OBJETS DIVERS.

Nous voici arrivé au terme de notre compte rendu, et nous trouvons, en

feuilletant notre portefeuille, une nomenclature effrayante de noms, de

produits, de numéros dont notre intention était de parler, et que nous

sommes forcé de passer sous silence, tout en reconnaissant qu'ils

auraient mérité, pour la plupart, que notre feuille les citât avec

éloges. Mais il y a un proverbe qui nous rassure: A l'impossible nul

n'est tenu; et quoique nous ayons condensé autant que faire se pouvait

nos appréciations, nous n'aurions pas voulu que l'_Illustration_ fût une

succursale du _livret_, et nous borner à la simple mention de produits

qui méritaient mieux et plus que cela. Aujourd'hui nous voulons réparer

une partie de ces omissions, et dans notre article, véritable

pandæmonium, on verra figurer un peu de tout; nous allons glaner après

avoir moissonné, et nous pensons que la gerbe du glaneur vaudra bien

celle du moissonneur.

Et d'abord arrêtons-nous devant un magnifique travail exposé par M.

Froment-Meurice. C'est un bouclier dont la vue nous a rappelé les

descriptions poétiques que font, des boucliers de leurs héros, les vieux

poètes du genre humain, Homère et Virgile. Mais, dans ce temps-là, le

bouclier était une arme de combat. Aujourd'hui ce n'est plus qu'un prix

à suspendre au milieu d'une panoplie; jadis c'était dans le combat corps

à corps, au milieu des merveilleux coups d'épée et des puissants coups

de lance, qu'il recevait son baptême et sa consécration Maintenant celui

à qui il écherra pourrait être le plus timide, le plus faible, le plus

petit des mortels, mais il aura eu en sa possession le cheval le plus

vile, le jockey le plus maigre et le plus efflanqué; certes, un pareil

prix lui sera bien dû pour de telles prouesses. Dans ces combats en

champ clos, le champ de bataille est le _turf_, les combattants des

chevaux de l'un et de l'autre sexe, les spectateurs des _sportsmen_ ou

_gentlemen riders_. Le bouclier de M. Froment-Meurice, destiné à servir

de prix de course, est une des plus belles pièces de l'orfèvrerie

moderne. Il est en fer et en argent. Il se compose d'un sujet central

ronde-bosse, de quatre bas-reliefs et d'une frise ou bordure. Le milieu,

modelé par M. Jean Feuchères, représente Neptune domptant des chevaux;

c'est une idée toute mythologique, vous savez que le bon La Fontaine

donne une autre origine à l'appropriation du cheval au service de

l'homme. Il s'agissait, vous vous en souvenez, d'une certaine vengeance

à tirer d'un cerf. La première idée ennoblit le cheval; la seconde le

rapproche beaucoup des petites passions de notre triste humanité.

Maintenant, voici le cheval à différentes époques, car son histoire est

celle de notre civilisation.

[Illustration: Voiture parachute, par M. Callier.]

[Illustration: Lit de sauvetage, par M. Valat.]

[Illustration: Le Chromographe, par M. Rouget de Lisle.]

[Illustration: Machine à fabriquer les briques, par M. Parise.]

[Illustration: Le Calcographe, par M. Rouget de Lisle.]

[Illustration: Moteur électrique, par M. Froment.]

[Illustration: Vue extérieure de l'Exposition.]

Son état primitif est l'état sauvage; on le voit bondir dans sa force et

dans sa liberté, enflant ses naseaux et frappant la terre de son pied

nerveux, il court, et derrière lui une hideuse cohorte de tigres le

presse et l'aiguillonne. Pauvre cheval! tes reins musculeux ne te

sauveront pas, car le tigre est agile et le désert est immense à

traverser! Ce premier bas-relief est de M. Rouillard. Dans le second, dû

à M, Feuchères, le cheval a déjà subi le joug, mais il a conservé les

instincts guerriers.

[Illustration: Bouclier en fer et en argent, par M. Froment-Meurice.]

C'est le cheval de l'Écriture qui, lorsqu'il entend la trompette, frappe

fièrement du pied la terre, et s'écrie: «Va!» Il est au milieu de la

mêlée, s'animant au carnage, et s'enivrant de sang et de bruit. Le

troisième bas-relief, arrangé d'après Pluvinet, par M. Justin, a pour

sujet une chasse du temps de Louis XIII. Là, tout est coquet, la pose et

les allures: c'est le coursier civilisé, se redressant avec grâce sous

les dentelles et le riche habillement de son cavalier. Pauvre cheval!

dans quelle position contre nature le montre le quatrième bas-relief, dû

à M. Schoennevert! Tu cours, mais ce n'est plus en liberté, sur ton dos

est une selle; et sur cette selle un affreux jockey. Ce n'est plus un

cheval, c'est un lévrier. Combien il est changé depuis que l'homme La

pris à l'état sauvage pour te faire servir à ses besoins d'abord, puis à

ses plaisirs, et enfin à sa fortune! Tous ces bas-reliefs sont traités

avec une grande supériorité, et font honneur au dessinateur et à celui

qui a été fouillant l'argent de son burin infatigable et donnant la vie

à ces divers épisodes de l'existence chevaline. La frise est composée de

têtes d'animaux et d'attributs de chasse, et forme un cadre magnifique à

cette admirable oeuvre d'art.

Après l'orfèvrerie d'art, voici l'orfèvrerie usuelle. MM.

Boisseaux-Detot et compagnie ont exposé une soupière Louis XV, de la

vaisselle plate et des couverts en _packfong_, métal blanc et ductile

dont la base est le nickel, et qui a la sonorité de l'argent. Ils ont

appliqué à ce métal l'argenture par le procédé Ruolz, et ont fourni des

couverts qui peuvent lutter d'apparence et de durée avec l'argenterie.

Le vieux plaqué, sans valeur jusqu'à présent, soumis au véhicule

électrique, a reparu comme pièce d'orfèvrerie grâce à cet ingénieux

procédé qui commence à se répandre dans les petites fortunes, et même,

si nous en croyons certaines indiscrétions, qui a remplacé, chez

certains grands seigneurs, l'argenterie massive et chère de leurs

ancêtres.

Nous avons déjà parlé de machines-outils exposées par M. Calla fils. Cet

habile mécanicien ne s'est pas borné à cette partie principale de son

industrie; il a abordé la fonderie d'art, et d'une manière tout à fait

supérieure. Les lecteurs de _l'Illustration_ en auront bientôt la preuve

dans les dessins que nous leur donnerons lors de l'inauguration de

l'église de Saint-Vincent-de-Paul. Aujourd'hui nous nous bornerons à

signaler la statue de saint Louis, qui figurait au milieu de la grande

salle des machines, le baptistère et les portes de

Saint-Vincent-de-Paul.

