L'un des anciens collaborateurs les plus actifs de Brendel et de
Schneider à la Cathédrale, l'abbé Kæmmerer, ne se contenta pas
d'abjurer ses anciennes erreurs, mais, d'une plume toujours facile,
entreprit de se faire le journaliste du culte nouveau, comme il avait
été celui des théories constitutionnelles. A quelques jours de là,
il lançait dans le public le premier numéro d'une revue allemande,
intitulée: _La Religion de la Vertu et de la Raison_, consacré presque
exclusivement à la fête du Décadi, "qui doit seule rester sacrée
pour nous, le dimanche étant adapté au climat et au caractère de
l'Oriental au sang chaud, et non pas au nôtre." L'ex-professeur
y déclarait aussi que "quiconque ne renonce pas de coeur à la
célébration du dimanche, méprise la loi et blesse la divinité, qui
veut l'ordre et l'harmonie"[425].
[Note 425: _Die Religion der Tugend und Vernunft über die Feier der
Decaden_. Erstes Heft, von J.-J. Kæmmerer. Strassburg, Pfeiffer, 32 p.
18.]
Si ses explications ne satisfirent pas tout le monde, elles parurent
du moins plus que suffisantes aux pouvoirs publics. Dans la séance du
duodi, 2 frimaire an II (22 novembre), le corps municipal prenait la
délibération suivante:
"Vu la délibération de la commission provisoire du département, du
jour d'hier, par laquelle ladite commission, considérant que la veille
la majorité du peuple de Strasbourg a solennellement et librement émis
son voeu pour ne plus reconnaître et vouloir d'autre culte que celui
de la Raison, d'autre temple que celui qui lui est consacré, et que,
laisser exister dans cette cité d'autre culte public que celui de la
Raison, serait vouloir propager l'erreur et derechef vouloir asservir un
peuple libre sous le despotisme le plus monstrueux, celui du fanatisme;
considérant en outre qu'il existe encore différents temples dans cette
commune, dans lesquels des sectaires des différents cultes se rendent
pour y écouter la doctrine impure et mensongère de prêtres imposteurs
et de ministres fourbes; que tolérer plus longtemps des abus aussi
criminels et aussi préjudiciables au triomphe de la liberté, assise
sur la base fondamentale de la Raison, serait se rendre complice de
nouveaux attentats portés à la liberté du peuple régénéré; a
arrêté que la municipalité de cette ville sera invitée à faire
clore tous les temples de cette commune, hormis celui consacré à
la Raison et de disposer de ces bâtiments pour le service de la
République.
"Ouï le procureur de la commune, la commission a ordonné la
communication de la délibération ci-dessus à l'administrateur de la
police et à celui des travaux publics, en chargeant le premier de faire
clore incessamment les églises, temples, synagogues et autres lieux
destinés à un culte public dans cette ville, à l'exception du temple
de la Raison...
"Sur l'observation que, pour affermir le culte de la Raison, il serait
nécessaire d'établir une instruction suivie, où les citoyens puissent
apprendre à connaître et à respecter leurs droits et leurs devoirs,
il a été arrêté qu'il sera nommé un comité chargé de proposer un
mode d'instruction publique pour les citoyens..." Sont nommés dans ce
but les membres du corps municipal Martin, Bierlyn et Butenschoen[426].
[Note 426: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 2 frimaire an
II]
Dans cette même séance de la municipalité provisoire, Monet
communique à ses collègues les déclarations remises jusqu'à ce jour
par les citoyens ci-après dénommés, et par lesquelles ils abdiquent
leur qualité d'ecclésiastiques et de ministres du culte, et renoncent
aux fonctions qu'ils ont jusqu'ici exercées. Sur cette liste deux noms
seuls nous intéressent, ceux de deux ci-devant vicaires épiscopaux
attachés au service de la Cathédrale, les citoyens Lex et Gross. "Et
le maire ayant dit que quelques-unes de ces déclarations renfermaient
des passages dont la publication pourrait servir à extirper ce qui
pourrait rester encore de fanatisme et de superstition.
"Vu un exemplaire du décret du 23 du 2e mois, relatif aux abdications
des ministres de tout culte,
"Ouï le procureur de la commune,
"La commission municipale fait consigner les déclarations
mentionnées sur ses registres; elle invite le maire à en envoyer la
liste certifiée à la Convention nationale, à continuer à faire de
même tous les quinze jours pour les déclarations du même genre qu'il
recouvrera à l'avenir; autorise le maire à faire extraire, imprimer et
distribuer les passages les plus marquants de ces déclarations, dont il
croira la publication utile à l'entière destruction du fanatisme et de
la superstition"[427].
