Que les faiseurs de nouvelles le lui pardonnent! _l'Illustration_ ne
peut, dans les sujets qu'elle reproduit, suivre que les faits, elle ne
peut accompagner l'imagination de ces messieurs. A en croire les uns,
tout est fini quant à la satisfaction à obtenir par la France du Maroc,
et M. le prince de Joinville va revenir; à en croire les autres, le
jeune amiral revient en effet, mais rappelé par la prudence
ministérielle. Ces versions deviendront peut-être des faits et de
l'histoire, mais ce ne sont encore que des prédictions, et comme nos
dessins ne se sont pas proposé d'être fantastiques, ce n'est pas le
retour, mais l'embarquement de M. le prince de Joinville que nous
reproduisons.
Le prince arriva à Toulon le jeudi 30 juin à sept heures du matin. Son
arrivée fut annoncée par vingt et un coups de canon, tirés des remparts
de la ville. Descendu à la préfecture maritime, où il reçut les chefs de
corps et de service, il en repartit à onze heures, suivi d'un nombreux
cortège. Précédé d'un détachement de gendarmerie de marine, il passa par
l'allée de la Majorité, qui était bordée des troupes de l'infanterie du
même service, bientôt il entra dans l'arsenal pour s'embarquer dans un
canot et se rendre à bord du _Suffren_. A son entrée, le bâtiment amiral
du port, _le Muiron_, fit entendre une salve de vingt et un coups de
canon, et dès que le prince parut en rade, tous les bâtiments le
saluèrent de leur artillerie et se couvrirent de pavois. Les matelots
étaient montés dans les vergues.
Le retour, nous l'espérons, sera triomphal. Nous faisons des voeux pour
que la bonne contenance de notre escadre et l'énergie de son jeune
commandant suffisent pour obtenir une légitime et complète réparation.
Mais si cette démonstration, si cette négociation armée ne faisaient pas
rendre à la France la satisfaction qu'elle est en droit d'exiger, nous
avons besoin de croire que nulle influence extérieure, nulle
considération étrangère, ne pourraient détourner notre cabinet de
laisser poursuivre vigoureusement par les armes le résultat que n'aurait
pas amené l'échange des notes diplomatiques. Cette confiance, nous la
puisons, non pas dans la réponse du ministre des affaires étrangères aux
interpellations qui lui ont été adressées à la Chambre des pairs par
deux membres excentriques de cette assemblée, MM. de Boissy et de la
Moskowa, non pas non plus, certes, dans le langage tenu par les
ministres anglais sur leurs communications au sujet de notre expédition,
avec le cabinet des Tuileries, mais dans les exigences bien prononcées
du sentiment national. Des lettres de Taïti, récemment publiées et
écrites avant que le traitement infligé à l'amiral Du Petit-Thouars y
fût connu, ont vivement excité la passion publique ces jours derniers;
le rappel d'un autre amiral qui, à Saint-Domingue, avait, par des actes
d'humanité et de fermeté, conquis à la France une influence qui a porté
ombrage à l'Angleterre, a également soulevé d'unanimes protestations,
qu'un organe assez habituel de la presse ministérielle a été, en cette
occasion, des premiers à reproduire. Le ministère, qui a vu l'effet
causé par ces mesures, n'aura pas l'imprudence de venir ajouter un
nouveau grief à tous ceux que croient avoir contre lui les hommes qui
tiennent avant tout à la dignité nationale.
Ceux-ci se préoccupent vivement du développement que l'Angleterre semble
vouloir donner à l'escadre qu'elle envoie, de son côté, en vue des côtes
du Maroc, pour surveiller, comme l'a dit le _Morning-Post_, la flotte
française. M. Guizot a affirmé que les forces de la Grande-Bretagne ne
seraient pas supérieures aux nôtres. Le passé nous rassure peu à cet
égard. Quand nous allâmes assiéger Saint-Jean-d'Ulloa, le cabinet de
Londres expédia au Mexique une flotte plus considérable que la nôtre, et
il fallut toute la fermeté de l'amiral Baudin pour écarter ce dangereux
voisinage. La presse anglaise ne se fait pas d'ailleurs faute de
démentir sur ce point M. Guizot.
«Nous aurons à Tanger, dit le _Morning-Herald_, une force plus imposante
que les Français.» Et ce n'est pas là une mensongère fanfaronnade: les
feuilles anglaises nous donnent la liste des bâtiments déjà expédiés, et
nous y voyons figurer quatre vaisseaux de 120 canons et un de 84. Nous
voyons de plus que l'amiral Owen a reçu l'ordre d'amener, de Malte à
Gibraltar, tous les bâtiments de guerre à vapeur disponibles,
représentant une force d'environ 400 canons; cela forme déjà un total de
canons de beaucoup supérieur à celui que notre cabinet a mis en ligne ou
donné l'ordre de préparer. Le _Morning-Herald_ ajoute, du reste: «Nous
espérons que les cerveaux brûlés et les esprits jaloux de nos voisins
n'attribueront pas à l'arrogance la démonstration de la force
comparative de la marine anglaise et de son écrasante supériorité sur
toutes les marines réunies.... L'Angleterre peut disposer de
quatre-vingts vaisseaux de ligne, tandis que la France n'en a
certainement pas vingt disponibles.»