M. Baudrit a exposé une armature en fer dans un nouveau système imaginé

par un des plus savants architectes de Paris. Cette armature a pour but

de supprimer les colonnes en fonte dans les devantures de boutique et

dans les magasins. On sait combien le négociant parisien tient à avoir

un bel étalage et à présenter au passant la tentation de devenir

acheteur par le bon effet de marchandises arrangées avec goût,

d'heureuses oppositions de couleurs, de rapprochements séduisants. Eh

bien! un des grands obstacles qu'il a à vaincre, c'est la ligne

disgracieusement verticale des colonnes en fonte qui soutiennent le

poitrail et tous les étages supérieurs au magasin. C'est donc, un

véritable service rendu au commerce et, nous ajouterons, à la sécurité

publique, que l'introduction dans les constructions d'une pièce qui

supprime du même coup et les colonnes et le poitrail. En cas d'incendie,

la poutre calcinée entraîne par sa chute la destruction de l'édifice

entier, tandis que l'armature en fer résiste et retient tout ce qui est

au-dessus d'elle. M. Baudrit a appliqué aux constructions deux systèmes,

l'un qu'il nomme renversement de la poussée, l'autre suppression de la

poussée. C'est le premier dont nous offrons le trait aux lecteurs.

L'armature se compose de deux tirants AD, CB, et d'un seul arc CD,

allant de l'extrémité d'un tirant à l'extrémité de l'autre, les deux

points A, B, étant seuls fixés à l'aide d'anses en fer. Tout le poids

porté par l'arc CD, et tendant à le faire fléchir, aura pour résultat de

solliciter le rapprochement des deux points A, B; mais ce rapprochement

ne pourra jamais avoir lieu, car il faudrait ou que la plate-bande

placée au-dessus de l'arc fût broyée, ou que la charge entière fût

soulevée. Dans l'application, on évite la position diagonale de l'arc

par l'ajustement indiqué dans la figure. Ces armatures ont subi des

épreuves de puissance tout à fait concluantes. Une, entre autres, qui

n'avait pas été sollicitée par le possesseur du brevet, en a démontré la

force et la solidité. Une poutre de 30 centimètres de côté et de 5

mètres 50 cent. de longueur, est tombée, par mégarde, du quatrième étage

sur une ferme placée au rez-de-chaussée! Cette ferme la renvoya par son

élasticité, et la poutre alla percer un plancher nouvellement construit

par le malencontreux charpentier. Nous ne doutons pas qu'avant peu

d'années la plupart des boutiques de Paris seront munies de cette

précieuse armature.

Nous avons examiné avec intérêt une machine à faire la brique, de

l'invention de M. Parise, et dont nous donnons aujourd'hui le dessin.

C'est une roue marchant par un mécanisme quelconque, et qui porte sur

toute sa circonférence des augets. Ces augets reçoivent la terre qu'un

ouvrier verse par une espèce de trémie ou d'entonnoir, puis se referment

et compriment la terre, dont ils expriment ainsi l'eau, en donnant à la

brique la forme qu'elle doit avoir. Ceci se passe pendant le temps que

met la roue à faire une demi-révolution; alors l'auget, arrivé au bas,

s'ouvre et dépose la brique sur une toile sans lin, qui la porte à

l'ouvrier chargé de la ranger. Nous n'avons pu savoir combien la machine

fournit de briques par jour; mais sa simplicité et la facilité des

manoeuvres qu'elle exige nous font penser qu'on doit en obtenir

d'excellents résultats.

Le travail des mines est un des plus pénibles que l'homme puisse

supporter. Être tout le jour dans une nuit profonde, au milieu des

infiltrations d'eau, sous l'appréhension des coups de feu, de la chute

d'un bloc, d'une inondation; ne pas savoir, en descendant à 500 mètres

sous terre, si l'on reverra la lumière du soleil, et la verdure, et les

arbres, si l'on embrassera encore sa femme et ses enfants; et tout cela,

pour un misérable salaire qui suffit à peine pour soutenir une vie de

privations et de sacrifices. Mais si le sort d'un mineur est triste

quand il est en bonne santé, il devient épouvantable quand un de ces

accidents si fréquents dans les mines fond sur lui, sans qu'aucune

puissance humaine puisse ni le prévoir ni l'empêcher; alors, au fond de

ces sentiers sinueux, au bout de ces galeries où un homme peut à peine

se tenir debout et qui n'ont que la largeur nécessaire au passage d'un

chariot, voyez le blessé, une jambe ou un bras cassé, obligé de se

traîner péniblement, de faire souvent une demi-lieue dans ces conduits

souterrains pour arriver, brisé anéanti, aux abords du puits,

c'est-à-dire à 300, 400 ou 500 mètres du sol; voyez-le dans cette

ascension pénible, replié sur lui-même dans la benne qui l'enlève,

suspendu entre le ciel et la terre, et ayant à peine assez de force pour

maudire son sort! Eh bien! cette dernière torture, la plus grande de

toutes, celle qui souvent convertit en maladie mortelle une blessure peu

importante, le docteur Valat vient de la faire disparaître au moyen d'un

lit de sauvetage, de son invention, dont nous donnons le dessin. Cet

appareil consiste en une caisse pentagonale légèrement infléchie dans le

sens de sa longueur; son couvercle est mobile; elle contient un matelas

traversé par une petite sellette et des sangles placées de manière à

soutenir le blessé lorsque la caisse doit remonter au jour et prendre

une position presque verticale. La caisse porte, de plus, des anses et

une espèce de plate-forme où se place le mineur qui doit présider à la

remonte. Le déploiement de quatre bras à charnières change la caisse en

brancard. Cet appareil a été expérimenté déjà dans quelques houillères,

et d'une manière à ne laisser aucun doute sur son efficacité.

[Illustration: Nouveau système de ferme pour l'architecture, exposé par

M. Baudrit.]

Il est encore une autre espèce de sauvetage après lequel courent les

inventeurs. Il s'agit de trouver le moyen de rendre une voiture

inversable. La première idée qui se présente est de la construire de

façon à ce que la caisse ait un mouvement tout à fait indépendant du

train et conserve sa position et sa stabilité, quel que soit le

mouvement de la voiture. Pour cela, quoi de plus simple que de maintenir

la caisse sur deux axes placés au centre et à ses deux extrémités,

lesquels sont supportés par des montants qui soutiennent l'impériale!

[Illustration: Machine à satiner le papier, par M. Callaud Belisle.]

Telle est l'idée qu'a mise à exécution M. Callier, de Gien, qui a exposé

une _voiture-parachute_ est ingénieuse; nous ne doutons même pas, sans

vouloir cependant en faire l'épreuve par nous-mêmes, que les voyageurs

ne sortent de là sains et saufs, même dans le cas où la voiture, tombant

dans un précipice, ferait huit ou dix tours sur elle-même; mais

l'application nous a paru laisser beaucoup à désirer: la forme de la

voiture est disgracieuse, son poids nous a semblé énorme, et c'est

probablement l'impression qu'elle a produite sur un de nos spirituels

dessinateurs qui dans le dernier numéro, l'a représentée résistant

vertueusement aux instances et aux efforts de pas mal de chevaux. Mais,

nous le répétons, le principe est bon; le tout est de l'appliquer d'une

manière usuelle.

