C'est dans les premiers jours d'octobre seulement que commence à
Strasbourg la véritable Terreur, jusque-là passablement bénigne,
malgré l'exemple encourageant donné par la capitale. Nous n'avons pas
à la raconter ici dans sou ensemble; il nous suffira de voir comment
ses représentants autorisés parmi nous inaugurent dans nos murs le
culte de la Raison, tout en exerçant leur zèle aveugle d'iconoclastes
contre les plus beaux monuments du passé.
La Convention nationale n'a pas tout d'abord donné dans les
déplorables excès auxquels l'entraînera plus tard le fanatisme
politique; même après la chute de la Gironde, le décret du 6 juin
1793 venait punir de deux ans de fers la dégradation des monuments
nationaux quelconques, parmi lesquels on comptait aussi les
églises[374]. A Strasbourg l'administration de l'OEuvre Notre-Dame
continuait à fonctionner comme par le passé, et bien que le receveur
de cette oeuvre, M. Daudet de Jossan, fût connu comme fort peu
sympathique au régime républicain, nous ne voyons pas, dans les
délibérations du Corps municipal, qu'on ait songé, soit à
négliger les soins dus à l'entretien de la Cathédrale[375], soit
à l'inquiéter dans sa propre gestion. Encore au mois d'août
l'administration discute longuement et paternellement une pétition des
six gardiens de la tour, réclamant une augmentation de traitement, vu
la cherté des vivres et la perte de tout casuel, causée par l'absence
complète d'étrangers[376]. On expose à cette occasion, au sein du
conseil, que "à la vérité le service des gardiens est augmenté
par la sonnerie de la cloche du Conseil général et des assemblées
primaires, et par la vigilance à laquelle ils sont astreints pour
obvier aux dégâts de la jeunesse irréfléchie qui afflue depuis
quelques années sur la tour; que leur casuel est réduit à rien, parce
qu'on y monte gratuitement; mais qu'ils suppléent à cela par un débit
de vin, de bière et autres rafraîchissements; que d'ailleurs ils
peuvent aussi bien travailler sur la tour que chez eux, parce qu'on
choisit toujours des bonnetiers pour cette place." On finit cependant
par leur rendre les émoluments de 1781, mi-argent, mi-denrées, ce qui,
vu la situation du marché, constituait une amélioration positive de
leur situation[377].
[Note 374: Ce décret fut promulgué par l'administration du Bas-Rhin le
15 juillet 1793.]
[Note 375: Nous le voyons par le règlement des comptes du citoyen
Streissguth, chaudronnier, et du citoyen Mathieu Edel, fondeur,
approuvé par la municipalité, bien qu'ils montassent à plus de 7000
livres, somme considérable pour des finances embarrassées comme celles
de Strasbourg. (Corps municipal, procès-verbaux mscr., 18 juillet
1793.)]
[Note 376: Nous apprenons par cette pétition que le traitement des
gardiens avait consisté, jusqu'en 1781, en 144 livres en numéraire,
huit sacs de grains, quatre cordes de bois et six cents fagots. A cette
date le service, qui était de vingt-quatre heures, fut diminué de
moitié, et le traitement porté à 400 livres, en retranchant toute
autre _compétence_. Depuis 1781, le traitement n'avait été augmenté
que de 24 livres.]
[Note 377: Corps municipal, procès-verbaux, 5 août 1793.]
Les premières atteintes portées à la propriété de l'OEuvre
Notre-Dame et le premier dépouillement de la Cathédrale se justifient
aisément par les nécessités pressantes de la défense nationale, et
ne sauraient provoquer d'objections sérieuses. Le 11 septembre 1793, le
Corps municipal était saisi d'une réquisition des citoyens Barbier et
Tirel, délégués par le Comité du Salut public pour l'exécution des
décrets du 23 juillet et du 3 août, relatifs à la fonte des cloches,
ordonnée par toute la république. Les deux commissaires demandaient
les ouvriers nécessaires pour faire démonter et transporter à
l'Arsenal les vingt-sept cloches disponibles dans les différentes
églises de la ville, chaque édifice religieux ne devant conserver
qu'une cloche unique. Après que l'administrateur chargé des travaux
publics a fait des réserves au sujet des cinq cloches de la flèche de
la Cathédrale, nécessaires aux divers services municipaux, le Conseil
arrête que les vingt-sept cloches seront démontées sans retard et
livrées contre reçu au citoyen Lépine, directeur de l'artillerie
à l'Arsenal. Les préposés de chaque paroisse seront invités
à désigner eux-mêmes la cloche qu'ils désirent garder pour les
sonneries religieuses. Les cloches de la Cathédrale seront démontées
par les ouvriers de l'OEuvre Notre-Dame, sauf recours au Trésor
national, et le corps municipal se réserve formellement le droit de
demander, à qui de droit, le payement des cloches de la Cathédrale et
de celles des paroisses protestantes qui ne sont pas propriété de la
nation[378].
[Note 378: Corps municipal, procès-verbaux, 11 septembre 1793.]
Mais quelques jours plus tard, les prescriptions vexatoires commencent,
sans qu'on soit encore en droit cependant d'accuser les administrateurs
de la cité d'un vandalisme volontaire. Le 19 septembre 1793, le
Directoire du Bas-Rhin promulguait le décret de la Convention
nationale, du 2 de ce mois, ordonnant aux corps administratifs de
détruire partout les portraits et effigies des rois. De ce moment la
Cathédrale était directement menacée, puisque sa façade portait les
statues équestres de plusieurs monarques; il ne semble pas pourtant
que la municipalité d'alors ait songé à s'en prévaloir pour faire
du zèle. Puis on vint déranger les morts dans leurs tombeaux. Les
quantités de plomb ou d'étain que pouvaient fournir les cercueils
déposés dans les caveaux de nos églises étaient certainement
minimes, car ce luxe était peu usité à Strasbourg, et d'ailleurs,
depuis 1529, les inhumations dans l'enceinte de la ville n'étaient
plus autorisées que fort rarement et pour de très hauts personnages.
Néanmoins le Directoire du département adressait, le 28 septembre,
à la municipalité un ordre relatif aux cercueils de cette catégorie,
l'invitant "à mettre sur-le-champ ces monuments de l'orgueil à la
disposition du général Lépine, afin d'être convertis en canons et
balles." Le Corps municipal, allant aux informations, apprend que
tous les cercueils de Saint-Thomas sont déjà livrés, sauf celui
du maréchal de Saxe, et délègue l'un de ses membres pour faire les
perquisitions nécessaires dans les autres églises[379].
[Note 379: Corps municipal, procès-verbaux, 30 septembre 1793.]
C'est seulement dans la séance du 10 octobre, alors que la
municipalité a été déjà _régénérée_, que ce délégué, le
citoyen Edelmann, présente à ses collègues le procès-verbal sur
l'enlèvement desdits cercueils et les reçus du citoyen Jacquinot,
garde d'artillerie. Dans l'un de ces cercueils (il n'est pas dit
dans quelle église on l'a trouvé) des bracelets en or ont été
découverts. Le Corps municipal décide qu'ils seront estimés par un
orfèvre et que le produit de la vente sera versé en monnaie de cuivre
dans le tronc des pauvres[380].
[Note 380: _Ibid._, 10 octobre 1793.]