Cette façon de pratiquer _l'entente cordiale_, cet appareil de forces et
cette bienveillance de comparaison doivent donner à penser à nos hommes
d'État et à nos hommes politiques. En tout temps, la dernière pensée
d'un marin tel que Lalande sur l'avenir de notre marine et sur le
développement à lui donner eût fixé l'attention publique; mais
aujourd'hui ces conseils testamentaires avaient un à-propos qui l'a
vivement excitée. C'est M. Billault qui a été chargé par l'amiral de
venir en son nom apporter au pays ce tribut posthume de son patriotisme
et de son expérience. La France comptait, au 1er janvier 1844, 8
vaisseaux armés, 15 frégates, 16 corvettes, 116 navires à voiles de rang
inférieur et 35 navires à vapeur, sans compter les paquebots-postes et
transatlantiques. L'amiral condamnait l'entretien de ce fretin de petits
bâtiments sur lesquels le marin se forme mal, et du fond de sa tombe, il
demande que la France n'emploie que des bâtiments de guerre d'une force
respectable, montés par des équipages au grand complet et toujours
parfaitement exercés. Il aurait voulu que notre effectif fût réparti sur
12 à 15 vaisseaux, 25 à 30 frégates et 20 corvettes de premier rang, au
lieu d'être disséminé comme il l'est sur de petits navires, incapables
de donner à l'étranger une juste idée de notre puissance. Notre marine
ainsi organisée inspirerait une tout autre considération et nous serait,
en cas de guerre, d'une tout autre utilité. L'amiral ne songeait pas à
proscrire d'une manière absolue les petits navires de guerre, mais il
voulait en réduire le nombre au plus strict nécessaire; et comme la
victoire est donnée par les escadres, il demandait que notre flotte fût
formée en escadres pour se rompre aux grandes évolutions. La Chambre a
écouté la lecture de cette espèce de testament avec une attention
religieuse, que M. le ministre de la marine, en succédant à la tribune à
M. Billault, n'a sans doute pas cru devoir prolonger, car il n'a dit mot
de ce qui venait d'être lu et n'a pas fait connaître son sentiment sur
les vues d'organisation de l'illustre amiral.
Les budgets des dépenses de l'instruction publique et de l'intérieur, du
commerce et de la marine, ont été votés au pas de course. Les questions
les plus graves cessent de l'être aux yeux de beaucoup de députés après
sept grands mois de session, et quand les moissons les réclament. Il en
a donc été des crédits à ouvrir pour les besoins de ces quatre
départements, comme il en sera de tous ces petits projets qui
deviendront lois entre les deux budgets: aussitôt lus, aussitôt votés.
Toutefois, cette année, sans doute pour jeter un peu de variété dans ces
chiffres qu'on superpose pendant six heures de séance, pour marquer des
temps d'arrêt à ces assis et levés accélérés, on a intercalé entre les
budgets de ministères différents des discussions qui, les années
précédentes, n'interrompaient pas le budget des dépenses. C'est ainsi
qu'est revenu à la discussion du palais Bourbon le projet sur le chemin
de fer d'Orléans à Bordeaux, qui avait soulevé un débat fort aigre au
Luxembourg. L'article 7, qu'on avait appelé l'amendement Crémieux, avait
été retranché par la pairie, et le ministre, qui n'avait pas combattu
cet amendement, et le rapporteur, M. Dufaure, qui avait voté pour son
adoption, venaient proposer à la Chambre de regarder sa radiation comme
sage et de ne pas demander son rétablissement. M. Grandin, plus
conséquent avec lui-même que ces deux messieurs, dans un discours plein
de faits très propres à faire réfléchir sur le pouvoir que s'arrogent
certaines compagnies, et plein aussi de verve et d'entrain, a demandé
que l'article 7 fût rétabli. Il s'est vu, à cette occasion, en butte à
des attaques personnelles qui, reconnues immédiatement être sans
fondement et porter au contraire sur des faits tout à l'honneur de
l'honorable membre, ont donné à son opinion un relief plus grand et une
véritable autorité. M. Crémieux, à son tour, est venu, par un des
discours les plus spirituels, les plus élégants, les plus adroits de la
session, soutenir, dans l'intérêt de la dignité de la Chambre, le
maintien d'un article qui ne devait plus, comme il l'a dit, porter le
nom de son auteur, depuis que l'assemblée, en l'adoptant, se l'était
rendu propre. M. Molé avait, à la Chambre des pairs, écrasé sous les
plus justes reproches le ministre qui venait leur déclarer, pour leur
complaire, qu'il trouvait détestable un amendement qu'il avait laissé
adopter sans le combattre. M. Crémieux avait beau jeu pour malmener à
son tour le député-ministre qui avait laissé tenir en sa présence, à la
tribune d'une autre enceinte, un langage sans convenance sur la Chambre
des députés et sur une de ses résolutions. Il a fait justice de cette
faiblesse, de cette absence de courage, de tenue, avec une vigueur et un
mordant qu'a vainement essayé d'amortir l'éloquence cotonneuse de M.
