Pour le moment, ces perspectives plus lointaines ne troublaient pas
encore les esprits, du moins à Strasbourg. Le décret du 11 prairial y
avait été promulgué quatre jours plus tard, et, dès le 22 de ce mois
(10 juin 1795), les catholiques de Strasbourg, habilement groupés par
quelques-uns de leurs conducteurs spirituels qui ne les avaient point
délaissés durant la tourmente[564], venaient réclamer aux autorités
civiles le bénéfice de cette loi nouvelle. Une délégation de
citoyens laïques présenta requête pour prendre possession de
quelques-uns des sanctuaires délaissés et le Corps municipal, en
majorité protestant, s'empressa d'accéder à leur demande[565]. La
délibération du 22 prairial est très caractéristique, au point de
vue des dispositions religieuses de la majorité strasbourgeoise et
marque un chapitre nouveau dans l'histoire de la Cathédrale. Nous en
donnons par conséquent les principaux passages:
[Note 564: Parmi eux il faut nommer en première ligne l'abbé Colmar,
le futur évêque de Mayence, qui se promenait dans les rues de
Strasbourg, au plus fort de la Terreur, déguisé en général de
brigade, faisant ses instructions religieuses dans les mansardes, etc.
Voy. Winterer, p. 254.]
[Note 565: D'après M. l'abbé Guerber, le premier culte catholique
strasbourgeois aurait été célébré de nouveau à Saint-Louis, à la
Pentecôte 1795. (Vie de Liebermann. p. 137.)]
"Vu une pétition revêtue de 2014 signatures et portant que les
catholiques de Strasbourg, toujours fidèles à leur sainte religion,
viennent de nouveau promettre à la municipalité la soumission la plus
entière aux lois et au gouvernement, et demandent qu'il lui plaise
mettre à leur disposition le temple dit de l'Etre suprême ou
Cathédrale, pour y exercer leur culte, comme du passé, en se
conformant en tous points au décret du 11 de ce mois,
"Vu aussi ledit décret et ouï l'agent national,
"Le Corps municipal arrête ce qui suit: Le Temple de l'Etre suprême,
ci-devant Eglise cathédrale, sera mis à la disposition des citoyens
catholiques de cette commune, pour l'exercice de leur culte, sous les
conditions prescrites par le décret susdit.
"Le Bureau des travaux publics fera enlever l'amphithéâtre construit
dans l'intérieur du Temple, qui barre le choeur et gênerait l'exercice
du culte[566].
[Note 566: Ces changements furent passablement onéreux, puisque le
peintre Heim, à lui seul, recevait 600 livres pour sa part dans
les travaux de restauration de la nef. Procès-verbaux manuscrits, 4
vendémiaire (26 sept. 1795).]
"Le Corps municipal rappelle aux citoyens auxquels l'usage dudit
temple est accordé, les dispositions de la loi sur le libre exercice
des cultes et notamment aussi la peine qu'ils encourraient d'après
l'article V du décret du 11 courant, s'ils admettaient ou appellaient
au ministère de leur culte un citoyen qui ne se serait pas fait
donner acte par la municipalité de sa soumission aux lois de la
République."
Mais ce n'est là que la première moitié de cette délibération
d'une si haute importance. Elle ne rend pas seulement la Cathédrale aux
catholiques: elle montre la municipalité se prononçant dès le premier
jour, pour les anciens réfractaires et contre les constitutionnels.
En effet la pétition, dont nous venons de parler, n'était pas seule
parvenue à la maison commune, et d'autres fidèles réclamaient, eux
aussi, l'usage du Temple de l'Etre suprême. A leur tête se trouvait
l'abbé Rumpler, et la délibération du Conseil nous renseigne sur la
teneur de sa demande.
