XXVIII.

Quelques jours après le coup d'Etat du 18 brumaire, le nouveau ministre

de l'intérieur, Laplace, lançait une circulaire aux administrations

départementales, protestant de l'intention des consuls de maintenir

la République, et les invitant "à ne négliger aucune occasion de

prouver à leurs concitoyens que la superstition n'aura pas plus à

s'applaudir que le royalisme des changements opérés"[661]. Le

ministre de la police générale, Fouché, suivait bientôt l'exemple

de son collègue et écrivait aux citoyens administrateurs: "Que

les insensés qui furent tour à tour persécuteurs et victimes se

persuadent bien que l'autel de la justice est le seul asile commun qui

leur reste après tant d'agitations et de troubles... Que les fanatiques

n'espèrent plus faire dominer un culte intolérant; le Gouvernement les

protège tous également, sans en favoriser aucun!"[662]. Ce que le

célèbre astronome disait en termes mesurés, et le jacobin défroqué

dans un langage plus brutal, semblait devoir indiquer, de la part du

gouvernement consulaire, l'observation du _statu quo_ dans la question

religieuse. Il n'en fut rien cependant. Sur ce terrain, plus encore que

sur celui de la politique, le changement fut rapide. Il n'en pouvait

être autrement d'ailleurs. Bonaparte l'eût-il voulu, qu'il n'aurait

pu enrayer le mouvement de réaction, favorable au catholicisme; mais

il n'y songeait pas. Le premier Consul n'était point encore ce César

enivré de sa propre grandeur et qui, dans l'aplatissement universel,

n'écoutait que la voix de son orgueil immense. Il savait ce

qu'attendait de lui l'opinion publique; il s'appliquait à la

satisfaire, pour la maîtriser plus tard, et, dans cette affaire,

rien ne fut plus contraire à la tradition jacobine que la conduite du

"Robespierre couronné"[663]. Absolument indifférent aux problèmes

moraux comme aux sentiments religieux proprement dits, Bonaparte n'agit

en ceci, comme toujours, qu'en vertu d'un intérêt politique bien

entendu, et c'était être bien naïf ou bien servile que de saluer en

lui le "grand chrétien", le "nouveau Constantin", le "nouveau

Cyrus", le "pieux restaurateur des autels", comme le faisaient à

l'envi les représentants de l'Eglise à la veille de la signature du

Concordat.

[Note 661: Paris, 30 brumaire an VIII (21 novembre 1799).]

[Note 662: Paris, 6 frimaire an VIII (27 novembre 1799).--Les deux

lettres sont reproduites dans une délibération de l'administration

centrale du Bas-Rhin, du 15 frimaire (6 décembre 1799). qui les porte

à la connaissance du public. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio,

dans les deux langues.]

[Note 663: Nous employons cette expression consacrée, mais sans la

trouver exacte. Il n'y a point, à notre avis, de similitude entre le

théoricien à outrance et le conquérant qui n'a jamais reconnu que le

fait brutal.]

Dès le premier jour, les nouvelles autorités supérieures, les

préfets des départements reçurent pour instruction de fermer les yeux

sur les contraventions aux lois ecclésiastiques existantes, en tant

qu'on ne troublerait pas le repos public. Les prêtres réfractaires

apparurent partout, reçus avec enthousiasme dans les villes et les

campagnes, sauf par le parti républicain, qui se sentait désormais

surveillé et vaincu d'avance, malgré que la République continuât à

exister de nom. Dès le mois de décembre, l'un des plus hardis et

des plus dévoués représentants de la propagande catholique, l'abbé

Colmar, prêchait en pleine Cathédrale, sans autre ennui que d'avoir

à partager le sanctuaire avec les rares sectateurs du culte du

décadi[664].

[Note 664: Winterer, p. 299.]