Toutes ces mesures devaient laisser, et laissaient en effet le gros
du public assez indifférent. Il n'en fut pas de même pour un nouvel
arrêté du Directoire du Bas-Rhin, portant la date du 14 octobre,
et rendant exécutoire pour le département le décret du 5 octobre
précédent sur l'ère républicaine. Cette injonction ne se rapportait
plus à quelques privilégiés, morts ou vivants, de l'ancien régime;
elle atteignait tout le monde, l'humble artisan, le négociant, comme
l'homme d'affaires et l'agriculteur indifférent à la politique. Si les
âmes pieuses étaient indignées de cette rupture officielle de l'Etat
avec le christianisme, les esprits pratiques étaient agacés par les
néologismes bizarres qui venaient compliquer inutilement leurs affaires
au dedans et surtout au dehors. Aussi bien l'on peut affirmer que
l'introduction d'un nouveau calendrier ne fut possible en France
que parce qu'elle était alors en guerre, partant sans relations
de commerce, avec l'Europe presque tout entière. Même ainsi, la
résistance latente du public et jusqu'à celle des autorités locales
demeuré sensible. C'est ainsi qu'à Strasbourg l'ère chrétienne reste
en usage sur les documents officiels eux-mêmes, jusqu'au 1er novembre,
concurremment avec l'ère nouvelle, et, près d'un mois plus tard,
le Corps municipal est obligé de réitérer aux imprimeurs l'ordre
pressant de supprimer les indications de l'ancien calendrier en tête
des journaux, sur les annonces des ventes, affiches de spectacles,
etc.[381].
[Note 381: Corps municipal, procès-verbaux, 11 novembre 1793.]
L'introduction de la chronologie républicaine coïncide pour
notre ville avec les semaines les plus agitées de la période
révolutionnaire. On sait que, le 13 octobre 1793, Wurmser, Brunswick et
Condé, forçant les lignes de Wissembourg, pénétrèrent en Alsace, et
s'avancèrent, les jours suivants, jusqu'aux bords de la Moder. Le 16,
les émigrés entrent triomphalement dans Haguenau, où l'élément
contre-révolutionnaire domine, où des villages catholiques tout
entiers viennent à leur rencontre, drapeau blanc en tête, et de
nombreux jeunes gens s'engagent dans les régiments de Condé. De toutes
parts on y voit accourir moines et curés, désireux de rentrer dans
leurs couvents et leurs presbytères sous la protection des bayonnettes
ennemies. Le 17, les corps français, rejetés encore plus en arrière,
se retranchent à Schiltigheim et Hoenheim, presque sous le canon de
Strasbourg; Wurmser établit son quartier-général à Brumath, et ses
avants-postes, dirigés par le prince de Waldeck, occupent la Wanzenau
et poussent jusqu'à la _Cour d'Angleterre_. En même temps la garde
nationale de Strasbourg est requise d'urgence pour occuper les batteries
du Rhin et pour répondre à la cannonade furieuse qui part des
retranchements autrichiens près de Kehl (12-15 octobre[382]). On se
figure aisément quelle devait être la surexcitation des esprits dans
nos murs; et nous n'avons qu'à nous reporter à nos propres souvenirs,
à ce lendemain de la défaite de Froeschwiller, au spectacle
inoubliable qui se déroula devant nos yeux dans la matinée du 7 août
1870, pour nous faire une idée exacte du désarroi de Strasbourg en ces
journées terribles.
[Note 382: Ajoutons à tout cela que l'élite de la jeunesse
strasbourgeoise était cernée dans le Fort-Vauban (Fort-Louis), et
qu'elle allait être obligée de capituler quelques semaines plus
tard. Voy. pour tous ces détails le récit détaillé de Strobel et
Engelhardt, ou celui de M. Seinguerlet.]
A cette crise dangereuse devait correspondre et correspond en effet
une recrudescence de mesures révolutionnaires. Huit représentants en
mission, réunis momentanément à Strasbourg, y créent, le 15 octobre,
le fameux tribunal révolutionnaire, que présidera l'ex-chanoine
Tanin, et près duquel Euloge Schneider fonctionnera comme commissaire
civil[383]. Quelques jours plus tard, nous voyons introduire les
cartes de civisme, obligatoires pour tous les citoyens; on décrète
l'arrestation de tous les suspects et les visites domiciliaires
nocturnes. Puis, le 1er novembre, Saint-Just et Lebas frappent un impôt
forcé de neuf millions de livres sur les riches; ils réquisitionnent
deux mille lits, dix mille paires de souliers, dix mille manteaux, qui
vont pourrir, en majeure partie, dans les magasins de l'Etat, quand
ils ne sont pas scandaleusement dilapidés par des fonctionnaires
infidèles. Dans leur frénésie dictatoriale, les proconsuls de la
Convention, multipliant les mesures de rigueur, vont jusqu'à menacer
les citoyens qui leur adresseraient des suppliques de plus de dix
lignes, de les traiter "comme suspects de vouloir interrompre le
cours de la Révolution"[384]. La terreur des uns, la bonne volonté
patriotique des autres mettaient ainsi des ressources précieuses au
service de la république en danger; mais la plupart de ces exorbitants
arrêtés et de ces proclamations emphatiques étaient parfaitement
inutiles pour atteindre ce résultat, en même temps qu'injurieux au
dernier point pour le civisme des habitants de Strasbourg; ils ne les
ont jamais pardonné à leurs auteurs et ils avaient raison. Quand
on étudie de plus près et de sang-froid toutes ces agitations
théâtrales, on s'affermit toujours davantage dans la conviction que ce
n'est pas à elles que la France dut alors son salut; l'on éprouve
le besoin de protester, au nom de la vérité historique, contre
la légende toujours encore répétée, qui, de ces épileptiques
révolutionnaires, a fait des héros antiques ou de grands hommes
d'Etat.
[Note 383: _Livre Bleu_, I: Copie exacte du soi-disant protocole, etc.]
[Note 384: _Livre Bleu_, I, nº XXXV.]
Parmi les mesures, décrétées alors par les commissaires de la
Convention, ou prises sous leur impulsion directe, nous n'avons à
mentionner que celles qui se rapportent aux questions ecclésiastiques.
Dans la matinée du 15 octobre, le nouveau maire, le Savoyard Monet,
faisait fermer le Temple-Neuf, pour le transformer en magasin
de fourrages[385]; puis, quelques jours après, l'église de
Saint-Guillaume et celle de Saint-Pierre-le-Jeune étaient saisies à
leur tour, sous des prétextes analogues. Une interdiction formelle
du culte n'avait pas encore eu lieu, mais elle ne devait pas se faire
attendre. Ne se sentant pas absolument sûr de pouvoir manier à son
gré la majorité des Jacobins de Strasbourg, puisqu'il ne comprenait
ni ne pouvait parler leur langue, Monet avait conçu le projet, fort
goûté des représentants en séjour, d'amener à Strasbourg un corps
de _missionnaires_ de la Révolution, qui chaufferaient l'esprit public
et lui serviraient, personnellement, de gardes-du-corps dévoués. Il
recruta, sans grandes difficultés, dans les clubs patriotiques de la
Moselle, de la Meurthe, des Vosges, du Doubs, de la Haute-Saône et
autres départements limitrophes, une soixantaine d'individus, attirés
par l'appât d'une haute-paye, d'un bon logis et d'un couvert assuré,
comme aussi par l'honneur d'un rôle politique à remplir. Téterel
(le ci-devant M. de Lettre), de Lyon; Moreau dit Marat, Richard,
l'ex-prêtre Delattre, de Metz, et l'ex-prêtre Dubois, de Beaune,
étaient les plus marquants d'entre les personnages de la _Propagande_.