Nous avons omis de parler, à l'article _machines_, d'un _moulin_ (de

l'invention de M. Callaud) destiné à broyer les graines oléagineuses, et

que nous avions remarqué parce qu'il nous a semblé résoudre heureusement

les difficultés que présente ce genre de trituration. Les cannelures

mordantes des meules ou noix des moulins ordinairement employées

s'obstruent constamment, soit par des particules onctueuses, soit même

par l'huile siccative qui y adhère. Le moulin de M. Callaud se nettoie

constamment de lui-même, et maintient l'appareil de mouture dans son

action mordante; les cylindres sont en fer trempé, et le reste du

mécanisme est combiné de manière à ce que la main-d'oeuvre est la

moindre possible.

Il y a dans la nature, autour de nous, partout en un mot, des forces

considérables cachées, inconnues ou inactives, soit parce qu'on ne sait

pas les emmagasiner, soit parce qu'on ignore leur mode d'action. Déjà on

se sert de l'eau et de l'air, forces naturelles par excellence et qui

agissent directement et sans transformation. La vapeur, force dont

l'emploi est si répandu aujourd'hui, est venue ensuite apporter son

tribut à l'industrie humaine. Mais il est une force qui se trouve à

profusion dans toute la nature, une force qui affecte toutes choses,

dont on sait, dont on connaît l'existence, mais qui n'a été jusqu'à

présent que l'objet d'expériences de cabinet, sans que personne soit

parvenu à la rendre usuelle et pratique, à l'emmagasiner, à lui faire

produire en grand un effet utile. M. Froment, ancien élève de l'École

Polytechnique, vient de tourner avec succès ses investigations de ce

côté, et quoiqu'il n'ait exposé qu'un moteur électrique d'une petite

échelle, les résultats qu'il en a obtenus sont assez remarquables et

appréciables pour nous faire espérer que le moteur nouveau rendra de

grands services à l'industrie. Qu'on nous permette de faire comprendre

en peu de mots à nos lecteurs cet ingénieux mécanisme. Lorsqu'un courant

électrique traversant un fil mécanique passe près d'un morceau de fer,

il y fait naître deux pôles magnétiques, l'un austral, l'autre boréal,

semblables à ceux des aimants. Si le fil, au lieu de passer près du

morceau de fer, l'entoure un grand nombre de fois dans le même sens,

l'effet se trouve multiplié dans une proportion considérable, pourvu que

les spires du fil soient isolées les unes des autres, ce qu'on obtient

en se servant d'un fil de cuivre couvert de soie. M. Froment s'est servi

d'une bobine bb (fig. 1) sur laquelle il a roulé un fil assez long pour

faire plusieurs centaines de tours; au centre est un morceau de fer

cylindrique F. Le courant électrique y fait naître deux pôles A et B;

mais si le sens du courant vient à changer, les pôles changent aussi.

Maintenant supposons deux aimants, dont l'un AD (fig. 2) soit solidement

fixé sur un support, et l'autre A'B' fasse partie d'une roue dont l'axe

est C, et puisse dans son mouvement de rotation passer très-près du fer

fixe AB, quand le courant agira simultanément et de manière à faire

naître dans l'un un pôle austral qui soit tourné vers le pôle boréal de

l'autre, ils s'attireront avec force et la roue mobile tournera; mais

elle s'arrêterait après quelques oscillations, si le sens des courants

étant subitement changé ne faisait naître un pôle boréal là où était le

pôle austral, et par suite une répulsion au lieu d'une attraction. Ce

changement de courant s'obtient an moyen d'un anneau métallique fendu à

sa circonférence autant de fois que le courant doit changer de sens dans

une révolution de la machine. La fig. 3 représente un certain nombre de

fers semblables à ceux que nous venons de décrire. De plus, pour

utiliser le magnétisme accumulé dans les pôles qui ne sont pas en

regard, un second système tout à fait semblable a été superposé au

premier, et l'on a réuni les pôles de ces deux étages par des armatures

de fer doux. La machine (fig. 4) a pour base un châssis en fonte de fer

de forme hexagonale, aux angles duquel s'élèvent six pilastres qui

supportent un autre châssis, et c'est dans cette espèce de cage que se

trouve le mécanisme. L'auteur n'a pas pu encore mesurer d'une manière

précise quelle force elle donne pour une dépense déterminée, mais avec

une pile de 10 éléments d'un décimètre carré il a mis en mouvement un

tour ordinaire. Nous ne doutons pas que la puissance d'une machine ainsi

organisée ne puisse devenir considérable, et nous engageons vivement M.

Froment à persévérer dans cette voie nouvelle et féconde.

Nous donnons à nos lecteurs les dessins d'un _chromagraphe_ et d'un

_calcographe_ Que les dames ne s'effraient pas trop de ces noms

d'instruments qui sont destinés à leurs doigts délicats. Le chromagraphe

leur servira à composer des dessins pour la broderie, la tapisserie, au

moyen d'une application ingénieuse du kaléidoscope. Quant au

calcographe, on reconnaît que c'est une espèce de manière de calquer se

rapprochant du procédé Rouillet, qui, comme nos lecteurs le savent, est

un véritable calque de la nature.

Les billards en fer et fonte de M. Sauraux nous ont paru résoudre avec

avantage la problème de la justesse et de la durée. Le corps du billard

est en fonte de fer, et la table en pierre: maintenu par des boulons sur

les quatre pieds, il peut être posé dans un aplomb parfait. Nous

regrettons donc pouvoir donner à nos lecteurs le dessin du billard que

M. Sauraux a exposé, et qu'ils auront probablement remarqué pour la

grâce de l'encadrement et la richesse des détails.

M. Poortman a exposé des animaux apprêtés d'après un nouveau système qui

conserve à l'animal toute sa souplesse et sa grâce. Nous avons surtout

admiré une levrette où est apparente la saillie des muscles et des

nerfs.

Les fabricants de papiers ont présenté cette année une exposition assez

complète. Nous citerons surtout les papeteries d'Essonne et de

Sainte-Marie. La fabrication d'Essonne, qui occupe trois machines à

fabriquer le papier continu et deux cent cinquante ouvriers, s'élève à

700,000 kilogrammes de papier par an. Une grande partie des beaux livres

illustrés qui ont été publiés à Paris sont imprimés sur ses papiers.

Celui sur lequel nous écrivons cet article et celui sur lequel vous nous

lisez sortent également de cette papeterie. Essonne a exposé une

collection complète de papiers de couleur où nous avons remarqué surtout

les doubles-couronnes pelure sans colle, blanches et de couleurs

destinées à la confection des fleur» artificielles. La grande difficulté

de fabriquer un papier aussi mince et d'arriver à des nuances aussi

vives, nous avait jusqu'à ce jour rendus tributaires des Anglais. La

papeterie d'Essonne les livre aujourd'hui de même qualité et à un prix

moins élevé que les pelures anglaises. Elle a exposé aussi des papiers

_Vergés_ faits à la mécanique et qui ont la solidité des anciens papiers

à la forme.

La papeterie de Marais ou de Sainte-Marie s'est depuis longtemps acquis

un nom qu'elle soutient dignement cette année.

M. Callaud-Belisle, d'Angoulême, ne s'est pas contenté d'exposer des

papiers: il a produit aussi une machine à éplucher et satiner le papier.

