XXIV.

La journée du 10 thermidor ne changea pas d'abord les destinées de

la Cathédrale. Comme pour faire oublier les événements accomplis à

Paris, et qui allaient avoir leur contre-coup à Strasbourg, le maire

Monet et la municipalité organisèrent, quelques jours plus tard, une

nouvelle et grande fête populaire, dont le point de ralliement devait

être également le temple de l'Etre suprême. Dans sa séance du 18

thermidor, le corps municipal délibéra longuement sur l'organisation

d'un cortège républicain, destiné à fêter l'anniversaire du 10

août, "le jour de cette explosion terrible où le Français donna à

la terre outragée l'exemple d'un roi marchant du trône au supplice",

et le programme, arrêté ce jour-là, fut exactement suivi[513].

[Note 513: Plan de la fête du 23 thermidor, célébrée à Strasbourg,

l'an II. Strasb., Dannbach, 13 p. in-8°.]

Le 22 thermidor, à six heures du soir, des officiers municipaux

grimpèrent aux tourelles de la Cathédrale, pour y fixer, au bruit

des trompettes et des cymbales, quatre piques, surmontées de bonnets

rouges, et autant de drapeaux tricolores, offerts la veille par le 3e

et le 6e bataillon de la garde nationale[514]. Le lendemain matin, dès

cinq heures, les mêmes trompettes sonnent "la terreur des rois et

le réveil du peuple", puis les curieux voient se former lentement

le cortège aux seize groupes, qui doit aller de la maison commune

au temple de l'Etre suprême, accompagné de citoyennes costumées,

"représentant les deux sublimes passions des Français, la Liberté

et l'Egalité." Nous ne nous arrêterons pas à détailler ce

spectacle; toutes ces processions révolutionnaires se ressemblent et

la description de l'une peut dispenser de refaire celle des autres.

La foule des acteurs et des spectateurs s'étant engouffrée sous les

voûtes de la Cathédrale, une grande symphonie d'Ignace Pleyel en

réveille tous les échos. Musique singulièrement expressive, il faut

le croire, car, au dire du procès-verbal, elle ne décrit pas seulement

les bruits de la lutte à main armée, mais "laisse entrevoir, dans

le lointain, le conciliabule secret des républicains conspirant

avec énergie contre la monarchie homicide, pendant que les citoyens

incertains se débattent dans de douloureuses angoisses." Un citoyen

gravit ensuite les degrés de la nouvelle tribune des orateurs,

construite en bois de chêne[515], et prononce un discours "analogue

à la circonstance", puis commencent les chants des solistes,

répondant aux choeurs de la foule. Une mère qui a perdu son fils,

vient déclamer des vers qui se terminent ainsi:

"Mon fils vient d'expirer, mais je n'ai plus de roi."

[Note 514: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 21 thermidor

(8 août 1794).]

[Note 515: Elle coûta 2368 livres à la municipalité. Procès-verbaux

manuscrits, 1er jour complémentaire an II (17 septembre 1794).]

Puis un citoyen, debout sur les marches de l'autel, dressé au milieu

du temple, adresse à la Liberté des couplets, mis en musique par

François Reinhard. Assise sur une estrade, au milieu des guerriers

blessés, la Liberté se lève alors et répond par d'autres couplets,

dont nous ne citerons que le dernier:

"O vous, peuples de tout pays,

Soyez un, comme est un le jour qui vous éclaire,

Formez autour du globe une chaîne d'amis,

Que cette chaîne soit la seule sur la terre.

L'acier luit,

L'airain gronde,

Et tout Français dit:

Je ferai mon bonheur par le bonheur du monde."

Le soir, la tour de la Cathédrale est brillamment illuminée, des

banquets populaires et des danses publiques animent les rues et les

places de la cité.

La masse d'attributs et de décors de toute espèce que nécessitait la

mise en scène de ces réjouissances officielles amena, quelques jours

plus tard, la création de fonctions administratives nouvelles. Par

délibération du corps municipal, le citoyen Ferdinand Berger fut

chargé de créer, au temple de l'Etre suprême, "un magasin de tous

les objets de représentation pour orner les fêtes publiques". Il

devait exercer en même temps la surveillance à l'intérieur du temple,

y entretenir la propreté et y faire les arrangements nécessaires pour

les fêtes décadaires et nationales. Un traitement de six cents livres

lui était accordé[516]. On doit supposer que Berger fut impuissant à

maintenir, à lui seul, l'ordre dans l'enceinte sacrée; en effet, dans

sa séance du 12 fructidor, le corps municipal, "instruit du désordre

qui règne au temple de l'Etre suprême, les jours de fête",

arrêtait que cinq citoyens, nommés _censeurs_, veilleront au maintien

du bon ordre, vu "que dans un lieu consacré à la divinité, il doit

être observé la plus grande décence". Ils seront assistés de trois

gardes de police et porteront à leur boutonnière, durant leur

service, une carte avec l'inscription: Surveillance du temple de l'Etre

suprême[517].

[Note 516: Procès-verbaux manuscrits du 2 fructidor (19 août 1794).

Le 4 floréal an III, le corps municipal supprimait ces fonctions et

attribuait la surveillance de l'édifice au concierge du temple.]

[Note 517: Procès-verbaux du corps municipal, 12 fructidor (29 août

1794).]