"Affublés d'un costume particulier, disait d'eux quelques mois plus
tard un homme qui les connaissait bien, l'un des plus ardents jacobins
de Strasbourg, le "sans-culotte" Massé, en grande robe, longs
sabres attachés par-dessus, en moustaches et en bonnets rouges, ils
se promenaient dans les rues, passaient les troupes en revue, les
haranguaient et se proclamaient partout les patriotes par excellence,
la crème des révolutionnaires et les sauveurs du département du
Bas-Rhin"[386]. On les logea au ci-devant Collège national,
le général Dièche leur fournit une garde de douze hommes, des
ordonnances à cheval pour leurs dépêches, et la municipalité se fit
un devoir de satisfaire aux réquisitions multiples adressées par ces
apôtres gourmands à l'Hôtel-de-Ville[387].
[Note 385: Friesé (V, p. 268) raconte cette fermeture comme témoin
oculaire.]
[Note 386: _Livre Bleu_, I, p. 187, nº CII: Histoire de la Propagande
et des miracles qu'elle a faits.]
[Note 387: Le texte même d'un certain nombre de ces réquisitions est
reproduit au _Livre Bleu_, T. I, n° XLII.]
Cette troupe de zélotes devait poursuivre à Strasbourg une double
mission. D'abord ils voulaient nationaliser ou, comme on disait alors,
_franciliser_ l'Alsace, encore beaucoup trop allemande au gré de
certains conventionnels[388]. Mais, en second lieu, ils venaient
travailler à "déraciner le fanatisme", à faire disparaître les
derniers restes de l'exercice public d'un culte antérieur, pour les
remplacer tous par celui de la Nature et de la Raison. Ils firent, dès
leur arrivée, les motions les plus singulières et les plus violentes
au Club des Jacobins. Les uns d'entre les _propagandistes_ voulaient
opérer l'union rapide des races et des religions en forçant juifs
et chrétiennes à s'épouser; les autres demandaient que tout
ecclésiastique qui ne se _déprêtriserait_ pas dans les vingt-quatre
heures fût mis au cachot; d'autres encore se répandaient en
violentes invectives contre le fondateur du christianisme. Les Jacobins
strasbourgeois d'origine protestante, politiques exaltés, mais n'ayant
pas absolument désavoué tout sentiment religieux, étaient choqués
de ces déclamations à la fois grossières et frivoles. Le brave
cordonnier Jung, quoique nouvellement appelé au Conseil municipal par
les commissaires de la Convention eux-mêmes, ne put s'empêcher
de prendre contre eux, en plein club, la défense de l'honnête
sans-culotte Jésus-Christ[389].
[Note 388: Dissertation sur la francilisation de la ci-devant Alsace,
par Rousseville. (Strasbourg) Levrault, 1er ventôse an II, 16 p. 8°.
C'est une des plus curieuses et des plus caractéristiques productions
de ce temps.]
[Note 389: Butenschoen, le collaborateur de Schneider, l'applaudissait
dans l'_Argos_ du 22 brumaire (12 nov. 1793) et déclarait que "le
Christ était aussi honnête et loyal que le citoyen Jung."]
Sans doute qu'au fond du coeur, Euloge Schneider lui-même était
exaspéré d'avoir à renier des croyances si hautement affirmées par
lui, naguère encore, pour rester au niveau de son ancienne popularité.
Mais il lui était difficile de ne pas s'exécuter, car ces démagogues
nouveaux-venus le dépassaient déjà, malgré les éloges qu'il
prodiguait aux immolations les plus inutiles[390]. Aussi ce serait trop
dire que d'affirmer que l'ex-vicaire épiscopal essaya de lutter contre
le courant anti-religieux qui dominait alors à Strasbourg; il était
trop pusillanime et trop ambitieux pour remonter un courant quelconque.
Pendant quelques semaines, il se borne pourtant à traiter les questions
politiques, tâtant, pour ainsi dire, le pouls à l'opinion publique et
ne voulant pas se compromettre ou se déshonorer par une abjuration
sans retour. Il masque, il est vrai, ses hésitations par des sorties
violentes. "On ne peut pas dompter les tigres, écrivait-il dans
l'_Argos_. Et nos tigres qui sont-ils? Ah, ce sont les prêtres, les
ci-devant, les égoïstes! Mais votre heure dernière est arrivée,
prêtres fanatiques! Le Dieu, que depuis si longtemps vous provoquiez,
a remis sa foudre vengeresse entre les mains du peuple, et celui-ci vous
traitera avec justice, mais sans pitié"[391]. Il hésite toujours;
racontant, par exemple, dans son journal comment le conventionnel
Fouché, l'ex-oratorien trop connu, en mission dans la Nièvre, vient
d'y défendre tout culte public, et de faire détruire images
saintes, crucifix et confessionnaux, il se demande bien: "Strasbourg
imitera-til cet exemple?" mais il ne s'explique nullement à ce
sujet[392].
[Note 390: Le 22 octobre 1793, il s'écriait en parlant de
Marie-Antoinette, dans l'_Argos_, avec une joie sinistre: "Elle doit
être arrivée actuellement aux Enfers!"]
[Note 391: _Argos_, 10 du 2e mois (31 octobre) 1793.]
[Note 392: _Argos_, 26 octobre 1793.]
Plus curieuse encore par ses réticences est, à cet égard, la
correspondance qu'il imagine entre la Cathédrale de Strasbourg et
celle de Fribourg. "Pourquoi fais-tu tant de vacarme? demande la
tour brisgovienne, en entendant résonner le tocsin strasbourgeois qui
déclare la patrie en danger. Le Roi Très Chrétien est-il venu
chez vous? Ou bien est-ce notre Saint-Père le Pape? Vos juifs et
vos protestants se sont-ils convertis? Toutes les jeunes filles de
Strasbourg sont-elles devenues religieuses ou bien encore les femmes ne
prennent-elles plus leur café l'après-midi?" Voici ce que répond à
ces questions saugrenues la vieille basilique alsacienne:
"Citoyenne Cathédrale[393],
"J'ai carillonné parce que je suis républicaine et tu ne
m'as pas comprise parce que tu es esclave. Voici ma réponse à
tes sottes questions: Le roi très-chrétien n'a plus de tête,
le saint-père plus de mains; non seulement les juifs et les
protestants, mais la nation tout entière s'est convertie aux
_Droits de l'Homme_. Nos filles, grâce à Dieu, n'ont aucun
penchant pour la vie monastique... Mais j'ai carillonné aussi
pour l'enterrement de tous les despotes; j'ai annoncé notre
Révolution à l'Allemagne et quand je prendrai de nouveau
la parole, toute la terre tremblera. Par les cendres du grand
Erwin, qui nous créa toutes deux, je te somme d'éveiller les
peuples de la Germanie, de les appeler à revendiquer leurs
droits éternels. L'heure est venue; pourquoi tardent-ils
encore?"
[Note 393: Dans l'original allemand, la lettre est adressée au _Bürger
Münsterthurm_. (_Argos_, 12 du 2e mois [2 novembre] 1793.)]