On sait que l'épluchage et le satinage du papier se font à la main et

feuille par feuille. M. Callaud-Belisle a essayé de faire faire ce

travail à la machine même que nous offrons au lecteur: A est un dévidoir

chargé de papier; B sont des cylindres en cuivre destinés à faire tendre

le papier et à le guider; C cylindres cannelés en fer, faisant l,200

tours par minute, qui épluchent et satinent; D rouleau servant à lustrer

et faisant également 1,200 tours par minute; E cylindres qui abattent le

grain du papier; F dévidoir qui reçoit le papier satiné; G engrenages et

poulies donnant le mouvement; II soufflet à double vent soufflant sur la

feuille du papier et chassant les impuretés. Nous avons consulté des

fabricants de papier sur la bonté de cet appareil, et tous, tout en

reconnaissant l'avantage qu'il y aurait à faire faire en peu de temps

par une machine ce qui demande beaucoup de temps à un grand nombre

d'ouvriers, nous ont répondu que le papier ne résisterait pas à un

épluchage si vigoureux, qu'il y avait inconvénient à soumettre toute la

bande de papier, où souvent il n'y a qu'un grain à enlever, à l'action

des cylindres, et que d'ailleurs le papier devait s'user ou même se

déchirer. Quant à nous, nous avons fait connaître le mécanisme et les

inconvénients qu'on lui reproche; c'est aux fabricants à discuter et à

expérimenter.

La lithographie vient de s'enrichir d'une nouvelle découverte. Depuis

longtemps on cherchait à faire du lavis sur pierre, et l'on n'était

jamais arrivé à pouvoir tirer de nombreuses et bonnes épreuves. Le

procédé Formentin vient de résoudre ce problème, et donne des épreuves

aussi bonnes et en aussi grand nombre que la lithographie ordinaire. Les

lavis sur pierre exposés par mademoiselle Formentin ont généralement

attiré l'attention des artistes, ainsi que ses impressions

lithographiques ordinaires et celles à deux teintes et en couleur.

Les fondeurs en caractères d'imprimerie sont en petit nombre à

l'exposition; mais leurs produits, qui échappent à l'appréciation des

visiteurs ordinaires, ont été appréciés par les connaisseurs, et surtout

par les imprimeurs. Nous citerons avec éloges MM. Biesta et Laboulaye.

Les recherches de ce dernier l'ont amené à l'emploi d'un nouvel alliage

renfermant de l'étain et du cuivre et permettant de fabriquer des

caractères d'une bien plus grande résistance que ceux fondus avec

l'ancien alliage de plomb et d'antimoine.

Quant aux imprimeurs, qu'on nous permette de citer avec les éloges

qu'ils méritent MM. Lacrampe et comp., qui ont exposé une magnifique

collection de tirages de gravures sur bois qu'ils exécutent avec tant de

succès, comme ont pu en juger nos lecteurs; le tirage de

_l'Illustration_, un des plus beaux résultat» obtenus au moyen de la

presse mécanique.

Parmi les éditeurs, citons M. Augustin Mathias, auquel les sciences et

l'industrie doivent tant d'utiles publications, et les livres illustrés

de MM. Dubochet et comp. Il nous est interdit de nous étendre sur ces

publications. Celui qui signe cette feuille attend avec confiance le

jugement du jury sur sa belle exposition au milieu de laquelle figure

_l'Illustration_, un des recueils les plus complets et l'un des plus

beaux succès de la librairie moderne.

Et maintenant, chers lecteurs, permettez-nous de sortir avec vous de ces

vastes salles, ou nous avons trouvé tant de produits remarquables, et de

nous arrêter un instant dans la cour intérieure de gauche. Là, vous

voyez des ponts, des voitures, des grillages faits mécaniquement, des

machines à sécher le drap, des tentes militaires, des pompes, voire même

les moutons de M. Graux. Nous ne voulons rien décrire; mais là, sur le

seuil de cette exposition, sur le point de nous quitter pour cinq ans,

nous vous demanderons grâce pour l'imperfection de notre compte rendu,

en considération de notre bonne volonté et du soin consciencieux que

nous avons apporté à vous signaler ce qui nous a paru bon, utile et

remarquable.

Tir fédéral de 1844.

Bâle, 12 juillet 1844.

Mon cher directeur,

Que m'apprenez-vous? Des six dessins que je vous avais envoyés, trois se

sont égarés en route; vous les retrouverez, je l'espère, et vos abonnés

ne perdront rien pour attendre. Puisse ma lettre avoir une meilleure

chance (1)!

[Note 1: Note du directeur. Ces dessins s'étaient égarés, mais ils

nous arrivent à l'instant même. Nous les publierons dans un

prochain numéro avec la fin de la lettre de notre correspondant.]

J'ai fidèlement rempli vos instructions. J'ai tout vu, tout entendu, et

si ma qualité de citoyen français et de Parisien ne m'a pas permis de

disputer le prix aux vainqueurs, du moins j'ai assisté chaque jour _de

visu et de auribus_ aux diverses cérémonies qui ont signalé cette fête

mémorable. Mes yeux et mes oreilles ont grand besoin de repos, je vous

assure, mais avant d'aller prendre des bains d'air sur les sommets des

hautes alpes des Grisons, je veux accomplir ma promesse et vous adresser

une relation exacte et complète du grand tir fédéral de Bâle.

Un mot d'introduction. Je serai court; rassurez-vous.

La confédération suisse ne forme pas une nation proprement dite; ses

vingt-deux cantons se composent en effet de trois peuples distincts,

dont les moeurs, la langue, la religion, les lois, sont entièrement

différentes; aussi les dissensions intestines provoquées à dessein par

des partis remuants auraient bientôt pour résultat infaillible de

détendre et de rompre même le lien fédéral, si d'autres causes non moins

influentes ne venaient pas sans cesse le resserrer. Quelque danger

qu'elle coure, la confédération suisse ne périra pas; le bon sens et le

patriotisme de la majorité des habitants feront toujours avorter les

tentatives coupables des éternels ennemis de la liberté et de la

nationalité des peuples, qui veulent diviser pour régner. Partout

l'élite de la population s'efforce de développer autant que possible

l'esprit d'association; partout des sociétés se fondent dont le but est

de réunir sous un même toit et à la même table, dans un intérêt commun,

tous les membres de la grande famille helvétique.

Encore une petite préface, s'il vous plaît. Avant le tir, plusieurs

sociétés générales avaient tenu leurs réunions annuelles. En venant à

Bâle le 18 juin, j'ai assisté à Lausanne à celle des officiers de

l'armée suisse. Peut-être nous autres Parisiens, blasés sur les émotions

patriotiques, pensons-nous parfois que les Suisses aiment un peu trop à

manger, à boire, à discourir, à se promener et à tirer leur carabine en

société. Ces moeurs naïves les honorent, et, loin d'en rire, je les

admire avec émotion et je souhaite toujours un pareil ridicule à mes

chers compatriotes.

