XXIII.

L'énergumène dont nous venons de transcrire le nom, et qui faillit

être plus néfaste à notre Cathédrale que tous les terroristes

réunis, était un des nombreux aventuriers que la crise

révolutionnaire avait attirés dans notre province. Antoine Téterel,

né, dit-on, vers 1759 dans le Lyonnais, était un séminariste

défroqué qui s'installa comme professeur de français et de

mathématiques à Strasbourg, en 1789. Il s'appelait alors M. de Lettre,

nom qui ne lui appartenait pas davantage, peut-être, que tant d'autres

désignations nobiliaires usurpées par les hommes de lettres de

l'époque[472].

[Note 472: Voy. les Notices de M. E. Barth dans la _Revue d'Alsace_,

1882, p. 540.]

Intimement lié avec les Laveaux, les Monet, les Simond, il devint, pour

ainsi dire, leur commissionnaire attitré au club des Jacobins de

Paris, ainsi qu'à la barre de la Convention Nationale. Son zèle

fut récompensé par les représentants en mission et, à partir de

l'automne 1793, nous le voyons figurer, à divers titres, dans la

nomenclature administrative et judiciaire du Bas-Rhin.

Il tenait à faire preuve de civisme et, par des propositions

extraordinaires, à se distinguer, même en pareil moment, parmi les

extrêmes. C'est poussé sans doute par ce sentiment de vanité féroce

qu'il en vint à faire dans la séance des Jacobins du 24 novembre

1793, la motion qui conservera son souvenir parmi nous, d'une façon peu

flatteuse d'ailleurs. "Téterel, dit le procés-verbal, fait la motion

de faire abattre la tour de la Cathédrale jusqu'à la plate-forme. Les

Représentants et Bierlin, membre du club, appuient cette motion, par

la raison que les Strasbourgeois regardent avec fierté cette pyramide,

élevée par la superstition du peuple, et qu'elle rappelle les

anciennes erreurs"[473]. Cependant, malgré l'appui des représentants

du peuple, la motion ne fut pas adoptée dans son ensemble. On se

contenta, nous l'avons vu, de détruire les statues qui couvraient la

façade de l'édifice.

[Note 473: Heitz, Sociétés politiques de Strasbourg, p. 302.]

D'après une tradition constante[474], Téterel, nommé officier

municipal, aurait repris la proposition, faite cinq mois auparavant au

club, en modifiant quelque peu les considérants de sa motion sauvage.

Devant ses collègues du Conseil municipal il ne pouvait décemment

alléguer, comme un motif de démolition, l'amour des Strasbourgeois

pour leur Cathédrale. On nous dit qu'il prétendit que l'existence

de cette flèche altière blessait profondément le sentiment de

l'_égalité_. Un seul membre l'appuya, au dire du bon Friesé,

peut-être ce même Bierlin, qui déjà s'était proclamé son séïde.

Cependant les autres élus de floréal n'osèrent pas repousser

purement et simplement la demande de ce nouvel Erostrate. On ne

saurait prétendre avec justice qu'ils ne s'intéressaient pas à la

Cathédrale; nous en avons la preuve certaine dans un arrêté qu'ils

prirent durant les derniers jours d'avril, sur la réquisition du

Directoire du district, pour écarter de ses fonctions Daudet de Jossan,

le receveur de l'administration de l'OEuvre Notre-Dame.

[Note 474: D'après les récits de Friesé (V. 330), Schnéegans,

Strobel, etc. Mais nous devons dire, pour rendre hommage à la vérité

historique, que nous n'avons point trouvé trace de cette nouvelle

motion dans les procès-verbaux da Corps municipal, conservés aux

Archives de la Mairie. Cela ne veut pas dire qu'elle n'ait point été

faite, mais la preuve authentique n'en existe point.]