Il n'y a pas, dans tout cet article, qui s'y prêtait pourtant, une
allusion à la situation religieuse. Encore le 9 novembre, dans un
autre travail, intitulé: "Est-il possible aux prêtres de devenir
raisonnables?" Schneider, tout en usant d'un langage brutal dans
son dialogue, probablement fictif, avec l'abbé Kaemmerer, son ancien
collègue, essaie plutôt d'engager les exaltés à conserver les
prêtres vraiment éclairés et vraiment patriotes[394]. Son travail est
presque une apologie, quand on le compare au langage qui se tenait à
ce même moment au Club des Jacobins, tel que le rapporte leur
procès-verbal: "Un membre monte à la tribune et annonce que la
dernière heure des prêtres constitutionnels est venue. La Société,
impatiente depuis longtemps de voir le sol de la liberté purgé de
cette vermine, s'associe aux vues de l'orateur et approuve les moyens
proposés par lui"[395]. Ces moyens proposés pour la destruction
de la "vermine", nous allons les voir à l'oeuvre; ils peuvent
d'ailleurs se résumer en un seul: l'abus de la force brutale.
[Note 394: _Argos_ du 19 brumaire (9 novembre 1793). Schneider rencontre
Kaemmerer venant du corps-de-garde en uniforme, et le supérieur du
Séminaire dit en riant à son collègue: "J'ai le bon Dieu dans ma
giberne", puisqu'il veut aller porter le viatique à un mourant. A la
fin de la conversation, Schneider dit à Kaemmerer: "Je te pardonne
d'être prêtre; si nous devons on avoir, je souhaite qu'ils te
ressemblent tous!"]
[Note 395: Heitz, Sociétés politiques, p. 291.]
Les représentants du peuple près l'armée du Rhin ouvrirent
l'attaque par un arrêté du 17 brumaire (7 novembre), qui ordonnait
la destruction de tous les symboles religieux. Deux jours plus tard, la
Commission provisoire du département du Bas-Rhin interdisait tout acte
d'un culte quelconque "pendant la guerre"[396]. Les autorités se
sentaient encouragées à des actes de ce genre par les démarches d'une
partie du clergé lui-même. Voici, par exemple, ce que l'abbé Jean
Scherer, vicaire constitutionnel de Bischheim-au-Saum, écrivait à
l'évêque Brendel, à la date du 7 novembre: "Citoyen, trop longtemps
j'ai appartenu, contre mon gré, à la horde noire des prêtres; il
est temps que je m'en arrache pour devenir tout à fait homme. Je vous
invite donc à me rayer de la liste de vos aveugles idolâtres. Votre
concitoyen Jean Scherer"[397]. Nous allons en entendre encore bien
d'autres, parlant le même langage, et si l'on ne savait pas toute
l'influence du milieu sur les esprits vulgaires et les volontés
faibles, on serait saisi d'un violent mépris pour la majorité de ce
clergé constitutionnel, si prêt à se stigmatiser lui-même comme un
troupeau des pires hypocrites. Mais il est permis de croire que beaucoup
de ses membres n'ont été que lâches et que, s'ils renièrent si
bruyamment leurs convictions antérieures, c'était pour écarter
plus sûrement de leur côté les dangers nullement imaginaires qui
menaçaient alors tout ce qui, de près ou de loin, avait vécu de
l'autel.
[Note 396: On peut voir dans ces derniers mots comme un sentiment de
pudeur, empêchant de nier d'une façon définitive une des libertés
élémentaires garanties par la Constitution républicaine.]
[Note 397: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1783). On y cite aussi quelques
passages, vraiment topiques, de son dernier sermon.]
L'un des administrateurs du district de Strasbourg, nommé Daum,
publiait également, en ces jours agités, une _Instruction aux gens
de la campagne sur l'arrêté du 17 brumaire_, qui montre bien l'esprit
dominant dans le parti victorieux. Après s'être félicité d'abord
de la disparition de "Louis le Rogné" (_der Abgekiirzte_), Daum
continuait en ces termes: "Maintenant c'est le tour des calotins et
de toutes les belles choses qui viennent de ces tristes sires. Tous les
hommes raisonnables se refusent à tolérer plus longtemps des prêtres
et veulent détruire les derniers restes d'un fanatisme scandaleux.
Toutes les personnes intelligentes rient au nez d'un calotin et lui
déclarent catégoriquement que son métier consistait surtout à
tricher les gens et à changer ses ouailles en bêtes brutes.... Il faut
bien que vous compreniez tout cela, puisque les citoyens instruits vous
répéteront tous cette même vérité, puisqu'ils vous la crieront aux
oreilles, et qu'au besoin l'on raccourcira les têtes trop têtues pour
vouloir la saisir. Il n'y a qu'une seule religion, qui est de ressembler
à Dieu, en faisant le bien, d'aimer ses frères, de ne point tromper ni
mentir, de défendre la liberté et l'égalité; il n'est pas d'autres
autels que celui de la patrie. Toutes les simagrées (_Firlefanz_)
ecclésiastiques doivent cesser, les prêtres doivent devenir de bons
pères de famille, des hommes. J'inviterai prochainement tous les
prêtres du district à se marier[398]. S'il surgissait des obstacles de
ta part (Daum parle au peuple des campagnes), ou de celle des calotins,
la guillotine, le tribunal révolutionnaire et l'armée révolutionnaire
te mettraient bien vite au pas!"[399].
[Note 398: Un décret de la Convention du 25 brumaire allait déclarer
que les prêtres mariés n'étaient exposés ni à la réclusion ni à
la déportation. Ce décret, promulgué à Strasbourg, le 14 frimaire,
détermina plus d'une vocation matrimoniale.]
[Note 399: _Unterricht über den Schluss der Repräsentanten... für
die Leute auf dem Lande_, 20 brumaire. Placard in-folio sans nom
d'imprimeur.]
Au moins les paysans de nos campagnes ne pouvaient se plaindre
désormais qu'on leur parlât un langage inintelligible. Ces paroles
étaient suffisamment claires; mais qu'elles devaient navrer les esprits
modérés et confiants qui avaient travaillé naguère à gagner les
populations rurales réfractaires aux idées nouvelles et qui voyaient
maintenant se réaliser à la lettre toutes les prédictions pessimistes
des défenseurs de l'ancien régime! S'il est un motif qui doive rendre
odieux aux partisans de la liberté véritable, tous ces extravagants
révolutionnaires, c'est l'acharnement aveugle avec lequel ils se
sont appliqués à réaliser les pires prophéties des champions de la
contre-révolution, et par conséquent à justifier toutes ses paroles
haineuses et à réhabiliter, pour ainsi dire, ses actes les plus
provocateurs.
Le 25 brumaire (15 novembre) le corps municipal reproduisait la défense
du département relative à l'exercice d'un culte quelconque; il
interdisait notamment les sonneries des trompettes sur la plate-forme de
la Cathédrale et l'emploi des cloches restées dans les églises[400].
Bientôt aussi les presbytères des communes qui ont renoncé au culte
public, sont "consacrés au culte de l'humanité souffrante"[401].
Le 21 brumaire, un article de l'_Argos_, intitulé _Les Prêtres
salariés_, marquait le passage définitif de Schneider dans le camp
des novateurs. "Le culte et la morale, disait cet article, n'ont
absolument rien de commun. Ces messieurs noirs devraient avouer
eux-mêmes que la pure morale est tout et que le reste n'est que
tromperies et simagrées ridicules.... Gardons donc la morale et que le
reste s'en aille à tous les diables! Venez, prêtres, dépouillez
le vieil Adam et devenez hommes! La nature vous récompensera de vos
sacrifices, sinon, restez des bêtes brutes et dévorez la paille et le
foin théologiques jusqu'à ce que les nécessités de l'existence aient
eu raison de votre obstination!"[402].