Malgré l'ouverture prochaine du tir fédéral, 500 officiers de toutes

armes s'étaient rassemblés les 16 et 17 juin dans le chef-lieu du canton

de Vaud.--Le 16, après avoir procédé à la réception des députations, on

s'est promené sur le lac et on est allé faire une fort agréable

collation à Vevey. Le 18 était le jour des discours et du dîner. Les

discours ont eu lieu dans la cathédrale et le dîner à Montbenon, sous

une tente élégamment décorée. Les orateurs ont lu des mémoires ou

soutenu des discussions sur des questions militaires. Les convives se

sont régalés avec appétit de mets et de vins excellents. Ce banquet

offrait un magnifique spectacle. Au delà des poteaux qui soutenaient la

tente, et des beaux arbres qui l'entouraient, le spectateur ravi

apercevait, comme dit M. Victor Hugo, «cette magnifique émeraude du

Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie

d'argent.--Les dents d'Oche ne mordaient aucun nuage.» Même auteur.

Au dessert, des tostes nombreux ont été portés. Après celui de M. Druey,

conseiller d'État, tous les assistants ont chanté en choeur un hymne

composé tout exprès pour la circonstance par le poète de Lausanne, M.

Porchat, sur une des plus belles mélodies de Grétry. Les chants se sont

ensuite prolongés pendant une partie de la soirée. A l'hymne de M.

Porchat ont succédé des couplets de M. Hoegger, de Genève; des strophes

allemandes de M. Nessler, professeur au gymnase de Lausanne; et enfin

des chansons patoises d'une originalité remarquable. Ce magnifique

paysage, «le plus beau dont l'oeil humain puisse être frappé,» a dit

Jean-Jacques Mousseau, l'air des montagnes si pur et si doux, cette

musique militaire qui accompagnait les chants patriotiques, ces coups de

canon tirés par intervalles, et que répétaient au loin les échos du Jura

et des Alpes, cette foule si joyeuse, si animée, et pourtant si calme,

tout cela avait produit sur moi une impression dont je jouissais avec

bonheur, et m'avait disposé on ne peut mieux en faveur de la solennité

nationale à laquelle j'allais me rendre.

De Lausanne passons donc sans transition à Bâle; élançons-nous d'un seul

bond de la rive droite du lac de Genève sur la rive gauche du Rhin.

Cette ville, d'ordinaire si calme et si triste, elle est plus animée,

plus gaie que Régent's-street ou que le boulevard de Gand. On a peine à

la reconnaître! Que dit ce crieur dont je ne comprends pas le patois?

Nous sommes au 29 juin, veille de la fête, il est huit heures du soir,

et 1,000 personnes environ errent dans les rues de la ville sans pouvoir

trouver un logement. On fait connaître leur embarrassante position à

tous les habitants. Et cependant les journaux annoncent depuis quelques

jours «que le comité des logements a trouvé moyen de loger environ 3,240

carabiniers à des prix modiques, à savoir: 500 gratis, sous des tentes,

170 chez des particuliers, sur la paille, à 2, 2 1/2 et 3 batz; 100 dans

des lits, à la caserne, pour 3 à 6 batz; 2,000 chez des particuliers,

dans des lits, à 5--20 batz, et 170 pour le prix de 25 à 40 batz.»

Heureusement pour moi, mon titre de rédacteur de _l'Illustration_

m'avait assuré une chambre très-confortable chez le plus aimable de tous

les hôtes. Qu'il en reçoive ici mes remerciements. Pourquoi m'a-t-il

défendu de divulguer son nom? C'est un secret qui me coûte à garder.

Le tir fédéral n'avait pas eu lieu à Bâle depuis 1827. L'établissement du

chemin de fer d'Alsace, l'amélioration de toutes les voies de

communication, la création de nouveaux moyens de transport, auraient

suffi pour attirer cette année, dans ses murs, un nombre d'étrangers

triple de celui qu'elle y avait reçu il y a dix-sept ans, mais cette

fête annuelle devait être précédée d'une fête séculaire, la célébration

du quatrième anniversaire de la «bataille de Saint-Jacques. Qui n'a lu

dans Muller le récit de ce mémorable sacrifice, comparable à celui qui a

immortalisé les Thermopyles? Le 26 août 1444, 1,500 Suisses confédérés

attaquèrent près de Saint-Jacques 8,000 Armagnacs, et ils se battirent

contre eux jusqu'à ce qu'ils tombassent, percés de coups mortels, sur

les cadavres de leurs ennemis. 1,458 périrent vaincus à force de

vaincre, dit Æneas Sylvius; 32 guérirent de leurs blessures, et 10

seulement cherchèrent leur salut dans la fuite; leurs compatriotes les

bannirent de la Suisse. Le dauphin de France, qui depuis fut Louis XI,

commandait les bandes mercenaires des Armagnacs. La valeur des

confédérés lui inspira un tel respect, qu'il se hâta de conclure la

paix, et que des lors il résolut de prendre des Suisses à son service.

Un monument de pierre a été élevé par les Bâlois, en 1824, en

commémoration de la bataille de Saint-Jacques.

A quatre heures du matin, le 30 juin, je fus réveillé en sursaut par un

coup de canon. C'était le premier signal de l'ouverture de cette double

fête. Deux heures après, les clochers de la cathédrale firent, selon le

programme officiel, «entendre leurs plus beaux accords»; mais au son des

cloches,--douce surprise!--se mêlaient les voix d'un choeur nombreux de

chanteurs postés au haut des tours. A sept heures, ce concert fini,

toutes les cloches de la ville annoncèrent le service divin qui devait

avoir lieu dans les quatre principaux temples. Laissant, quant à moi,

les acteurs de la fête se réunir sur la place de la cathédrale, je me

rendis avec une foule considérable hors de la porte d'Æschen, le long de

la route où devait passer le cortège.

Ce cortège ressemblait un peu à tous les cortèges passés, présents et

futurs; mais il offrit plusieurs particularités curieuses qui méritent

une mention. Il se composait d'une telle quantité d'artilleurs, de

sapeurs, de fantassins, de corporations, de carabiniers, qu'il mit près

de trois heures à défiler. Regardons-les passer et n'en disons rien;

mais remarquez, je vous prie, le corps des cadets artilleurs de Bâle,

c'est-à-dire trente jeunes gens de quinze à dix-huit ans, avec de

petites capotes, de casquettes rouges et blanches et deux petites pièces

de canon parfaitement propres et bien montées. Cette artillerie en

miniature est suivie d'une infanterie lilliputienne qui consiste en

quatre sapeurs sans barbe, un tambour-major tout petit, une dizaine de

tambours dont la taille est proportionnée à celle de leur chef, et cinq

pelotons de vingt hommes. Le plus âgé de ces soldats n'a pas quinze ans.

Ce sont les écoliers du collège de Bâle organisés militairement comme

dans la plupart des cantons suisses: veste ronde en toile grise,

pantalon blanc, casquette verte avec broderie écarlate, buffleteries

noires, un sac, un fusil, un sabre et une giberne, tel est l'uniforme,

telles sont les armes de ces charmants petits fantassins qui paraissent

assez difficiles à discipliner, et qui n'observent pas la consigne de

silence dans les rangs.