Nous ne pouvons donner malheureusement que très peu de détails sur

cette dernière période, embrassée par notre récit. Il est facile

d'en comprendre la raison. La liberté de presse expire avec le 18

brumaire; donc, plus aucun de ces innombrables factums, pamphlets,

discours, proclamations, arrêtés, programmes de fête, etc., qui nous

ont fourni pour les dix années précédentes tant de traits oubliés

et de renseignements curieux. Les journaux, eux aussi, se détournent

absolument des questions religieuses et autres analogues, et sont tout

à la grande épopée militaire qui commence. Les archives civiles

n'ont plus guère de documents à exploiter à partir du moment où les

autorités délibérantes collectives sont remplacées par les agents

directs du gouvernement central, qui ne délibèrent pas, écrivent

et parlent peu, mais se contentent d'agir. De très précieux

renseignements sont évidemment renfermés dans les archives

épiscopales de Strasbourg, et c'est là que le futur historien trouvera

sans doute les éléments nécessaires pour retrouver les détails de la

renaissance du catholicisme strasbourgeois, à la veille et au lendemain

du Concordat. Mais, en attendant, ces documents n'ont point été

utilisés jusqu'ici par les nombreux ecclésiastiques de notre province

qui se sont occupés de son histoire religieuse, et l'on peut douter que

ces dossiers curieux soient confiés jamais à des mains profanes. Il

faut donc nous borner à réunir ici les quelques renseignements glanés

après de longues recherches, en souhaitant qu'ils soient complétés

bientôt par des écrivains à même de le faire avec quelque profit

pour la science.

Le premier document officiel que nous trouvions sur notre chemin, pour

l'année 1800, c'est une nouvelle circulaire de Fouché en date du 28

prairial (17 juin) et relative à l'interprétation de la loi du

21 nivôse dernier[665], exigeant de tous les prêtres qui veulent

commencer ou continuer l'exercice de leurs fonctions, une promesse de

fidélité à la Constitution. Le ministre de la police y déclare que

cette loi ayant aboli toutes les lois analogues ou antérieures, il est

temps de l'interpréter comme elle doit l'être, et de ne plus examiner

si les ministres d'un culte quelconque étaient assujettis à d'autres

serments. En d'autres termes, tout ce que l'on demande dorénavant au

clergé, c'est de s'engager à respecter la Constitution de l'an VIII;

à cette seule condition l'on oubliera la conduite antérieure de tous

les prêtres condamnés ou poursuivis avant le 18 brumaire. "Que les

temples de toutes les religions soient donc ouverts, s'écriait d'un ton

lyrique le fameux massacreur de Lyon; que toutes les consciences soient

libres, que tous les cultes soient également respectés! Mais que leurs

autels s'élèvent paisiblement à côté de celui de la patrie, et

que la première des vertus publiques, l'amour de l'ordre, préside à

toutes les cérémonies, inspire tous les discours et dirige tous les

esprits."

[Note 665: 11 janvier 1800. C'était le don de joyeux avènement de

Bonaparte à l'Eglise catholique.]

Le nouveau préfet du département du Bas-Rhin, le citoyen Laumond,

faisait suivre la reproduction de cette circulaire d'un arrêté

comprenant sept articles. Ce document établissait que tout ministre

d'un culte qui faisait la _promesse_ de fidélité (il n'était plus

même question d'un serment) devant le maire de sa commune ou le

sous-préfet de son arrondissement, serait admis à l'exercer dans les

édifices y destinés, quelque ait été leur état politique avant la

loi du 21 nivôse dernier. Sans doute, ceux des ministres du culte qui

exerceront les fonctions relatives à leur ministère, sans avoir fait

la promesse demandée, seront dénoncés à la police et poursuivis.

Mais en réalité ces poursuites n'ont été faites nulle part. Sans

doute aussi le préfet défend encore l'exposition publique de signes

relatifs à un culte, mais on les voit partout. Il interdit les

cérémonies hors de l'enceinte de l'édifice choisi pour l'exercice du

culte; mais il ajoute que l'on peut le célébrer dans l'enceinte des

propriétés particulières, pourvu qu'outre les individus qui y ont

leur domicile, il n'y ait pas de rassemblement de plus de dix personnes.