[Note 427: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits. 2 frimaire an
II.]
C'est en vertu de ce vote que Monet publia, quelques semaines plus tard,
une brochure restée célèbre dans les annales de la révolution
à Strasbourg, intitulée: _Les prêtres abjurant l'imposture_, et
contenant les lettres de démission et d'abjuration d'un certain nombre
d'ecclésiastiques des deux cultes[428]. Nous nous abstiendrons d'en
faire usage, puisque après la Terreur plusieurs des personnages dont on
y citait les lettres, déclarèrent que Monet avait, en maint endroit,
travesti leur style et leur pensée, sans qu'ils eussent alors le
courage de produire une réclamation, qui les aurait conduits sans doute
à l'échafaud[429]. Mais même dans les textes, tels qu'ils étaient
donnés par le maire, il y en avait bien peu dont les auteurs
"dévoilassent les fourberies de leurs ministères", comme il
l'affirmait dans sa préface, calomniant de propos délibéré des gens
fort pusillanimes, bien plutôt qu'apostats éhontés. Les malheureux
qui consentirent alors à déclarer qu'ils n'avaient été membres du
sacerdoce que pour le terrasser et l'avilir, furent en petit nombre
parmi nous, malgré les applaudissements et les honneurs que pouvait
leur valoir ce surcroît d'ignominie[430].
[Note 428: _Les prêtres abjurant l'imposture_. Strasbourg Dannbach,
s.d., 29 p. 18. La brochure a aussi paru dans une traduction allemande
_Die Priester wollen Menschen werden_.]
[Note 429: Voy. p. ex. l'opuscule de Philippe-Jacques Engel, pasteur à
Saint-Thomas, _Beytrag zur Geschichte der neuesten Religions-Revolution_
u. s. w. Strassb., Lorenz u. Schuler, im dritten Jahr, 16º. Le pasteur
Petersen, de la paroisse réformée, proteste, dès le 8 nivôse,
contre l'abus fait de son nom. (Procès-verbaux manuscrits de la
municipalité.)]
[Note 430: Une foule de ces curés constitutionnels défroqués furent
placés par Schneider dans l'administration révolutionnaire. La
Convention votait d'ailleurs, le 22 novembre 1793, des secours à tous
les évêques, curés, vicaires qui abdiqueraient leur état. Ce décret
fut promulgué à Strasbourg le 8 décembre suivant.]
Les israélites ne furent pas mieux traités que les chrétiens. Leurs
synagogues étaient fermées par ordre supérieur, leurs livres saints
réunis pour en faire un "autodafé à la Vérité". La circoncision
même était défendue, "loi inhumaine qui opère sanguinairement
sur l'enfant mâle qui naît, comme si la nature n'était point
parfaite"[431]. Le 12 frimaire le procureur de la commune requérait
le corps municipal d'abolir les bouchers israélites (_schæchter_),
"cette superstition religieuse étant entièrement contraire aux
principes de la Raison, et d'autant plus que plusieurs des citoyens
dudit culte étant, ainsi qu'il est notoire, constamment attaqués de
la gale, les parties de la viande maniée par eux pourraient être
nuisibles à la santé d'autres citoyens". La commission crut devoir
passer à l'ordre du jour sur cette proposition spéciale, mais elle
décida que quatre de ses membres, Bierlyn, Cotta, Mertz et Butenschoen,
lui ferait incessamment rapport sur tous les actes ou signes d'un culte
extérieur quelconque qui pourraient encore exister dans la commune et
sur les moyens de les abolir[432].
[Note 431: Je me permets de renvoyer, pour plus de détails, à mon
opuscule _Seligmann Alexandre ou les tribulations d'un Israélite
pendant la Terreur_, Strasb., 1880, in-16.]
[Note 432: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire (2
déc.) an II.]
C'est peut-être en apprenant ce vote du corps municipal qu'un
brave batelier, nommé Jean Dürr, craignant d'être dénoncé comme
"fanatique", s'empressa d'annoncer dans les journaux que l'un de
ses bateaux, qui avait été autrefois baptisé le _Saint-Pierre_,
s'appelait dorénavant le _Républicain français_, et que les _clefs_
du prince des apôtres, qui lui servaient d'armoiries, s'étaient
métamorphosées en un couple de _poissons_[433].
[Note 433: _Affiches de Strasbourg_, 1793, p. 437. Le citoyen Fietta
s'adresse au corps municipal pour demander ce qu'il doit faire avec
les estampes et les livres ornés de fleurs de lys. (Procès-verbaux, 5
frimaire an II.)]