En avant des autorités municipales marchait en outre un géant vivant

vêtu du costume national du moyen âge, et tout bardé de fer. Enfin, deux

hommes d'une taille et d'une constitution moins extraordinaires,

également vêtus du costume suisse du moyen âge, suivaient la musique du

bataillon de la landwehr, portant d'énormes gobelets en forme de cornes

garnis d'argent.

Ces gobelets, dont la vue piquait vivement ma curiosité, devaient jouer

un grand rôle dans les cérémonies prochaines. Je les suivis longtemps

des yeux; mais ils franchirent le seuil de l'enceinte réservée dont

l'entrée était interdite aux étrangers. Que se passa-t-il alors dans ce

sanctuaire? Mon hôte me l'apprit le lendemain; on prononça des discours,

on inaugura une table de marbre sur laquelle sont gravés les noms des

capitaines et le nombre de soldats morts à la bataille de Saint-Jacques,

et les autorités de Bâle offrirent aux confédérés des autres cantons,

dans ces coupes étranges, le vin d'honneur, le _schweitzerblut_, le

_sang suisse_, qui croît à l'endroit même où succombèrent les héros de

1444.

Ces cérémonie» achevées, je revins à Bâle avec le cortège. On se rendit

d'abord à l'hôtel de ville, où les membres du gouvernement, entourés du

corps d'officiers bâlois, reçurent le comité central du dernier tir

fédéral de Coire, les présidents des sociétés de tir cantonales et le

comité d'organisation du tir fédéral actuel. Quelques coupes du vin

d'honneur furent bues de nouveau à la prospérité de la patrie, et on se

dirigea alors vers la Schützenmatte, en français la place du tir.

Pour se rendre à la Schützenmatte, on passe par le faubourg Saint-Paul,

élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve la porte du même nom,

flanquée d'une haute tour crénelée; c'est la plus belle porte de Mâle.

Arrivé sur le boulevard extérieur, on voit de loin flotter les flammes

blanches et rouges au haut des mâts qui entourent l'enceinte du tir.

L'immense emplacement du tir fédéral, avec toutes ses dépendances,

occupe une superficie de 160,000 mètres carrés; toutes les constructions

sont de style gothique et en bois, mais un léger badigeon grisâtre leur

donne l'apparence d'un édifice en pierre de taille. Au milieu se trouve

une vaste enceinte de 66,000 mètres carrés, dans laquelle on pénètre par

un arc de triomphe à trois arcades, dont les deux entrées latérales sont

surmontées de tours crénelées, hautes de 17 mètres, et flanquées chacune

de quatre tourelles octogones. La largeur totale de cette construction

est de 22 mètres, et dans l'intérieur des deux ailes, des escaliers

conduisent à des espèces de chambres servant de gîte à soixante hommes

de service. Après avoir passé sous une voûte de 6 mètres de profondeur,

vous vous trouvez sur une vaste place formant un carre oblong d'une

longueur de 230 mètres sur une largeur de 196, et sur laquelle 10,000

hommes peuvent circuler commodément. A l'extrémité opposée à l'arc de

triomphe se trouve un simple portique en cloison, également à trois

arcades. De chaque côté de ce portique, ainsi que de l'arc de triomphe,

s'élève une espèce de château fort octogone, de 23 mètres de diamètre,

composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et surmonté d'un

belvédère crénelé à deux balcons. Deux de ces constructions, celles

voisines de la galerie des tireurs, servent de cafés-restaurants pouvant

contenir chacun 5 à 600 personnes. Dans une troisième on a établi au

rez-de-chaussée le corps de garde de la milice, au premier étage, une

salle de délibération pour les comités, enfin la quatrième, lieu de

dépôt pour les pompes à incendie, offre en même temps une chambre de

repos aux marqueurs.

[Illustration: Porte d'entrée du tir fédéral.]

A droite se prolonge, sur une longueur de 200 mètres sur 21 de largeur,

et percée de 42 croisées ogivales, la vaste galerie des tireurs. Au

milieu de cette galerie, un portique flanqué de tourelles, orné des

armes des 22 cantons et de peintures représentant la bataille de

Saint-Jacques, renferme la caisse et le bureau fédéral. Vis-à-vis du tir

et dans les mêmes proportions, mais avec une largeur presque triple, est

établie l'immense cantine ou salle à manger dont on admire la belle et

solide charpente; aux quatre angles, les constructions octogones sent

reliées avec les extrémités du tir et de la cantine par des galeries

servant de bazars et de bureaux. Mais le principal ornement de la grande

cour, c'est le pavillon des prix d'honneur, en forme de croix, élégante

chapelle où le jour pénètre de tous côtés, à travers de hautes et

sveltes fenêtres en ogive aux gracieux ornements, et du centre de

laquelle s'élance, à une hauteur de 30 mètres, une tour surmontée de la

statue colossale d'un guerrier du moyen âge (Hermann Seevogel, de Bâle),

armé de toutes pièces et portant l'étendard fédéral. Un balcon

circulaire couronnant le milieu de la tour est destiné à recevoir les

drapeaux des sociétés locales; sur un autre, placé plus haut, sont

plantés ceux des sociétés cantonales. Sept fontaines distribuées sur les

différents points de l'enceinte fournissent de l'eau en abondance.

Mais les dessins que je vous envoie vous donneront une idée plus exacte

que mes descriptions de toutes ces merveilles.

Le cortège introduit dans l'enceinte, on arbora le drapeau fédéral au

sommet du pavillon des prix; des acclamations universelles se mêlèrent

alors à une salve de 22 coups de canon; puis les drapeaux des cantons et

des sociétés particulières furent successivement élevés sur les galeries

inférieures.

Il était trois heures quand ces diverses cérémonies se terminèrent.

Depuis le matin tous les assistants jeûnaient. Au signal donné, chacun

se précipita vers la salle à manger du tir, qui avait fait publier

depuis quelques jours dans les journaux la note suivante:

«La salle à manger, construite sur la place où se fera le tir, a 400

pieds de long, 160 pieds de profondeur, 41 pieds de haut; la façade a

une longueur de 160 pieds, et un péristyle d'environ 13 à 16 pieds, qui

renferme deux bureaux et deux escaliers conduisant aux galeries des

dames.

[Illustration: Pavillon des drapeaux et des prix.]

«Cette immense salle peut contenir commodément autour de 153 tables,

4,500 personnes et au moins 4,000 près de la tribune des orateurs. Le

bâtiment a trois pignons couverts de papier d'asphalte. Pour son

achèvement, il a fallu 70,000 pieds cubes de bois de construction,

200,000 pieds carrés de planches, 20,000 lattes doubles, 20,000 lattes à

tuiles, 25 quintaux de clous, une grande quantité de vis et de crochets.

«La façade est surmontée de 16 petites tours, de 36 à 51 pieds

d'élévation, garnies de moulures, d'armoiries et d'ornements ciselés en

bois.

«Les besoins journaliers pour le dîner sont évalués à environ 4,400

livres de boeuf, 2,200 livres de veau, mouton et porc, 4,200 livres de

pain. Il a été commandé 25 quintaux de charcuterie et 50 sacs de pommes

de terre.

