L'année 1798 est marquée par un redoublement d'hostilités entre
l'Eglise et l'Etat. Une fois de plus, les représentants de l'autorité
civile, désespérant de gagner le concours du clergé, essaient de
l'écraser ou de le proscrire. L'arsenal des lois de combat édictées
depuis sept ans leur fournit toutes les armes désirables pour cette
lutte, et cependant ils seront obligés, eux aussi, d'avouer leur
impuissance finale. Peu sympathiques au clergé constitutionnel,
hostiles, en partie du moins, à tout sentiment religieux, les
détenteurs du pouvoir en reviennent au système inauguré par
Robespierre, aux fêtes symboliques à grand apparat, à l'imitation
maladroite des cérémonies grecques et romaines, à l'exploitation de
l'idée patriotique, opposée aux tendances catholiques. C'est alors
que l'un des membres du Directoire exécutif, La Réveillère-Lepaux,
inaugure à Paris son culte des _théophilanthropes_, travestissant,
malgré lui, une grande et belle idée par son cérémoniel absurde
et sa phraséologie ridicule. C'est alors aussi que nous voyons la
Cathédrale de Strasbourg redevenir, comme avant le 10 thermidor, le
centre officiel du républicanisme et le sanctuaire de la propagande
patriotique.
Il nous reste toute une série des discours prononcés à cette époque,
lors des fêtes décadaires, à la Cathédrale. Ils ont à peu près
tous le même caractère, et sont composés presque tous par un même
groupe de personnages. Le ministre de l'intérieur d'alors, François
(de Neufchateau), littérateur assez médiocre, bien qu'il ait été
de l'Académie française, avait prescrit d'employer à cette tâche
civique les fonctionnaires municipaux d'abord, puis les professeurs des
nouvelles Ecoles centrales, établies dans chaque département de la
République, et qui remplaçaient les anciens collèges. Il comptait sur
l'éloquence facile, le sérieux et le dévouement obligé des membres
de l'enseignement secondaire officiel, il pensait aussi que la parole
de ces citoyens respectables aurait une autorité plus considérable
que celle des énergumènes entendus pendant la Terreur. Sur le premier
point, son attente ne fut pas déçue; les discours--nous dirions
volontiers les homélies laïques--prononcés à la Cathédrale sont
l'expression, souvent émue, des sentiments les plus dignes de respect.
On y prêche, avec une conviction absolue, la croyance en Dieu, en
l'immortalité de l'âme, la tolérance religieuse et la charité,
l'oubli des haines politiques et la concorde entre tous les
citoyens[638]. La sainteté, l'indissolubilité du mariage n'ont jamais
trouvé de plus sincères défenseurs[639]. Mais à côté de l'exposé
de ces vérités générales et supérieures, la note polémique n'est
jamais absente; elle ne pouvait l'être sans manquer le but même de
l'institution. On y demande au ci-devant d'abjurer ses préjugés contre
l'égalité, au prêtre de reconnaître l'absurdité de bon nombre de
ses dogmes, au piétiste de renoncer à ses cérémonies enfantines, au
juif de se soustraire au rituel vieilli de ses rabbins. On exhorte les
électeurs à ne jamais donner leur voix à qui embrasse encore
d'un bras débile le fantôme de la royauté, à qui, poussé par le
fanatisme religieux, défend encore des superstitions honteuses[640].
[Note 638: _Das Glück der Freiheit, eine patriotische Rede auf den
Dekadi_, 10 ventôse, 6. S. nom d'auteur ni d'impr. Strassb., 8 p.
8°.--_Rede über den Muth des Republikaner's, gesprochen im Tempel
der Freiheit, am 20. Ventose, von Joh. Friedr Aufschlager, Beamter im
Finanzbüreau der Gemeinde_. Strassb., Dannbach. 8 p. 8°.--_Rede
über die patriotische Thätigkeit, gehalten am 20. Messidor von J. F.
Aufschlager_. Strassb., Dannbach. 16 p. 8°.]
[Note 639: _Ueber die Wichtigkeit der Ehe, eine Rede gehalten am Fest
der Ehegatten. den 10. Floreal, im Nationaltempel, von J. B. Escher,
Professor an der Centralschule_. Strassb., Dannbach, 15 p. 8°.]