Jamais, bien entendu, la police urbaine ni rurale n'apercevra dans

les parcs, les jardins, les cours et les champs (tous propriétés

particulières), plus de dix fidèles groupés pour une procession

quelconque. Le port d'un costume ecclésiastique n'aura pas été

poursuivi, je pense, avec plus de rigueur que les autres contraventions.

L'article le plus important peut-être de cet arrêté était celui

qui mettait les différentes sectes ou congrégations religieuses

entièrement sous la main de l'autorité civile. Il portait que

"lorsque les citoyens d'une même commune exerceront des cultes

différents ou prétendus tels, et qu'ils réclameront concurremment

l'usage du même local, il leur sera commun, et les maires, sous

l'approbation du sous-préfet, fixeront pour chaque culte les jours et

les heures les plus convenables, ainsi que les moyens de maintenir la

décence et d'entretenir la paix et la concorde"[666]. On le voit,

dans la pratique au moins, le maire ou plutôt le sous-préfet était

désormais le régulateur de la situation religieuse. S'il n'était pas

directement autorisé à suspendre le culte auquel il était hostile, il

lui était loisible, soit de lui fixer des heures impossibles, soit

des jours qui ne cadraient pas avec le calendrier décadaire, et de

supprimer ainsi virtuellement, soit le culte constitutionnel, soit les

fêtes républicaines. Or, en présence des dispositions bien connues

des autorités municipales, surtout dans nos campagnes, on pouvait

prédire d'avance ce qui allait arriver. Le clergé constitutionnel

ne vivrait plus que par la tolérance du gouvernement central, encore

intéressé à rendre plus docile le clergé réfractaire, en mesurant

les faveurs officielles à sa docilité croissante. Le jour où il

l'aurait amené à n'être plus qu'un "instrument de police morale"

entre les mains du pouvoir séculier, il lui sacrifierait sans

hésitation son frère ennemi. Il n'y a pas seulement un manque de

charité chrétienne dans ce mot d'un historien catholique que l'Eglise

constitutionnelle se donna au nouveau gouvernement, comme à tous les

autres, pour sauver sa misérable existence; il y a un manque d'équité

scientifique absolu. Ce n'est pas l'Eglise "schismatique", c'est

l'Eglise catholique qui "s'est donnée" au nouveau gouvernement dès

qu'elle a senti qu'il était le plus fort, lui prodiguant toutes les

promesses qu'elle avait refusées à ses prédécesseurs, acceptant sans

doute ses avances, mais les payant de retour, et montrant sa souplesse

traditionnelle dans les affaires politiques, pour se ressaisir de la

domination religieuse à l'aide du bras séculier.

[Note 666: Arrêté du préfet du département du Bas-Rhin, du 29

messidor an VIII (18 juillet 1800). Strasb., Levrault, placard gr.

in-folio.]

Il faut bien l'avouer, pour qui n'observe cette période finale de la

Révolution religieuse qu'au point de vue de la vérité historique,

sans sympathies aveuglantes pour aucun des champions en présence, le

spectacle n'est pas précisément édifiant. Autant nous avons admiré

l'énergie de l'Eglise proscrite, les périls et les dangers courus

pour la foi, le martyre courageux de beaucoup de ses membres, autant

le spectacle de cette alliance nouvelle qui se forme entre le trône

et l'autel est peu fait pour éveiller les sympathies des amis de la

liberté. C'est elle qu'on finit par sacrifier, d'un commun accord,

quand il s'agira de cimenter l'alliance proclamée entre l'absolutisme

sacerdotal et le despotisme césarien.