Dumon. Néanmoins, comme les députés conservateurs qui avaient voté il y
a quinze jours pour l'adoption de cet article, dans la crainte de
repousser tout à fait le ministère et d'avoir l'air d'accepter la lutte
que la Chambre des pairs semble vouloir engager avec la Chambre des
députés, n'ont pas hésité un instant à sacrifier leur dignité à celle de
M. Dumon, et à repousser en juillet ce qu'ils avaient adopté en juin,
les députés fidèles à leurs opinions, et qui veulent mettre leurs votes
d'accord avec leurs principes, se sont trouvés en minorité. On n'en peut
plaindre que la Chambre.--Du reste, ce conflit qu'elle redoute, devant
lequel elle recule, la Chambre des pairs vient de le poursuivre encore
dans la discussion du projet de loi sur le chemin de Paris à Lyon. La
Chambre des députés avait voté pour rétablissement par l'État d'un
embranchement de Montereau sur Troyes. La Chambre des pairs a voté,
elle, que l'État ne pourrait faire les travaux de cet embranchement que
si, d'ici à dix-huit mois, il ne s'était présenté aucune compagnie pour
s'en charger. La Chambre des députés avait voté la mise à la disposition
du gouvernement de la somme nécessaire pour la pose des rails sur la
voie principale, ne laissant par conséquent indécise que la question
d'exploitation. La Chambre des pairs, au contraire, a rayé l'ouverture
de ce crédit, et a laissé par conséquent à résoudre la question de la
pose des rails elle-même, ce qui entraînera un long et fâcheux retard
pour la section fort importante de Dijon à Châlon, dès aujourd'hui
presque terminée. Ces modifications vont être mises aux voix au
Palais-Bourbon. Y montrera-t-on un peu plus de dignité dans cette
circonstance nouvelle que dans la précédente? Nous voudrions l'espérer
autant que nous le désirons.
M. Thiers, au nom de la commission chargée de l'examen du projet de loi
sur l'enseignement secondaire, est venu donner lecture à la Chambre d'un
rapport qui, durant deux heures et demie, a constamment tenu son
attention vivement excitée. Tous les journaux reproduisent en ce moment,
en le morcelant, à cause de son étendue, ce grand et beau travail. Quant
à nous, qui avons consacré un article spécial à l'examen du projet de M.
Villemain, quand il le porta à la Chambre des pairs, nous regardons
comme un devoir de faire connaître prochainement en quoi l'oeuvre de la
commission diffère de celles du ministre et de la pairie, et les
solutions heureuses qu'elle a trouvées d'une question difficile,
admirablement exposée et discutée par son rapporteur.
Dans ce fouillis de petites lois, qui va se débrouiller entre les deux
budgets, le ministère avait beaucoup tenu à faire classer une
proposition dont l'intérêt actuel échappait à ceux qui, comme nous, ne
sont pas dans les secrets ministériels. Il y a plusieurs mois, MM.
Leyraud, Lacrosse et Gustave de Beaumont présentèrent une proposition
dont l'enquête avait démontré l'utilité, et qui avait pour but de
caractériser et de punir les faits de corruption électorale. Force fut
de la voir prendre en considération; mais on lui nomma des commissaires
hostiles, et, au lieu d'un rapport, trois de ces commissaires
accouchèrent d'une autre proposition pour restreindre la liberté de
l'électeur et limiter étroitement la faculté qu'il a aujourd'hui de
transférer son domicile politique dans l'arrondissement, à son choix, où
il est inscrit au rôle de la contribution. On avait vainement fait
observer que cette proposition était toute récente et n'avait nul droit
à un tour de faveur sur ses aînées; qu'elle demandait une discussion
plus longue et une attention plus soutenue qu'on ne lui en accorderait à
cette époque d'impatience de départ et de préparatifs de malles; que
c'était une réforme électorale, et qu'il fallait s'attendre à voir
aborder la question tout entière; que la Chambre n'étant âgée que de
deux sessions, à moins que le ministère ne se proposât de la dissoudre
bien avant le terme habituel, il n'y avait pas la moindre urgence à
mettre cette proposition à l'ordre du jour de cette session. Le
ministère et ses confidents avaient tenu bon, et la proposition avait
été inscrite entre les deux budgets. Mais les scrutins sont changeants,
et l'opposition ayant demandé un nouveau classement de l'ordre du jour
dans une séance postérieure, est parvenue à en écarter la proposition,
ainsi ajournée.
On a supposé que les ministres, qui n'ignoraient pas que la pensée de
leur donner des successeurs était venue en haut lieu, par suite de tous
les échecs qu'ils ont essuyés, de toutes les meurtrissures qu'ils ont
reçues, voulaient avoir cette arme de réserve entre les mains pour
demander à la couronne, dans le cas où sa confiance ne se raffermirait
pas complètement, de les laisser essayer d'une dissolution et d'une
réélection avec des listes travaillées à l'aide de la proposition
poursuivie. Il y avait dans ce double espoir du cabinet une double
illusion. La proposition ne sera pas enlevée à la Chambre, et la
couronne ne le laissera pas tenter ce dernier coup de fortune.--On s'est
beaucoup entretenu dans les couloirs de la Chambre d'une conversation
dont M. Dupin l'aîné avait été un des deux interlocuteurs. Les ministres
y auraient été qualifiés d'une épithète qui a dû leur paraître drôle, si
elle leur a été rapportée. Nous devons dire que cette qualification
n'était pas du fait de M. le procureur général près de la Cour de
cassation, mais de celui de son interlocuteur. Interrogé, dans la salle
des conférences, sur l'exactitude de ces bruits et sur la véracité d'un
article du _National_ qui lui avait fait dire, dans cet entretien, que
la conduite, du ministère à l'occasion de la dotation était une
véritable trahison, M. Dupin a répondu vivement, de ce ton que chez un
autre on trouverait peut-être de mauvaise humeur: «Je n'ai pas dit
_trahison_, monsieur; j'ai dit _forfaiture_.» A la bonne heure! voilà le
texte corrigé.