L'arrêté continuait en ces termes: "Considérant que la conservation

du bâtiment de la ci-devant Cathédrale, aujourd'hui Temple de

la Raison, exige par la nature de sa construction, une suite non

interrompue de travaux et de soins, à quelles fins il existe un atelier

particulier sous la surveillance d'un architecte-inspecteur, le Corps

municipal arrête que, pour ne pas exposer à la dégradation ce

monument de l'art, le Directoire du district sera invité à continuer

cet atelier et cette surveillance de l'inspecteur, jusqu'à ce qu'il

ait pris, aux mêmes fins, telles autres mesures qu'il jugera

convenables"[475]. Néanmoins ils eurent recours à un subterfuge

pour sauver l'édifice du danger dont le menaçait Téterel. Ils lui

répondirent qu'une mesure de ce genre coûterait trop cher et ferait

peu d'effet, et qu'on réveillerait bien autrement le civisme des

populations en plantant le symbole de la liberté sur cette pyramide

gigantesque, pour annoncer au loin la fin de l'esclavage aux populations

rhénanes. Cette motion prévalut; il fut décidé que le bonnet des

Jacobins serait arboré sur la croix, surmontant la lanterne, et vers

la mi-mai, on hissa, non sans causer de nombreux dégâts, l'immense

coiffure phrygienne en tôle, badigeonnée d'un rouge vif, jusqu'au

sommet de l'édifice[476]. Les bras de la croix furent dissimulés

derrière d'immenses guirlandes de feuilles de chêne, fabriquées

du même métal. Pendant de longs mois, ce bizarre couvre-chef domina

Strasbourg et les campagnes environnantes. Plus tard, après la Terreur,

il fut réclamé par J.-J. Oberlin, l'infatigable bibliothécaire de la

ville, et conservé parmi les curiosités historiques de la cité,

à côté de la marmite des Zurichois et la vieille bannière

strasbourgeoise. Beaucoup de nos contemporains l'ont encore contemplé

sans doute, dans une salle du second étage du Temple-Neuf, avant qu'il

ne s'abimât, comme maint autre souvenir, infiniment plus précieux, du

passé, dans l'immense brasier du 24 août 1870.

[Note 475: Procès-verbaux du Corps municipal, 11 floréal (30 avril

1794).]

[Note 476: Hermann (Notices, I, p. 387) indique très catégoriquement

la date du 4 mai comme celle où le bonnet rouge fut placé sur la

Cathédrale; Schnéegans et d'autres ont répété cette date. Mais les

procès-verbaux du Conseil municipal disent non moins catégoriquement

que ces travaux ont été faits du 23 floréal au 5 prairial,

c'est-à-dire du 12 mai au 13 juin. (Procès-verbaux manuscrits, 9

thermidor an II.)]

Cependant une réaction sensible allait se produire contre les

saturnales du culte de la Raison. Le 24 février 1794, Hébert, le

principal créateur de ce culte, Anacharsis Clootz, et leurs amis plus

proches, périrent sur l'échafaud. Ils furent suivis, le 5 avril, par

Danton, Camille Desmoulins, Chaumette et leurs partisans, sacrifiés

comme les premiers, à la jalousie toujours en éveil de Robespierre.

Dans sa chute, le fougueux tribun du club des Cordeliers entraîna

l'un des anciens vicaires de l'évêque constitutionnel du Bas-Rhin,

le député Philibert Simond, accusé d'avoir voulu "renverser la

République et lui donner un tyran pour maître." Traduit devant le

tribunal révolutionnaire, le 21 germinal, il fut guillotiné trois

jours plus tard avec un autre membre de l'ancien clergé d'Alsace, l'ex

constituant Gobel, évêque démissionnaire de Paris, et le général

Beysser, de Ribeauvillé[477]. Pour mieux faire ressortir la turpitude

de ses adversaires, pour faire diversion peut-être au sombre effroi qui

saisit la Convention elle-même à cette recrudescence de la Terreur,

Robespierre choisit ce moment pour organiser un culte nouveau. Dans la

séance du 17 germinal, Couthon venait annoncer le dépôt prochain

de rapports relatifs à la reconnaissance d'un Etre suprême, et

Butenschoen s'écriait d'un ton lyrique, en donnant cette nouvelle aux

lecteurs de l'_Argos_: "Je puis annoncer l'heureuse nouvelle que la

Convention nationale s'est occupée de la création d'un culte divin,

digne de citoyens libres; maintenant je puis m'écrier avec le vieillard

Siméon: Seigneur, laisse partir ton serviteur en paix!"[478]. Le

rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ écrivait, lui aussi, quelques

semaines plus tard, en parlant du rapport de Robespierre à la séance

du 18 floréal: "La faction hébertiste, dont Schneider et ses

acolytes étaient les partisans fanatiques, voulaient abrutir la nature

humaine; cette faction infâme voulait abolir toute morale et arracher

aux âmes toute pensée d'immortalité"[479].

[Note 477: _Strassburger Zeitung_, 27 germinal (16 avril 1794). Le Corps

municipal décida, le 5 floréal, qu'on lirait, le décadi prochain, au

temple de la Raison, le rapport fait à la Convention sur la conjuration

de Danton, Desmoulins et leurs complices.]

[Note 478: _Argos_, 24 germinal (13 avril 1794).]

[Note 479: _Strassburger Zeitung_, 23 floréal (12 mai 1794).]

Puis des voix officielles, plus autorisées que celles de simples

journalistes, se font entendre. C'est ainsi, pour ne citer qu'un

exemple, que les administrateurs du district de Strasbourg s'adressent

à la Convention pour "mêler leurs hommages à ceux de tous les

bons citoyens", pour la féliciter "d'avoir consolidé à jamais

l'édifice majestueux de la République" en reconnaissant l'Etre

suprême, et d'avoir "terrassé, du sommet de la montagne, le monstre

hideux de l'athéisme et ses déhontés partisans, qui voulaient laisser

le crime sans frein et sans remords, la vertu sans récompense, le

malheur sans consolations et sans espoir d'un meilleur avenir"[480].

[Note 480: Les administrateurs du district de Strasbourg à la

Convention nationale. S. date ni nom d'impr., 4 p., 4°, dans les deux

langues.]