«Les fournitures de légumes qui proviennent des environs de Colmar,

commenceront le 29 juin par le chemin de fer. Les provisions en vins

s'élèvent à environ 420,000 bouteilles de vin destiné aux arquebusiers,

14,500 bouteilles de vin d'honneur, parmi lesquelles se trouvent 2,400

bouteilles véritable _sang-suisse_, 1,000 bouteilles de vin de

Champagne, 1,000 bouteilles de vin de Bordeaux, 1,000 bouteilles

d'Yvorne, 600 bouteilles de vin de Margraviat de 1753, 500 bouteilles de

Neuchâtel, 500 bouteilles de vin du Rhin, 500 bouteilles de vin de

Bourgogne, 300 bouteilles de Xérès et Malaga, et 1,000 cruchons d'eau de

Selters.

«Les dîners sont préparés par un chef de cuisine, aidé de 5 cuisinières,

3 pâtissiers et 4 trancheurs; 10 personnes sont chargées de la

préparation des légumes, 22 autres ont soin de la vaisselle. Le service

dans l'intérieur de la salle à manger est dirigé par 200 sommeliers en

uniforme, dont 180 en activité et 20 en réserve.

«L'administration de la cave est confiée à un surveillant en chef et 4

surveillants en sous-ordre, et celle de la cuisine, à 2 surveillants en

sous-ordre et 6 aides.

«Les tables seront couvertes de linge damassé blanc et gris,

confectionné dans les fabriques des cantons de Berne, d'Argovie et de

Thurgovie.

«Les commandes en vaisselle faites jusqu'au 1er mai s'élèvent déjà à

environ 400 soupières, 1,706 plats, 700 saladiers, 300 moutardiers,

20,000 assiettes, 10,000 verres à vin, 300 verres à vin de Bordeaux, 200

verres à vin du Rhin dits Ræmer, 600 salières, 5,000 couteaux et

fourchettes, 5,000 cuillers, 350 cuillers à ragoût, et 200 couverts à

trancher.»

[Illustration: Le Stand, Salle du tir fédéral.]

Il devait y avoir, comme vous le voyez, beaucoup d'élus dans ce paradis;

toutefois le nombre des appelés était si considérable, qu'il me fut

impossible de trouver une place; j'avais le numéro 12,587. Je retournai

donc à Bâle, mourant de fatigue et de faim, mais bien résolu, mon cher

directeur, à remplir mon devoir jusqu'au bout, dussé-je en mourir, me

promettant d'assister le lendemain à l'ouverture du tir, qui était

annoncée pour six heures.

(_La fin à un prochain numéro._)

Inauguration de l'Éclairage au Gaz sur la place Saint-Marc, et Fête de

la Tombola, à Venise (8 juin 1844).

[Illustration: Inauguration de l'éclairage au gaz et tombola sur la

place Saint-Marc, à Venise.]

Venise eut longtemps la réputation d'une ville de plaisir. Outre son

carnaval, qui attirait les étrangers de toute l'Europe, un grand nombre

de réjouissances périodiques y étaient célébrées, presque toutes

ennoblies par le souvenir des événements auxquels elles devaient leur

origine.

La plus grande pompe était surtout déployée dans les cérémonies

politiques, notamment dans celle où chaque année, le jour de

l'Ascension, le doge, monté sur le Bucentaure, entouré de la noblesse,

accompagné de toutes les gondoles de Venise, allait épouser la mer, aux

yeux de tous les ambassadeurs étrangers, qui semblaient, par leur

présente, reconnaître cette prise de possession. Le gouvernement

lui-même s'appliquait à multiplier les fêtes et les spectacles,

ingénieux qu'il était à occuper et à distraire une population plus

disposée à tenir compte des soins donnés à ses plaisirs que des

concessions faites à son indépendance.

Enfin ce n'était pas une institution purement, frivole, que cet usage

habituel du masque, dédommagement nécessaire de l'inégalité qui existait

entre les diverses classes de la population de Venise. A la faveur du

masque, un sénateur en robe, en grande perruque, venait s'asseoir devant

une table entourée de personnages marqués comme lui, et tenait la

banque, comme il aurait présidé un tribunal. Cette fureur du jeu était

plus générale à Venise qu'ailleurs, parce que le gouvernement se croyait

intéressé à l'encourager, et que, dans les premiers temps, la banque

était établie sur la place publique. A diverses époques, la ruine

éclatante de beaucoup de familles fit interdire les jeux de hasard; mais

cette prohibition ne fut jamais que momentanée.

Nous retrouvons encore aujourd'hui comme un souvenir et un dernier

vestige de cet ancien usage dans la Tombola, espèce de loterie qui se

tire annuellement, et de jour, pendant le carnaval, sur la place

Saint-Marc, et dont les produits reçoivent une destination charitable et

mieux appropriée aux besoins moraux de notre siècle. Cette année, pour

la première fois, la Tombola n'a pas été tirée à l'époque, ordinaire;

elle a été ajournée jusqu'au samedi 8 juin, afin de donner quelque

solennité à l'inauguration de l'éclairage par le gaz de la place

Saint-Marc, et le tirage a eu lieu de nuit.

La Tombola est faite par les soins de l'administration des

établissements de bienfaisance publique, et au profit de ces

établissements. On distribue un nombre considérable de billets, ou

cartons de loterie, absolument comme au loto. Celui qui a un quaterne

gagne 600 zwanziger, ou livres autrichiennes (la livre autrichienne vaut

87 centimes); celui qui a un quine gagne 800 livres, et le joueur assez

heureux pour marquer les quinze numéros inscrits sur son billet gagne la

Tombola, qui est de 2,000 livres. Comme le nombre des gagnants est

très-faible, l'argent payé par l'administration est peu de chose, et une

grande partie de la recette reste pour les pauvres. Ainsi, dans la

dernière Tombola, 40,000 billets environ ayant été pris, ont donné

40,000 livres; et comme il n'a été gagné que trois quaternes et deux

tombola, l'administration n'a eu que 5,800 livres à payer aux gagnants.

La cérémonie a commencé le 8 juin à neuf heures du soir, sous la

présidence de la commission des établissements de bienfaisance placée

sur une estrade élevée en avant de l'église Saint-Marc. Sur cette même

estrade étaient la roue de fortune, l'enfant qui tirait les numéros et

trois trompettes.

Un coup de trompette annonçait le tirage de chaque numéro, qui était

ensuite annoncé par des crieurs distribués aux quatre coins de la place,

et affiché en haut de deux tribunes, en même temps que sur une tour

carrée, construite au milieu de la place et surmontée d'une urne. Sur

les quatre faces de cette tour on appliquait de gros chiffres indiquant

les numéros au fur et à mesure qu'ils sortaient: ceux-ci étaient à

demeure. Autour des numéros régnait une double rangée de becs de gaz.

Quand un quaterne était gagné, on allumait on feu de Bengale, et au son

de la musique militaire, le gagnant venait faire vérifier sur l'estrade

son billet, pour toucher l'argent le lendemain. Toute la place était

couverte de monde, et offrait un curieux spectacle par la variété des

costumes pittoresques de Grecs, à Arméniens, etc. Une ligne double de

troupes maintenait le bon ordre.