"Vu la déclaration du citoyen Rumpler, dit-elle, prenant la qualité
de prêtre catholique, apostolique et romain, portant qu'il déclare et
en demande acte à la municipalité: 1° qu'il veut être constamment
soumis aux lois de la République française, dont il est membre, et
qu'il est pleinement convaincu que par cette soumission au gouvernement
politique de sa patrie, il ne fait que remplir le devoir d'un chrétien
en même temps que celui d'un citoyen; 2° qu'il déclare aussi qu'il
entend exercer désormais son culte dans le temple principal de la
cité, qui, suivant le décret du 11 courant, doit être incessamment
restitué à son usage primitif, après qu'il aura été purgé et
évacué des échaffaudages y établis par les agents de Robespierre,
à moins qu'il ne plaise à la municipalité lui abandonner, aux termes
dudit décret, ce temple dans l'état où il se trouve, auquel cas le
déclarant le fera évacuer à ses frais et emploiera le produit net
des bois de charpentes qui y sont, tant à la reconstruction des
autels qu'au rétablissement des autres parties nécessaires au service
divin...
"Le Corps municipal donne acte au citoyen Rumpler de sa soumission
aux lois de la République... et considérant que le Temple ci-devant
Cathédrale, a été mis à la disposition des citoyens catholiques
de cette commune, c'est à ces citoyens qu'il appartient d'appeler ou
d'admettre des ministres pour leur culte,
"Le Corps municipal arrête qu'il n'y a lieu de délibérer sur le
surplus de ladite déclaration."
En même temps qu'il réclamait la Cathédrale, le comité des bourgeois
catholiques avait demandé sans doute à la municipalité d'enlever
les inscriptions placées au fronton de l'édifice, au moment où l'on
proclamait l'existence de l'Etre suprême. Celle-ci n'osa pourtant
répondre à ce voeu avant d'avoir interrogé à ce sujet le
représentant en mission dans le Bas-Rhin. Le citoyen Richou répondit
de Schlestadt, le 19 prairial, que la loi, ordonnant l'établissement
d'une inscription sur le portail de la Cathédrale, n'étant pas
rapportée, il serait prématuré de la faire disparaître. Mais il
autorisait l'enlèvement des inscriptions placées au-dessus des portes
latérales de l'édifice et le Corps municipal s'empressa d'en voter
l'éloignement[567].
[Note 567: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 22 prairial
an III (10 juin 1795). Les membres présents à cette séance décisive
furent les citoyens Keppler, maire; Démichel, Ehrmann, Ehrlenholtz,
Fischer, Reichardt, Saum, Schnéegans, Hübschmann, officiers
municipaux, et Hermann, agent national.]
Désireux de prouver sa bonne volonté à ses concitoyens catholiques,
le Conseil fit commencer en outre immédiatement la transformation de
la Cathédrale. Tout l'appareil des fêtes civiques en fut éloigné et
c'est à peine si l'on y laissa subsister pour le moment la tribune
des orateurs, où devait continuer à se faire la lecture des lois
nouvelles, mais de manière à ne pas troubler l'exercice du culte.
Un arrêté municipal du 28 prairial rétablissait les dénominations,
chères aux fidèles, de rue du Dôme et de place du Dôme, au lieu
des noms révolutionnaires de rue de la Philosophie et de place de la
Responsabilité[568].
[Note 568: Délibération du corps municipal du 28 prairial an III,
Strasbourg, Dannbach, 4 p. 4°.]
Le 12 messidor (30 juin), une autre délibération ordonnait
l'enlèvement de l'inscription du portail principal, épargnée d'abord,
sur l'ordre de Richou; poussant la condescendance jusqu'aux dernières
limites, les administrateurs de la cité votèrent, ce même jour, sur
la demande des "commissaires préposés catholiques", la démolition
d'un monument dressé dans la chapelle (Saint-Laurent?) "aux mânes
des Français morts pour la patrie", sous prétexte qu'il encombrait
le local. On ajoutait bien, pour excuser cette destruction peu
patriotique, que le monument n'était pas digne de ceux qu'il devait
honorer et qu'on l'élèverait plus tard, avec des matériaux plus
choisis, sur une des places de la cité[569]. Mais ce fut un des
innombrables monuments, pompeusement décrétés par les autorités de
l'époque révolutionnaire, qui ne virent jamais le jour.