Dans sa séance du quintidi, 5 prairial (24 mai), le Corps municipal

décidait que "vu l'arrêté du Comité de Salut public du 18

floréal, qui ordonne que l'inscription _Temple de la Raison_ au

frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, sera remplacée

par les mots de l'article Ier du décret de la Convention nationale

du 18 floréal: "Le Peuple français reconnaît l'Etre suprême et

l'immortalité de l'âme", le rapport et le décret du 18 floréal

seront lus publiquement les jours de décade pendant un mois dans ces

édifices"[481].

[Note 481: Procès-verbaux du Corps municipal, 5 prairial (24 mai

1794).]

En attendant qu'une grande cérémonie officielle vînt inaugurer

cette quatrième transformation du culte public à la Cathédrale et

réinstaller sous ses voûtes l'Etre suprême, ce "bon Dieu, auquel on

permettait de nouveau d'exister", selon la spirituelle épigramme

de Pfeffel, son nom s'y voyait invoqué déjà, lors de la fête

célébrée le 12 prairial, pour commémorer la chute de la Gironde,

qui "permit de respirer aux dignes représentants siégeant sur la

montagne." Dès la veille, une sonnerie de trompettes avait annoncé,

du haut de la plate-forme, cette réjouissance jacobine et le bonnet

rouge au sommet de l'édifice avait "consterné les vils esclaves de

l'Autriche"[482]. Une tentative d'assassinat, plus ou moins avérée,

avait été faite naguère contre l'incorruptible idole des clubs;

c'est ce qui explique comment les patriotes réunis à la Cathédrale

jurèrent ce jour-là, sur la proposition de leur président,

Lespomarède, de "surveiller de plus près les conspirateurs, les

traîtres et les assassins", et remercièrent en même temps l'Etre

suprême d'avoir protégé Robespierre et Collet d'Herbois "contre un

monstre payé par Pitt, pour ravir au genre humain deux de ses amis les

plus dévoués et les plus éclairés[483]."

[Note 482: _Strassburger Zeitung_, 13 prairial (1er juin 1794).]

[Note 483: Heitz, Sociétés politiques, p. 355.]

C'est au moment où le culte national, récemment institué, allait

entrer en vigueur, que nous rencontrons sur notre chemin un nouveau

témoin de la foi catholique. Parmi ceux qui, jadis, avaient officié

dans l'enceinte de la basilique strasbourgeoise, se trouvait un jeune

prêtre, natif de Châtenois, Henri-Joseph-Pie Wolbert, vicaire de la

paroisse de Saint-Laurent et chapelain du Grand-Choeur. Bien que soumis

à la déportation pour refus de serment, Wolbert avait refusé de

quitter Strasbourg pendant la Terreur, pour y continuer en secret

l'exercice de son ministère. Arrêté pendant la visite qu'il faisait

à l'une de ses ouailles, traduit devant le tribunal révolutionnaire

et condamné, sans débats, il mourut avec le courage serein d'un

martyr[484]. Deux pauvres femmes, deux laveuses, qui l'avaient

généreusement caché chez elles, Marie Nicaise et Catherine Martz,

furent guillotinées le même jour que lui, comme ses complices; une

troisième, plus heureuse, la couturière Marie Feyerschrod, ne fut

condamnée qu'à la prison[485].

[Note 484: Schwartz, II, p. 354. Winterer, p. 254.]

[Note 485: _Strassburger Zeitung_, 16 prairial (4 juin 1794).]

Mais l'attention publique ne s'arrêtait pas longtemps, alors, à ces

douloureux spectacles; c'est à peine si les journaux les mentionnaient

en passant et les larmes qu'ils arrachaient sans doute aux âmes pieuses

étaient obligées de couler en secret. D'ailleurs, tout se préparait

pour la grande fête officielle, qui devait se célébrer à Strasbourg,

comme à Paris, où Robespierre et ses adhérents intimes faisaient, on

le sait, tous leurs efforts pour lui donner de l'éclat. Les autorités

civiles et militaires de notre ville n'auraient pas mieux demandé que

de "faire grand", elles aussi. Seulement l'argent manquait quelque

peu dans les caisses publiques. Un des membres du Conseil municipal eut

alors une idée lumineuse, ainsi rapportée dans les procès-verbaux:

"Un membre ayant présenté une adresse aux citoyens de la commune,

relative aux frais que pourraient occasionner les réparations et

les décorations républicaines du temple de l'Etre suprême et le

dépouillement des ornements ridicules de la superstition, le Corps

municipal a approuvé cette rédaction et en a ordonné l'impression

dans les deux langues et l'affichage"[486]. En même temps les poètes

se mettaient à l'oeuvre; Auguste Lamey composait, sur la mélodie

de vieux cantiques luthériens, ses _Chants décadaires_ et faisait

recommander par les journaux la vente du premier d'entre eux, _A la

fête de l'Etre suprême_, aux habitants des communes rurales, à trois

sols l'exemplaire[487]. Butenschoen, lui aussi, faisait imprimer un

cantique, surmonté du bonnet phrygien et orné de la devise: Liberté,

Egalité[488]. Dans l'_Argos_, un troisième versificateur entonnait

un _Hymne_ plus ou moins poétique, suivi d'exhortations en prose, d'un

style fleuri, où l'on pouvait lire, entre autres, des phrases comme

celle-ci: "Voyez ces sauveurs de l'humanité, levez vos regards vers

Jésus et Socrate, vers Rousseau et Marat, tous ces grands coeurs dont

vous connaissez le nom!"[489].