Mais malgré tous les soins apportés par les meneurs du jour à

l'organisation de ces fêtes, malgré l'attrait que leur pompe

extérieure devait forcément exercer sur l'imagination des masses,

l'heure de la réaction allait sonner bientôt pour tout ce qui

rappellerait, de près ou de loin, le règne de Robespierre. Le

représentant Foussedoire, envoyé en mission à Strasbourg, n'osa pas

encore, il est vrai, rompre ouvertement avec les Jacobins, et se laissa

même guider par eux dans plusieurs de ses mesures politiques; mais il

s'empressa du moins d'inviter tous les bons citoyens à se rassurer

et à reprendre confiance; il entrouvrit la porte des prisons[518], il

accorda la parole aux patriotes républicains, tyrannisés par Monet et

ses acolytes. Ce n'était plus là le ton des Saint-Just et des Lebas,

des Baudot et des Lacoste, des Hentz et des Goujon[519]. Le sans-culotte

Massé, revenu de Besançon, put déclarer à la Société populaire,

dans la séance du 17 fructidor, qu'il y avait à Strasbourg "un tas

de scélérats encore impunis", et s'il réclamait, avec la même

ardeur, le châtiment des feuillants et des "valets de Dietrich", il

insista surtout pour la nomination de commissaires qui rechercheraient

les auteurs de tous les actes arbitraires et de tous les abus

d'autorité qui avaient eu lieu dans notre ville "sous la dictature

de l'infâme Robespierre"[520]. Aussi, quand Foussedoire quitta notre

ville, la majorité de la population, habituée de longue date aux

traitements les plus durs et les plus injustes, de la part de la

Convention nationale, conserva-t-elle un souvenir reconnaissant à ce

"messager de paix"[521].

[Note 518: Soixante-seize suspects furent relâchés par lui (_Strassb.

Zeitung_, 17 sept. 1794); mais les derniers prisonniers du Séminaire ne

sortirent que le 5 novembre suivant. (_Strassb. Zeitung_, 16 brumaire an

III, 6 nov. 1794.)]

[Note 519: Voy. sa lettre dans la _Strassb. Zeitung_ du 15 fructidor

(1er sept. 1794).]

[Note 520: Discours prononcé à la Société populaire dans sa séance

du 17 fructidor. Strasb. s. date, 15 p. 8°]

[Note 521: _Strassb. Zeitung_, 5 brumaire III (26 octobre 1794).]

Ce fut sous l'inspiration du représentant en mission, désireux de se

concilier les masses populaires, que le corps municipal réorganisa les

fêtes décadaires au temple de l'Etre suprême, de manière à rendre

à la population de langue allemande, si nombreuse à Strasbourg, la

part légitime que les terroristes de la Propagande avaient su lui

enlever d'une manière absolue. Il fut décidé que l'on inviterait tous

les bons citoyens à prononcer alternativement des discours dans les

deux langues aux fêtes décadaires du temple de l'Etre suprême; un

registre fut ouvert à la mairie pour que les orateurs de bonne volonté

pussent s'y inscrire d'avance[522]. En prenant cette décision, le corps

municipal répondait assurément au voeu public, ainsi qu'en témoigne

cette correspondance de la _Gazette de Strasbourg_: "Chaque fois que

nous visitons, le jour de décade, le temple de l'Etre suprême, pour

y recevoir l'enseignement d'une morale épurée de toute superstition,

nous regrettons qu'un si grand nombre de nos citoyens et citoyennes,

qui ne comprennent pas la langue française, n'y puissent participer,

et pourtant ce sont précisément ces gens-là qui en auraient le plus

besoin. On leur a pris leurs vieilles idoles, on leur a dit que l'Etre

suprême n'exige point de la part du premier des êtres créés,

l'hommage d'un esclave, et, à peine se sont-ils montrés disposés à

accepter cet enseignement, qu'il ne leur est plus inculqué que dans

une langue dont ils comprennent à peine quelques phrases d'un usage

journalier. Sans doute on s'efforce de leur enseigner la langue d'un

peuple libre, mais on ne peut l'enseigner à des vieillards de soixante

ans. Et le paysan qu'absorbe la culture de son champ, comment doit-il

s'y prendre?"[523].

[Note 522: Procès-verbaux du corps municipal, 5 vendémiaire III (26

sept. 1791).]

[Note 523: _Strassb. Zeitung_, 12 vendémiaire an III (3 octobre 1794).]