Quelque zélés cependant qu'ils fussent pour la propagation du culte
nouveau, ni les anciens habitants de Strasbourg ni la plupart des
immigrés d'outre-Rhin, qui composaient la commission provisoire
municipale, n'auraient songé d'eux-mêmes à pousser la "propagande
par le fait" jusqu'au point extrême où nous allons la voir arriver,
grâce à l'impulsion des commissaires de la Convention nationale,
aidés de la cohue propagandiste, accourue dans nos murs. Les faits
que nous avons à raconter maintenant resteront la honte éternelle des
barbares qui les ont ordonnés ou commis, et montrent, mieux que tout le
reste, jusqu'à quel degré d'inintelligente sauvagerie le fanatisme à
la fois politique et anti-religieux a pu faire descendre les Saint-Just,
les Lebas et leurs tristes acolytes.
Nous avons dit que la Cathédrale n'avait point encore subi de
dégradations sérieuses au moment où l'on y avait inauguré le culte
de la Raison. Dans la séance du 9 brumaire (30 octobre) la société
des Jacobins avait bien décidé qu'on enlèverait les belles grilles
de fer placées entre le choeur et la nef, mais la proposition était
motivée par l'intention patriotique de forger des armes avec le métal
refondu et ne semble avoir visé aucune destruction ultérieure. C'est
le 4 frimaire (24 novembre) seulement que les représentants en mission
"chargent la municipalité de Strasbourg de faire abattre dans la
huitaine toutes les statues de pierre qui sont autour du temple de la
Raison et d'entretenir un drapeau tricolore sur la tour du temple".
Cet ordre laconique et brutal, plus digne d'un émule de Mummius que
d'un ex-noble raffiné de l'ancien régime, créa, nous n'en saurions
douter, une vive émotion à l'Hôtel-de-Ville. L'influence de Monet
n'y était pas encore absolument prépondérante dans la commission
municipale, aux séances de laquelle il assistait d'ailleurs avec
une irrégularité que nous avons pu constater en parcourant les
procès-verbaux déposés aux archives de la ville. On n'osa pas
désobéir ouvertement aux terribles proconsuls qui faisaient trembler
les départements du Rhin. L'administrateur des travaux publics, le
citoyen Gerold, transmit encore le jour même le réquisitoire de
Saint-Just et de Lebas au maître serrurier Sultzer, pour qu'il
procédât à l'enlèvement des portes de bronze de la façade. On
les croyait massives, et c'est cette supposition erronée qui fit
probablement commencer la destruction par elles. Il y avait en outre
un prétexte de défense patriotique à invoquer dans l'espèce. Mais
l'attente des ordonnateurs de la mesure, comme celle des travailleurs,
fut complètement déçue; les battants étaient en bois, recouverts
seulement d'une mince couche de bronze, "à peine plus épaisse qu'une
feuille de papier à lettre", au dire de l'un des spectateurs de cette
scène douloureuse du 24 novembre. Ce fut un maigre butin de 137 livres
de métal seulement que l'on put remettre, à la fin de l'opération, au
garde de l'arsenal, le citoyen Jacquinot[434].
[Note 434: L. Klotz, Recherches sur un bas-relief en bronze. (_Bulletin
de la Société des monuments historiques_, IX, p. 235.)]
Dans les jours suivants, quelques-unes des statues les plus
compromettantes furent encore enlevées, mais en petit nombre seulement.
Il est permis de croire que les images équestres des "tyrans"
Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg furent des premières à
tomber. Puis l'on s'en tint là. Dans sa séance du 12 frimaire (2
décembre) la majorité du corps municipal, composée des citoyens
Butenschoen, Gerold, Grimmer, Cotta, Birckicht, Merz et Schatz, osa
même prendre une délibération qui la plaçait en contradiction
formelle avec l'arrêté du 4 du même mois, qu'elle visait:
"Sur le rapport de l'administrateur des travaux publics, que le
drapeau tricolore était déjà arboré sur ladite tour, qu'il avait
aussi donné les ordres pour faire abattre toutes les statues isolées,
placées à l'extérieur dudit temple; qu'une partie en était
actuellement abattue et que l'autre le serait aussi vite que la rareté
actuelle des ouvriers le permettait; que, quant au grand nombre des
statues qui font partie de l'architecture même, et qui ne pourraient
être enlevées sans dégrader l'édifice, il croyait que la loi
s'opposait à leur démolition;
"Vu encore le décret de la Convention nationale du 6 juin 1793, qui
prononce la peine de deux années de fers contre quiconque dégradera
les monuments nationaux, et ouï le procureur.