[Note 486: Procès-verb. manuscr, 16 prairial an II.]

[Note 487: _Strassb.Zeitung_,12 prairial (31 mai 1794).]

[Note 488: _Zu Ehren des Höchsten_, Strassburg, Lorenz und Schuler, 4

p., 18°.]

[Note 489: _Argos_, 18 prairial (6 juin 1794).]

Une autre manière de diminuer les frais de la fête, dont s'avisa

la municipalité, fut d'inviter tous les citoyens à offrir à leurs

frères indigents les moyens de se réjouir, eux aussi, durant le

grand jour qui s'approche. Il faut avouer malheureusement que les

procès-verbaux ne témoignent pas d'un grand empressement de la

population plus aisée à répondre à cette invitation charitable. Une

seule offre un peu considérable, à mentionner; c'est celle du citoyen

J.-H. Weiler, qui envoie à l'Hôtel-de-Ville une lettre "portant que

le Corps municipal ayant pris les mesures les plus sages pour rendre

la fête consacrée à l'Etre suprême qui sera célébrée décadi

prochain, la plus pompeuse et la plus touchante, et qu'il voit que les

citoyens de cette commune qui depuis longtemps sont livrés à la dure

privation de la viande, s'empressent de répondre à ces vues, et de

reconnaître avec la municipalité l'Etre suprême et ses bienfaits;

qu'il croit pouvoir augmenter l'allégresse de cette fête en s'offrant

de distribuer gratuitement deux livres de viande à chaque famille,

d'après le mode qui sera adopté par le Corps municipal, pourvu que

cette distribution tourne au profit des seuls patriotes"[490]. Le

Conseil accepte naturellement cette offre généreuse et charge le

citoyen Grimmeisen de surveiller la distribution. Une mention honorable

encore aux citoyens Dalmer et Weishaar, qui offrent quarante mesures

de bière, devant être distribuées, par portions égales, au pied des

quatre arbres de la liberté de la commune. Quant à des distributions

de victuailles, faites par la municipalité elle-même, nous n'en avons

point trouvé d'autre trace qu'une décision au sujet de trente livres

de fromage offertes aux "enfants orphelins et à ceux de la Patrie,

pour les faire participer à l'allégresse de la fête"[491].

[Note 490: Procès-verbaux du Corps municipal, 19 prairial (7 juin

1794).]

[Note 491: Procès-verbaux du 19 prairial an II.]

Le peu d'empressement du public aisé n'a point troublé cependant

l'enthousiasme du rédacteur du procès-verbal officiel de la

description de la fête de l'Etre suprême; il n'a aucun doute au sujet

de la sincérité de l'élan général qui se manifeste dans cette

journée du 20 prairial, et nous allons le suivre, en résumant son

récit, afin de voir quel rôle la Cathédrale eut à y jouer. Dès

l'aurore, une décharge d'artillerie annonce ce jour "d'allégresse

publique". A huit heures, une seconde décharge donne aux citoyens le

signal de se réunir à la Maison commune, pour aller de là au Temple

de l'Etre suprême. "Une foule innombrable se pressait à l'envi de

partager l'hommage sincère rendu au Père de l'espèce humaine, qui put

en ce jour abaisser un regard de confiance sur des enfants tous dignes

de lui, sur un culte, où son essence n'était point dégradée, qui

n'était pas souillé par les mystères, la doctrine absurde et la

coupable hypocrisie des prêtres." Des vétérans écartaient la foule

compacte des spectateurs sans violence et "par le seul respect porté

à la vieillesse par le Français régénéré." Une musique militaire

ouvrait le cortège, puis marchait un "bataillon scolaire", formé

de "jeunes citoyens"[492], puis encore de "jeunes citoyennes"

vêtues de blanc, aux écharpes tricolores, des adolescents armés de

sabres, les orphelins de la Patrie, et une foule immense de matrones,

couronnées de fleurs, avec leurs enfants portant des bouquets et

chantant des hymnes patriotiques.

[Note 492: Extrait des registres du Corps municipal du 12 messidor.

Placard in-folio, imprimé dans les deux langues, avec remercîment

spécial à ces jeunes citoyens et portant organisation de leur

bataillon.]