Fait caractéristique! Dès le mois d'août 1800, cette entente entre le

gouvernement consulaire et le clergé était assez avancée pour qu'un

prêtre du diocèse de Strasbourg pût, non seulement rétracter en

public son allégeance au schisme, mais déclarer, dans un écrit

imprimé, qu'il reconnaissait comme chef spirituel et comme supérieur,

après le pape, ce cardinal de Rohan, l'un des chefs de l'émigration,

celui dont les mercenaires avaient combattu contre la France, et sur

lequel pesait l'arrêt terrible dont étaient alors frappés encore

légalement tous les émigrés[667]. En septembre, le préfet fait

afficher dans toutes les communes l'arrêté des consuls qui déclare

l'observation des jours fériés du calendrier officiel obligatoire pour

les seuls fonctionnaires. Les simples citoyens ont "le droit de vaquer

à leurs affaires tous les jours, en prenant du repos suivant leur

volonté." Les jours de marché seront dorénavant réglés par

le préfet "selon les intérêts du commerce et la commodité des

habitants"[668].

[Note 667: _Ich Unterschriebener (Franz Joseph Gross, Weltpriester), u.

s. w. Am 1. Augustmonat 1800_. S. l. d'impr., 7 p. 18°.]

[Note 668: Arrêté relatif à l'observation des fêtes, du 15 fructidor

(2 septembre 1800). Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]

Pourtant, au début, il y a certaines hésitations, certains frottements

fâcheux, qui pourraient donner le change à un observateur superficiel.

Tous les prêtres rentrés dans le pays ou sortis de leurs retraites

cachées n'ont pu se résigner sur-le-champ à changer d'attitude.

L'allure de combat, devenue chez eux presque une seconde nature, se

maintient chez plusieurs; ils veulent bien jouir de la liberté nouvelle

qui leur est laissée, mais non la payer de retour. En Alsace, il en est

beaucoup qui, revenus dans leurs paroisses et officiant au grand jour,

persistent à refuser la promesse, aussi modérée que raisonnable, de

respecter la Constitution. Mais Bonaparte n'est pas homme à laisser

méconnaître ainsi ses volontés: une circulaire de Fouché, du 29

vendémiaire, enjoint aux préfets une enquête immédiate sur ces

prêtres rénitents, et le préfet Laumond ordonne en conséquence que

tout ecclésiastique qui ne justifiera pas d'avoir fait ladite promesse

sera "transféré sur la rive droite du Rhin", c'est-à-dire

déporté hors de France[669]. Affiché dans toutes les communes

du Bas-Rhin, cet ordre supérieur contribua certainement à faire

comprendre à la plupart des récalcitrants que l'ère des hostilités

était fermée désormais et que l'opinion publique, avant tout

affamée de repos, n'appuierait plus des récriminations sur des points

secondaires. Tous ne purent se résigner cependant à obéir du coup à

cette législation civile, si longtemps méconnue ou violée par eux.

Encore en mai 1801, le ministre devait appeler l'attention de Laumond

sur les prêtres de plusieurs communes du département, qui, "abusant

de la tolérance du gouvernement, cherchaient à donner aux cérémonies

de leur culte la même publicité que s'il était encore dominant, et

préparaient, à l'occasion des fêtes, connues sous la désignation de

la Fête-Dieu et des Rogations, un appareil religieux qui serait moins

le signe de la ferveur que de la désobéissance aux lois"[670].

[Note 669: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin

et Arrêté du préfet, du 15 frimaire (6 décembre 1800). Strasb.,

Levrault, placard gr. in-folio.]

[Note 670: Le ministre de la police générale au préfet du Bas-Rhin.

23 floréal an IX, et Arrêté du préfet du 29 floréal (19 mai 1801).

Strasb., Levrault, placard in-folio.]