[Note 640: _Einige Rathschläge für die Wahlmänner, Rede im Tempel der
Freiheit, gehalten am 20. Germinal, von J. F. Aufschlager_. Strassb.,
Dannbach, 14 p. 8°.]
De pareilles paroles devaient repousser naturellement la masse des
fidèles catholiques, aveuglément dévoués à leurs conducteurs
spirituels. Elles n'auraient point été proférées d'ailleurs, que les
orateurs n'auraient pas eu prise sur les citoyens de cette catégorie,
pour un autre motif. Beaucoup d'entre les "prédicants" du décadi
étaient protestants. Leur présence même dans la chaire de la
Cathédrale devait paraître un sacrilège aux âmes pieuses et, par
suite, ceux-là seuls allaient les entendre qui, d'avance, étaient
convaincus. La municipalité avait beau faire imprimer ces harangues,
pour les distribuer ensuite, il n'est pas présumable que leur influence
écrite ait été plus profonde que leur influence parlée.
Pour réussir, il manquait au Directoire, malgré tous ses efforts, le
prestige sanglant de la Terreur. Là où Robespierre lui-même et
ses proconsuls avaient pu supprimer avec peine, et pour quelques
mois seulement, les habitudes enracinées de l'ancien régime et les
traditions de la civilisation chrétienne, les Barras et les Merlin
n'auraient pas dû se flatter de réussir. Ils pouvaient bien exaspérer
l'opinion publique par des mesures vexatoires; ils devaient renoncer
à la dompter. Parmi ces mesures de plus en plus impopulaires, il faut
placer surtout les luttes incessantes pour maintenir le calendrier
décadaire contre le calendrier grégorien. Le Directoire insistait
partout, avec un soin jaloux, pour que l'année officielle fût seule
employée, et le public, d'autre part, s'obstinait à n'en plus
tenir compte. A Strasbourg le nombre des arrêtés, relatifs à cette
question, fut considérable, "l'administration municipale considérant
qu'elle n'avait pas de devoir plus sacré que de seconder, de tous ses
moyens, les mesures propres à la conservation de la république, et
à la destruction du royalisme et des routines théocratiques." Dans
celui du 22 floréal, par exemple, il est ordonné que les paysans,
même ceux d'outre-Rhin, qui viendraient porter leurs provisions au
marché, un autre jour que les tridi et les octidi de chaque décade,
seraient poursuivis comme ayant encombré la voie publique; les travaux
de la voierie ne pourront être suspendus que le décadi; les ouvriers
qui prendraient congé les jours de dimanche ou de fête de l'ancien
calendrier, devront être congédiés; les bals publics et autres lieux
de rassemblement ne pourront être réglés que sur la décade et jamais
ouverts le dimanche; les écoles devront chômer exclusivement d'après
le calendrier républicain, etc.[641]. Mais ces menaces obligées
n'étaient pas, semble-t-il, sérieuses de la part du bureau municipal,
car les choses ne changèrent guère pour cela.
[Note 641: Délibération de l'administration municipale de la commune
de Strasbourg, du 22 floréal an VI (11 mai 1798). Strasb., Dannbach,
placard in-folio.]
Afin d'amener le public aux fêtes décadaires, la loi du 13 fructidor
(30 août 1798) prescrivit que dorénavant les mariages ne pourraient
plus être célébrés que les jours de fête décadaire, au temple de
la Liberté. C'était forcer, en effet, les plus récalcitrants parmi
les catholiques, à pénétrer, une fois au moins dans leur vie, dans
l'enceinte profanée de leurs anciennes églises, pour peu qu'ils
fussent désireux de contracter mariage, mais les coeurs n'étaient
pas gagnés pour cela; bien au contraire. A Strasbourg, cette loi fut
appliquée pour la première fois le 10 vendémiaire (10 octobre 1798);
la cérémonie eut lieu "au temple de la ci-devant Cathédrale, et ne
manqua pas d'être belle et touchante, malgré que le local y mît
de grands obstacles." Le citoyen Démichel, président de
l'administration municipale, prononça à cette occasion un long
discours, dont l'impression fut ordonnée par ses collègues, et dans
lequel il faisait un pompeux éloge du décadi, "ce jour de repos
et de fête nationale, proscrit par le fanatisme, l'ignorance et la
déraison", qui allait devenir, grâce à cette loi, "un jour de
réjouissance et de bonheur pour tous les citoyens français."