La masse des citoyens, dont les rangs étaient unis entre eux par des

guirlandes de feuillage, était suivie par toute une série de groupes

professionnels ou politiques distincts. Des cultivateurs conduisaient

une charrue, attelée de deux boeufs "au front panaché de rubans

tricolores." Quatre citoyennes représentant les quatre Saisons, en

guidaient une cinquième, la déesse de l'Abondance. Des militaires de

toute arme portaient une petite Bastille, et "les citoyens occupés à

l'extraction du salpêtre, des emblèmes annonçant que le ciel protège

le peuple qui prépare la chute des rois et des oppresseurs de la

terre." Plus loin l'on aperçoit la France, la Suisse, la Pologne et

l'Amérique, représentées par des citoyens vêtus des costumes

propres à ces pays, et "paraissant dans leur allégresse, nourrir

l'espérance certaine du bonheur qui plane sur ces contrées." En

avant de la Société populaire marchent, portant des branches de

laurier, "les citoyennes occupées à la confection des effets de

campement des armées", puis des femmes encore, la Liberté, la

Justice, l'Egalité, la Félicité publique. Les Jacobins suivaient,

portant les bustes des martyrs glorieux de la liberté, et accompagnés

des "citoyennes habituées à fréquenter leurs tribunes." Le

cortège était terminé par les autorités civiles et militaires, qui

s'avançaient, au milieu d'une double rangée de canonniers, à travers

les rues ornées de banderolles tricolores et de guirlandes de

fleurs, "formant un coup d'oeil que l'âme attendrie savourait avec

délices."

C'est ainsi que le peuple de Strasbourg se portait vers le Temple de

l'Etre suprême, "dépouillé des vestiges impies du sacerdoce." La

place et les portails avaient été ornés d'arbres et l'intérieur

de la Cathédrale était arrangé en vaste amphithéâtre, capable de

recevoir une foule immense. Au milieu s'élevait sur une montagne

un autel de forme antique, où étaient gravées en bas-relief les

principales époques de la Révolution. Sur cette montagne "les jeunes

citoyennes viennent déposer leurs fleurs, leurs gerbes et leurs fruits,

mais elles en sont elles-mêmes le plus bel ornement. Un parfum

suave, jeté par leurs mains pures, s'élève vers la voûte; un doux

saisissement, un saint respect préparaient le silence nécessaire dans

une aussi nombreuse assemblée..." Une fanfare de trompettes annonce

alors l'ouverture de la cérémonie, puis "une symphonie mélodieuse

élève les âmes vers l'auteur des êtres", et un poète, inconnu

pour nous, vient déclamer une _Ode à L'Etre suprême_:

...Etre infini, ton culte est le règne de l'homme.

Tu voulus sa grandeur, non le pouvoir de Rome;

L'homme libre élevant vers toi son front serein

T'offre le pur encens des vertus de sa vie.

Lorsque l'esclave impie

Rampe au pied de Terreur, du marbre et de l'airain...

Dieu de la liberté, du peuple et du courage.

Les prêtres et les rois nous voilaient ton image;

Nous voulons t'adorer loin des prêtres, des rois.

Nous avons retrouvé tes traits dans la nature;

Sa voix fidèle et pure

A dicté nos devoirs, notre culte et nos lois!

Espérons que la musique d'Ignace Pleyel, l'ex-maître de chapelle de

la Cathédrale, présentait plus d'attraits que ces vers médiocres. Il

avait été mis à contribution, lui aussi, pour la cérémonie de ce

jour. "Pleyel, dit notre procès-verbal, devenu agriculteur depuis que

la Révolution a ramené l'amour des champs..., inspiré par un sujet

aussi beau, avait composé une pièce brillante et majestueuse, dont les

paroles, extraites de la _Journée de Marathon_, étaient chantées par

un choeur nombreux de jeunes citoyennes, unissant les grâces de leur

âge au civisme et à la vertu."

Ces "harmonieux accords" sont interrompus par le discours d'un

orateur, également anonyme, qui dépeint à la foule "les dangers

de la doctrine aride de l'athéisme, en intéressant tous les coeurs

sensibles à l'existence de la divinité." Mais nous ne nous

arrêterons pas aux flots de rhétorique dont il inonda son auditoire,

non plus qu'à la harangue analogue du représentant du peuple Lacoste.

De nouveaux choeurs se font entendre et les masses qui se pressaient

sous la voûte du temple, se séparent enfin "dans un enthousiasme

général"[493] en entonnant cette dernière strophe:

"Potentats, qui sur la terre

Tremblez dès l'aube du jour,

Votre impuissante colère

Va vous perdre sans retour;

Vous voulez réduire en cendre

Le sol de la Liberté;

Dans la tombe il faut descendre

Et croire à l'Egalité."

[Note 493: Sur cet enthousiasme, plus ou moins général, voy. aussi la

_Strassburger Zeitung_, 21 prairial (9 juin 1794).]

Ce que fut la fête, au sortir de la Cathédrale, nous ne le savons

que par les derniers mots du procès-verbal. "L'indigence, dit-il, en

rentrant dans ses foyers, y trouva un repas frugal.... le civisme fit

couler, sur le soir, une boisson saine aux pieds des divers arbres de

la liberté. Une partie de la nuit se passa encore en fête et en

allégresse. Le bonnet rouge placé sur la pointe extrême de la tour du

temple, que l'on avait illuminée, paraissait dans l'ombre une étoile

flamboyante, proclamant les droits du peuple et le bonheur du monde"

[494].