[Note 400: Corps municipal, procès-verbaux, 25 brumaire an II.] [Note
401: Décret de la Convention promulgué à Strasbourg, le 11 frimaire
an II.]
[Note 402: _Argos_, 26 brumaire an II. Il est vrai qu'on ne sait pas
si l'article est de Schneider ou de Butenschoen, mais la suite de notre
récit montrera que Schneider avait pris son parti.]
Tout ce que nous venons de voir et d'entendre jusqu'ici sont les
déclarations d'une guerre à mort aux différentes formes du
christianisme, plutôt que des tentatives d'organisation d'une religion
nouvelle. Ces tentatives se produisent pour la première fois dans une
séance de la municipalité du 27 brumaire (17 novembre). Le maire Monet
y propose à ses collègues d'annoncer solennellement aux citoyens
qu'à l'avenir le _decadi_ sera le seul jour de repos, et de destiner
un bâtiment public à la célébration du culte national. Le
decadi prochain, 30 de ce mois, lui semble tout désigné pour cette
cérémonie, et il demande au Conseil de choisir dans son sein
une commission pour fixer les détails de la cérémonie. Le corps
municipal, "applaudissant à la proposition du maire, arrête que
l'édifice de l'église cathédrale sera destiné à servir à la
célébration du culte national, et que cette fête sera notifiée aux
citoyens par un avis imprimé dans les deux langues. Les commissaires
désignés pour ordonner la fête sont les citoyens Martin et
Bierlyn"[403].
[Note 403: Corps municipal, procès-verbaux, 27 du 2e mois, an II.]
Le procès-verbal de cette séance, qui marque une date mémorable dans
les annales religieuses de Strasbourg, porte les signatures autographes
des citoyens Butenschoen, Gerold, Grimmer, Martin, Mertz, Schatz et du
greffier Rumpler[404]. Monet, quoique présent à la séance, ne l'a
point signé.
[Note 404: Il ne faut pas confondre le greffier Henri-Ignace Rumpler
avec son fougueux homonyme, l'abbé Rumpler, dont nous avons déjà
souvent parlé.]
Les meneurs du club des Jacobins avaient pris leurs mesures pour mettre
immédiatement à profit ce vote, facile d'ailleurs à prévoir.
Il s'agissait en effet de ne pas manquer l'effet de la fête du 30
brumaire, et, pour cela, de gagner d'avance les uns et d'effrayer les
autres par un déploiement considérable des forces révolutionnaires.
Les députés plus ou moins réguliers d'une série de sociétés
populaires, celles de Beaune, Chalon-sur-Saône, Lunéville, Phalsbourg,
Pont-à-Mousson, Nancy, Sarrebourg, etc., séjournaient alors à
Strasbourg. Ils avaient demandé déjà la convocation d'une assemblée
générale des autorités constituées et de la Société des Jacobins,
dans le plus vaste local de la cité, pour y procéder à une de ces
scènes de fraternisation théâtrales que la Fédération de 1790 avait
mises autrefois à la mode, mais qui contrastaient maintenant d'une
façon si lugubre avec la haine profonde des partis, acharnés à
s'entre-détruire. Le moment sembla propice aux meneurs pour s'emparer
de la Cathédrale. Le mot d'ordre circule dans les sections, et, à
trois heures de l'après-midi, quelques heures seulement après le vote
du corps municipal, le tocsin convoque les citoyens de Strasbourg en
assemblée générale. La nef de la Cathédrale se remplit d'une foule
d'adeptes et de simples curieux, et à quatre heures les autorités,
la Propagande, le Club, ouvrent la séance "au milieu de la masse du
peuple, qui se presse dans l'enceinte de cet édifice"[405].
[Note 405: Tous les détails qui suivent sont tirés du
"Procès-verbal de l'Assemblée générale... réunie au Temple de
la Raison, le 27 jour (_sic_) de l'an II." Strasbourg, Dannbach, 8 p.
8º.]
Monet commence par remercier les frères des départements voisins
"d'être venus partager les dangers de cette frontière et
nous développer les principes de la Révolution pour porter les
départements du Rhin à la hauteur des circonstances." Puis les
orateurs du dehors et ceux de la Société populaire alternent
"pour présenter au peuple des considérations patriotiques sur les
égarements du despotisme et de l'ignorance, sur les attentats des
meneurs perfides qui le conduisent à sa perte. Pour rendre ce peuple à
la raison, à la philosophie, il faut déchirer le bandeau du fanatisme
dont l'ignorance ceint doublement les esprits sur cette frontière. Le
prêtre a toujours été d'accord avec le tyran pour enchaîner le genre
humain, abusant du nom du ciel pour empêcher l'homme d'user des droits
de la nature. L'ambition et l'intérêt ont créé tous les dogmes dont
les prêtres ont fasciné l'imagination des hommes. Il n'en est aucun
qui soit de bonne foi, à moins qu'il ne soit un imbécile; tous ne sont
que d'habiles charlatans dont il est temps de détruire le prestige;
celui du prêtre assermenté n'est pas plus respectable que celui du
réfractaire. Le ministre d'aucun culte ne pourra prouver qu'il est
vraiment l'ami de la Liberté et de l'Egalité qu'en apportant sur
l'autel de la Raison et de la Philosophie les titres que la superstition
avaient inventés et en faisant l'aveu que leurs dogmes sont autant
d'impostures."
Ces vérités, "développées avec le caractère brûlant du
patriotisme, ont été vivement applaudies", dit le procès-verbal
officiel. Les orateurs français, affirme-t-il, ont été souvent
interrompus par les acclamations du Peuple. Un officier municipal s'est
fait entendre ensuite en allemand. Il a éveillé le même enthousiasme
en affirmant que l'Etre suprême n'a d'autre temple digne de lui que
l'Univers et le coeur de l'homme de bien. Si réellement les mêmes
acclamations ont salué la profession de foi du Vicaire Savoyard
et l'exposé des doctrines matérialistes d'un Helvétius et d'un
d'Holbach, nous en devrons conclure que le bon "Peuple" de
Strasbourg avait encore fort à faire pour débrouiller le chaos des
systèmes philosophiques qui devaient assurer son bonheur.
Toutes ces belles harangues n'étaient cependant que le prélude
de l'action véritable, la _parade_ extérieure, s'il est permis de
s'exprimer avec autant d'irrévérence sur le compte d'aussi marquants
personnages. On visait, en effet, un but précis, et la foule une fois
_allumée_, les meneurs du club allaient l'atteindre. L'un des membres
de la Propagande se lève et demande "que le Peuple énonce son
voeu sur les prêtres". Le procès-verbal raconte qu'il "a été
consulté dans les deux langues et que des acclamations générales ont
annoncé qu'il n'en voulait plus reconnaître". Le citoyen maire monte
à la tribune pour recevoir ce serment au milieu des cris de joie, et
il augmente encore l'enthousiasme en annonçant qu'au prochain jour
décadaire on consacrerait le lieu de la séance à un Temple de la
Raison. La partie est gagnée désormais, et le président peut même
se hasarder jusqu'à demander "si quelqu'un avait à proposer des
réclamations".--"Personne n'a voulu en faire", raconte naïvement
le procès-verbal, et nous ne serons pas assez cruels pour nous étonner
de sa candeur.