Mais l'orateur était amené, dès l'exorde, à s'élever contre les
intentions perfides de ceux qui tenteraient d'engager des citoyens
timorés, enchaînés à la domination des prêtres, à se soustraire
à l'exécution d'une loi si bienfaisante. Cela ne témoignait pas, chez
"les jeunes et innocentes filles", pas plus que chez "les jeunes
et tendres époux", d'un grand empressement "à venir payer le
plus juste tribut à la nature et à la société, en présence de
l'intéressante jeunesse qui doit imiter un jour leur exemple."
La plupart d'entre eux n'étaient guère enflammés de "ce saint
enthousiasme" qui devait les "délivrer des préjugés qui les ont
tenus enchaînés, pendant quatorze siècles, au char du fanatisme et de
la superstition"[642].
[Note 642: Discours prononcé lors de la première célébration des
mariages au temple de la Liberté, le 10 vendémiaire an VII, par le
citoyen Démichel, président de l'administration municipale. Strasb.,
Dannbach, 11 p. 8°.]
On dut reconnaître bientôt combien la Cathédrale était actuellement
mal aménagée pour ces réunions décadaires et les fêtes nationales.
Trois jours seulement après la célébration de cette première
cérémonie, la municipalité adressait aux Strasbourgeois une
proclamation solennelle, pour leur expliquer que le temple de la
ci-devant Cathédrale présentait bien le local nécessaire à ces
fêtes, mais que sa disposition actuelle ne saurait convenir à l'objet
auquel il est destiné. Il faudrait que tous les citoyens pussent
être placés commodément, que chacun puisse arriver à sa place
sans désordre ni tumulte. La fête du dernier décadi n'a pu être
environnée de l'éclat, de la décence, de la dignité qui doivent
accompagner une cérémonie aussi auguste et devant attirer dans tous
les temps un grand concours de citoyens. Malheureusement l'état de
la caisse commune ne lui permet pas de fournir seule à la dépense
nécessaire et les bons citoyens sont donc invités à se pénétrer de
l'importance de cet objet, des avantages qui doivent en résulter pour
eux-mêmes, et à contribuer, chacun selon ses facultés, aux frais de
réparations aussi urgentes qu'elles sont utiles[643].
[Note 643: L'administration municipale de la commune de Strasbourg à
ses concitoyens, 13 vendémiaire (4 octobre 1798), 4 p. 8°.]
Cette adresse, imprimée dans les deux langues, fut "distribuée avec
profusion" et une liste de souscription ouverte au bureau des travaux
publics. Un architecte, alors renommé dans notre ville, le citoyen
Weinbrenner, dressa le plan des constructions à faire pour rétablir
l'ancien amphithéâtre, et présenta le devis, qui se montait à 10,846
fr. 40 c. Dans sa séance du 17 frimaire seulement, le Corps municipal
décida de faire commencer incessamment les travaux par les ouvriers de
la commune[644]. Deux mois s'étaient donc écoulés depuis l'ouverture
de la souscription publique et l'on peut supposer qu'elle n'avait pas
été très fructueuse. Peut-être aussi la municipalité elle-même
n'avait-elle pas apporté grand zèle à hâter l'entreprise, vu les
sentiments intimes de la plupart de ses membres. Nous voyons, en effet,
dans l'intervalle le président même de l'administration, le citoyen
Hirschel, et l'un des officiers municipaux, Schnéegans, être obligés
de déposer l'écharpe municipale, et renvoyés devant les tribunaux
comme accusés de faux en écriture publique pour une singulière
histoire d'_escamotage_ (c'est le mot topique) d'un prêtre
réfractaire. Celui-ci, également nommé Hirschel, et parent sans doute
du fonctionnaire, avait été arrêté à Geispolsheim, mais il put
disparaître, durant le trajet à Strasbourg, sous le nom de Joseph
Hægeli, instituteur, grâce à la dextérité d'un nommé Rosset et à
la connivence présumée des susdits officiers municipaux[645]. Peu de
jours après, la municipalité tout entière s'attirait également une
verte semonce de la part du Département pour contrôler si mal les
prescriptions de la loi sur les décadis, "au point que les bouchers
poussaient l'insolence jusqu'à égorger leurs bestiaux dans la rue,
ces jours-là, et que les poissonniers étalaient avec une scrupuleuse
ponctualité les vendredis, mais avaient soin de supprimer leurs
étalages les jours connus dans le calendrier des cultes sous le nom de
dimanche"[646]. Ces reproches ne changèrent en rien la disposition
des esprits et les artisans, les ouvriers, les paysans continuèrent
à ne tenir aucun compte du calendrier officiel, comme nous le montre
l'amère philippique prononcée contre eux, à la Cathédrale, le 10
frimaire de l'an VII (31 décembre 1798) par le citoyen Bottin[647].