[Note 569: Procès-verbaux manuscrits du 12 messidor (30 juin 1795).]
Le 15 messidor, pour bien marquer que l'autorité civile ne prétend
plus rien à la Cathédrale, on licencie l'orchestre des musiciens du
Temple de l'Etre suprême, en les avertissant _rétrospectivement_,
qu'ils ne seront plus salariés depuis le premier du mois[570]; le
25 messidor enfin, l'on accorde aux "citoyens catholiques" la
démolition de la tribune aux orateurs qui les gêne, en décidant que
la promulgation des lois se fera dorénavant à l'Hôtel-de-Ville[571].
On leur en donne même les bois de charpente, afin qu'ils puissent
se construire une nouvelle chaire, "l'ancienne ayant été
vandalisée"[572]. On le voit à ces concessions successives, nous
sommes à la lune de miel des rapports entre l'Eglise et la Commune; que
de chemin parcouru depuis dix mois!
[Note 570: Corps municipal, procès-verbaux du 15 messidor (3 juillet
1795).]
[Note 571: Procès-verbaux manuscrits du 25 messidor (13 juillet 1795).]
[Note 572: Corps municipal, procès-verbaux du 19 thermidor (30 juillet
1795).--L'ancienne chaire n'avait pas été détruite, on le sait,
puisque nous l'admirons encore aujourd'hui, mais démolie soigneusement
au début de la Terreur. Les catholiques ne voulaient sans doute pas
l'exposer à des dangers nouveaux en la remettant dès alors en place.]
Cependant--il faut bien signaler le fait pour rester fidèle à la
vérité historique,--toutes ces avances, toutes ces faveurs
même n'engagent guère les anciens réfractaires à se montrer
reconnaissants. Nous avons recherché, avec une curiosité fort
naturelle, les noms des ecclésiastiques catholiques qui, conformément
aux lois, seraient venus prêter serment d'obéissance à la
République, pour exercer librement ensuite leur ministère. Eh bien,
tandis que la liste des ministres protestants, des Blessig, des
Eissen, des Oertel, etc., est passablement fournie, les procès-verbaux
officiels n'ont conservé trace d'aucune autre déclaration
d'allégiance catholique que précisément de celle de l'abbé Rumpler,
enregistrée plus haut. Il faut donc en conclure que les membres du
clergé catholique, présents à Strasbourg, acceptèrent tous les
bénéfices du décret de prairial sans se soumettre aux obligations
préalables exigées par lui, et que la municipalité de Strasbourg,
entraînée par le courant de l'opinion publique, a sciemment fermé les
yeux à cette infraction si grave à la loi. Nous savons, en effet,
que le nouveau maire Keppler, natif d'Andlau, passait dans les cercles
républicains de Strasbourg pour un "archifanatique". On
nous raconte, par exemple, qu'il avait placé, contrairement aux
prescriptions légales, un poste d'honneur à l'entrée de la
Cathédrale, dès la réouverture du culte, avec la consigne d'arrêter
immédiatement l'évêque Brendel ou l'abbé Rumpler, s'ils osaient
se montrer dans l'intérieur de l'édifice[573]. Il n'est donc point
étonnant qu'un fonctionnaire aussi bien pensant ait négligé les
formalités que ses fonctions officielles l'appelaient à surveiller de
très près. Il est moins étonnant encore que ses collègues et
lui, saisis d'une protestation de Rumpler contre leur décision du 22
prairial, comme ayant "affecté de vouloir lui contester la qualité
de prêtre catholique" et comme ayant, "d'après les caquets des
malveillants, cru devoir prendre parti contre lui," aient passé
derechef à l'ordre du jour sur ses plaintes et sa demande réitérée.