On comprend qu'après avoir fait de si bonne besogne, l'Assemblée se
soit levée remplie d'allégresse et que son "cortège majestueux"
se soit déroulé, au chant de l'Hymne à la Liberté, à travers les
rues de Strasbourg, jusqu'au local de la Société populaire, où les
discours reprennent et où "l'on a répété les maximes éternelles
qui avaient électrisé le Peuple au Temple de la Raison". Les
transports de la joie y ont été si violents--c'est toujours notre
procès-verbal qui l'affirme--"qu'il n'a été possible de suivre
aucune délibération, et que tous se sont retirés chez eux avec la
joie qu'inspire un événement aussi important. Elle s'est terminée
par une illumination générale et spontanée qui a terminé cette belle
journée".
C'est ainsi que se passa "le grand jour de la préparation" et cette
"fête comme jamais encore Strasbourg n'en avait célébré dans le
domaine religieux"; pour la première fois "les voûtes de l'antique
Cathédrale avaient retenti de paroles inspirées parla Raison pure",
et les plus endurcis avaient versé des larmes quand au milieu des
ténèbres, rendues plus opaques par un petit nombre de lumières,
des milliers de voix avaient entonné le refrain: Amour sacré de la
patrie![406]. Il y a quelque trace d'un véritable enthousiasme dans
ce compte rendu de l'_Argos_, rédigé sans doute par Butenschoen, et
l'historien scrupuleux ne se permettra pas de nier absolument la bonne
foi d'un certain nombre de ceux qui versèrent ces larmes de joie en
croyant assister à la "chute définitive du fanatisme". Pour les
principaux meneurs du parti cependant, l'excuse d'une "foi athée"
et d'un "apostolat de la Raison" paraît bien difficile à soutenir;
ils ne voyaient dans ces scènes à effet qu'un moyen d'établir ou
de consolider leur pouvoir, et leurs convictions philosophiques
d'aujourd'hui ne furent ni plus fermes ni plus constantes que n'avaient
été leurs convictions religieuses de la veille.
[Note 406: _Argos_, 29 brumaire (19 nov. 1793).]
C'est avec une confiance entière dans la réussite de son oeuvre,
que la commission chargée d'organiser la fête du 18 brumaire pouvait
désormais se livrer à son travail. Elle décida d'abord que les
autorités constituées n'y assisteraient pas comme telles; sans doute
qu'on craignait trouver dans leurs rangs trop de récalcitrants, même
parmi les Jacobins convaincus[407]. Elle arrête de plus que les murs
de la Cathédrale seraient ornés des tableaux allégoriques que "les
sans-culottes de Zürich ont envoyé, il y a trois cents ans, aux
sans-culottes de Strasbourg". Bizarre réminiscence du _Hirsebrei_
historique, apparaissant au milieu de scènes si différentes![408].
[Note 407: En parcourant les signatures du procès-verbal que nous avons
largement extrait tout à l'heure, on constate combien grand est le
nombre des absents parmi les représentants du Département, du District
et de la Municipalité.]
[Note 408: Corps municipal, procès-verbaux, 28 brumaire an II (18 nov.
1793).]
Le corps municipal, de son côté, employa les quelques jours qui le
séparaient de la grande manifestation dont s'entretenait la ville
entière, pour frapper un coup, destiné à impressionner vivement les
masses populaires, tant de la ville que de la campagne. Le 28 brumaire,
il prenait connaissance d'un réquisitoire du procureur-syndic
provisoire du district, réclamant des punitions sévères contre les
imprimeurs Lorenz et Schuler, dont le calendrier pour 1794 renfermait
encore la phrase stéréotype: "Par ordre supérieur on célébrera
dans toute l'Alsace les grandes fêtes suivantes"[409]. L'imprimeur
J.-H. Heitz est également incriminé et mérite, lui aussi, une
réprimande sévère, puisque dans son almanach il emploie encore les
termes prohibés de Haute et de Basse-Alsace[410]. Le procureur de la
commune, le citoyen Schatz, annonce qu'il a fait saisir déjà par la
police toute l'édition de l'almanach de Schuler, soit environ douze
mille exemplaires. Le Corps municipal, après avoir approuvé cette
première saisie, arrête qu'on fera confisquer également les almanachs
de Heitz, qui donnent l'ère ancienne et que, par affiches apposées
dans les rues, on invitera les citoyens à rapporter à la Mairie les
exemplaires de ces calendriers déjà achetés par eux, afin qu'ils
y soient immédiatement détruits[411]. En effet, le citoyen Grimmer,
administrateur de la police, faisait afficher, le jour même, un avis
dans les deux langues, portant cet ordre à la connaissance des bons
bourgeois et des bonnes femmes de Strasbourg, qui ne s'étaient pas
encore aperçus sans doute du danger que leur _Messager boiteux_ faisait
courir à la chose publique[412].
[Note 409: Le calendrier publié par Lorenz et Schuler était l'ancien
Almanach de Welper.]
[Note 410: Le calendrier publié par Heitz était le _Alter und neuer
Schreibkalender_, qui datait, lui aussi, du XVIIe siècle, et avait
été imprimé jusqu'en 1740 par la veuve Pastorius.]
[Note 411: Corps municipal, 28e du 2e mois (19 nov. 1793).]
[Note 412: Placard petit in-fol. dans les deux langues, sans nom
d'imprimeur.]
Enfin le grand jour arriva. "Le peuple de Strasbourg avait abjuré
dans une assemblée publique toutes les superstitions; il avait
déclaré solennellement et librement qu'il ne voulait plus reconnaître
d'autre culte que celui de la Raison, d'autre religion que celle de
la Nature. Il annonça à ses magistrats que son intention était
de célébrer la divinité qu'il venait de substituer à ses idoles
anciennes et ridicules"[413]. Dès le matin, les jacobins ardents
affluaient au local de leurs séances, accompagnés de citoyennes,
"amies de la République", vêtues de blanc et portant le bonnet de
la liberté. "Cet habillement simple rendait chez elles les charmes
de la nature bien plus puissants que les ornements empruntés d'un luxe
corrupteur."
[Note 413: Cette citation et toutes les suivantes sont prises dans le
procès-verbal officiel, intitulé: "Description de la fête de la
Raison, célébrée pour la première fois à Strasbourg, le jour de
la 3e décade de brumaire de l'an II de la République." Strasbourg,
Dannbach, 16 p. 8º.]
Vers neuf heures du matin, le cortège se mit en marche. A sa tête on
portait le buste de Marat, entouré de faisceaux et de piques, ornées
de rubans tricolores. Les "citoyennes" ouvraient le défilé,
suivies par les patriotes de tout rang et les délégués des Sociétés
populaires du dehors. En passant devant la demeure des représentants en
mission, le citoyen Baudot vint se mêler à la foule pour "participer
à l'un des premiers hommages rendus, depuis l'existence du monde, à
la Vérité". Après avoir encore pris à la Mairie les autorités
constituées, tant civiles que militaires, la foule se porta, "au son
d'une musique guerrière et en répétant mille fois les chants de la
liberté", vers la Cathédrale, ou, pour parler d'une façon plus
correcte, vers le Temple de la Raison.
"Ce temple, dit le récit officiel, avait été pendant quinze
siècles le théâtre de l'imposture. A la voix de la Philosophie,
il fut purifié en trois jours de tous les ornements ridicules qui
servaient aux cérémonies du fanatisme. On ne voyait plus la moindre
trace de superstition." Il n'en coûta pas trop cher à la caisse
de "la fondation ci-devant Notre-Dame", car les frais de cette
destruction systématique de tous les ornements d'église de la
Cathédrale ne s'élevèrent qu'à la somme de 393 livres 10 centimes,
certifiée exacte par les inspecteurs des bâtiments de la Commune[414].