[Note 644: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 17 frimaire (7
décembre 1798).]
[Note 645: _Ibid._, 1er brumaire (22 octobre 1798).]
[Note 646: Procès-verbaux manuscrits, 3 brumaire (24 octobre 1798).]
[Note 647: _Erste Rede über die Vollziehung der Gesetze, gehalten den
10. Frimaire... von dem Bürger Bottin_. Strassb., Levrault, 20 p. 8°.]
Etait-ce pour se laver de ce reproche d'indifférence ou par pur amour
de l'art, je ne sais, mais la municipalité procéda vers la même
époque à la réorganisation de l'orchestre municipal, qui fut placé
sous la direction du violoncelle Dumouchau père, avec une dépense
annuelle de 4950 livres[648]. Elle souscrivit également à la
"publication décadaire de plusieurs morceaux de poésie
allemande, destinés à consacrer des époques de la Révolution
et particulièrement à célébrer la morale et les fêtes
républicaines". L'auteur en était le pasteur Schaller, de
Pfaffenhofen, bien connu dans la littérature alsatique par son poème
burlesque, la _Stuziade_, illustrée par le crayon de Zix. Mais la
souscription de nos autorités est si modeste qu'il n'est guère
probable qu'on ait pu distribuer un grand nombre d'exemplaires des
dithyrambes patriotiques du ministre de Pfaffenhofen au public ordinaire
des réunions de la Cathédrale[649].
[Note 648: Corps municipal, procès-verbaux, 15 brumaire (6 novembre
1798).]
[Note 649: Procès-verbaux manuscrits, 29 frimaire (19 décembre
1798).--La municipalité prit des exemplaires de ces chants pour
16 livres 50 centimes.]
Nous ne nous arrêterons plus longuement à la description de ces
différentes fêtes, que nous ont conservé les journaux du temps ou ces
plaquettes spéciales, procès-verbaux ou programmes, si recherchées
de nos collectionneurs d'alsatiques. Soit qu'on célèbre le 2 pluviôse
(21 janvier) "la juste punition du dernier roi des Français"[650],
soit qu'on fête, le 30 ventôse (20 mars), la Souveraineté du
peuple[651], ou le 10 prairial (22 mai), la Reconnaissance[652], les
détails de ces cérémonies ne varient guère et ressemblent à celles
que nous avons fait, si souvent déjà, passer sous les yeux du
lecteur. Elles ont peut-être un caractère plus factice encore et plus
théâtral que par le passé, et l'on ne peut s'empêcher de sourire,
en lisant, par exemple, dans le programme de la fête anniversaire
du supplice de Louis XVI: "La cérémonie se terminera par des
imprécations contre les parjures et une invocation à l'Etre suprême,
pour la prospérité de la République, lesquelles pièces seront
composées par les professeurs de l'Ecole centrale du Bas-Rhin." Purs
exercices de rhétorique, où la violence du langage n'avait plus même
l'excuse d'une passion sincère et où les fonctionnaires de tout rang
se prêtaient, sans convictions bien profondes, au rôle de comparses et
d'acteurs![653].
[Note 650: Corps municipal, procès verbaux, 12 nivôse (1er janvier
1799).]
[Note 651: Procès-verbaux du corps municipal, 9 ventôse (27 février
1799).]
[Note 652: Fête de la Reconnaissance. L'administration centrale
du Bas-Rhin aux municipalités. 3 prairial an VII, 4 p. 4°.--Corps
municipal, procès-verbaux du 29 floréal et du 10 prairial (18, 29 mai
1799).]
[Note 653: Nous avons le droit de parler de la sorte quand nous
entendons au même moment la municipalité déclarer à l'administration
départementale, en majorité jacobine. "qu'elle imprime le cachet
fatal de sa réprobation sur le front obscène" des royalistes et des
jacobins. (Corps municipal, 28 nivôse an VII.)]