L'appel de la municipalité fut entendu; un certain nombre d'orateurs

se firent inscrire, et dès le 10 vendémiaire la série de ces

"prédications laïques" allemandes à la Cathédrale commençait

par un discours d'un réfugié allemand, nommé Lehne, "citoyen

français de Mayence", empreint d'un sentiment religieux sincère,

bien que fort anticatholique et d'un style très déclamatoire. Il fut

imprimé avec ce vers de Voltaire pour devise: "Dieu ne doit point

pâtir des sottises du prêtre"[524]. Un autre réfugié, Frédéric

Cotta, de Stuttgart, ex-officier municipal à Strasbourg, et arrêté

comme suspect après la chute de Schneider, prit la part la plus active

à la réorganisation de ce culte de langue allemande. Il venait d'être

acquitté par le tribunal révolutionnaire de Paris[525], et tenait à

faire preuve d'un républicanisme militant et sincère, peut-être aussi

à venger ses amis et lui-même sur le maire et les siens. Il nous reste

de lui bon nombre de harangues, prononcées alors à la Cathédrale,

et dont quelques-unes sont des documents historiques importants

pour l'histoire contemporaine de Strasbourg[526]. Nous citerons tout

spécialement le "discours sur _l'amour de la patrie_, prononcé

devant les citoyens de Strasbourg rassemblés pour l'adoration de l'Etre

suprême" le 2e décadi de brumaire[527], discours qui respire un

enthousiasme généreux pour la liberté et défend la mémoire des

amis de Cotta, Jung, Edelmann, Martin, victimes des dénonciations

calomnieuses des Téterel et des Monet. Euloge Schneider lui-même y

est l'objet d'une tentative de réhabilitation, qui nuisit beaucoup

à l'effet des autres parties du discours et valut à l'orateur des

attaques virulentes, dont la publication, même clandestine, était,

elle aussi, un "signe des temps"[528].

[Note 524: _Rede auf das Fest des hoechsten Wesens... von Lehne.

froenkischem Bürger aus Mainz_. Strassb., Treuttel u. Würtz, 16 p.

8°.]

[Note 525: _Strassb. Zeitung_, 2 vendémiaire an III (23 sept. 1794).]

[Note 526: Voy. p ex. le discours: _Es geht, es wird gehen, Gott ist mit

uns, Rede für das Fest des Frankenvolkes_. Strassb. Stuber, 3. Décadi

des Vendemiaire, am 3ten Jahr, 8°.]

[Note 527: _Die Fülle der Vaterlandsliebe, zum Andenken der

Freiheitsmärtyrer_, u. s. w. Strassb., Treuttel, 15 p. 8º. Les notes

de ce discours sont fort curieuses pour l'histoire de la période de la

Terreur à Strasbourg.]

[Note 528: Dans une feuille volante allemande de la municipalité de

Wasselonne datée du 30 novembre 1794, où l'on rappelle les faits et

gestes de Cotta comme commissaire révolutionnaire dans cette commune et

où l'on proteste contre l'éloge de cette bête enragée

(_Bluthund_) de Schneider dans un discours "patriotico-moralisant et

schneidérien-liberticide". Le ton de cette pièce, imprimée sans

doute outre-Rhin, rappelle déjà tout-à-fait le ton des pamphlets

clérico-royalistes de 1791.]

Vers la même époque, en octobre 1794, le citoyen Auguste Lamey,

alors secrétaire de la justice de paix du troisième arrondissement de

Strasbourg, terminait la publication de ses _Chants décadaires pour

les Français du Rhin_, qui avaient paru déjà, pour la plupart,

en feuilles volantes, et offrait ainsi un recueil de cantiques

républicains aux fidèles de langue allemande, assidus au culte du

décadi; recueil d'autant plus facile à utiliser que la plupart des

chants du jeune poète s'adaptaient à des mélodies de cantiques bien

connues, au moins de la population protestante d'Alsace[529].

[Note 529: _Dekadische Lieder fur die Franken am Rheinstrom_. Strassb.

Zeitungscomptoir, 3tes Jahr der Republik, 18°. Ajoutons que ce culte

décadaire ne se célébrait pas seulement dans les grandes villes. Nous

avons p. ex. un discours analogue, tenu en l'honneur des martyrs de la

liberté à Barr, par Jacques Dietz, teinturier (Strasb., Stuber, 30

messidor an II).]

En même temps renaissait le respect pour les monuments du culte

indignement mutilés naguère, et les administrateurs jacobins

eux-mêmes se croyaient obligés de formuler à ce sujet des professions

de foi qui contrastaient singulièrement avec leurs agissements les plus

récents. Les citoyens formant le directoire du district de Strasbourg

s'écriaient avec onction: "Inscrivons sur tous les monuments et

gravons dans tous les coeurs cette sentence: Les barbares et les

esclaves détestent les sciences et détruisent les monuments des arts;

les hommes libres les aiment et les conservent"[530]. Un peu plus

tard, un véritable réquisitoire était dressé contre les iconoclastes

qui avaient détruit, autant qu'ils avaient pu, la façade de la

Cathédrale. L'abbé Grégoire avait présenté, le 20 octobre 1794,

un rapport à la Convention nationale sur les outrages subis pendant

la Terreur par les monuments publics et les oeuvres d'art et y avait

mentionné, mais en passant, les mutilations de la "pyramide

de Strasbourg"[531]. Dans une lettre adressée au célèbre

conventionnel. un autre Allemand réfugié à Strasbourg, George

Wedekind, entreprit d'éclairer ce dernier et le public cultivé en

général, sur la gravité des actes de vandalisme commis a Strasbourg

et sur la conduite des meneurs jacobins du dedans et du dehors, à

l'occasion de ces actes[532]. De pareilles attaques, qui n'étaient

point encore sans danger, préparaient, à cour échéance, la chute

définitive des personnages politiques contre lesquels elles étaient

dirigées. Quand enfin Monet fut écarté du pouvoir, dont il avait tant

abusé, et disparut de Strasbourg pour n'y plus reparaître[533], on put

s'écrier, en empruntant les paroles d'une des feuilles locales, "la

joie éclate sur le visage de chaque citoyen, la justice, la liberté,

l'humanité sont de nouveau à l'ordre du jour"[534]. Quelles haines

profondes le jeune jacobin savoyard avait suscitées dans les coeurs,

on le peut voir encore aujourd'hui en parcourant le cruel portrait qu'a

retracé de lui l'un de ses anciens administrés dans la _Gazette de

Strasbourg_ du 26 novembre 1794[535]. Le contentement devint plus

grand encore quand les Comités de la Convention prononcèrent, le 8

décembre, la fin de l'état de siège et la destitution du général

Dièche, l'inepte et brutal commandant de la place, qui s'était

montré, dès l'origine, l'instrument docile des pires terroristes[536].