Mais qui saura jamais exactement pour combien de milliers de livres
furent alors brisés, démolis ou volés des objets d'arts et des
antiquités précieuses!
[Note 414: Corps municipal, procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre
1793).]
Sur le grand portail de la façade, dont les statues n'avaient pas
encore disparu, on avait dressé un écriteau portant ces mots: "La
lumière après les ténèbres." Un gigantesque drapeau déroulait
ses plis au-dessus de l'entrée[415]. Au fond du choeur s'élevait un
échafaudage en planches, représentant, plus ou moins exactement, une
montagne. Au sommet de celle-ci se trouvait la statue de la Nature et
celle de la Liberté qui s'élançait vers elle. "A leur côté l'on
voyait deux génies dont l'un foulait aux pieds des sceptres brisés
et l'autre tenait un faisceau, lié par un ruban tricolore, symbole
des quatre-vingt-cinq départements réunis, appuyé sur la tête du
fanatisme, étendu à ses pieds."
[Note 415: Il devait être de bonne taille, puisqu'on paya 76 livres
15 sols au citoyen Jean Krafft, tapissier, et 12 livres au citoyen
Jean-Jacques Krieg, menuisier, qui l'avaient fourni. Corps municipal,
procès-verbaux, 21 frimaire (11 décembre 1793).]
"La montagne était escarpée de rochers; quelques-uns semblaient
s'être détaché tout récemment de sa cîme et on voyait que quelque
catastrophe terrible s'était nouvellement passée dans son sein.
Des monstres à face humaine, des reptiles à demi ensevelis sous les
éclats de rocher, semblaient se débattre sous ces ruines de la nature.
Ces monstres portaient avec eux les attributs de ce qu'ils furent
autrefois, des livres où on lisait des erreurs, des encensoirs, des
poignards. Là on voyait des prêtres de toutes les sectes: des rabbins
avec les feuilles lacérées du Talmud, des ministres catholiques
et protestants qui semblaient se charger encore de leurs anathèmes
réciproques. Parmi ces prêtres on en remarquait un surtout, couvert
d'un costume religieux, cachant la perversité de son âme sous les
dehors de la pénitence et cherchant à séduire l'innocence d'une jeune
vierge qu'il voulait corrompre. Plus bas les mêmes hommes étaient
encore désignés sous la figure d'un animal immonde, couché dans la
fange et levant cependant une tête altière.
"Au bas de la montagne était un marais d'où semblaient s'élever
des exhalaisons impures. On y remarquait deux autres monstres au visage
abattu, à l'oeil étincelant, qui jetaient des regards terribles vers
le sommet de la montagne, comme pour l'accuser de leur malheur. L'un
d'eux portait dans ses mains une couronne teinte de sang, l'autre
cachait un livre ouvert où on lisait, à travers ses doigts, des
mensonges et des horreurs."
Nous avons reproduit dans son ensemble la description du procès-verbal
officiel, n'ayant trouvé nulle part des renseignements plus clairs
sur cette bizarre peinture, qui caractérise admirablement, par ses
détails, la haine anti-religieuse et le mauvais goût des organisateurs
de la fête. Evidemment il ne saurait être question ici d'une
création _plastique_, qui aurait coûté un temps infini et des sommes
considérables. Même si l'on admet qu'il s'agit uniquement d'une
espèce de décor de théâtre, brossé rapidement par quelques-uns
des artistes jacobins que possédait alors Strasbourg[416], il faudrait
admettre qu'on y travailla longtemps avant la décision officielle de la
municipalité, relative à la fête. Ce serait une preuve de plus que le
coup fût monté de longue main.
[Note 416: On peut admettre aussi, si la tâche artistique paraissait
trop compliquée pour nos futurs iconoclastes, une espèce de tableaux
vivants, tous ces personnages allégoriques étant représentés par des
figurants de bonne volonté.]
L'intérieur de la nef était orné de drapeaux tricolores. La chaire
de Geiler avait été démolie--heureusement avec les précautions
nécessaires--et remplacée par une large tribune où flottaient
également des bannières nationales. L'une portait en lettres d'or
cette sentence: "Le trône et l'autel avaient asservi les hommes",
l'autre: "La raison et la force leur ont rendu leurs droits." Quand
la foule se fut groupée sur de vastes gradins étagés le long des
murs, un orchestre nombreux se fit entendre, puis le "Peuple"
entonna l'_Hymne à la Nature_:
"Mère de l'Univers, éternelle Nature,
Le Peuple reconnaît ton pouvoir immortel:
Sur les pompeux débris de l'antique imposture
Ses mains relèvent ton autel,
Par ton culte fleurit la vertu, le génie,
Et l'homme n'est heureux que par tes douces lois;
Conduit par la douleur au terme de la vie.
Il renaît encore à ta voix.
Venez, juges des rois, l'Europe vous contemple;
Venez, sur les erreurs étendez vos succès:
La sainte Vérité vous conduit en ce temple
"Et s'y fixera pour jamais"[417].
[Note 417: Culte de la Raison. Hymne à la Nature. Strasb., Dannbach, 4
p. in-18.]
Quand les dix mille chanteurs--c'est le chiffre indiqué par notre
procès-verbal--eurent terminé ce chant "d'un accord majestueux et
sublime", le maire Monet gravit les degrés de la tribune pour
leur exposer le véritable esprit du culte qu'ils devaient professer
désormais, maintenant qu'ils étaient affranchis de l'esclavage,
après avoir été si longtemps "enterrés vivants dans une tombe
cadavéreuse", maintenant que "le souffle de la liberté purifie
une enceinte, où, depuis des siècles, le prêtre façonnait l'homme au
crime, à la stupidité, à l'ignorance."
Nous ne saurions reproduire ici ce long et sentimental discours, où
se reflète tout l'incroyable désordre d'idées et la phraséologie
ridicule qui marqua trop souvent la fin du dix-huitième siècle. Qui
sait pourtant si ce tyran imberbe, qui le prenait si haut avec les
meilleurs citoyens de Strasbourg, ne fit pas verser de douces larmes à
ses auditrices, en suppliant la Nature "de rallumer dans nos coeurs la
flamme expirante de la sensibilité", et en lui demandant que "les
noms attendrissants de père, d'enfant, d'épouse n'abordent désormais
qu'avec un doux frémissement sur nos lèvres"?
Après lui, le citoyen Adrien Boy, chirurgien en chef de l'armée
du Rhin, prend la parole pour dire son fait au fanatisme: "L'union
fraternelle du despotisme avec les prêtres est l'infâme lien qui nous
a tenu pendant des siècles sous la verge de nos oppresseurs.... Mais le
jour des restitutions est enfin arrivé; il faut que les fripons de
tous les genres disparaissent; il faut que les prêtres rentrent dans le
néant; car, en deux mots, à quoi serviraient-ils désormais?... Ce ne
sont plus des prêtres, ce ne sont plus des dogmes religieux qu'il nous
faut, ce ne sont plus des pratiques superstitieuses, ce sont des vertus
sociales.... Que des hypocrites intolérants ne souillent plus de leur
présence la terre des hommes libres. C'est en les chassant dans les
régions étrangères, c'est en extirpant jusqu'au dernier rejeton
de cette race infernale que nous pourrons parvenir à éclairer nos
frères.... Il est temps de demander à la Convention nationale qu'elle
consacre ce principe: "Il ne peut exister, dans un Etat libre, un
culte salarié par l'Etat. Ceux qui veulent des prêtres peuvent les
payer, ceux qui veulent des autels et des saints de bois, peuvent en
faire fabriquer et les loger dans leurs maisons...."