Pour ne pas accorder à l'impétrant le lieu de culte qu'il réclamait,
le Conseil allégua qu'il n'avait point à prendre parti dans
les disputes intérieures ecclésiastiques et les "querelles
d'orthodoxie" de ses administrés[574]. Manière de voir assurément
louable et tout à fait digne d'approbation! Malheureusement pour nos
magistrats municipaux, ils avaient commencé tout d'abord à la mettre
en oubli, au détriment de ceux auxquels ils donnaient une si belle
réponse.
[Note 573: _Unpartheyische Grundsoetze und Warnungen für die
Wahlmoenner des Niederrhein's von einem Republikaner_. Strassb., im 4zen
Jahr, 8°, p. 32. On trouve dans cette brochure une caractéristique
détaillée et fort curieuse de tous les personnages réactionnaires
d'alors dans le Bas-Rhin.]
[Note 574: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 messidor
(16 juillet 1795).]
Un épisode caractéristique de la hardiesse avec laquelle les prêtres
non-jureurs essayaient de reprendre possession de leur ancienne
situation, se produisait, à ce moment même, aux portes de Strasbourg,
à Wolfisheim[575], où certains exaltés voulurent arracher par leurs
menaces, une rétractation du serment civique au curé constitutionnel
qui se trouvait depuis quatre ans dans la paroisse. Sur son refus, on
en vint aux coups et l'on se battit, à coups de serpette, sur le seuil
même du sanctuaire[576].
[Note 575: _Strassb. Zeit._, 23 thermid. (10 août 1795).]
[Note 576: On peut se rendre compte des dispositions du clergé
réfractaire d'alors en lisant la curieuse biographie de Liebermann
par M. l'abbé Guerber; Liebermann était alors curé d'Ernolsheim et
_commissaire épiscopal_ dans le Bas-Rhin, de 1795 à 1798.]
Cette disposition des esprits étant assez générale dans les villes et
surtout dans les campagnes alsaciennes, on comprend facilement que les
assemblées primaires du Bas-Rhin, réunies le 20 fructidor (7 septembre
1795) pour voter sur l'acceptation de la nouvelle constitution,
élaborée par la Convention nationale, aient accepté, à la majorité,
le gouvernement directorial, mais aient repoussé, avec un rare
ensemble, l'article additionnel qui prescrivait de choisir deux tiers
des députés nouveaux parmi les anciens conventionnels, afin de
protéger la stabilité des institutions républicaines. Les électeurs
du second degré, choisis à Strasbourg, sont tous des _modérés_,
protestants ou catholiques; on n'a qu'à citer le nom des Metz, des
Lauth, des Levrault, des Brunck, des Koch, etc.[577]. Mais la Convention
n'entendait pas recevoir son congé de la part des électeurs français
et n'attribuait pas sans raison, peut-être, leurs dispositions hostiles
à l'influence grandissante du clergé réfractaire. Aussi le décret du
20 fructidor (6 septembre) bannit-il à perpétuité tous les prêtres
déportés et rentrés sur le territoire français, comme moteurs des
mouvements qui menacent la paix publique. Ils ont quinze jours pour
passer la frontière. S'ils reviennent, ils seront traités comme
émigrés, c'est-à-dire condamnés à mort, sans autre forme de
procès. Tous les corps administratifs sont rendus responsables de
l'exécution de ces mesures. Les prêtres qui, tout en faisant
leur soumission, ajouteraient des restrictions à leur serment et
exerceraient le culte dans les maisons particulières ou les locaux
publics, seront mis en prison; les propriétaires de ces locaux payeront
cent livres d'amende.
[Note 577: _Strassb. Zeitung_, 21, 22 fructidor (8, 9 septembre 1795).]
