XXI

Les symboles du culte chrétien étant ainsi proscrits et le culte

nouveau inauguré dans toute sa splendeur, la municipalité se mit à

veiller avec une sollicitude paternelle à ce que les prescriptions

légales du calendrier nouveau fussent soigneusement observées, à ce

que rien, chez les Strasbourgeois, ne vînt rappeler les errements de

l'ancien régime. Une _Instruction sur l'ère des Français_, datée

du Sextidi, 16 frimaire, et signée des officiers municipaux Grimmer

et Cotta, nous reste comme témoignage de ce zèle civique. Elle est

adressée "à nos concitoyens qui habitent Strasbourg ou y font des

voyages" et mêle, de la façon la plus naïve, les considérations

politiques aux détails du ménage. "Il est nommément défendu, sous

l'animadversion la plus sévère, de laisser subsister dans l'ère des

Français, en quelle manière que ce soit, l'abus des lundis bleus."

Les citoyens sont derechef invités à rapporter à la Mairie tous les

calendriers _vieux style_, et les ménagères auront à procéder "au

nettoyement de la vaisselle et au balayage des chambres", non plus le

samedi, mais "le dernier jour ouvrier de la décade"[443].

[Note 443: Instruction sur l'ère des Français, du 16 frimaire (6

décembre 1793). Strasbourg, Dannbach, texte français et allemand, 8 p.

4°.]

On voulait--cela se voit dans toutes les manifestations des pouvoirs

publics d'alors--étouffer par la crainte ce qui restait de sentiments

religieux dans les masses. Les journaux se taisaient ou s'associaient

aux attaques de la Propagande; seul l'_Argos_, exclusivement dirigé

par Butenschoen, pendant qu'Euloge Schneider promenait la guillotine à

travers l'Alsace, conservait une attitude moins agressive vis-à-vis

des idées vaincues. Cet Allemand libre-penseur ne pouvait se défaire,

presque malgré lui, des réminiscences chrétiennes de sa jeunesse;

il lui répugnait de se joindre à la curée des propagandistes, qui

rêvaient d'implanter l'athéisme par la terreur et aspiraient bien plus

à la domination terrestre qu'au royaume des cieux. Le 22 frimaire,

il publiait encore une poésie du poète alsacien Th.C. Pfeffel,

toute empreinte d'un véritable sentiment religieux, bien qu'elle

fut destinée, elle aussi, à servir aux cérémonies du culte de la

Raison[444].

[Note 444: _O Vernunft in deren Strahlen_, etc. _Argos_, 22 frimaire (12

décembre 1793).]