Un emportement plus spontané se fait sentir dans les nombreuses
manifestations auxquelles donna lieu l'attentat contre les
plénipotentiaires français de Rastatt, consommé le 28 avril 1799. Le
nom des victimes, Roberjot et Bonnier, retentit fréquemment sous
les voûtes de la Cathédrale, dans les semaines qui suivirent cette
violation sauvage du droit des gens. Toutes les cérémonies décadaires
s'y terminaient par le cri de: Vengeance contre la perfide Autriche!
Le 20 floréal, on y donne lecture d'une adresse de l'administration
départementale[654]; le 30 floréal, on y lit une proclamation du
Directoire[655], relatives toutes deux à ce sujet, et si la grande
fête funèbre du 20 prairial en l'honneur des deux envoyés français,
se déroula principalement sur la place d'Armes, le temple décadaire,
tout voilé de noir, "orné d'urnes, représentant les cendres
des citoyens Roberjot et Bonnier", portait, lui aussi, ce jour-là
"l'empreinte lugubre du deuil de tous les citoyens"[656].
[Note 654: Procès-verbaux du Corps municipal, 20 floréal (9 mai
1799).]
[Note 655: Procès-verbaux du Corps municipal, 30 floréal (19 mai
1799).]
[Note 656: Procès-verbaux du Corps municipal, 13, 20, 30 prairial (1er,
8, 18 juin 1799).--_Trauerrede auf das Gedächtnissfest der zu Rastatt
gemeuchelmordeten fränkischen Friedensgesandten_. Strassb., Rupffer, 8
p 8°.]
L'assassinat de Rastatt devait amener également une recrudescence de
haine contre tous ceux qu'on pouvait soupçonner de connivence secrète
avec "les farouches Autrichiens". "Habitants du Bas-Rhin,
s'écriait une proclamation de l'administration centrale du
département, pourriez-vous ne pas ouvrir enfin les yeux sur les dangers
imminents dont vous menace la présence de ces prêtres rebelles, de ces
émigrés cachés, qui surprennent depuis longtemps votre bon coeur? Ah,
ils sont vos ennemis les plus cruels, soyez en sûrs, ils ont le
coeur _autrichien_. Repoussez-les... débarrassez-vous de ces hôtes
dangereux!"[657]. Jusque dans l'intérieur des prisons, on redouble de
vigilance pour empêcher les prêtres détenus de communiquer entre eux,
et les surveillants sont sommés "d'observer scrupuleusement tous les
mouvements parmi lesdits prêtres, qui pourraient intéresser l'ordre
public et la cause de la liberté"[658]. Plusieurs d'entre
les ecclésiastiques, arrêtés alors, furent, sous le coup de
l'effervescence générale, jugés sommairement par des commissions
militaires et fusillés; d'autres, traduits devant les tribunaux comme
étant rentrés, malgré les lois, dans le pays, furent condamnés à
être déportés à la Guyane. Parmi eux se trouvait un des membres
du clergé de la Cathédrale, l'abbé Kaczorowski, ancien vicaire à
Saint-Laurent[659]. On peut dire, sans exagérer, qu'à aucun moment,
depuis la chute de Robespierre. le gouvernement n'avait été plus
hostile à l'Eglise catholique qu'à la veille du 18 brumaire. L'opinion
publique s'en rendait compte et ce ne fut pas peut-être une des
moindres raisons pour lesquelles elle applaudit à l'usurpation
triomphante du général Bonaparte[660].
[Note 657: L'administration centrale du département à ses concitoyens,
14 floréal an VII. Strasb., Levrault, placard gr. in-folio.]
[Note 658: Corps municipal, procès-verbaux, 23 floréal (12 mai 1799).]
[Note 659: Winterer, p. 289.]
[Note 660: Notons, à titre de curiosité, que le nom de Bonaparte
paraît, pour la première fois, passablement tard dans les
procès-verbaux de la municipalité de Strasbourg. A la date du 29
nivôse (18 janvier 1799) nous y lisons: "Le citoyen Adorne ayant
présenté un buste de Buonaparte, formé de bronze, l'administration
municipale l'a acheté et a autorisé l'administration des finances à
en payer au citoyen Adorne le prix demandé de 18 francs."]