En même temps, de nouveaux représentants, envoyés en mission dans
les départements, devaient veiller à l'exécution de ces ordres et
travailler l'esprit public. C'est ainsi que le premier jour de l'an IV,
le représentant du peuple Fricot réunissait les citoyens de Strasbourg
au Temple-Neuf pour leur exposer la nécessité d'un contrôle sévère
sur les prêtres et les émigrés, comme "émissaires de l'ennemi et
adversaires de la République". La _Gazette de Strasbourg_ affirmait
que ce discours avait été "entendu avec approbation"[578], mais
l'attitude générale de la population nous permet d'en douter quelque
peu. Les autorités municipales, en tout cas, se montraient on ne peut
plus accommodantes dans leurs rapports avec les anciens fonctionnaires
et mandataires du cardinal de Rohan[579].
[Note 578: _Strassb. Zeitung_, 23 septembre 1793.]
[Note 579: Nous faisons allusion aux dénonciations de Rumpler contre
les sieurs Zæpffel et Weinborn, chefs de la communauté catholique,
présentées au District, et discutées par le corps municipal. Ce
dernier "considérant qu'aucun fait précis n'était articulé",
passa à l'ordre du jour, le 5 vendémiaire an IV (27 sept. 1795).
Quinze jours plus tard il n'aurait plus osé agir ainsi. Nous savons
d'ailleurs aujourd'hui que tout ce clergé était en rapports constants
avec l'émigré Rohan. (Guerber, Liebermann, pages 143-159.)]
La Convention ne pouvait cependant fermer les jeux à l'évidence et
méconnaître entièrement la puissance du mouvement religieux qui
menaçait de s'insurger contre elle. Afin de garder de son côté les
électeurs qui ne mêlaient pas d'arrière-pensées politiques à leurs
préoccupations ecclésiastiques, elle résolut de confirmer, une
fois de plus, les concessions faites sur le terrain de la liberté
religieuse. Dans la séance du 6 vendémiaire, le représentant
Génissieux proposait et défendait une série de mesures formant une
espèce de code de droit ecclésiastique, et qui furent votées par
la majorité de l'assemblée. Le décret du 6 vendémiaire donnait à
chaque citoyen le droit d'exercer librement son culte en se soumettant
aux lois. La République n'en salariait aucun et nul citoyen n'était
obligé de s'y associer. Chaque réunion de culte était soumise à
la surveillance de l'autorité civile, chargée de garantir la paix
publique. Si quelque malveillant dérangeait ou troublait l'une de ces
réunions, il était passible au maximum de 500 livres d'amende et
de deux ans de prison. Aucun ministre des cultes ne peut entrer en
fonctions s'il n'a signé une déclaration expresse de soumission
aux lois de la République. Si elle ne contient pas explicitement
la reconnaissance de la souveraineté du peuple, l'autorisation de
fonctionner sera nulle et non avenue. Le prêtre qui rétracte sa
déclaration sera banni à perpétuité du territoire français. Aucun
ecclésiastique ne pourra porter en public un costume distinctif; aucun
objet de culte ne pourra être exposé en dehors de l'église ou
des musées publics. Les donations perpétuelles sont défendues aux
fidèles, les attaques contre la République, faites dans une réunion
religieuse, punies de mort[580]. Les principaux points, précédemment
acquis par la loi de prairial n'étaient donc pas remis en question.
[Note 580: _Strassb. Zeitung_, 13 vendémiaire (5 octobre 1795).]
Mais c'était autre chose, c'était beaucoup plus, que réclamait une
partie notable de l'opinion publique. L'insurrection royaliste de
Paris se chargea de le démontrer. Nous n'avons pas à raconter ici la
journée du 13 vendémiaire, dont l'insuccès raffermit pour un temps
les anciens montagnards, pour autant qu'il en restait, et valut au
général Bonaparte, vainqueur des sections royalistes, le commandement
de l'armée d'Italie. Constatons seulement qu'une nouvelle réaction,
mais en sens contraire, suivit, sur le terrain religieux, l'échec
politique des partisans de l'ancien régime. Le gouvernement directorial
vit dès lors dans le clergé un dangereux ennemi; il devait surtout
le considérer comme tel dans les départements frontières, où
les intrigues de tout genre, les conspirations, les trahisons même
pouvaient sembler plus faciles, et où les sympathies publiques se
manifestaient plus vivement qu'ailleurs pour un régime modérateur et
modéré.