[Note 494: Procès-verbal et description de la fête de l'Etre suprême

célébrée le 20 prairial. Strasbourg, Dannbach, 16 p., 8°. Signé par

le maire et tout le Corps municipal, ce document a été rédigé sans

doute par le citoyen Doron, secrétaire-greffier adjoint.]

Dès le lendemain, le corps municipal était mis en devoir d'examiner la

carte à payer. Deux mémoires, l'un de 130 livres 60 centimes,

l'autre de 1377 livres 35 centimes, lui étaient présentés par les

entrepreneurs chargés de "dépouiller le Temple de l'Etre suprême

des ornements ridicules de la superstition" [495]. Le 24 prairial

paraissait un nouvel appel du comité chargé de réunir les fonds

pour couvrir cette dépense et pour orner la Cathédrale "d'emblèmes

républicains" [496]. Les citoyens Labeaume, Zabern, Fischer, Dietsch,

Chenevet et Læmmermann y exprimaient leur vive douleur de ce que

"beaucoup de citoyens restent froids vis-à-vis de l'émotion

universelle produite par la fête décadaire... Voulez-vous être

égoïstes? Non, alors déposez votre offrande sur l'autel de la

patrie!" Personne n'aimait alors à passer pour égoïste; trop de

gens avaient été conduits dans les prisons strasbourgeoises comme

suspects de ce crime. Aussi finalement la souscription volontaire

atteignit-elle le total fort honnête de 34,406 livres en assignats

[497]. C'est sur ce fonds patriotique que furent réglés les mémoires

mentionnés plus haut; c'est avec cet argent aussi que l'horloger

Maybaum dut construire l'horloge décadaire réclamée par Téterel pour

la tour de la Cathédrale [498] et que furent renouvelés les quatre

drapeaux tricolores, fort usés déjà, ornant les tourelles de la

flèche. Ils furent choisis "de l'étoffe la plus solide" pour

pouvoir "continuer à annoncer les victoires que remportent

les troupes de la République sur les esclaves des despotes

coalisés"[499]. Enfin, plus tard encore, le jour même où tombait

Robespierre, le Conseil municipal soldait un dernier compte, et le plus

considérable de tous, toujours sur le même fonds des contributions

volontaires. "Vu, disait la délibération, l'état des frais

occasionnés par la construction d'un bonnet rouge et de quatre

guirlandes, servant d'ornement à la tour du temple dédié à l'Etre

suprême, ouvrages faits depuis le 23 floréal dernier jusqu'au 25

prairial, appuyés des pièces justificatives nécessaires, ledit état

présenté par Burger, maçon, spécialement chargé de l'inspection

desdits ouvrages, qui se monte à la somme de 2991 livres 68 centimes.

[Note 495: Procès-verbaux manuscrits, 21 prairial (9 juin 1794).]

[Note 496: Procès-verbaux du Corps municipal.]

[Note 497: Strassburger Zeitung,29 prairial (17 juin8 prairial (27 mai

1794). Maybaum s'engagea 1794).]à la livrer en quatre ou cinq mois, si

on lui fournissait des ouvriers et les matières premières.]

[Note 498: Friese, V. p. 330.]Téterel fut délégué pour lui fournir

du fer et du charbon. (Procès-verbaux, 1er messidor [19 juin 1794]).]

[Note 499: Procès-verbaux du Corps municipal, 15 messidor (3 juillet

1794).]

"Et sur les observations faites par l'administrateur des biens publics

que les citoyens Karth, négociant, Galère, tapissier, et Burger,

maçon, satisfaits d'avoir contribué à la décoration dudit temple,

renoncent au payement qu'ils auraient à réclamer; ouï l'agent

national,

"le Corps municipal arrête qu'il sera payé audit citoyen Burger le

montant de l'état, portant la somme de 2991 livres 68 centimes, contre

quittance valable, sur les fonds provenant des dons des habitants de

cette commune, pour décorations républicaines du Temple dédié

à l'Eternel; arrête en outre qu'il sera fait mention civique au

procès-verbal du don généreux des citoyens Burger, Galère et

Karth"[500].

[Note 500: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 thermidor (27 juillet

1794).]

Nous ne nous arrêterons pas longuement aux fêtes civiques qui

suivirent celle du 20 prairial. Il semblerait que durant cette époque

immédiatement antérieure à la fin de la Terreur, on ait tenté

d'étouffer la conscience publique révoltée, sous le bruit des

acclamations officielles et des réjouissances publiques et de cacher

ainsi le spectacle hideux de la guillotine fonctionnant sans relâche

sur la place de la Révolution. Le 20 messidor, la Cathédrale

était illuminée pour célébrer les victoires de la république aux

Pays-Bas[501] et l'on dansait au Broglie ou plutôt sur la place de

l'Egalité. Six jours plus tard, les autorités civiles et militaires

convoquaient la population strasbourgeoise au temple de l'Etre suprême

pour célébrer l'anniversaire du 14 juillet 1789. Un cortège, analogue

à celui que nous venons de décrire, partait du champ de la Montagne,

vulgairement dit Finckmatt, portant les bustes de Marat, de Châlier

et de Lepelletier, pour aboutir à la Cathédrale, où les discours

alternèrent avec des chants patriotiques et un hymne spécial du

citoyen Labartasse. Un banquet frugal était offert ensuite aux

défenseurs de la patrie, mutilés dans les combats, et la fête se

terminait par une représentation gratuite au théâtre[502].