[Note 530: L'administration du District à ses concitoyens. Strasb., 7

vendémiaire an III, 7 p. 4°.]

[Note 531: _Strassb. Zeitung_, 14 brumaire an III (4 nov. 1794).]

[Note 532: _Etwas vom Vandalismus in Strassburg. im andern Jahre der

Republik verübt, Schreiben an Bürger Grégoire_. Strassb., Treuttel u.

Würtz, 16 p. 8º.]

[Note 533: On sait que ses protecteurs furent assez puissants pour le

soustraire à toute punition pour ses actes arbitraires et pour lui

procurer une place dans les bureaux du Ministère de la guerre,

place qu'il occupait encore en 1814, docile instrument du despotisme

impérial, après l'avoir été du despotisme jacobin.]

[Note 534: _Strassb. Zeitung_, 15 brumaire an III (5 nov. 1794).]

[Note 535: _Strassb. Zeitung_, 6 frimaire (26 nov. 1794). On l'y

dépeint comme le sultan de Strasbourg, impitoyable pour les enfants

gémissants qui demandent à voir un père, se mourant en prison, mais

jetant volontiers le mouchoir aux belles, imberbe, aux yeux baissés

vers terre, à là figure féminine, comme lady Milwood, la célèbre

favorite du prince, dans _Amour et Cabale_, de Schiller.]

[Note 536: _Strassb. Zeitung_, 24 frimaire (14 déc. 1794).]

Un des domaines de la vie publique et privée où la réaction contre

l'exorbitante compression subie par l'opinion, se fit le plus rapidement

sentir, fut assurément le domaine religieux. Les meneurs de la

Convention qui s'étaient flattés de détruire ou du moins de modifier

profondément la foi de l'immense majorité de la nation française,

durent s'avouer bientôt qu'ils connaissaient mal la nature humaine.

Partout les convictions, naguère encore proscrites, recommençaient à

s'affirmer sans crainte, à Strasbourg, comme à Paris et dans le

reste de la France. En vain la Convention, profondément irritée de

ce réveil de "l'hydre du fanatisme", qu'elle croyait domptée,

refusait-elle encore de s'associer à ce mouvement irrésistible. Quand,

dans la séance du 1er nivôse, Grégoire réclame à la tribune la

liberté des cultes, l'Etat n'en salariant aucun, mais les protégeant

tous, et prononce ce mot célèbre et tristement prophétique: "Un

peuple qui n'a pas la liberté du culte, sera bientôt un peuple sans

libertés", des murmures violents interrompent le courageux évêque

de Blois, et, sur la motion de Legendre, l'assemblée passe à l'ordre

du jour aux cris de: Vive la République![537].

[Note 537: _Strassb. Zeitung_, 7 nivôse III (27 déc. 1794).]

Mais de pareils votes importaient peu à l'opinion publique, qui

se prononçait, presque unanimement, pour la reprise des anciennes

habitudes, qu'elles fussent contraires ou non aux lois nouvelles. Dès

le 8 nivôse, le nouveau maire provisoire de Strasbourg, le citoyen

André, et ses collègues du corps municipal étaient obligés de

rappeler officiellement à leurs concitoyens la défense de chômer et

de fermer les magasins un autre jour que le décadi. Mais--symptôme

significatif!--ils le faisaient sur un ton doux et paternel, réclamant

l'obéissance, comme un devoir "prescrit impérieusement par les

circonstances, puisqu'il en résulterait la perte d'un temps qui n'a

jamais été plus précieux, et que cette perte nuirait essentiellement

à la chose publique"[538]. Un magistrat même, l'un des juges au

tribunal criminel de Strasbourg, le citoyen Albert, de Schlestadt,

publiait à ce moment un calendrier populaire, rempli non seulement

d'anecdotes des plus violentes contre les Jacobins (ce qui était

de mode alors), mais renfermant le vieux calendrier chrétien,

parallèlement au calendrier républicain, ce qui était positivement

illégal[539].

[Note 538: Délibération du corps municipal de la commune de

Strasbourg, du 8 nivôse an III. placard in-folio.]

[Note 539: _Neuer und aller Kalender für das dritte Jahr der Republik_

(alte Zeitrechnung 1794-1795), 26 p. 4°. S. lieu d'impression ni nom

d'imprimeur.]

Ce mouvement prit une intensité plus grande encore, quand, dans les

premiers jours de janvier 1795, le représentant Edme-Barthélemy Bailly

fut envoyé en mission à Strasbourg, pour y examiner de plus près les

griefs des _modérés_ contre les Jacobins, toujours encore influents

dans certains milieux, surtout au Département, et dont se plaignaient

amèrement les notables de notre ville. Le 20 nivôse (9 janvier),

cet ancien oratorien, ex-professeur au collège de Juilly, prêtre

assermenté d'ailleurs, et, qui plus est, marié, réunit les citoyens

de la commune au temple de l'Etre suprême pour leur exposer, dans une

longue harangue, ses idées sur les vrais principes de la justice et

de la liberté[540]. Il y invita les patriotes présents à revenir

le lendemain dans la même enceinte, pour y choisir une commission qui

l'aiderait à _purifier_ les administrations civiles et militaires.