L'Alsace rentrait alors tout particulièrement dans cette catégorie; à
Strasbourg, par exemple, les choix obligatoires pour les ex-députés
à la Convention, étaient tous tombés sur les plus marquants des
adversaires du jacobinisme, sur un Boissy d'Anglas, un Lanjuinais,
un Bailly, un Henri Larivière, etc.[581]. Aussi les autorités
supérieures avaient-elles l'oeil sur la municipalité et, dès les
premiers jours de novembre, le District la sommait-elle d'exécuter
dans les vingt-quatre heures les lois contre les prêtres sujets à
la déportation. Dans sa séance du 6 novembre, le Corps municipal, ne
pouvant guère se refuser à obéir aux lois, décida de faire constater
tout d'abord par l'administrateur de la police si des prêtres de
cette catégorie séjournaient dans la commune[582]. Le fait était de
notoriété publique; il fallut cependant quatre jours (temps plus
que suffisant pour faire échapper les plus menacés) jusqu'à ce que
l'autorité municipale fût saisie d'une liste nominale des citoyens
soumis à la rigueur des lois. Cette liste portait, comme sujets à
la déportation: Louis Colmar, ex-régent de troisième au Collège
national; Jean-Louis Kæuffer, prêtre séculier; Jean-Guillaume-René
Videlange, ex-prébendaire de Saint-Pierre-le-Vieux, et François-Xavier
Schweighæuser, "qui n'ont jamais prêté les serments exigés."
Sont sujets à réclusion: François Vacquerie, ex-jésuite, âgé
de quatre-vingt-seize ans; Joseph Jung, récollet; Jacques Sigel,
ex-chanoine à Saverne. Quelques autres ecclésiastiques semblent
également placés dans une situation plus ou moins irrégulière et
l'on devra consulter l'administration supérieure à leur égard; ce
sont les abbés Rumpler[583], Rauscher, Bourste et Hobron. Celui dont on
s'occupe surtout, est un personnage qui fut très influent,
semble-t-il, dans le sein de la communauté catholique d'alors, l'abbé
Montflambert[584]. Sorti de France longtemps avant la Révolution,
Montflambert avait été ordonné prêtre à Paderborn en Westphalie,
après avoir séjourné comme précepteur dans une famille polonaise
pendant dix ans. Chassé de Varsovie par l'invasion russe en mai 1794,
il était rentré en France en prairial de l'an III (juin 1795) et
n'ayant jamais exercé le ministère dans sa patrie, n'avait pas été
dans le cas de prêter ou de refuser le serment prescrit au clergé
constitutionnel[585]. Mais il n'avait pas non plus rempli les conditions
imposées par les lois du 11 prairial et du 6 vendémiaire; était-il
passible pour cela de la déportation comme prêtre réfractaire?
[Note 581: _Strassb. Zeitung_, 16 octobre 1795.]
[Note 582: Procès-verbaux du corps municipal, 15 brumaire (6 novembre
1795).]
[Note 583: On ne peut voir dans la mention de ce nom qu'une malice
individuelle du rapporteur ou l'expression d'un mauvais vouloir plus
général du conseil; Rumpler avait prêté serment, on le sait, et sa
situation n'était donc nullement irrégulière.]
[Note 584: Procès-verbaux du corps municipal, 19 brumaire (10 novembre
1795).]
[Note 585: Procès-verbaux manuscrits, 7 frimaire an IV (28 novembre
1795).]