Les affaires d'Haïti, comme celles de Taïti, viennent d'être l'occasion,
ainsi que nous l'avons dit en commençant, de la disgrâce de l'un de nos
amiraux. Nous savons bien qu'à en croire le _Moniteur_, M. le
contre-amiral de Moges n'est rappelé que parce qu'il l'a demandé. Il y a
dans cette explication un anachronisme volontaire. Quand il n'y avait
rien à faire à Saint-Domingue, M. de Moges a demandé à être rappelé et
n'a pu l'obtenir; depuis que sa présence y est nécessaire, et que des
négociations ont été commencées et habilement dirigées par lui, M. de
Aloges n'a jamais songé à renouveler sa demande, mais c'est alors que le
ministère a songé, lui, à la rechercher dans ses cartons. Voici
l'incroyable explication qu'une feuille ministérielle donne à son
rappel: «Essayons, pendant que la question est encore froide,
d'apprécier en peu de mots cette résolution du cabinet. M le
contre-amiral de Moges, auquel chacun rend justice, même les marins, est
un de nos officiers les plus distingués et les plus résolus; C'est un de
ces hommes qui ne reculent devant aucune responsabilité personnelle
lorsqu'il s'agit de l'honneur et de l'intérêt du pays. Mais, malgré son
intelligence élevée, il a, comme on dit, les défauts de ses qualités;
comme tous les esprits entreprenants, il s'éprend trop vite des grandes
résolutions pour en calculer toutes les conséquences. Comment d'ailleurs
un marin jeté à plusieurs milliers de lieues du centre où se traitent
les affaires, qui se trouve placé sous le coup d'événements presque
inopinés, et qui est essentiellement l'homme de la circonstance,
pourrait-il embrasser la portée politique des actes dont il va prendre
l'initiative! Cet officier général créait à notre politique, à l'endroit
de la question haïtienne, une situation qui menaçait de devenir vraiment
inextricable. Parti en toute hâte de la Martinique avec les bâtiments de
la station des Antilles, aux premières nouvelles de la révolution
survenue dans notre ancienne colonie, il arriva devant Santo Domingo au
moment où toute la partie espagnole de l'île venait de lever l'étendard
de l'indépendance, et de se constituer en république dominicaine.
Vivement menacée par le président Hérard, fort alors d'un pouvoir
nouveau que n'avaient point encore entamé les événements qui achèvent de
se dérouler en ce moment, la république dominicaine devait succomber si
elle n'était soutenue par une intervention puissante. Elle résolut de se
placer sous le protectorat de la France. Des ouvertures furent faites à
ce point de vue. Ainsi la France pouvait remettre le pied sur cette
terre où elle avait été longtemps si puissante, et qui lui avait un
moment tout entière appartenu..... Qui sait où conduirait le protectorat
de la partie espagnole?...--L'amiral prêta l'oreille aux propositions
qui lui étaient faites, et, sans proclamer le protectorat de la France,
il tint ce fait pour implicitement accompli, et agit en conséquence dans
la médiation qu'il interposa entre les deux parties, désormais
distinctes de l'ancienne république.» M. le ministre des affaires
étrangères, qui dit aux amiraux, en Prusias moderne: «Ah! ne me
brouillez pas avec... l'Angleterre!» M. le ministre des affaires
étrangères a trouvé que ceci était par trop osé, et M. de Moges a été
rappelé.
M. l'amiral Lainé paraît courir grand risque d'éprouver à son tour un
traitement pareil. Et de trois! Quand nous serons à dix... où en seront
nos relations extérieures et le renom de la France? Un article a paru
dans le _Journal des Débats_, qui fait l'apologie en tous points de M.
Bichon. Nom avons dit le conflit qui s'était élevé entre ce consul et le
commandant de nos forces navales; il est fort à craindre qui ce dernier
ne soit sacrifié.
Il paraît constant aujourd'hui que les fils de l'amiral Bandiera et tous
ceux qui ont pris part avec eux au débarquement armé dans le royaume de
Naples sont entre les mains de l'autorité, et vont passer devant une
commission militaire. La _Gazette d'Augsbourg_, du 10 juillet, rend
responsables de cette tentative et de toutes les autres les
gouvernements qui, comme la France, l'Angleterre et l'Espagne, sont un
refuge assuré, un corps franc politique ouvert à tous les conspirateurs
poursuivis et expatriés. Nous aimons infiniment mieux voir notre
gouvernement encourir ce reproche qu'être exposé au compliment tout
contraire que lui adresse une feuille de Cologne: «Les cabinets de
Londres et de Paris, dit-elle, ont puissamment contribué à maintenir la
tranquillité et l'ordre public dans la péninsule italique. Ces cabinets
ont mis les gouvernements de l'Italie sur la trace des menées et des
complots des associations secrètes, et c'est ainsi qu'ils ont pu prendre
les mesures nécessaires pour les faire avorter. Souvent des arrestations
inattendues ont été faite sur les indications des deux cabinets.» Ceci
vient à l'appui de la discussion qui s'est récemment élevée dans le
parlement à l'occasion du _secret office_. Mais nous voulons croire que
quant au gouvernement français, c'est calomnie pure.