Mais lui même et la fraction plus modérée de son parti tout entière,

allaient être frappés d'un coup terrible, qui devait paralyser pour

longtemps leur influence. Le 23 frimaire, son ami, son rédacteur en

chef, Euloge Schneider, à peine rentré dans Strasbourg avec sa jeune

épouse barroise, était arrêté par ordre des commissaires de

la Convention; conduit, le 25 au matin, sur la place d'Armes, il y

subissait la honte d'une exposition publique sur la guillotine, au

milieu des huées et des outrages de la foule, et se voyait ensuite

dirigé sur Paris, pour y connaître toutes les angoisses d'une longue

attente de la mort. Son propre journal n'osa point mentionner d'abord

la brusque catastrophe qui frappait ainsi l'ex-vicaire de Brendel; ni le

numéro du 24 ni celui du 26 frimaire ne mentionnent son nom, et c'est

le 28 seulement que Butenschoen mettait cette déclaration significative

en tête du journal de ce jour: "Si Schneider est criminel, que

sa tête tombe sur l'échafaud! C'est la sentence impitoyable que je

prononcerais si j'étais juge"[445]. Nous n'avons pas à nous arrêter

plus longuement sur cet épisode, qui ne touche qu'indirectement à

notre sujet. Mais Euloge Schneider a tenu pendant trois ans une

place trop considérable dans l'histoire religieuse de Strasbourg et

particulièrement dans celle de la Cathédrale, pour qu'il ne faille

pas mentionner au moins cette disparition subite d'un homme qui n'était

point sans talents et que nous avons vu tomber de plus en plus bas, sous

l'influence des passions les plus diverses. De nos jours certains de

ses compatriotes ont tenté de réhabiliter sa mémoire et de rendre

intéressant et sympathique ce prêtre dévoyé que ses convoitises et

ses rancunes changèrent en pourvoyeur de la guillotine. On nous vantait

naguère encore sa modération relative, on supputait le nombre des

existences qu'il eût pu détruire et qu'il a consenti à ne point

abréger. On n'oublie qu'une chose, c'est qu'il les aurait sacrifiées

de grand coeur, si, de la sorte, il avait pu sauver la sienne. Témoin

la rage aveugle avec laquelle il chargeait le malheureux Dietrich, alors

qu'il était déjà lui-même prisonnier à l'Abbaye! Assurément la

Terreur ne diminua point à Strasbourg quand Schneider captif eut été

entraîné loin de nos murs, aussi peu qu'elle cessa dans Paris

après le meurtre de Marat; mais, dans l'une et l'autre occurence, les

honnêtes gens eurent au moins la consolation de reconnaître un effet

de la justice divine dans cette fin tragique et méritée. Nature

vaniteuse et sensuelle, rancunière et lâche, Schneider fut toujours un

instrument du parti qui dominait à l'heure présente. S'il a succombé

finalement aux accusations, reconnues aujourd'hui calomnieuses, de

rivaux jaloux et non moins criminels que lui, il n'a point bénéficié

dans l'avenir de la haine légitime qu'inspirèrent ces hommes de

sang[446]. La conscience publique supporte, hélas, bien des ignominies,

mais il en est qu'elle ne saurait amnistier et l'une des plus odieuses

à contempler c'est, à coup sûr, de voir les représentants attitrés

d'une religion d'amour égorger leurs frères pour leurs opinions

politiques. Aussi les noms des Joseph Lebon, des Chabot, des Fouché,

des Euloge Schneider, sont-ils et resteront-ils à bon droit parmi les

plus exécrés de cette époque néfaste de la Terreur.

[Note 445: _Argos_, 28 frimaire an II (18 décembre 1793). Peut-être

aussi les deux numéros précédents étaient-ils déjà composés au

moment de l'arrestation de Schneider.]

[Note 446: Il y a beaucoup de vérités dans la feuille volante

que Schneider fit imprimer en prison (_Euloge Schneider, ci-devant

accusateur public, aujourd'hui détenu à la prison de l'Abbaye, à

Robespierre l'aîné, représentant du peuple_. S. lieu d'impr., 4

p. 4°) et qui est datée du 18 pluviôse; les accusations de ses

adversaires étaient absurdes en partie, en partie fort exagérées.

Mais cette même pièce suffirait à le faire condamner au point de

vue moral, car elle fait ressortir, bien malgré l'auteur, toute la

versatilité de cette nature ambitieuse et mal équilibrée.]

Le jour même où l'_Argos_ annonçait enfin le sort de Schneider à ses

lecteurs, le Conseil municipal, présidé par son infatigable adversaire

Monet, prenait connaissance d'une nouvelle liste d'écclésiastiques

_déprétrisés_; nous relevons dans le nombre les noms du

"ci-devant évêque Brendel" et de Laurent, "ci-devant vicaire

épiscopal"[447]. Dans cette même séance le maire saisissait ses

collègues d'une pétition du citoyen Freiesleben qui réclamait quatre

cents livres pour avoir composé quatre grands choeurs et deux duos,

le tout à grand orchestre, en l'honneur de la fête d'inauguration

du Temple de la Raison. Le citoyen Ingweiler, de son côté, demandait

quarante-huit livres pour avoir copié ladite musique. Le Conseil

décide "d'accorder les fonds sur la caisse où il appartiendra",

c'est-à-dire sans doute sur celle de l'OEuvre-Notre-Dame. Ce n'étaient

pas là d'ailleurs les plus grosses sommes à payer; le véritable quart

d'heure de Rabelais ne sonne pour le Corps municipal que dans une des

séances suivantes, quand le peintre Heim, le graveur Guérin et le

menuisier Strohé eurent présenté leurs comptes "pour ouvrages et

fournitures faites pour l'élévation d'un monument de la Nature au

Temple de la Raison de cette commune", ledit mémoire se montant

à 1340 livres. Guérin, l'artiste bien connu, et le citoyen Bernard,

imprimeur en taille-douce, firent parvenir en outre à nos édiles une

seconde facture, "pour une planche représentant ledit monument et

pour cinq cents épreuves de cette épreuve"; coût: 233 livres. Le

Conseil arrêta que ces deux sommes seraient payées "sur les fonds

assignés par les représentants du peuple pour être employés aux

réparations civiques qui doivent donner les formes républicaines aux

anciennes empreintes de cette commune" (_sic_)[448].

[Note 447: Procès-verbaux manuscrits du 28 frimaire an II (18 décembre

1793).]

[Note 448: Procès-verbaux manuscr. du 24 nivôse (13 janvier 1794).]