L'administration départementale, moins bienveillante ou plus soumise à
la loi, transmit, le 27 brumaire (18 novembre 1795), à la municipalité
l'ordre de déporter Colmar, Schweighæuser, Kæuffer et Videlange et
de soumettre à une surveillance minutieuse les nommés Jung, Sigel
et Vacquerie. Le corps municipal n'avait qu'à s'incliner devant cette
injonction, mais il s'arrangea sans doute de manière à laisser échap
per les proscrits[586]. Le 7 frimaire (28 novembre 1795) il annonçait
au Département que les quatre prêtres s'étaient absentés de la
commune avant qu'on eût pu les saisir, mais cet insuccès ne semble
lui causer aucun regret[587]. Aussi cette apathie de la municipalité
parut-elle dangereuse à l'administration départementale; le 21
décembre 1795, elle prenait la délibération suivante:
Considérant que la loi du 3 brumaire dernier, concernant les prêtres
qui sont dans le cas de la déportation, a été dictée par les dangers
de la patrie, qu'elle est le résultat du voeu bien prononcé, de
l'arracher aux trames liberticides... considérant que l'insouciance ou
la malveillance de quelques fonctionnaires, ouvre à ces hommes, que la
loi proscrit, des asyles sûrs contre son exécution; considérant enfin
qu'il est temps de prendre des mesures sévères qui atteignent tous les
coupables,
Arrête, que dans les communes où se trouvent des prêtres sujets à
la déportation ou à la réclusion, sans que les agents municipaux
les aient fait arrêter... ainsi que ceux qui leur donnent asyle...
ces fonctionnaires seront sur-le-champ livrés au tribunal criminel
du département, pour leur faire appliquer la peine de deux années
de détention prononcée par la loi du 3 brumaire; charge surtout les
commissaires du pouvoir exécutif près les administrations municipales
de tenir la main à l'exécution de cette loi... et dans le cas où
l'administration départemantale serait instruite que ces commissaires
ne remplissent pas leurs devoirs à cet égard... elle provoquera
leur destitution près du Directoire exécutif et leur punition comme
complices"[588].
[Note 586: Procès-verbaux manuscrits du 4 frimaire an IV (25 novembre
1795).]
[Note 587: Procès-verbaux du 7 frimaire an IV.]
[Footenote 588: Délibération de l'administration du département du
Bas-Rhin, du 30 frimaire an IV, placard in-fol. dans les deux langues.]
En présence de pareils ordres, qui s'appuyaient sur une lettre du
ministre de l'intérieur, il n'était plus possible de tourner ou
de mettre absolument de côté la loi. Tous les prêtres refusant le
nouveau serment civique durent être écartés du ministère et--fait
caractéristique!--dès ce jour les catholiques romains de Strasbourg
n'eurent plus de sacerdoce. Nous n'avons pas à rechercher quelles
purent être en d'autres régions les dispositions morales du clergé
vis-à-vis du gouvernement légal du pays. Il est certain qu'ici du
moins, ces dispositions étaient absolument hostiles, puisqu'il ne
se trouva personne, parmi tous les prêtres habitant Strasbourg, pour
s'engager à respecter les lois de l'Etat, comme le demandaient les
décrets de prairial et de vendémiaire. Le 26 décembre 1795, l'abbé
Montflambert présidait une dernière réunion de prières à la
Cathédrale, puis il partait, lui aussi, pour l'exil[589]. Les
catholiques romains de notre ville se voyaient, une fois de plus, sans
conducteurs spirituels et la compression légale remplaçait derechef la
bienveillance et la tolérance qu'ils avaient fait si peu d'efforts pour
conserver à leur parti.
[Note 589: _Protokol und Verbalpvocess der teutschen Herren Bürgern in
Strassburg, welche den Gottes Dienst im Münster... wieder eingeführt,
u. s. w._, publié par extraits dans le _Katholisches Kirchen--und
Schulblatt_, de Strasbourg (année 1855, p. 9), par M. l'abbé Fues. Les
descriptions du chapitre suivant sont empruntées principalement à ce
curieux document qu'on devrait bien faire connaître _in extenso_.]