[Note 501: _Strassburger Zeitung_, 22 messidor (10 juillet 1794).]

[Note 502: Plan de la fête du 26 messidor, Strasbourg, Dannbach, 8

p., 8°.--Voy. aussi le compte rendu de la _Strassburger Zeitung_, 28

messidor (16 juillet 1794).]

Cette mise en scène d'un lyrisme aussi froid que pompeux, n'empêchait

pas le sang de couler en province, tout comme à Paris. Le lendemain

même du jour où les "groupes d'adolescents" de Strasbourg avaient

chanté:

"Nourris de civisme et de gloire,

Notre coeur n'est pas corrompu.

Nous croissons près de la victoire,

Parmi des leçons de vertu,

Affranchis de l'horreur profonde

Qu'éprouvaient nos tristes ayeux..."

ils pouvaient assister, sur la place d'Armes, au spectacle de

l'exécution d'une vieille femme de soixante-quatre ans, nommée

Françoise Seitz, traduite devant le tribunal révolutionnaire pour

avoir distribué des brochures royalistes à des soldats de l'armée du

Rhin, et condamnée, puis guillotinée, le jour même, à cinq heures

du soir. C'étaient là sans doute aussi les "leçons de vertu"

chantées par le poète![503].

[Note 503: _Strassburger Zeitung_, 29 messidor (17 juillet 1794).]

Mais c'est surtout dans le langage des représentants du peuple

en mission dans nos départements, que l'on pouvait constater la

recrudescence terroriste de ces dernières semaines qui précèdent la

chute de Robespierre[504]. La proclamation du 4 thermidor, publiée

à Strasbourg par Hentz et Goujon, atteint, si elle ne dépasse pas en

violence, les arrêtés de Lebas et Saint-Just: "Instruits par leurs

propres yeux de l'état déplorable où se trouve l'esprit public

dans les départements du Haut et Bas-Rhin... que là... les prêtres

exercent un empire révoltant, tiennent les citoyens dans une oisiveté

scandaleuse, pendant plusieurs jours des décades, sous prétexte

du culte religieux, tandis que la terre demande des bras...; qu'ils

profitent de cette oisiveté qu'ils commandent, pour prêcher la

révolte, corrompre les moeurs et exciter le désordre[505].

[Note 504: Il faut dire qu'ils étaient stimulés par les Jacobins de

Strasbourg. La lettre des administrateurs du département du Bas-Rhin,

datée du 14 messidor (Livre Bleu, I, p. 169), réclamait précisément

la mesure prise par les représentants.]

[Note 505: Le motif principal de la colère des représentants était le

renversement d'un arbre de la liberté à Hirsingen, dans le Haut-Rhin.]

"Que l'ignorance et la superstition sont telles dans ces départements

que le peuple est toujours sous le despotisme et méconnaît la

révolution... qu'il est prouvé par une foule de renseignements que les

prêtres conspirent contre la patrie... qu'ils séduisent les femmes et

corrompent les moeurs, qu'ils machinent en secret la contre-révolution,

qu'ils ont tous dans le coeur, même quand ils parlent de leur

attachement aux lois, langage équivoque dans leur bouche...

"Que le résultat de leurs manoeuvres dans ces départements est une

ignorance totale des lois de la liberté... qu'un autre résultat non

moins funeste de ces prédications audacieuses et fanatiques est un

relâchement de l'esprit public...

"Les représentants du peuple arrêtent: Tous les prêtres des

départements ci-dessus désignés seront sur-le-champ mis en

arrestation et conduits à la citadelle de Besançon, où ils seront

enfermés et traités comme gens suspects"[506]...

[Note 506: Les représentants du peuple envoyés près les armées du

Rhin et de la Moselle. Strasbourg, 4 thermidor, grand placard in-folio,

dans les deux langues, s. nom d'impr.]

Cet arrêté qui, d'un trait de plume, et sans examiner la situation

personnelle des individus qu'il frappait, déclarait suspects tous les

ministres des cultes, les protestants et les israélites aussi bien que

les prêtres constitutionnels, est la mesure la plus radicale peut-être

qui ait été prise dans notre province contre la libre manifestation

d'un sentiment religieux quelconque. La chute inopinée des terroristes

à Paris empêcha de mettre partout à exécution la mesure ordonnée

par Hentz et Goujon et confiée par eux aux bons soins du général

Dièche, le piteux ivrogne auquel était confiée pour lors la

sécurité de Strasbourg. Mais de nombreux ecclésiastiques de tous les

cultes furent traînés néanmoins dans les cachots de la citadelle de

Besançon[507].

[Note 507: Voy. Winterer, p. 183-188, et pour les pasteurs protestants

et les ministres officiants israélites les lettres du pasteur Gerold.

de Boofzheim, l'une des victimes, publiées par nous. _Bilder aus der

Schreckenszeit_. Strassburg, Bull, 1883, 18°.]