Le 2 nivôse, c'est une troisième série de simples démissionnaires

ou de bruyants apostats que le Conseil municipal consigne avec mention

honorable dans ses procès-verbaux. Beaucoup de ces malheureux font

du zèle anti-religieux pour échapper d'autant plus sûrement à la

guillotine, comme ce curé qui déclarait à la Convention elle-même,

en lui envoyant ses lettres de prêtrise, "qu'au lieu d'envoyer des

âmes au ciel, il voulait donner dorénavant de solides défenseurs à

la patrie et à la République"[449]. A cette même date on entend

aussi le rapport des citoyens Monet et Sarez, envoyés à Paris pour

présenter à la Convention les vases sacrés des églises et temples de

Strasbourg et "pour lui faire agréer l'hommage de la reconnaissance

de la municipalité pour ses glorieux travaux". Les délégués

déposent sur la table du Conseil les "quittances pour les vases en

vermeil et en argent, les pierreries et les ornements fins" [450].

[Note 449: _Strassburg. Zeitung_, 3 pluviôse (22 janvier 1794).]

[Note 450: Procès-verbaux manuscrits, 2 nivôse (22 décembre 1793).]

Le 5 nivôse, la municipalité décidait que la lecture des lois

nouvelles, promulguées par la représentation nationale, serait faite

dorénavant au Temple de la Raison, chaque décadi, à neuf heures du

matin, par le maire, ou, à son défaut, par un officier municipal.

"Soyez fidèles, concitoyens, disait l'affiche, à entendre

l'expression de la Volonté Nationale; soyez-le de même à la remplir

exactement. Le républicain français ne voit au-dessus de lui que la

Loi; son premier devoir est de la respecter et de lui obéir" [451].

[Note 451: Les officiers municipaux de la Commune à leurs concitoyens,

5 nivôse (25 décembre). Dannbach, placard in-fol.]

Ce fut le lendemain de ce jour, le 26 décembre 1793, que le premier

membre de l'ancien clergé non jureur de la Cathédrale monta sur

l'échafaud. Enfant de Strasbourg, l'abbé Jean-Louis-Frédéric Beck,

avait appartenu comme vicaire à la paroisse de Saint-Laurent. Docile

aux ordres de son évêque, il avait émigré de bonne heure en

Allemagne, après avoir refusé le serment. Lorsque les Autrichiens

occupèrent la Basse-Alsace, après la prise des lignes de Wissembourg,

Beck était rentré dans le pays à leur suite, avec tant d'autres

prêtres réfractaires et avait accepté des fonctions ecclésiastiques

comme aumônier de l'hôpital de Haguenau. Malade au moment de

l'évacuation subite de cette ville par les Impériaux, ses amis avaient

essayé de le soustraire à la vindicte des pouvoirs publics en le

transportant en voiture du côté du Rhin. Mais il avait été arrêté

par une patrouille dans la forêt de Haguenau, le jour de Noël et

dirigé sur-le-champ sur sa ville natale. Son sort ne pouvait être

douteux d'après les lois terribles promulguées contre les émigrés

par la Convention nationale. Quarante-huit heures après son

arrestation, le jeune prêtre expirait courageusement sous le couperet

de la guillotine. Il avait du moins eu la consolation suprême de

pouvoir célébrer une dernière fois la messe dans son cachot, grâce

à la connivence de son père et du geôlier de la prison [452].

[Note 452: Schwartz, II, p. 351. Winterer, _La persécution religieuse_,

etc., p. 262.]

Un pasteur protestant, le vieux ministre de Dorlisheim, nommé Fischer,

l'avait précédé sur l'échafaud. Il avait été condamné à

mort dès le 4 frimaire (24 novembre), par Euloge Schneider et ses

collègues, comme "ayant tenu des propos inciviques et entravé les

progrès de la Révolution" [453].

[Note 453: Livre Bleu, T.I. Copie exacte du soi-disant protocole du

tribunal révolutionnaire, p. 36.]

Dans cette crise d'irréligion, où le nom de Dieu est proscrit, où

les préceptes de pure morale, les plus respectables en eux-mêmes,

affectent un ton déclamatoire et prudhommesque à la fois [454], on

doit une mention particulière et répétée à l'honnêteté courageuse

de Butenschoen, le successeur de Schneider à la direction de l'_Argos_.