Cela se passait au moment où déjà le Concordat avait été discuté

à Paris et allait être définitivement établi, après de longues

conférences, le 15 juillet 1801. Mais le premier Consul voulait montrer

au pape qu'il était le maître et qu'il fallait se soumettre, afin

que Pie VII n'eût pas la velléité de rouvrir la discussion, souvent

orageuse, soutenue par ses commissaires et se hâtât de ratifier le

grand traité qui amalgamait une fois de plus, en France, les affaires

du pouvoir temporel et celles de l'Eglise. Quand une fois le pape eut

apposé sa signature à ce document célèbre, ce qui eut lieu le 15

août, Bonaparte se montra plus coulant; il laissa fonctionner des

commissaires officieux qui, dans les futurs diocèses, réorganisèrent

le culte et la discipline ecclésiastique, longtemps avant la

promulgation officielle du Concordat. C'est ainsi qu'en Alsace une

commission, représentant l'ancien évêque et composée des abbés

Hirn, Kæuffer et Weinborn, réorganisa le culte dans le diocèse de

Strasbourg, bien que la démission de Rohan eût déjà été imposée

au pape, ainsi que celle de l'ancien vicaire général, M. d'Eymar.

Ce furent eux qui nommèrent l'abbé Liebermann secrétaire

diocésain[671]. Ce dernier, que nous avons mentionné autrefois comme

commissaire épiscopal de Rohan, avait prêché déjà le carême de

1801 à la Cathédrale avec un succès croissant. Mais il semble qu'à

côté des ministres du culte catholique l'autorité civile ait

laissé fonctionner encore pendant quelque temps ceux du clergé

constitutionnel. On nous raconte en effet que c'est le 4 octobre

seulement que la Cathédrale fut rendue (exclusivement) au culte

catholique. Le curé Hobron prêcha ce jour-là devant une foule

sanglotant de joie, et la messe y fut servie par un petit garçon,

Ferdinand Mühe, que beaucoup d'entre nous ont encore connu comme curé

de Saint-Louis et comme l'un des représentants les plus respectables et

les plus vénérés du clergé contemporain d'Alsace[672].

[Note 671: Guerber, _Liebermann_, p. 165.]

[Note 672: Guerber, _Liebermann_, p. 166-167.]

Le culte était encore _libre_ à ce moment, c'est-à-dire que le

clergé n'avait point d'investiture officielle et ne jouissait d'aucun

traitement assigné par l'Etat. Les frais du culte et l'entretien du

clergé étaient couverts à Strasbourg par des collectes volontaires

faites à domicile. Mais les arrangements arrêtés l'année

précédente entre le premier Consul et le Saint-Siège, et

inopinément augmentés, au grand émoi de ce dernier, par les fameux

soixante-dix-sept _Articles organiques_, allaient recevoir enfin force

de loi. Parmi les questions soulevées à cette occasion, l'une des plus

graves avait été la démission forcée d'un certain nombre d'évêques

de France, trop compromis dans leur lutte en faveur de l'ancien régime,

pour pouvoir réoccuper leurs sièges, et surtout aussi l'introduction

dans le corps épiscopal d'un certain nombre des évêques

constitutionnels. Bonaparte avait voulu récompenser de la sorte

quelques partisans fidèles et symboliser en outre la fusion des deux

clergés ennemis. Après de longues hésitations, le pape se soumit à

ce douloureux sacrifice; le Concordat put être porté devant le Corps

législatif, et, le 18 avril 1802, celui-ci le votait à une majorité

énorme.

Le Concordat, augmenté des articles organiques, donnait en substance à

Bonaparte un pouvoir autrement grand que celui que réclamait jadis

la Constituante. Jamais celle-ci n'aurait songé à revendiquer la

domination sur le clergé dans la mesure où nous la verrons s'exercer

durant le Consulat et sous l'Empire. Le pape Pie VII accordait à la

pression énergique et presque brutale d'un général heureux ce que le

pape Pie VI avait refusé sans cesse aux sollicitations respectueuses

du faible Louis XVI. C'est le premier Consul qui _nomme_ dorénavant les

évêques; le pape n'a plus qu'à leur donner l'institution canonique.