La seule chose qui puisse nous étonner dans le langage des deux

proconsuls, c'est qu'ils reprochent aux autorités départementales

une "honteuse inertie" vis-à-vis de ces désordres imaginaires ou

réels, et les accusent de ne pas "appesantir la hache vengeresse des

lois sur le méchant qui conspire." Les administrateurs du Bas Rhin,

tout au moins, ne méritaient pas ce reproche; leur langage était d'un

jacobinisme à satisfaire les plus exigeants, du moins dans le domaine

religieux. Qu'on écoute plutôt ce qu'ils écrivaient à Hentz et à

Goujon, en date du 7 thermidor:

"L'ancien orgueil des jongleurs chrétiens avait fait élever des

clochers insolents sur les édifices consacrés à leurs billevesées

religieuses. L'oeil stupide du peuple s'était accoutumé à voir

avec respect ces monuments de la superstition et de son esclavage.

Aujourd'hui... rien de ce qui peut en perpétuer le souvenir ne doit

exister dans une terre libre. Ordonnez donc, citoyens représentants que

tous les clochers et tours soient abattus, excepté cependant ceux

qui, le long du Rhin, seront reconnus être utiles aux observations

militaires, et celui du temple dédié à l'Etre suprême, à

Strasbourg, qui présente un monument aussi hardi que précieux et

unique de l'ancienne architecture[508]...

[Note 508: Téterel dut être furieux de cette restriction, faite par

des hommes qu'il regardait comme ses émules; elle s'explique par

le fait qu'il y avait au Directoire quelques administrateurs,

Strasbourgeois de naissance.]

"Cette opération fera le plus grand bien au moral des citoyens...

elle épurera l'horizon devant les âmes fortes qui ne voient que la

pureté du culte de l'Etre suprême, elle portera un dernier coup

à l'aristocratie, et au prestige funeste des prêtres.... Plus de

clochers, plus d'insultes à l'égalité, plus d'aliment à la faiblesse

ou au crime!"[509].

[Note 509: Livre Bleu I. p. 172.]

Cette pièce était signée Ulrich, président, Sagey, Carey, Rivet

et Barbier, secrétaire général. Peut-être bien les députés de la

Convention auraient-ils tâché de satisfaire les pétitionnaires, si

le temps ne leur avait manqué. On sait ce qui arriva. Le 10 thermidor,

alors qu'on célébrait à Strasbourg la fête de Barra et Viala,

conformément au décret de la Convention du 23 messidor[510], la tête

de Robespierre tombait à Paris sous le couperet de la guillotine, et

sa mort mettait fin à la crise terroriste, contre le gré de bon

nombre d'entre ceux qui s'étaient coalisés contre la dictature et le

dictateur. La nouvelle en arriva relativement tard à Strasbourg ou, du

moins, n'y fut regardée comme authentique qu'après des hésitations

prolongées; ainsi c'est le 15 thermidor seulement (2 août) que la

_Gazette de_ _Strasbourg_ enregistra la condamnation de Robespierre et

de ses "complices"[511].

[Note 510: Hymnes qui se chanteront à la fête de Barra et Viala,

célébrée à Strasbourg, le 10 thermidor. Strasbourg, Dannbach,8 p.,

8°.]

[Note 511: _Strassburger Zeitung_, 15 thermidor (2 août 1794).--Il

courait alors à Strasbourg des bruits insensés sur Robespierre.

Le même journal, dans son numéro du 26 thermidor, racontait qu'il

"avait voulu obtenir de force la main de la jeune Capet, pour être

plus facilement reconnu par les puissances étrangères."]

Monet, le fervent admirateur du héros jacobin vivant, s'empressa de

joindre ses imprécations contre le "monstre" terrassé, à celles

de tant d'autres, terroristes comme lui. Dès le 14 thermidor, il

réunit le Conseil général de la commune de Strasbourg en séance

publique extraordinaire, pour lui faire voter une adresse à la

Convention nationale, flétrissant "les complots liberticides" des

traîtres qui avaient prétendu "asseoir leur tyrannie sur les débris

sanglants de l'autorité nationale." Les citoyens des tribunes furent

invités à signer également cette adresse et "se précipitant dans

l'enceinte, présentèrent dans cet accord civique, le spectacle le plus

touchant aux républicains, qui y trouvèrent dans ce moment de crise un

délassement pour leur âme affaissée"[512]...

[Note 512: Extrait des registres du Conseil général, 14 thermidor,

Strasbourg, Dannbach, 4 p., 4°.]

Ce n'était pas sans raison que les citoyens de Strasbourg témoignaient

d'une joie assurément sincère en félicitant la Convention de la chute

du "tyran". Ils pressentaient que le chef de la Montagne une fois

abattu, ses sectateurs en province tomberaient bientôt à leur tour et

que Robespierre, Saint-Just et Lebas entraîneraient à leur suite leurs

valets et leurs courtisans locaux, les Honet, les Téterel, les Mainoni

et tous les héros de la Propagande. Cet espoir ne devait pas les

tromper.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 26 / 36 题