Bailly était engagé, bien plus avant que Foussedoire, dans la

réaction thermidorienne; son modérantisme frisait d'assez près les

opinions royalistes pour qu'il faillît être déporté au 18 fructidor

de l'an V, et son tempérament placide en faisait d'ailleurs l'ennemi

de toutes les violences. Entouré et dirigé par les anciens

constitutionnels et les républicains modérés, à peine sortis de

prison, il résolut, dès son arrivée, de mettre fin aux menées

révolutionnaires de leurs implacables adversaires, non sans employer,

à son tour, des mesures passablement dictatoriales.

[Note 540: _Strassb. Zeitung_, 22 nivôse III (11 janvier 1795).]

Ce fut entouré d'un "Conseil du représentant du peuple" dans

lequel figuraient des hommes comme J. J. Oberlin, Laquiante, Schoell

et Mayno, des _suspects_ de la veille, que Bailly se présenta le

lendemain, 21 nivôse, à la Cathédrale, pour y présider l'assemblée

générale, convoquée vingt-quatre heures auparavant. On peut se

figurer dans quel sens se firent les désignations des commissaires

épurateurs, qui devaient exclure les citoyens indignes de la confiance

publique et proposer au représentant des fonctionnaires nouveaux. Le

28 nivôse, leur besogne était achevée, et Bailly, revenant

une troisième fois au temple de l'Etre suprême, exprimait aux

Strasbourgeois, charmés d'entendre un pareil langage, tous ses regrets

sur leurs maux passés. "En proie, leur dit-il, aux calomnies les plus

atroces, vous avez gémi plus d'un an sous l'oppression la plus cruelle.

La Commune de Strasbourg, qui a fait tant de sacrifices pour la patrie,

a été présentée à la France comme foyer de contre-révolution.

Des brigands étrangers, se disant patriotes exclusifs, ont voulu la

réduire au désespoir pour la perdre et l'anéantir plus sûrement."

L'orateur, faisant ensuite appel au calme et à la concorde entre tous

les citoyens, donna lecture de la liste des citoyens proposés pour

la réorganisation des autorités constituées, et consulta, dit le

procès-verbal, le peuple sur chaque individu présenté. Le même

"peuple" peut-être, qui naguère acclamait les noms de Téterel,

Bierlyn ou Monet, salua non moins chaleureusement celui des nouveaux

membres de la Commune, du District, du Département, etc., qui

représentaient des tendances opposées. Avec des hommes comme Koch au

Département, ou Schertz au District, avec Mathieu et Brackenhoffer au

Corps municipal, Fréd. Herrmann comme agent national, Schweighæuser,

Momy, Zimmer comme notables, Laquiante et Spielmann aux tribunaux, Mayno

à la présidence du tribunal de commerce, Eschenauer et Schützenberger

comme chefs de bataillon de la garde nationale, les _modérés_ étaient

absolument les maîtres de la situation à Strasbourg, et rentraient, le

front haut, dans toutes les positions électives dont les Jacobins les

avaient expulsés en octobre 1793.

Le même jour, la Société populaire, dernier refuge des _montagnards_

strasbourgeois, était épurée de même. "Il est temps que la Terreur

finisse, avait dit Bailly à ses membres; le char de la Révolution ne

doit plus marcher sur des cadavres; il doit rouler sur une terre pure et

régénérée." Elle fut si bien épurée qu'elle en mourut; à partir

de janvier 1795, elle n'a plus d'histoire.

Les nouveaux tribunaux inaugurèrent leurs travaux par une mesure de

clémence, en prononçant l'acquittement de cent soixante-deux pauvres

paysans du Bas-Rhin, émigrés pendant la Terreur et tenus en prison

depuis leur retour, dans l'attente journalière de la déportation,

sinon de la peine capitale[541].

[Note 541: _Strassb. Zeitung_, 3 pluviôse III (22 janvier 1795).]

Bien que médiocres républicains, sans doute, ils voulurent payer leur

dette de reconnaissance à la République en se joignant au cortège des

représentants du peuple, Bar et Bailly, quand ceux-ci se rendirent à

la Cathédrale, le 2 pluviôse, pour y célébrer l'anniversaire de la

mort de Louis XVI. L'édifice était rempli, depuis neuf heures, d'une

foule immense, malgré le froid rigoureux; elle écouta la harangue

de Bailly qui se termina par le cri de: Guerre à mort à la

royauté![542], et quand il eut fini, "dix mille citoyens, les bras

levés vers le ciel, jurèrent haine éternelle aux rois et à toute

espèce de tyrannie." Puis l'orchestre, réorganisé par les soins de

l'un des officiers municipaux, nommé Hubschmann, joua la symphonie

de Pleyel, composée pour la fête du 10 août[543], tandis que

"le peuple contemplait avec complaisance les nouvelles autorités

constituées.... C'était la fête du coeur et le triomphe de la vertu

et de la justice"[544].

[Note 542: Circonstance curieuse et qui devait nuire quelque peu au

sérieux de l'orateur lui-même, Bailly avait voté contre la peine de

mort, lors du procès de Louis XVI devant la Convention.]