L'Espagne a décidément vu s'opérer sa modification ministérielle. M. de
Viluma a donné sa démission de ministre de affaires étrangères et s'est
retiré pour avoir, dit-on, lait à la pudeur constitutionnelle du général
Narvaez des proposition absolutistes qui l'ont alarmée. Le général ne
lui a pas encore donné de successeur et s'est chargé par intérim de son
portefeuille. Les ministres sont revenus à Madrid et y ont publié des
mesures que résume la dépêche suivante: «Les cortès sont dissoutes par
décret du 4, inséré dans la _Gazette_ du 10. Les collèges électoraux
sont convoqués pour le 3 septembre. Le scrutin général aura lieu le 14.
Les nouvelle cortès se réuniront le 10 octobre.--Un autre décret du
rétablit dans les provinces basques les députations et les municipalités
d'après les _fueros_. Les juntes générales se réuniront incessamment et
nommeront des commissaires chargé de traiter avec le gouvernement la
question des _fueros_, qui sera soumise aux prochaines cortès.--Rien n'a
eté changé aux douanes, à l'administration de la justice et à la
police.--Un troisième décret ordonne la translation du corps de Montès
de Oca de Vittoria à Madrid.» En attendant ces élections pour la forme,
le gouvernement espagnol veut donner au peuple la distraction d'un
armement et lui faire croire la gloire possible d'une conquête. Il a
ordonné la formation d'un corps d'armée de 6,000 hommes à Ceuta, sous le
commandement du général de Villalonga. On passe en revue Madrid des
régiments se rendant à l'armée, et l'on donne à entendre dans _el
Heraldo_ qu'on se propose de s'emparer de Tanger. Nous osons gager que
le parlement anglais est sans inquiétude aucune sur les projets du
cabinet de Madrid et qu'il ne croira même pas lui devoir d'en faire le
semblant.
Les nouvelles des États-Unis apprennent que le congrès s'est ajourné le
17 juin. Il ne se réunira probablement pas avant le commencement de
décembre. On dit que M. Tyler a l'intention de rouvrir la session peu de
temps après que les représentants seront retournés dans leurs collèges;
le président pense sans doute qu'au milieu de leurs électeurs, les
représentants changeront leur opinion sur la question du Texas.--On dit
encore qu'on a écrit au Texas de ne s'engager en rien avec l'Angleterre
avant les prochaines élections. Rien n'a été fait, quant à l'affaire
d'Orégon.--Il y aura trois candidats dans la prochaine élection du
président: MM. Clay contre l'annexation, et Tyler et Polk pour
l'annexation. Il est probable que M. Henri Clay sera élu. Les finances
de l'Union se sont améliorées. La dépense probable pour l'année ne sera
que de 18 millions de dollars, tandis que le revenu ne sera pas
au-dessous de 25.
La chambre des lords n'a pas encore prononcé sur l'appel d'O'Connell. En
attendant, les évêques catholiques d'Irlande ont composé une formule de
prière qui sera lue dans toutes les églises, à partir du 28 de ce mois
jusqu'à la sortie de prison des captifs. «O Dieu tout-puissant et
éternel, roi des rois et seigneur de toutes les puissances de la terre,
jette sur le peuple de ce pays un regard de compassion, et mets, dans la
bonté, un terme à ses souffrances. Donne-lui la patience pour qu'il
endure ses privations, et remplis ceux qui le gouvernent de l'esprit de
vérité, d'humanité et de justice. Unis toutes les classes dans un commun
amour pour le pays, dans l'obéissance à notre bien-aimée souveraine, et
dans un sentiment de charité mutuelle. Fais que nos législateurs nous
donnent des lois basées sur les saints commandements et ramènent
l'Irlande à un état heureux et prospère; et comme ton serviteur Daniel
O'Connell, qui a travaillé avec tant de zèle et de persévérance au
bonheur de l'Irlande, est maintenant retenu captif; donne-lui la grâce
de supporter sa peine avec résignation, et, dans ta miséricorde, permets
qu'il soit rendu à la liberté pour guider et protéger ton peuple; par
Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. Amen.»
Le 21 juin, à Athènes, les adversaires du ministère avaient organisé une
émeute pour renverser le cabinet. L'émeute a éclaté, mais Kalergis est
intervenu et a dissipé les rassemblements par la force. Plusieurs
individus furent blessés et quelques-uns même tués. Avant dix heures du
soir, la tranquillité était rétablie et les soldats rentraient dans
leurs casernes. Kalergis a adressé à ses concitoyens une proclamation
dans laquelle il exprime un vif regret que dans cette affaire des
innocents aient été confondus avec les vrais coupables. A la date du 30,
l'ordre était consolidé. Un mandat a été décerné contre Germano
Mavronichali, prévenu d'être le provocateur des troubles du 23. Le
général Tzavellas (exilé depuis à Syra) a offert sa démission d'aide de
camp du roi à la suite du manque de foi dont le ministère voulait se
rendre coupable envers le général Grives, mais auquel M. Piscatory a mis
obstacle en lui conservant la protection du pavillon français. Le
président du conseil persistant à ne pas reconnaître le compromis entre
le général Tzavellas et le général Grivas, a annoncé à M. Piscatory
qu'il ferait procéder au jugement et à la condamnation par contumace de
Grivas, qui s'est retiré à Smyrne.
L'ordre des avocats a réélu à la presque unanimité son bâtonnier et tous
les membres démissionnaires de son conseil.
Le roi vient de voir naître son huitième petit-fils; la reine des Belges
seule lui a donné une petite-fille. Madame la duchesse de Nemours est
accouchée d'un prince qui a reçu le nom de duc d'Alençon, titre qui
n'avait pas eté pris depuis le règne de Henri III.