Ces évêques prêtent le _serment d'obéissance_ à l'Etat, et leurs

prêtres aussi. Le pape et le clergé reconnaissent expressément la

légalité de la vente des biens ecclésiastiques. Il y a plus; malgré

les protestations du Saint-Père, le clergé de France reconnaît les

articles organiques et règle sa conduite d'après les prescriptions de

ces articles, non encore ratifiés par le Saint-Siège. On se demande

vraiment à quoi bon cette longue et douloureuse résistance, si l'on

devait finir pourtant par se soumettre avec une humilité si complète.

Pourquoi donc a-t-on dépensé tant d'héroïsme à refuser ses prières

à la République, si l'on devait aboutir à la rédaction de ce fameux

"Catéchisme de l'Empire français", l'un des plus tristes produits

du servilisme clérical et politique?

Parmi les départements de la République française, ceux de l'Alsace

furent des plus mal partagés par le Concordat du 18 avril, et l'on

comprend l'amertume de leur clergé militant à la nouvelle de ce qui se

préparait pour eux dans le domaine ecclésiastique. Nous avons déjà

dit que Rohan avait dû présenter sa renonciation au Saint-Siège. Il

ne pouvait convenir au gouvernement de voir cet ancien prélat de cour,

tristement immortalisé par les scandales du procès du Collier, cet

ex-prince du Saint-Empire, remonter sur son siège, si mal rempli

autrefois. Il continua donc de résider à Ettenheim, dans le margraviat

de Bade, où il mourut le 17 février 1803[673]. Mais le choix de son

successeur offrait de grandes difficultés, vu la disposition générale

des esprits. Pour enrayer sans doute l'esprit de réaction des

membres du clergé rentrés depuis peu dans le pays, pour y empêcher

l'explosion de haines longtemps contenues chez ceux qui y avaient été

si durement poursuivis, le gouvernement finit par arrêter son choix sur

un des douze évêques schismatiques qu'il voulait adjoindre au corps

épiscopal nouveau. L'ancien évêque du Haut-Rhin, qui depuis plusieurs

années avait également remplacé Brendel, avait été désigné pour

le siège d'Aix-la-Chapelle. Mais un homme, plus énergique encore

que lui pour la cause du schisme, vint le remplacer en Alsace. Pierre

Saurine, natif des Basses-Pyrénées, avait été nommé évêque

constitutionnel des Landes en 1791, et fut, avec Grégoire, après la

Terreur, un des plus actifs à reconstituer cette Eglise. Bonaparte le

désigna pour le siège de Strasbourg, afin qu'il y tînt en respect un

clergé qu'on supposait, non sans raison, fort tiède, au fond du coeur,

pour le régime nouveau, et dont le gouvernement suspectait fortement

les tendances politiques, acquises ou fortifiées pour beaucoup par

de longues années de séjour sur le territoire des ennemis de

la France[674]. Après un acte de soumission tout extérieur au

Saint-Siège, Saurine fut délié, le 4 avril 1802, des censures

ecclésiastiques. Le 9 avril déjà, le premier Consul le nommait

évêque de Strasbourg; il recevait la confirmation pontificale le 29

avril, et, le 4 juin suivant, il arrivait dans sa nouvelle résidence.

[Note 673: Les bourgeois catholiques de Strasbourg organisèrent en son

honneur, d'accord avec l'évêque Saurine, une cérémonie funèbre dans

la Cathédrale tendue de noir et décorée des blasons des Rohan, comme

au temps passé. (Boulay de la Meurthe, _Dernières années du duc

d'Enghien_. Paris, 1886, p. 37.)]

[Note 674: Combien vivaces étaient ces soupçons de Bonaparte, c'est

ce que montra bientôt après l'arrestation de Liebermann, accusé

de complots royalistes et retenu longtemps captif à Sainte-Pélagie.