[Note 543: Cette musique réorganisée coûtait 15.000 livres à la

ville. Procès-verbaux du 13 pluviôse (1er février 1795). On trouvera

les noms de tous les membres de l'orchestre dans le procès-verbal du 28

ventôse (18 mars 1795.)]

[Note 544: Discours prononcés par le représentant du peuple Baillv...,

suivi du procès-verbal, etc. Strasb., Treuttel et Würtz, 19 p. 4°.]

Tout le monde, naturellement, ne partageait pas cette allégresse.

Le représentant Foussedoire incriminait même, à la tribune de la

Convention, les opérations de Bailly comme "dangereuses pour la

liberté", dans la séance du 7 pluviôse, et s'attirait une réplique

violente de la part d'un notable strasbourgeois[545]. Quelques-uns des

nouveaux administrateurs eux-mêmes, effrayés du bruit qui se faisait

autour de leur nom, et craignant un retour offensif des Jacobins, se

dérobaient aux honneurs et à la gestion des affaires publiques. C'est

ainsi que le nouveau maire, Mathieu, qualifié "d'homme dangereux"

à la tribune de la capitale, préféra céder la place au citoyen

Keppler, d'Andlau, qui fut alors nommé maire provisoire. Mais la grande

majorité de la bourgeoisie strasbourgeoise n'était guère tourmentée

de craintes semblables; elle se réveillait de sa longue torpeur;

chacun parlait librement, attaquait l'adversaire d'hier ou songeait à

présenter sa propre apologie. La vérité sur le régime de la Terreur

se faisait jour de toutes parts. Le pasteur Philippe-Jacques Engel

en dévoilait les iniquités religieuses[546], Ulrich annonçait

l'apparition prochaine de son fameux _Livre Bleu_, qui nous a conservé

tant de documents curieux sur cette époque néfaste[547]; le 25

ventôse enfin (15 mars 1795), Frédéric Hermann, le nouvel agent

national de la commune, déposait sur le bureau du corps municipal son

rapport sommaire relatif aux dégradations subies par la Cathédrale et

aux auteurs et provocateurs présumés de ces actes coupables. Quelques

jours plus tard, la municipalité décida que ces pièces seraient

transmises à l'accusateur public près le tribunal du département,

pour qu'il en prît connaissance, et qu'on dresserait un procès-verbal

détaillé sur l'état actuel de la Cathédrale[548].

[Note 545: Gaspard Noisette, député suppléant du Bas-Rhin aux

rédacteurs du _Narrateur_. Paris, s. nom d'imprim., 1 feuille 4°, en

français et en allemand.]

[Note 546: _Beytroege zur Geschichte der neuesten Religionsrevolution

in Strassburg_. Voy. _Strassburger Zeitung_, 21 pluviôse (9 février

1795).]

[Note 547: _Strassb. Zeit._, 16 ventôse (6 mars 1795).]

[Note 548: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, 25 ventôse

(15 mars), 2 germinal (22 mars), 15 germinal (4 avril 1795).]

Pendant ce temps c'était, à Paris, un échange continuel de

compliments entre la majorité de la représentation nationale et la

population de Strasbourg. Dans la séance du 24 pluviôse, Bailly en

avait fait le plus complet éloge; un de ses collègues, Richou, vint

également témoigner de son patriotisme[549]. Quatre jours plus

tard, ce sont des députés de la ville qui viennent exprimer leur

reconnaissance à la barre de la Convention et remercier Bailly de

son oeuvre d'apaisement; puis encore c'est Dentzel, l'ex-pasteur de

Wissembourg, le futur général de brigade, qui prononce un panégyrique

en leur honneur, après les avoir bien rudoyés jadis[550]. Et pourtant,

à ce moment précis de notre histoire, la réaction s'annonçait

déjà; ainsi les femmes strasbourgeoises, ne "voulant pas passer pour

Jacobines", supprimaient la cocarde tricolore, ornement obligatoire

jusque-là, et se faisaient rappeler sévèrement à l'ordre par la

municipalité pour cette infraction aux lois, passible de six années de

réclusion, en cas de récidive![551].

[Note 549: _Strassb. Zeitung_, 2 ventôse (20 février 1795).]

[Note 550: _Strassb. Zeitung_, 4 ventôse (22 février 1795).]

[Note 551: Délibération du Corps municipal du 22 pluviôse an III (10

février 1795). Strasb., Dannbach, 4 p. 4°, français et allemand.]

C'est au beau milieu de cet échange de félicitations que la Convention

nationale rendit, le 3 ventôse (21 février 1795), le célèbre décret

qui mit fin à l'arbitraire légal sur le terrain religieux. Elle

déclarait dans ce document que la nation ne salarierait aucun culte,

mais qu'elle n'en troublerait dorénavant aucun; qu'elle ne fournirait

de locaux officiels à aucun d'entre eux; que les cérémonies publiques

et les costumes sacerdotaux ne seraient pas tolérés. Les inscriptions

extérieures, relatives au culte étaient également défendues, et

pour empêcher la reconstitution de la main-morte, les donations par

testament et la constitution de rentes aux paroisses nouvelles étaient

prohibées. Mais la loi permettait la vente ou la location des anciennes

églises à des particuliers; elle autorisait les collectes privées

pour l'entretien du culte, et donnait ainsi, si non la liberté dans

son sens le plus large, du moins la possibilité de vivre, à toutes

les communautés religieuses vraiment vivaces, comptant des adhérents

sincères et un clergé dévoué.