L'épiscopat français a perdu M. de Forbin-Janson, ancien missionnaire,
évêque de Nancy, qui se tenait éloigné de son siège depuis
1830.--L'Institut et la Faculté des lettres ont rendu les devoirs
funèbres à M. Fauriel, auquel de nombreux travaux avaient assigné un
rang élevé dans la science.--M. C.-A.-F. Panekoucke, éditeur de
nombreuses et importantes publications, est mort cette semaine.
Courrier de Paris.
Nous touchons au terme de la session, et bientôt nos honorables vont
être soulagés des soucis parlementaires. Dans quelques jours tout sera
dit, les portes des deux Chambres seront closes, les huissiers
déposeront leur costume officiel et leur collier; chacun quittera la vie
publique et ira se reposer, ceux-ci à l'ombre de leurs pommiers, comme
les bergers de Virgile et de Théocrite, ceux-là aux eaux d'Ems, de Spa
et d'autres lieux. Il faut avouer que ces messieurs des deux Chambres
ont bien gagné le droit de courir ainsi les champs et de prendre un peu
de loisir. Voici bientôt huit mois qu'ils sont attachés aux banquettes
du Luxembourg et du palais Bourbon, remuant des lois et jaugeant des
chemins de fer. Huit mois d'amendements de toute espèce et de discours
de toute sorte! Il est bien temps d'échapper à ce débordement
d'intarissable éloquence. Aussi plus d'un parlementaire s'est esquivé
sans bruit et sans attendre la clôture. Un tiers au moins de la Chambre
des députés, anticipant sur les douceurs du licenciement, a laissé aux
plus infatigables et aux plus intrépides le soin d'achever la campagne
et d'assister aux dernières journées de cette longue bataille
parlementaire.
C'est le temps où Paris va entrer dans le repos et l'indifférence. La
présence des Chambres l'anime en effet et le tient en haleine; et bien
que l'ardeur politique soit partout singulièrement ralentie, les luttes
de l'opposition et du ministère, les discussions politiques ou d'intérêt
purement matériel, ne laissent pas de donner aliment aux curieux, aux
oisifs, aux diseurs de riens, aussi bien qu'aux esprits sérieux et
positifs. Le désoeuvré trouve à placer son mot sur le ministère, sur la
reine Pumaré et l'amiral Dupetit-Thouars, sur l'entente cordiale et sur
les compagnies financières, tout comme s'il y entendait quelque chose et
était un politique, un diplomate, un habile marin et un grand financier.
Maintenant qui fournira à Paris ce texte de conversations toutes faites
et toutes préparées qu'il tire des débats parlementaires et des
incidents du gouvernement représentatif en exercice? Vous me répondrez
que Paris n'est jamais en état d'abstinence, et que chaque jour lui
amène infailliblement son contingent d'aventures, d'événements et de
nouvelles; à la bonne heure, mais encore faut-il qu'ils vaillent la
peine qu'on s'en occupe; et en vérité nous sommes las d'apprendre qu'un
maçon est tombé du haut d'un toit et qu'une diligence a versé au
tournant d'une rue quelconque; ce sont là des distractions par trop
monotones et qui reviennent trop souvent.
Paris est habitué à ce genre de récréations, et si pendant ces mois de
vacances qui vont commencer, vacances publiques, vacances judiciaires,
vacances de salons et de polka, il ne lui arrive rien de plus curieux et
de plus neuf, je puis affirmer qu'il s'ennuiera copieusement et
demandera au ciel de lui envoyer quelque déluge ou quelque peste, pour
avoir du moins de quoi causer.
Le ciel, touché de sa peine, ne le gratifierait que d'un ou de deux bons
procès criminels, bien compliqués de parricide et d'arsenic, qu'il en
prendrait son parti et se déclarerait satisfait.
Il vient de se passer deux événements sinistres qui pourraient bien lui
donner cette satisfaction et faire pendant à l'affaire Donon-Cadot et au
procès Lacoste. Le premier, tout sanglant qu'il est, n'offre, il est
vrai, jusqu'ici, aucun épisode extraordinaire; mais peut-être les
curieuses et singulières découvertes arriveront-elles avec le temps et
le réquisitoire du procureur du roi. Voici le fait dans toute son
horrible simplicité. Un jeune homme de vingt-deux ans, nommé Eugène
Francotte, était épris d'une jolie couturière appelée Sydonie Leroux;
Eugène avait demandé la main de Sydonie; mais soit qu'elle n'eut pour
lui aucun penchant, soit, comme on le raconte, quelle eût mauvaise
opinion de son caractère et de sa conduite, Sydonie avait répondu à la
demande d'Eugène par un refus.--Il y a quelques jours, la détonation
d'une arme à feu se fit entendre dans une maison de la rue Aumaire; les
voisins effrayés accoururent et trouvèrent, gisante sur le seuil de la
loge du portier, une jeune fille inondée de sang: c'était la malheureuse
Sydonie Leroux; Eugène Francotte venait de lui tirer un coup de pistolet
à bout portant; la pauvre fille était mourante On annonce qu'elle est
sauvée. Quant à Francotte, son assassin, il s'est brûlé la cervelle, et
le coup a réussi; grande perte pour ceux qui recherchent les émotions de
la cour d'assises.