Guerber, p. 189.]

On se préparait à l'y recevoir dans des dispositions d'esprit fort

peu sympathiques. Certains notables catholiques avaient voulu, la veille

même de la promulgation du Concordat, donner un libre cours à leur

joie en faisant mettre en branle toutes les cloches de la Cathédrale,

et des délégués des paroisses protestantes s'étaient joints à eux

pour solliciter également le libre usage de leurs cloches, autorisé

désormais par la loi nouvelle. Mais Laumond avait refusé d'accéder

à leur demande et en avait avisé le nouveau maire, J. F. Hermann. Il

avait cédé sur un point seulement, qui tenait beaucoup à coeur aux

catholiques, en autorisant l'ancien receveur de Notre-Dame, le citoyen

Daudet, devenu receveur des domaines nationaux, à faire enlever de la

flèche de la Cathédrale le fameux bonnet rouge qui l'ornait depuis

la Terreur[675]. Mais cet enthousiasme se changea bientôt en tristesse

quand les catholiques de la ville apprirent qu'un évêque à peine

sorti du schisme, et qu'on connaissait pour un homme d'un caractère

entier, allait leur arriver de la capitale. Le mécontentement général

fut tel qu'il fallut faire haranguer les fidèles par le plus populaire

des orateurs religieux d'alors, l'abbé Joseph-Louis Colmar; dans un

sermon, prêché à la Cathédrale le premier dimanche après Pâques,

il invita ses auditeurs à recevoir avec soumission celui que le

Saint-Père leur octroyait comme évêque[676].

[Note 675: Procès-verbaux de la municipalité, 27 germinal an X

(17 avril 1802).--Le poète populaire Jean-Daniel Pack consacra à

l'évènement une poésie allemande, imprimée chez Levrault, 1 p.

8°.]

[Note 676: Gloeckler, II, p. 103.]

Pierre Saurine arrivait à Strasbourg avec la ferme résolution de faire

le calme dans les esprits, et de ne pas permettre que les prêtres qui

avaient partagé sa manière de voir et rentraient eu même temps que

lui dans les cadres officiels fussent sacrifiés aux pieuses rancunes du

parti triomphant. Il ne voulait pas exiger de rétractation expresse des

anciens prêtres constitutionnels et ne la leur extorqua jamais[677].

Il encourut ainsi, dès l'abord, les colères des membres du clergé qui

s'étaient distingués, dans le passé, par leur dévouement religieux,

mais aussi par leur antipathie contre le schisme. Dès après leur

première audience, avant même que Saurine eut ouvert la bouche en

public, leur jugement était arrêté sur son compte, et ce jugement

était d'une dureté extrême. "Nous sommes perdus!" se seraient-ils

écriés en sortant de l'antichambre épiscopale[678]. Pourquoi? Parce

que, cruellement persécutés naguère, on ne leur permettait pas

de persécuter à leur tour? Parce que, l'ordre étant rétabli dans

l'Eglise, on exigeait quelque obéissance de ceux qui avaient pris la

douce habitude de diriger et de commander au temps des dangers? Etait-ce

parce que, dans l'_Instruction_ adressée aux curés, vicaires et

desservants de son diocèse, le nouvel évêque déclarait que les

dissensions entre les prêtres étaient un véritable fléau et pour

la religion et pour la société, et que les prêtres qui s'y livrent,

même de bonne foi, sont indubitablement coupables[679]?

[Note 677: C'est seulement après 1814 que le fanatisme de la

Restauration força les derniers débris de l'Eglise constitutionnelle

à une abjuration solennelle ou à mourir sur la paille.]

[Note 678: Guerber, _Liebermann_, p. 171.]