Qu'on l'eut prévu ou non, la loi du 3 ventôse donna le signal de la

résurrection générale du catholicisme. Immédiatement des lieux de

culte furent ouverts à Paris et la messe y fut dite "sans produire

aucune émotion dans le peuple", ainsi que le constatait un

correspondant de la _Gazette de Strasbourg_, dès le 7 ventôse[552].

"Le peuple veut son dimanche; eh bien, qu'on le lui laisse, et: Vive

la République! Il ne l'en aimera que mieux. Serait-ce bien raisonnable

de s'exposer à des troubles pour un calendrier?" Cette parole,

ajoutée d'un air détaché par le journaliste local, montre avec quelle

rapidité l'opinion publique s'apprêtait à revenir en arrière, du

moins à Strasbourg. Aussi l'effet de la loi de ventôse fut-il presque

instantané dans les départements du Rhin. Au bout de peu de jours

les prêtres y affluèrent en masse. Dans une correspondance, datée

de Neuchâtel, une de nos feuilles strasbourgeoises racontait que,

sur douze cents prêtres réfugiés dans ce canton, les trois-quarts

étaient déjà rentrés en France[553]. Ils revenaient d'autant plus

volontiers d'outre-Rhin qu'ils y avaient bien de la peine à vivre[554].

Les fugitifs laïques suivirent les membres du clergé réfractaire

dans ce retour de l'exil. Dix mille citoyens, dit-on, avaient franchi le

Rhin, près de Lauterbourg, soit en barques, soit sur des radeaux,

dans une seule quinzaine, vers la fin de ventôse[555]. Les églises

se repeuplaient partout dans les campagnes: à Strasbourg même, les

fournisseurs du clergé rouvraient leurs magasins et annonçaient dans

les journaux leurs surplis, leurs nappes d'autel et leurs étoles[556].

Les prêtres non assermentés reprenaient même possession de leurs

presbytères avec un sans-gêne tel que l'agent national du district

de Strasbourg, le citoyen Ferat, se vit obligé de rappeler à ses

administrés que tous les prêtres, ayant refusé le serment prescrit

par la loi, "ne sauraient se présenter impunément, et bien moins

encore reprendre l'exercice de leurs fonctions. La loi qui les frappe

de mort n'est point rapportée... ils doivent, au moment qu'il seront

découverts, être envoyés à la maison de justice du département

pour être, dans les vingt-quatre heures, livrés à l'exécuteur

des jugements criminels... La loi du 22 germinal, rendue contre les

receleurs d'ecclésiastiques sujets à la déportation, et qui prononce

contre eux la peine de mort, est encore en pleine vigueur et n'est

nullement révoquée ou atténuée par le décret du 3 ventôse. Ce

dernier décret assure la liberté de tous les cultes exercés dans

des lieux privés sous les yeux de la police; il n'accorde point à des

hommes qui ont renoncé aux droits des citoyens, et que les lois ont

condamnés comme ennemis de la patrie, la faculté de reparaître sur le

sol républicain"[557].

[Note 552: _Strassb. Zeitung_, 7 ventôse (25 février 1795).]

[Note 553: _Strassb. Zeitung_, 7 germinal (27 mars 1795).]

[Note 554: Un bailli wurtembergeois en offrait comme jardiniers et

domestiques pour les empêcher de mourir de faim. _Strassb. Zeitung_,

1er vendémiaire (22 sept. 1794).]

[Note 555: _Strassb. Zeitung_, 11 germinal (10 avril 1795).]

[Note 556: Les citoyens Jæggi, près du pont Saint-Guillaume, et Nagel,

au Luxhof. _Strassb. Zeitung_, 18 germinal (11 messidor an III).]

[Note 557: L'agent national du district de Strasburg à ses concitoyens,

7 germinal an III (27 mars 1795). Strasb., Lorenz, placard in-folio,

dans les deux langues.]

Mais ces avertissements et ces menaces restent à peu près sans effet;

le culte décadaire est abandonné de plus en plus, malgré les efforts

de la municipalité strasbourgeoise pour y attirer le public[558], et

bientôt celle-ci est obligée de supprimer les séances d'après-midi

au temple de l'Etre suprême, séances consacrées à la lecture et

à l'exposition des lois nouvelles, personne ne se rendant plus à ces

réunions décadaires[559]. Quand le représentant Richou arrive

à Strasbourg, dans les premiers jours de mai, et qu'il exprime aux

officiers municipaux l'espoir trompeur que le culte décadaire n'est pas

négligé dans cette commune, on se hâte d'insérer dans les journaux

que le représentant du peuple viendra demain à la Cathédrale, afin

qu'il y trouve un auditoire de curieux à qui parler[560]. La même

précaution est nécessaire pour amener un public à la séance

dans laquelle il raconte aux citoyens "les derniers forfaits des

Jacobins", lors de cette journée du 2 prairial[561], dont l'issue

provoquait le suicide de Rühl, l'un des derniers députés montagnards

du Bas-Rhin[562].

[Note 558: Elle décide p. ex. de faire exécuter au temple de l'Etre

suprême un Hymne à la Vertu, composé à Paris par le citoyen

Jacques-Philippe Pfeffinger. Procès-verbaux du 29 germinal (18 avril

1795).]

[Note 559: Procès-verbaux du 8 floréal (27 avril 1795).]