Il y avait dans ce malheureux un coin d'Orosmane ou d'Otello: soyez sûrs
que Paris eût fait grand cas d'Eugène Francotte et que, malgré la
circulaire de M. le garde des sceaux, qui proscrit des mesures de sûreté
et de répression contre l'appétit féminin en matière de cour d'assises,
la plus belle moitié du genre humain eût assiégé M. le président de
demandes, de prières, de grâces et de sourires, il reste à savoir si M.
le président des assises, plus fidèle à la circulaire qu'à la
galanterie, aurait eu le courage de résister et de dire du ton d'un
Rhadamanthe incorruptible: «Non, mesdames, vous n'entrerez pas!»
L'autre affaire est accompagnée d'un détail affreux, qui lui donne, sur
l'assassinat de Sydonie Leroux, une épouvantable supériorité. Ce second
drame ne commence pas, comme celui que nous avons déjà raconté, par un
coup de pistolet, mais par une odeur de soufre et de charbon répandue
tout à coup dans les habitations voisines, et donnant l'éveil. On
s'interroge, on regarde, on s'inquiète; serait-ce un commencement
d'incendie? Les plus alarmés se hasardent, pénètrent dans la maison,
forcent la porte du logement d'où part cette épaisse fumée, cherchent,
regardent de tous côtés, et aperçoivent enfin,--horrible spectacle!--une
femme étendue sans mouvement, le visage couvert d'un masque de drap
noir; ils veulent enlever ce masque pour tâcher de donner de l'air à la
victime et de la rappeler à la vie; mais il résiste: c'était un morceau
de drap enduit de poix, dans lequel une main sans pitié avait emprisonné
la tête de l'infortunée. Je vous laisse à penser l'effroi des
spectateurs: qui a pu commettre une action si criminelle et si barbare?
La femme était seule, abandonnée, et la mort lui avait pris le secret de
cette mystérieuse et sombre aventure avec le nom de l'assassin.
Cependant un homme se présentait au même instant chez le commissaire de
police; il était pâle et sinistre; là, il déclara qu'ayant arrêté avec
sa maîtresse un double projet de suicide, il avait commencé à exécuter
ce fatal traité en tuant sa complice, puis, qu'épouvanté de l'action
qu'il venait de commettre, il n'avait pas eu la force d'accomplir sur
lui-même le même attentat, et qu'il s'était enfui comme un insensé;
maintenant qu'il avait un peu repris ses sens, il croyait devoir tout
déclarer au magistrat et se remettre entre les mains de la justice. Cet
homme se nommait Chevreul, la femme, Sophie Bronne.--Voilà de quoi
donner le frisson aux plus insensibles. Nous ne serions pas étonné que,
dès à présent, quelque dramaturge renforcé n'eut achevé un drame en sept
ou huit tableaux, avec ce titre a faire courir tout Paris et la
banlieue, _le Masque de Poix._
Au reste, Paris n'a pas le monopole de ces récits criminels, et le
_Journal de la Haye_ nous en transmet un venu en droite ligne de la
Hollande, et qui ne le cède en rien à tous nos drames de cour d'assises,
s'il ne les surpasse. L'héroïne scélérate de ce forfait hollandais se
nomme Antonia de Van-den-Burg; elle n'est pas d'une condition
très-relevée, puisqu'elle exerçait purement et simplement les fondions
de servante d'un épicier. Toute servante quelle est, Antonia, si l'on
s'en rapporte au _Journal de la Haye_, a une grâce charmante et une
physionomie des plus agréables et des plus douces; mais cette douceur et
cette grâce extérieure cachent une âme atroce, comme on va le voir.
La clientèle de l'épicier était brillante et nombreuse elle se composait
des meilleures et des plus riches maisons de la ville. Tout à coup et
successivement, des indispositions, ayant toutes le même caractère, se
manifestèrent chez la plupart des pratiques de l'honnête marchand. Les
médecins appelés et toutes vérifications faites, on reconnut que ces
maladies subites avaient été causées par l'usage de certaines denrées
achetées dans la boutique du maître d'Antonia Van-den-Burg, et
particulièrement du sel et du poivre. On interrogea l'épicier, qui ne
put que manifester son étonnement et sa douleur; puis on en vint à la
servante Antonia Van-den-Burg, qui se troubla et pâlit. Cette pâleur
donna des soupçons au magistrat qui redoubla la vivacité de son
interrogatoire, si bien qu'il arracha à Antonia l'aveu d'une pensée
infernale, d'un crime sans exemple. Antonia confessa que croyant avoir à
se plaindre de son maître, elle avait résolu de s'en venger; or, ce
désir de vengeance n'avait trouvé rien de mieux à faire que d'accomplir
la ruine de l'innocent épicier; et comment ruiner un épicier, si ce
n'est en lui enlevant sa clientèle? Antonia Van-den-Burg avait donc
arrêté l'horrible plan que voici: elle mêlait de l'arsenic au sel
qu'elle portait aux pratiques, faisant à part elle ce raisonnement
diabolique, que les pratiques, se trouvant malades, quitteraient
infailliblement l'épicier qui leur vendait cette drogue maudite; à plus
forte raison, s'ils en mouraient, le quitteraient-elles. Antonia
Van-den-Burg a été immédiatement mise en jugement, et ne tardera pas à
passer devant la cour criminelle. Elle n'y jouera certainement pas le
rôle de la servante justifiée.
Nous avons eu plusieurs débuts de danseurs et de danseuses. Le premier
est celui de M. Toussaint; Toussaint est un nom peu poétique pour un
zéphyr; aussi M. Toussaint n'est-il pas un zéphyr, à proprement parler:
il n'a qu'une légèreté problématique qui ne menace pas les frises; M.
