Nous sommes arrivés au but que nous nous étions fixé. Nous voulions
grouper autour de l'histoire matérielle du splendide édifice, cher à
tout coeur strasbourgeois, l'histoire des querelles religieuses dont il
fut le théâtre. Depuis les débuts du grand mouvement de 1789 jusqu'au
Concordat de 1802, nous avons fait passer sous les yeux du lecteur
les spectacles variés qui se sont déroulés dans l'enceinte de notre
Cathédrale, et raconté les péripéties des cultes opposés qui y ont
momentanément élu domicile. Revenus à notre point de départ, à la
prise de possession complète et paisible de la basilique du moyen
âge par le culte qui l'a créée, nous considérons notre tâche comme
finie.
Fruit de patientes recherches, prolongées durant plusieurs années, ce
modeste travail n'échappera pas aux critiques les plus diverses. Les
uns suspecteront son impartialité, malgré tous nos efforts; d'autres
feront de cette impartialité même un chef d'accusation nouveau.
J'espère que quelques-uns du moins reconnaîtront la bonne volonté de
l'auteur et sa préoccupation constante de ne blesser aucune conviction
sincère, tout en maintenant avec fermeté le droit de manifester les
siennes. Je demande surtout qu'on ne prenne pas pour une indécision de
caractère fâcheuse la liberté avec laquelle j'ai dispensé parfois
l'éloge et le blâme aux mêmes hommes, et semblé parler, à tour de
rôle, en faveur des partis les plus hostiles. Si j'ai agi de la sorte,
c'est précisément par un sentiment de justice. C'est que ces partis,
dont nous avons raconté l'histoire, ont eu tour à tour l'honneur de
défendre les vrais principes ou de souffrir pour eux, et le malheur
de les oublier ou de les méconnaître également, à certains jours.
L'histoire n'a pas le droit de sanctionner de semblables oublis et de
pareilles défaillances. A ses yeux, ceux-là seuls devraient avoir le
droit de parler hautement de tolérance, qui sont prêts à en accorder
le bénéfice à tous; ceux-là seuls sont les vrais amis de la liberté
qui la réclament aussi pour leurs adversaires. Assurément il faut
sauvegarder la liberté de conscience de ceux même qui la refusent aux
autres. Mais il ne faut pas leur permettre de proclamer qu'il est une
liberté légitimement acquise à la Vérité et qu'on refuse à bon
droit à l'Erreur, car cette théorie funeste, chère à tous
les sacerdoces, autorise les plus dures oppressions et les pires
despotismes. Il ne faut pas surtout que la palme des martyrs, noblement
gagnée par les uns, nous cache les violences et les petitesses des
autres. Il n'est pas permis à la science impartiale de canoniser
en bloc les pures victimes de la foi et les champions égoïstes de
l'ancien régime, les confesseurs dévoués des doctrines catholiques et
les agents secrets ou les espions des ennemis de la patrie.
La Révolution française, comme tout grand drame de l'histoire, est un
ensemble complexe des idées les plus opposées et des faits les plus
contradictoires. C'est se condamner d'avance à n'y rien comprendre
que de vouloir juger ces idées et ces faits à un point de vue trop
étroit, et en partant de doctrines préconçues. C'est se condamner
surtout à n'avoir aucune prise sur son époque que de lui demander
de renier ses origines, et de maudire les principes qui constituent
jusqu'à ce jour sa vie morale. En lançant l'anathème contre tout
ce qui s'est fait de 1789 au début du siècle, en confondant, dans un
aveuglement volontaire, les violences odieuses de la Terreur avec les
aspirations généreuses de la Constituante, d'imprudents rhéteurs ont
bien pu souffler la haine au coeur des masses catholiques et préparer
encore de mauvais jours aux idées sur lesquelles repose la société
moderne. N'en ont-ils pas préparé de plus sombres au Christianisme
lui-même, qui, longtemps avant la Révolution, proclamait l'égalité
de tous les hommes et la fraternité du genre humain?