[Note 560: Procès-verbaux du 19 floréal (8 mai 1795).]

[Note 561: Procès-verbaux du 8 prairial (27 mai 1795).]

[Note 562: Voy. sur la fin de Rühl le livre de M.J. Claretie intitulé:

_Les derniers Montagnards._]

Nul doute que la tentative suprême des Jacobins du faubourg

Saint-Antoine pour ressaisir le pouvoir, n'ait précipité dans une

certaine mesure le mouvement de la réaction religieuse, malgré

les sentiments intimes de la majorité des conventionnels. Cherchant

désormais son point d'appui dans la bourgeoisie, pour résister

au sourd mécontentement des prolétaires aigris et fanatiques,

l'assemblée dût lui payer son concours par la loi du 11 prairial (30

mai 1795), qui rendait provisoirement l'usage des édifices nationaux,

non encore aliénés, aux fidèles, avec l'autorisation de s'en

servir comme de lieux de culte. Or, dans la plupart des communes, et

spécialement à Strasbourg, aucune vente d'église, encore consacrée

au culte, n'avait eu lieu jusqu'à ce jour, pour des motifs faciles

à comprendre. L'article IV de loi de prairial portait que si les

adhérents de différents cultes voulaient se servir d'une même

église, la municipalité devrait veiller à ce que les usagers communs

se comportent entre eux avec décence et s'y rendent à des heures

convenables, préalablement fixées par elle. Cet article était

né sans doute du désir de concilier les exigences probables et

contradictoires des sectataires du culte décadaire, de ceux de l'Eglise

constitutionnelle et de ceux d'entre les catholiques-romains qui

se résigneraient à reconnaître les lois de la République. Cette

dernière clause était obligatoire en effet; l'article V portait:

"Nul ne pourra exercer le ministère, s'il ne fait devant la

municipalité de sa résidence acte de soumission aux lois de la

République." C'était un frein, bien faible il est vrai, mais

c'était un frein pourtant contre les prêtres réfractaires qui ne

rentreraient au pays que pour y semer la discorde et pour tramer des

complots contre-révolutionnaires. La Convention, se sachant près de sa

fin et visant le suffrage des masses, en vue des élections prochaines,

alla même bientôt encore plus loin dans ses concessions. Dans une

circulaire du 29 prairial, son comité de législations déclarait que

cette "soumission aux lois" ne se rapportait pas au passé, qu'elle

n'impliquait point, par conséquent, d'adhésion à la Constitution du

clergé, loi périmée depuis, l'établissement de la République. Cette

déclaration était habile autant que juste au point de vue légal. A

vrai dire, elle offrait à tous les ecclésiastiques, fidèles à leur

foi religieuse, et uniquement préoccupés de la garantir, une amnistie

complète. On ne leur demandait que d'adhérer aux lois de l'Etat,

et l'Etat n'ayant plus de législation religieuse, ils pouvaient les

reconnaître sans aucun scrupule de conscience. Si jamais moment fut

propice à une réconciliation entre le gouvernement et les membres du

clergé, ce fut le printemps de 1795. Un peu de prudence et de douceur

chez les uns répondant à une tolérance toute nouvelle chez l'autre,

en aurait facilement fait les frais.

Malheureusement, il faut bien l'avouer, la majorité des membres du

clergé catholique, du moins en Alsace, ne sut pas prendre l'attitude

que lui commandait son intérêt bien entendu. Les prêtres revenus au

pays se croyant certains d'une victoire prochaine, plus complète,

se montrèrent insoumis aux lois, trop souvent haineux contre les

constitutionnels, prêchèrent contre les lois sur le divorce, contre

la suppression des ordres monastiques, et prêtèrent même la main

aux menées des émigrés politiques. On leur demandait simplement

d'affirmer, en honnêtes gens, leur soumission au régime existant pour

participer ensuite aux libertés communes. A peu d'exceptions près--et

leurs plus chaleureux défenseurs n'osent pas le nier--ils refusèrent

cette adhésion, condition de leur séjour pacifique en Alsace; ils

disaient la messe en cachette, distribuaient clandestinement les

sacrements et violaient ainsi la condition préalable de l'engagement

tacite, impliqué par leur retour. Quand par hasard ils consentaient à

prêter le serment, ils l'entouraient de restrictions si bien combinées

que l'acte demeurait sans signification réelle, leur soumission "ne

devant être préjudiciable en aucune façon à la doctrine et à la

discipline de l'Eglise catholique"[563].

[Note 563: Gyss, _Histoire d'Obernai_, II, p. 416. Avec une formule

pareille on niait, à mots couverts, toute la législation nouvelle,

issue de la Révolution.]

C'est donc armés en guerre, et non pas disposés à la soumission, que

nous voyons rentrer dans le Haut et le Bas-Rhin la foule des prêtres

réfugiés en Suisse ou en Allemagne; on ne saurait s'étonner de

remarquer bientôt après, parmi nos populations rurales, une agitation

qui rappelle l'effervescence de 1791 à 1793. Il était impossible que

la Convention ne s'en aperçût pas, et s'en étant aperçue, qu'elle ne

fût pas tentée de les réprimer avec vigueur. Aussi quand nous verrons

succéder une réaction violemment anticléricale à une ère fort

courte d'apaisement et de calme, nous la regretterons à coup sûr,

au nom de la liberté, mais nous la trouverons expliquée par les lois

même de l'histoire.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 27 / 36 题