Le gaz était employé depuis huit ou dix mois dans les magasins des

galeries; mais la municipalité ne l'avait pas encore utilisé pour

l'éclairage de la place. De chaque coté, trois colonnes s'élèvent

surmontées d'une couronne d'où jaillit la flamme du gaz, et du milieu de

chaque arcade des galeries s'avance un très-long bras de fer supportant

une lanterne. La façade de la cathédrale est éclairée par trois de ces

lanternes, une dans chacun des intervalles qui séparent les grandes

portes.

La soirée du 8 juin s'est terminée par un feu d'artifice tiré au jardin

public de Napoléon, sur la lagune, au milieu de la mer. Du quai des

Esclavons et de la Piazzetta, tous ces feux rouges et bleus qui se

réfléchissaient dans les eaux, formaient, avec les gondoles illuminées,

un magnifique tableau.

Le jeudi précédent avait eu lieu la régate, ou course des gondoles dans

le grand canal.

Le Sacrifice d'Alceste.

(3e partie.--V. p. 297 et 314.)

Par une sombre et pluvieuse soirée de l'année 1793, un homme déjà sur le

déclin de l'âge, revêtu du costume grossier d'un paysan, suivait un

chemin étroit et encaissé qui allait rejoindre la grande route de

Rennes. A côté de lui, marchait une jeune fille enveloppée d'une épaisse

mante de laine brune. Tous deux s'avançaient avec peine dans ce sentier

fangeux, que sillonnaient de profondes ornières. Le vieillard trébuchait

à chaque pas dans ces cavités perfides que la vase et l'eau

dissimulaient dans l'ombre, et comme incertain de la route qu'il devait

suivre, s'arrêtait sans cesse en gémissant tout, bas, tandis que la

jeune fille essayait en vain de le soutenir et de hâter sa marche.

«Mon Dieu! murmura-t-elle; pressons le pas! que deviendrions-nous si la

nuit nous surprenait ici? Heureusement nous ne sommes plus éloignés de

la ferme des Essarts, et sans doute nous y serons reçus.

--Dieu le veuille! répondit le vieillard d'un ton désespéré; car je ne

serais pas en état d'aller plus loin, quoi qu'il puisse arriver.»

Et ils continuèrent leur route; mais plus ils avançaient, et plus elle

devenait difficile. La jeune fille, dont l'énergie semblait avoir

jusque-là soutenu son père, s'épuisait en vains efforts sur ce sol

détrempé, où ses pieds s'enfonçaient et glissaient à chaque pas.

«Mon Dieu! dit-elle tout à coup avec un mouvement de terreur, voilà des

chevaux!»

En effet, on entendait le bruit d'une troupe d'hommes à cheval galopant

dans la vase, et à travers la brume et l'obscurité, on pouvait

distinguer des uniformes, des plumets et des écharpes tricolores. Les

deux voyageurs se rangèrent contre le talus; par un mouvement

instinctif, la jeune fille se mit devant son père, comme pour le cacher

et le protéger. L'un des cavaliers s'arrêta.

«Citoyens! cria-t-il, savez-vous ce qui s'est passé aujourd'hui au

château de Larcy?

--Oui-da! répondit la jeune fille, avec un accent et dans un patois que

l'étranger, penché sur le cou de son cheval piaffant dans la boue,

semblait avoir peine à comprendre; le citoyen maire est venu au château

pour arrêter les aristocrates, le baron et sa fille. Dame, ceux-ci se

sont sauvés, et le château a été pillé: mais le vieux traître n'a pas

été loin, car on dit qu'il a été arrêté et pendu à vingt pas du château.

--C'est bon! Adieu, citoyenne, cria le cavalier; et il partit au grand

trot.

--Marchons vite! dit la jeune fille à voix basse en prenant le bras du

vieillard; ceux-là sont trompés, tâchons de gagner la ferme avant d'un

rencontrer d'autres.»

Ils sortirent enfin du bourbier et hâtèrent le pas. Le chemin devenait

plus praticable, et bientôt ils atteignirent la ferme des Essarts. Ils

pénétrèrent dans une arrière-cour déserte, et la jeune fille frappa à

une petite porte que la fermière vint ouvrir d'un air étonné.

«Que demandez-vous? dit-elle.

--Un abri et une place au feu. Nous sommes égarés.

--Entrez,» répondit la fermière avec quelque hésitation; et elle les

introduisit dans la salle où Dominique le fermier se chauffait au feu de

l'âtre. Les deux voyageurs s'approchèrent de la haute cheminée afin de

sécher leurs habits trempés de vase et de pluie.

Le fermier les examina quelque temps avec défiance.

«Où allez-vous donc comme cela, citoyens? dit il, enfin.

--Nous allons à Rennes, dit le vieillard, et nous voudrions trouver une

voiture pour nous y conduire. En connaissez-vous quelqu'une par ici que

nous puissions louer?

--Louer une voiture! répliqua Dominique, qui fit un mouvement au son de

cette voix; et en même temps ses yeux s'arrêtaient sur les petites mains

blanches et délicates que la jeune fille mettait devant sa figure pour

se garantir de la flamme; et peut-être aussi pour se cacher; une

voiture! répéta-t-il avec expression; ce n'est pas ainsi que voyage un

paysan... pas plus que ces mains-là ne sont celles d'une paysanne!

Qu'êtes-vous venus faire ici?

--Vous demander un asile, Dominique, répondit Mathilde on se découvrant,

un asile seulement pour cette nuit!

--Mademoiselle Mathilde! s'écria la fermière en lui prenant les mains

avec effusion.

--Grand Dieu! s'écria te fermier; vous ici! le baron de Larcy dans ma

ferme!

--Oui... je suis poursuivi... et je vous demande de me secourir.

--Vous me demandez de me perdre! interrompit Dominique hors de lui; ne

savez-vous pas que vous êtes hors la loi, et qu'il y a peine de mort

pour tous ceux qui vous recèlent! Si l'on sait que vous avez mis le pied

ici, moi, ma femme et mes enfants, nous sommes tous perdus! Sortez,

sortez bien vite! Si vous restiez ici, je devrais vous dénoncer!

--Quoi! Dominique, répondit le baron avec calme, c'est ainsi que vous me

recevez! Quel mal vous ai-je fait?

--A moi personnellement... aucun. On dit que vous avez appelé l'étranger

et semé la guerre civile. C'est un crime... Moi, je ne m'en fais pas

juge. Je vous dis seulement, sortez, allez ailleurs. Mais demandez à

Bastien et à Gervais, demandez à Léonard ce que votre père, de triste

mémoire, a fait aux leurs, et vous saurez pourquoi ils ont brisé la

porte de votre château ce soir.

--Ainsi, reprit le baron d'une voix altérée, vous me refusez l'abri de

votre toit pour une nuit. Et cette enfant, ajouta-t-il en montrant

Mathilde, l'enveloppez-vous dans cette même haine, dans cette même

vengeance?»

L'Illustration, No. 0073, 18 Juillet 1844 · 第 3 / 8 题