"La commission municipale a approuvé les mesures susdites prises par
l'administrateur des travaux publics; elle a arrêté qu'il en sera fait
part auxdits représentants du peuple, et qu'il leur sera observé en
même temps que l'édifice de la Cathédrale tenant un rang distingué
parmi les monuments nationaux, la commission municipale croit que ce
serait contrevenir à la susdite loi en abattant les statues qui font
partie de l'architecture dudit édifice"[435].
[Note 435: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 12 frimaire an
II.]
Un seul des membres présents, le citoyen Bierlyn, refusa de s'associer
à cette manifestation de désobéissance. Dans le cours de la séance,
Monet étant survenu, le maire fit la motion de rapporter cette partie
de l'arrêté, en se bornant à demander aux représentants de
conserver les ornements dont la démolition nuirait à la _solidité_
de l'édifice. Mais, malgré ces efforts, ses collègues repoussèrent
cette atténuation de leur pensée, et l'on doit leur savoir gré de
cette résistance honorable, quoique vaine en définitive. Elle
était d'autant plus caractéristique pour l'amour traditionnel des
Strasbourgeois pour leur Cathédrale, qu'il ne s'y mêlait aucune trace
de sentiment religieux. Ces mêmes hommes venaient de baptiser dans la
même séance plusieurs des rues de la ville de façon à satisfaire les
terroristes les plus orthodoxes[436], et ils terminaient leur besogne
administrative de ce jour en décidant qu'on choisirait quatre lieux de
réunion pour célébrer dans les différents quartiers le culte de la
Raison, où des instituteurs volontaires développeront, chaque décadi,
à leurs auditeurs, "les premières bases de la morale et tout ce qui
a rapport aux principes de liberté"[437].
[Note 436: La rue Saint-Louis devenait rue de la Guillotine, la rue
des Serruriers la rue de la Propagande révolutionnaire, le quai
Saint-Nicolas le quai du Bonnet-Rouge; ayant été remplacés, peu de
semaines plus tard, par d'autres dénominations, quand la ville tout
entière subit un baptême de ce genre, ces noms sont peu connus.]
[Note 437: Corps municipal, procès-verbaux, 12 frimaire an II.]
Le lendemain, 13 frimaire, les membres de la commission municipale
communiquaient aux représentants, absents pour quelques jours de
Strasbourg, la décision qu'ils venaient de prendre, en insistant sur
ce que toutes les statues placées à l'extérieur du temple, "qui
auraient pu nous rappeler le souvenir de notre esclavage ou réveiller
nos anciens préjugés", étaient déjà renversées ou allaient
l'être incessamment[438].
[Note 438: Livre Bleu, I, pièces à l'appui, p. 36.]
Mais les représentants n'eurent pas même à intervenir directement
pour réprimer ces velléités de résistance. Monet, furieux de n'avoir
pu convaincre ses collègues la veille, adressait à Grerold la pièce
suivante:
"L'administrateur des travaux publics est requis de faire enlever dans
le plus bref délai, en conséquence de l'arrêté des représentants du
peuple Saint-Just et Lebas, toutes les statues du temple de la Raison;
en conséquence de requérir non seulement les ouvriers, mais les
citoyens en état de se servir d'un marteau, pour les abattre le plus
promptement possible. L'administrateur me donnera reçu des présentes.
Le 14 frimaire an II[439].
"P. F. Monet, maire."
[Note 439: _Ibid_., p. 37.]
Il n'y avait plus qu'à s'exécuter, puisque aussi bien, au refus
des officiers municipaux, les "citoyens en état de se servir d'un
marteau" n'auraient pas moins exécuté leur oeuvre de Vandales.
On commença le 17 frimaire. L'administrateur des travaux publics
fit néanmoins un dernier effort pour arracher à la destruction tant
d'oeuvres d'art, créées par la foi naïve des sculpteurs du moyen
âge. Secondé par quelques ouvriers honnêtes, il fit desceller d'abord
avec précaution, et non pas briser, comme on le lui prescrivait, les
statues qui couvraient la façade. Soixante-sept statues furent ainsi
conservées, puis cachées par ses soins; mais bientôt il ne fut plus
possible de procéder avec ces ménagements contre-révolutionnaires.
Les ouvriers furent surveillés, on leur adjoignit des gens moins
scrupuleux, qui culbutèrent de haut et firent voler en éclats une
foule de statuettes et même des ornements qui n'avaient à coup sûr
rien de blessant pour le plus farouche jacobin. C'est ainsi qu'on
abattit les pommes de pin qui terminaient les tourelles et les
arabesques de la prétendue croix, au sommet de la flèche. Il est vrai
que les destructeurs les prenaient pour des fleurs de lys!