Quels qu'aient été, en d'autres circonstances, les torts de ce

Holsteinois égaré sur les rives de l'Ill, on ne peut qu'applaudir à

l'énergie dont il fait preuve, à ce moment, en s'opposant au club et

dans son journal, aux déclamations furibondes des propagandistes et

surtout de Delattre, ex-curé de Metz, contre "le grand charlatan

Jésus-Christ". Il faut lire dans l'_Argos_ du 8 nivôse sa

protestation, comme aussi celle du cordonnier Jung, jacobin convaincu

s'il en fût, mais écoeuré par l'impiété bruyante des apostats

défroqués qui dominaient alors Strasbourg. "Je déclare avoir

infiniment plus appris du "grand charlatan", disait ce dernier, que

du jeune insolent qui a osé l'insulter. Ah, que ce doit être une âme

petite et vile que celle de l'homme qui a pu bafouer ainsi le meilleur,

le plus respectable des hommes! On aurait dû étouffer ce misérable au

berceau, car il me semble irrémédiablement perdu pour tout ce qui est

noble, honnète et bon" [455].

[Note 454: On en peut citer comme exemple _Les vingt-cinq préceptes de

la Raison_, imprimés à Strasbourg chez Treuttel et Würtz (4 p.

8°), où "les sans-culottes" sont invités "à inspirer à leurs

femmes, avec aménité, les vertus sociales et républicaines", et

à se souvenir que "la Montagne, centre des vertus, est le point de

ralliement de tout bon citoyen".]

[Note 455: _Argos_, 8 nivôse an II (28 décembre 1793).]

Arrêté bientôt après, comme suspect, et peut-être pour cette

franchise même, sur l'ordre des représentants Baudot et Lacoste, dans

la nuit du 10 janvier 1794, Butenschoen ne fut pas transféré, comme

ses compagnons d'infortune, dans les prisons de Dijon. Il resta à

Strasbourg, nous ne savons grâce à l'intervention de qui, et put même

continuer à faire paraître son journal, dans lequel il ne cessa

de proclamer les principes d'un déisme honnête, voire même un

peu mystique [456]. Courage doublement honorable alors que les

représentants en mission venaient de nommer son principal adversaire,

le citoyen Delattre, président d'une commission révolutionnaire,

chargée de "juger, d'une façon plus accélérée, tous les suspects

qui encombrent les maisons d'arrêt et lieux de détention de la

ci-devant Alsace"! [457].

[Note 456: _Die Bergpredigt Christi erklârt von einem Republikaner_,

_Argos_, 4 pluviôse an II (23 janvier 1794).]

[Note 457: J.B. Lacoste et M. Baudot, représentants du peuple près

les armées du Rhin, etc. Strasbourg, 6 pluviôse an II, S. lieu

d'impression, 4 p. 4°.]

C'est au moment où les représentants et les adhérents de tous les

cultes étaient ainsi traqués et poursuivis à Strasbourg, que l'agent

national du district, le citoyen Maynoni, s'adressait, avec un à propos

rare, à ses concitoyens, pour porter à leur connaissance une

pompeuse circulaire du Comité de salut public, qui recommandait aux

représentants de l'autorité centrale dans les départements de veiller

avec sollicitude à la liberté des cultes. "Le fonctionnaire public,

était-il dit dans cette pièce, signée par Robespierre, Couthon,

Barère et leurs collègues, n'appartient à aucune secte, mais il sait

qu'on ne commande point aux consciences; il sait que l'intolérance et

l'oppression fait des martyrs, que la voix seule de la raison fait des

prosélytes... Il est de ces impressions tellement enracinées que le

temps seul peut les détruire... La politique ne marche pas sans la

tolérance, la philosophie la conseille, la philanthropie la commande...

Bientôt le fanatisme n'aura plus d'aliments. A le bien prendre,

ce n'est déjà plus qu'un squelette qui, réduit chaque jour en

poussière, doit insensiblement tomber sans efforts et sans bruit, si,

assez sage pour ne pas remuer ces restes impurs, on évite tout ce qui

peut lui permettre d'exhaler tout à coup des miasmes pestilentiels et

orageux qui, inondant l'atmosphère politique, porteraient en tous lieux

la contagion et la mort!" [458].

[Note 458: L'agent national du district de Strasbourg à ses

concitoyens. Strasbourg, le 14 pluviôse an II (2 février 1794). S.

lieu d'impression, texte français et allemand, 10 p. 4°.]

Cette ligne de conduite prudente, bien que tracée dans le langage

emphatique de l'époque, avait-elle quelque chance d'être suivie par

les hommes actuellement au pouvoir dans notre ville, ces conseils de

modération allaient-ils être suivis? Les scènes nouvelles auxquelles

nous allons assister dans le Temple de la Raison permettront à chaque

lecteur d'en juger par lui-même.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 24 / 36 题