[Note 679: Instruction adressée par l'évêque de Strasbourg aux

curés, desservants et autres prêtres de son diocèse. Strasb.,

Levrault, 38 p. 8°. Ajoutons, pour être absolument impartial, qu'ils

pouvaient avoir quelques griefs très légitimes, s'il est vrai, par

exemple, que Saurine ait laissé prêcher à la Cathédrale un ancien

capucin, le P. André, qui, pendant la Terreur, prêchait en bonnet

rouge dans les clubs, comparant Jésus-Christ à Robespierre et Marat.]

Nous ne nous chargerons pas de décider lesquels de ces motifs, ou quels

autres, guidèrent les meneurs de l'ancien clergé non-jureur dans

leur attitude hostile à leur supérieur ecclésiastique. Nous devons

constater seulement, d'après un témoignage indiscutable, que cette

hostilité ne désarma point dans la suite et qu'elle poussa, par

exemple, Liebermann à rédiger des factums anonymes contre son propre

évêque, reconnu par le Saint-Père[680]. Un de ces pamphlets que nous

venons de parcourir, et dans lequel les évêques constitutionnels sont

traités "d'écume du clergé de France", nous présente un tableau

vraiment curieux de l'état d'esprit de certains prêtres au lendemain

du Concordat. Si cela ne nous éloignait trop du sujet plus limité de

cette étude, il faudrait citer ces élans lyriques à "Bonaparte,

héros de la France", qu'on conjure "d'éloigner des rives paisibles

du Rhin ces hommes dangereux que la cabale des jacobins a su mettre

encore en avant pour fomenter les troubles, ces hommes pervers que la

majorité des fidèles repousse parce qu'ils.... retracent dans

leurs écrits et leur conduite les temps les plus abhorrés de la

Révolution"[681]. Les courageux champions de la foi, que nous

saluions naguère, et ces tristes dénonciateurs, ces calomniateurs de

leur chef spirituel, sont-ce vraiment les mêmes personnages? Hélas!

nous n'avions pas besoin de cette preuve nouvelle pour savoir que, même

chez les représentants les plus autorisés de la religion sur terre,

la nature humaine garde toujours quelques-unes de ses infirmités

morales[682].

[Note 680: Guerber, _Liebermann_, p. 175.]

[Note 681: Réponse à M. Saurine, évêque de Strasbourg. S. lieu ni

date (caractères typographiques d'outre-Rhin), 28 p. 8°.]

[Note 682: Encore en 1803, le nouveau préfet, M. Shee dut, avec des

circonlocutions polies, rappeler le clergé au respect de son évêque.

Le Conseiller d'Etat, préfet du Bas-Rhin, aux fonctionnaires du culte

catholique, apostolique et romain. Strasb., 13 floréal an XI (3 mai

1803), 2 p. 4°.]

Mais revenons, pour en finir, à notre vieille Cathédrale. Ce fut le 6

juin 1802 que Saurine y fut solennellement installé, en présence des

autorités civiles et militaires. Il prononça, du haut de la chaire,

une allocution développée, dans laquelle il s'étendait surtout sur

l'obéissance due à l'Etat et sur la tolérance envers les frères dont

les opinions étaient divergentes. "Tout ce qui n'est pas selon la

charité, répète-t-il avec insistance, est hors de la religion de

Jésus-Christ"[683]. Le lendemain, 7 juin, il disait sa première

messe au maître-autel, et sa stature imposante, sa voix sonore, ne

manquèrent pas d'impressionner la foule, malgré les préventions

répandues contre lui. "Dans ces moments il était beau comme un

ange", disait longtemps plus tard l'abbé Mühe, qui lui servait la

messe, comme élève du Séminaire, aux débuts de son épiscopat[684].

[Note 683: Discours d'installation prononcé par Mgr l'évêque de

Strasbourg dans son église cathédrale,... le 17 prairial an X.

Strasb., Levrault, 1802, 21 pages 8°.]

[Note 684: Gloeckler, II, p. 104.]

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 31 / 36 题