XXIX.

Nous sommes arrivés au but que nous nous étions fixé. Nous voulions

grouper autour de l'histoire matérielle du splendide édifice, cher à

tout coeur strasbourgeois, l'histoire des querelles religieuses dont il

fut le théâtre. Depuis les débuts du grand mouvement de 1789 jusqu'au

Concordat de 1802, nous avons fait passer sous les yeux du lecteur

les spectacles variés qui se sont déroulés dans l'enceinte de notre

Cathédrale, et raconté les péripéties des cultes opposés qui y ont

momentanément élu domicile. Revenus à notre point de départ, à la

prise de possession complète et paisible de la basilique du moyen

âge par le culte qui l'a créée, nous considérons notre tâche comme

finie.

Fruit de patientes recherches, prolongées durant plusieurs années, ce

modeste travail n'échappera pas aux critiques les plus diverses. Les

uns suspecteront son impartialité, malgré tous nos efforts; d'autres

feront de cette impartialité même un chef d'accusation nouveau.

J'espère que quelques-uns du moins reconnaîtront la bonne volonté de

l'auteur et sa préoccupation constante de ne blesser aucune conviction

sincère, tout en maintenant avec fermeté le droit de manifester les

siennes. Je demande surtout qu'on ne prenne pas pour une indécision de

caractère fâcheuse la liberté avec laquelle j'ai dispensé parfois

l'éloge et le blâme aux mêmes hommes, et semblé parler, à tour de

rôle, en faveur des partis les plus hostiles. Si j'ai agi de la sorte,

c'est précisément par un sentiment de justice. C'est que ces partis,

dont nous avons raconté l'histoire, ont eu tour à tour l'honneur de

défendre les vrais principes ou de souffrir pour eux, et le malheur

de les oublier ou de les méconnaître également, à certains jours.

L'histoire n'a pas le droit de sanctionner de semblables oublis et de

pareilles défaillances. A ses yeux, ceux-là seuls devraient avoir le

droit de parler hautement de tolérance, qui sont prêts à en accorder

le bénéfice à tous; ceux-là seuls sont les vrais amis de la liberté

qui la réclament aussi pour leurs adversaires. Assurément il faut

sauvegarder la liberté de conscience de ceux même qui la refusent aux

autres. Mais il ne faut pas leur permettre de proclamer qu'il est une

liberté légitimement acquise à la Vérité et qu'on refuse à bon

droit à l'Erreur, car cette théorie funeste, chère à tous

les sacerdoces, autorise les plus dures oppressions et les pires

despotismes. Il ne faut pas surtout que la palme des martyrs, noblement

gagnée par les uns, nous cache les violences et les petitesses des

autres. Il n'est pas permis à la science impartiale de canoniser

en bloc les pures victimes de la foi et les champions égoïstes de

l'ancien régime, les confesseurs dévoués des doctrines catholiques et

les agents secrets ou les espions des ennemis de la patrie.

La Révolution française, comme tout grand drame de l'histoire, est un

ensemble complexe des idées les plus opposées et des faits les plus

contradictoires. C'est se condamner d'avance à n'y rien comprendre

que de vouloir juger ces idées et ces faits à un point de vue trop

étroit, et en partant de doctrines préconçues. C'est se condamner

surtout à n'avoir aucune prise sur son époque que de lui demander

de renier ses origines, et de maudire les principes qui constituent

jusqu'à ce jour sa vie morale. En lançant l'anathème contre tout

ce qui s'est fait de 1789 au début du siècle, en confondant, dans un

aveuglement volontaire, les violences odieuses de la Terreur avec les

aspirations généreuses de la Constituante, d'imprudents rhéteurs ont

bien pu souffler la haine au coeur des masses catholiques et préparer

encore de mauvais jours aux idées sur lesquelles repose la société

moderne. N'en ont-ils pas préparé de plus sombres au Christianisme

lui-même, qui, longtemps avant la Révolution, proclamait l'égalité

de tous les hommes et la fraternité du genre humain?

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 32 / 36 题