trop fécond abbé de Marolles,

du bénédictin Guédeville, de Coste, de Limiers, du père Dotteville et de

l'abbé Lemonnier, l'illustre madame Dacier nous a donné de quelques

comédies de Plaute une traduction moins estimable par elle-même que par

les notes savantes qui raccompagnent. M. François excuse spirituellement

les contre-sens de cette dame, en disant _qu'ils font honneur à sa

vertu_, «car, ajoute-t-il, il y a dans Plaute plus d'un vers qu'il faut

la louer de n'avoir pas compris.» Dans ces derniers temps, une

traduction complète de Plaute a été publiée par un laborieux et savant

professeur, M. Levée. Ce travail, très-recommandable du reste, manque

malheureusement de toutes les qualités qu'on exige d'abord dans une

traduction de Plaute: la vivacité, le naturel et le piquant du style.

C'est l'oeuvre d'un homme consciencieux, qui sait rendre la lettre, mais

non l'esprit; le dessin est fidèle, mais la couleur manque au tableau.

M. Naudet est venu ensuite, et en même temps qu'avec la haute érudition

qui le distingue, il revoyait et restaurait le texte du poète, à l'aide

des manuscrits nouveaux d'Angelo Mai; il le traduisait avec une

incontestable supériorité sur tous ceux qui l'avaient précède: «Cette

traduction, dit le nouvel interprète de Plaute, est l'oeuvre d'un savant

éclairé par le goût, d'un écrivain plein de ressources et de talent.» M.

Alphonse François nous permettra de lui appliquer en totalité cet éloge,

qu'il accorde à son devancier avec une modestie si loyale: ce sera, du

même coup, rendre deux fois justice.

Par une heureuse innovation. M. François a traduit en vers, et en vers

ingénieux et faciles, quelques passages, sortes de chansons, semées par

le poète dans son dialogue, bien qu'elles ne différent en rien par la

mesure et par le rhythme de ce qui les précède et de ce qui les suit.

Nous citerons celle-ci, chantée, dans la comédie du _Curculion_, par un

amant à la porte de sa maîtresse:

O porte aimable, si mon zèle

Te chargea de fleurs, de présents,

A la voix d'un amant fidèle

Ouvre tes verrous complaisants!

Tombez vous-même, à ma prière.

Verrous, obstacles des amours;

Rendez-moi votre prisonnière,

L'espoir, le tourment de mes jours!

Mais ils demeurent immobiles;

Mon amour leur adresse, hélas!

Des chants et des voeux inutiles!

L'insensible airain n'entend pas.

Le _Théâtre complet des Latins_ contient, en un seul volume, la matière

de douze volumes ordinaires. Le texte, imprimé avec une irréprochable

pureté, est celui de Lemaire. Tout se réunit donc pour faire de cette

publication l'une des plus précieuses de la belle collection, qui est un

service éminent rendu par M. Nisard à l'étude et au culte des lettres

latines.

L'Illustration, No. 0073, 18 Juillet 1844 · 第 6 / 8 题