L'intérieur de la Cathédrale ne fut pas épargné davantage; le
maître-autel, la célèbre chaire de Geiler, les fonts baptismaux, de
magnifiques boiseries, furent démolis ou brisés; les épitaphes de
tant d'hommes célèbres grattées ou martelées. Nous ne saurions
entrer dans l'énumération des détails; ils furent consignés, après
la Terreur, dans un procès-verbal officiel, daté du 6 germinal an
III, et dressé par des architectes experts, à ce commis par le nouveau
corps municipal[440]. Ce procès-verbal constate la disparition de deux
cent trente-cinq statues, sans compter les autres objets mutilés
ou détruits. On peut trouver que c'est peu en fin de compte. Il ne
faudrait pas pourtant attribuer la conservation du reste à
quelque repentir soudain des iconoclastes strasbourgeois. Ils ont
consciencieusement abattu ce qu'ils pouvaient atteindre; mais les
ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, seuls initiés au métier dangereux
de grimpeurs dans cette montagne immense de pierres de taille, ne
mettaient, on le pense bien, aucune bonne volonté à leur travail de
démolisseurs, et les autres, manoeuvres improvisés, ne se souciaient
nullement de risquer leur peau. Ce fut donc à ras du sol seulement
que la destruction fut complète, au moins en apparence. Une partie des
statues du grand portail fut conservée néanmoins, comme nous venons
de le dire, grâce à la connivence de l'honnête Gerold, et put être
replacé plus tard dans les niches qu'elles remplissaient autrefois.
Le 19 frimaire, le travail prescrit par Saint-Just et Lebas était
déclaré terminé, quoiqu'il y eût certes encore moyen de détruire
bien des choses.
[Note 440: Ce procès-verbal est condensé dans Hermann, _Notices_, I, p
382-384.]
Un savant renommé, le professeur Hermann, le fondateur de notre Musée
d'histoire naturelle, le frère de l'ancien procureur de la commune, du
futur maire de Strasbourg, avait suivi, le coeur serré, ces mutilations
indignes. D'accord sans doute avec une partie de la commission
municipale, il adressait, pendant que l'opération durait encore, la
demande suivante aux membres du district:
"Citoyens administrateurs,
"Les statues que vous faites ôter de la ci-devant Cathédrale,
aujourd'hui temple de la Raison, se détachent assez entières. Elles
mériteraient d'être conservées dans le cabinet national, servant à
l'histoire de l'art de la sculpture, du costume des temps où elles
ont été faites et à l'histoire en général; plusieurs étant
allégoriques et expriment le génie et les idées de ces siècles
reculés. La volonté de la Convention nationale étant d'ailleurs
que les pièces de l'art et de la curiosité qui pourront servir à
l'instruction soient conservées, je vous invite de recommander aux
ouvriers de ménager ces statues le plus possible et de leur faire
assigner une place où elles soient à l'abri de toutes injures,
jusqu'à ce qu'elles puissent en trouver une où elles seront disposées
d'une manière qui réponde aux vues de la Convention nationale.
Strasbourg, le 18 frimaire l'an II de la République française une et
indivisible.
"Hermann, professeur[441]."
[Note 441: _Bulletin de la Société des monuments historiques_, 2e
série, vol. I, p. 88.]
Un certain nombre de têtes mutilées furent recueillies également par
le savant naturaliste et déposées à la Bibliothèque de la ville,
ornées d'épigrammes latines contre Monet, Téterel et Bierlyn, les
chefs des iconoclastes; il savait bien que ceux-ci ne pourraient rien
y comprendre[442].Bizarre destinée des choses d'ici-bas! Transmis
aux générations suivantes, ces restes de la sculpture du moyen âge
reposaient encore au rez-de-chaussée du choeur du Temple-Neuf quand le
bombardement de 1870 vint les envelopper dans un autre cataclysme, plus
destructeur encore que celui de la Terreur. Et cependant ils ont
surgi de nouveau, effrités et demi-calcinés, de cet immense amas
de décombres. L'on peut contempler encore aujourd'hui ces têtes de
Christs, d'anges et d'apôtres à la nouvelle Bibliothèque municipale,
et les réflexions surgissent d'elles-mêmes, graves et mélancoliques,
en face de ces créations mutilées d'époques si lointaines, qui,
d'âge en âge, ont été les témoins inconscients et les victimes des
passions sauvages et de la barbarie des hommes.
[Note 442: Hermann, _Notices_, I, p. 393.]