Toussaint est un bon et honnête danseur, voilà tout; n'est-ce pas autant
qu'il en faut dans un temps comme le nôtre, ou le danseur est détrôné et
ne sert plus guère que de machine propre à soutenir et à faire
pirouetter la danseuse; la danseuse, en effet, est seule toute-puissante
et souveraine. Qui sait le nom de nos danseurs actuels? Se soucie-t-on
même de M. Petitpas, qui défend le plus et le mieux qu'il peut
l'ancienne autorité du danseur? En revanche, quels noms éclatants que
ceux de Tuglioni, de Fanny Eissler, de Louise Fitzjames et de Carlotta
Grisi! je dirai plus: on connaît la plus obscure, qui se cache encore et
trotte dans la légion des rats; interrogez l'orchestre: c'est
Clémentine, Joséphine, Seraphine, Caroline, Zéphirine. Alphonsine, vous
répondra-t-on sans hésiter. Honneur donc aux danseuses, et loin des
danseurs!
Aussi, tandis que le parterre de l'Opéra accueillait assez froidement M.
Toussaint, il battait des mains au début de madame Flora-Fabri Bretin et
de mademoiselle Smirinoff. Madame Flora-Fabri-Bretin porte un nom un peu
long et un peu compliqué; il y aurait de quoi s'y prendre les jambes et
y embarrasser son entrechat, si madame Flora-Fabri-Bretin dansait sur
son nom; mais elle a dansé sur le plancher de l'Académie royale de
Musique, et fort agréablement. Madame Fabri-Bretin-Flora a de la grâce
et de la vivacité; nous joignons volontiers notre bravo au bravo que les
jurés dégustateurs de ronds de jambes ont délivré à madame
Bretin-Flora-Fabri. Cette agréable bayadère est Italienne.
Quant à mademoiselle Smirinoff, il n'est pas besoin de dire d'oû elle
sort en pirouettant, ni de donner son acte de naissance; cette
terminaison _off_ le dit de reste; mademoiselle Smirinoff est du pays
des Mensikoff, des Korsakoff, des Ostrogoff, et de tous les _off_
possibles qui fleurissent sur les bords de la Moskowa et de la Newa; et
pour peu que vous m'y poussiez, j'avouerai que mademoiselle Smirinoff
est première danseuse au théâtre de Saint-Pétersbourg; elle vient
visiter Paris en passant, et lui offrir l'hommage de son estime
particulière et de son entrechat; après quoi, elle compte bien retourner
à Saint-Pétersbourg. Nous aurions volontiers gardé mademoiselle
Smirinoff,--qui a du talent, mais puisque Saint-Pétersbourg la réclame,
qu'elle y retourne accompagnée de nos encouragements et de notre
bénédiction. J'espère que mademoiselle Smirinoff rendra là-bas bon
témoignage de notre hospitalité bienveillante.
Frédéric Bérat vient de faire paraître deux nouvelles romances de ces
romances comme il les sait faire, douce pensée, tendre mélodie! L'une,
intitulée _le Marchand de Chansons_, est dédiée à mademoiselle Déjazet.
Ce charmant petit marchand de chansons chante la gloire et l'amour, la
France et la fillette sur les pas de Désaugiers et de Béranger. L'autre
a pour titre _André et Marie_, c'est encore un chant de guerre et
d'amour. Frédéric Bérat n'en fait pas d'autre; il a le coeur d'un bon
citoyen et le coeur d'un amoureux, deux coeurs en même temps; c'est la
compensation de ceux qui n'en ont pas du tout.
Deux vaudevilles sont nés sans grand bruit. Le théâtre du Palais-Royal
et M. Bayard sont les pères du premier; le second nous vient du théâtre
des Variétés et de M. Deligny. Celui-là se nomme _le Billet de faire
part_, celui-ci le Vampire.
Dans l'un il y a une veuve récalcitrante qui ne veut pas épouser un
jeune baronnet; dans l'autre un Allemand qui n'ose pas déclarer sa
passion à une donzelle. Le baronnet, pour contraindre la veuve à devenir
sa femme, fait annoncer son mariage avec elle par un billet de faire
part anticipé, et la compromet en la faisant coucher dans son château, à
côté de sa propre chambre, sans que ladite veuve s'en doute. Aussi la
veuve finit-elle par l'épouser. Quant à mon Allemand, son silence et sa
mélancolie lui valent le surnom de _Vampire_ qui décore l'affiche. Vous
devinez bien que ce vampire est le meilleur homme du monde, et que, tout
Allemand qu'il est, il finit aussi par un mariage, comme le baronnet de
là-haut. Quel vaudeville, en effet, ne finit point par la bénédiction
nuptiale? quelques-uns aussi finissent par un petit concert de sifflets;
_le Vampire_ et _le billet de faire part_ pourraient peut-être nous en
dire quelque chose.
Nous avons nommé plus haut le procès Lacoste. Ce procès, qui avait
attiré à Auch beaucoup d'Anglais, de célibataires et de sténographes
parisiens, s'est terminé à la satisfaction des accusés, du publie, et,
il faut l'espérer, à la satisfaction du procureur du roi, malgré le peu
de succès de ses poursuites et de son réquisitoire. Madame Lacoste et
son co-accusé ont été reconnus innocents.
Exposition des Produits de l'Industrie.
(11e et dernier article.--Voir t. III, p. 49, 153, 164, 180,211, 228,
230, 261, 283 et 294.)