Le citoyen Boy s'adresse ensuite aux prêtres républicains, les
engageant à se hâter d'abjurer "un métier devenu en éxécration
à tous les amis du bon sens et de la vérité"! les jeunes doivent
prendre un fusil et courir à la frontière, les vieux doivent tâcher
au moins de se rendre dignes par leur attitude de vivre parmi des
républicains. "Quant à vous, qui, quoique prêtres constitutionnels,
n'êtes ni plus tolérants ni plus vertueux que vos prédécesseurs,
prenez garde: La guillotine est en permanence... Unissez-vous à nous,
citoyens de Strasbourg, nous voulons vous rendre libres. Il faut le
dire, vous vous êtes tenus couchés jusques à présent. Eh bien,
levez-vous en révolutionnaires et marchez avec nous! Point de grâce
aux fripons, aux aristocrates, aux intrigants et aux modérés!
S'ils sont connus, la fille de Guillotin leur tend les bras; nous le
demandons, nous le voulons[418]".
[Note 418: Discours prononcé dans le Temple de la Raison, le 30
brumaire, par le citoyen Boy. Strasb., Dannbach, 13 p. in-18.]
Devant des sommations aussi menaçantes et catégoriques, il fallait
avoir un courage véritable pour ne pas y obéir. Aussi Schneider
n'hésita-t-il pas à faire en ce jour le dernier sacrifice qui
lui restait à faire, pour se rendre propices les démagogues
révolutionnaires; mais il le fit sans doute avec une honte secrète,
avec la crainte, trop justifiée, que ce reniement un peu tardif ne
suffirait pas à le sauver. Lui-même n'a point jugé à propos de nous
conserver le texte de son discours dans l'_Argos_, et Monet, son rival
et son ennemi personnel, ne lui accorde que peu de lignes dans son
procès-verbal officiel. "L'accusateur public, dit-il, après
avoir fait sentir le ridicule de toutes les religions qui se disent
révélées, adressa ces paroles à l'assemblée: Peuple, voici en trois
mots toute ta religion: adore un Dieu, sois juste et chéris ta
patrie! Il donna quelques développements de ces principes de la morale
universelle, et finit par abdiquer l'état de prêtre qu'il embrassa par
séduction et comme victime de l'erreur"[419].
[Note 419: On le voit, même à ce moment, Euloge Schneider se refusait
à quitter le terrain d'un vague déisme; les metteurs en scène du
culte de la Raison ne le lui pardonnèrent pas.]
De nouveaux chants se firent entendre, en l'honneur de la Raison, de
la Morale sainte et de l'Etre suprême, puis commença le défilé des
prêtres, curés et vicaires constitutionnels, moines défroqués, etc.,
"qui vinrent abjurer leurs erreurs et promettre de ne plus tromper
le peuple, en lui annonçant des mensonges auxquels ils déclarèrent
n'avoir jamais cru eux-mêmes."
Ceux qui ne pouvaient percer la foule, ou qui--nous permettrons-nous
d'ajouter--ne se souciaient pas de pousser jusqu'au bout leurs tristes
palinodies, remettaient aux représentants de l'autorité leurs
déclarations signées et leurs lettres de prêtrise. Parmi ces derniers
se serait trouvé l'évêque lui-même, si nous en croyons une allusion
de l'_Argos_: "Brendel, l'évêque, remit également ses ridicules
paperasses (_papierene Narrenpossen_) pour qu'on les brûlât, mais les
folies accumulées sous son crâne ne seront peut-être calmées que par
un changement d'air"[420].
[Note 420: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]
Le programme de la fête ne semblait pas épuisé cependant et la
Propagande murmurait. "Aucun ministre du culte de Moïse ou de
Luther n'a encore paru à la tribune, pour y renoncer à ses pratiques
superstitieuses!" s'écrie l'un de ses membres. Le fait était exact;
peu d'ecclésiastiques protestants se trouvaient ce jour-là dans
l'enceinte de la Cathédrale[421] et nul d'entre eux ne se sentait
poussé vers l'apostasie. Il y en eut un pourtant--et nous regrettons de
ne pas connaître le nom de cet homme de coeur--qui n'y put tenir,
quand ces cris se firent entendre. Au risque de se faire écharper, il
s'élance à la tribune, où sa présence est saluée d'abord par
des applaudissements vigoureux. Mais ils s'éteignent comme par
enchantement, quand il "prend la parole, non pas pour abjurer les
principes monstrueux de l'imposture, mais pour se récrier contre
l'intolérance et pour en appeler à l'Evangile, dont le fourbe, dit
notre procès-verbal, avait pendant quarante ans défiguré la morale
sublime."
[Note 421: _Ibid_. "_Die grossen Thiere kamen gar nicht, die kleinen
sprachen solchen Unsinn dass man sie von der Kanzel jagte_."]
"Cet outrage fait à la vérité dans son temple, au moment de
l'inauguration de ses autels, ce blasphême contre la raison, prononcé
par une bouche accoutumée au sacrilège, fut vengé sur-le-champ. Le
déclamateur séditieux fut couvert des huées du peuple, qui, d'une
voix unanime, lui cria qu'il ne voulait plus entendre ses maximes
erronnées, et le força d'abandonner un lieu qu'il profanait par sa
présence."
Tous les hommes de bonne volonté ayant enfin abjuré, le représentant
du peuple Baudot voulut contribuer aussi, pour sa part, à rehausser
l'éclat de la fête. Après avoir "félicité le peuple d'être
arrivé à cette époque heureuse, où tout charlatanisme, sous quelque
forme qu'il voulût se reproduire, devait disparaître, il annonça que
lui-même, en sa qualité de médecin, abjurait une profession qui ne
tenait son crédit que de la crédulité et de l'imposture." Inutile
d'ajouter que des acclamations réitérées saluèrent cette clôture
inattendue de la fête de la Raison.
Après qu'on eût encore brûlé devant l'autel de la déesse "des
ossements de saints béatifiés par la cour de Rome et quelques
parchemins gothiques", le Peuple, légèrement fatigué par cette
séance de trois heures, quitta "l'enceinte sacrée, où il venait
d'exprimer ses voeux religieux sans hypocrisie et sans ostentation",
pour se rendre sur la place de la Cathédrale, qui allait s'appeler
maintenant la place de la Responsabilité. On y avait dressé un immense
bûcher "qui consumait, au milieu des cris d'allégresse, les sottises
écrites par la folie humaine". Quinze charretées de titres et de
documents tirés des archives de l'Evêché, servirent à alimenter les
flammes, dans lesquelles fut jetée aussi "l'effigie des despotes
et des tyrans ecclésiastiques qui avaient régné dans la ville de
Strasbourg et souillé une atmosphère que cet autodafé vient de
purifier". On ne saura jamais tout ce que cet acte "symbolique" a
détruit de documents précieux pour notre histoire d'Alsace.
Le représentant Baudot, s'arrachant non sans peine à ce spectacle
plein d'attraits, se rend encore à la Maison commune où, dans la
salle des séances, il procède à l'installation solennelle du buste
de Marat. Il y cite aux magistrats présents l'exemple mémorable du
dévouement de ce grand homme et les invite à sacrifier leur vie, s'il
le faut, pour le bonheur public. Puis la foule, suffisamment haranguée,
se répand en chantant dans les rues; elle danse gaiement sur les places
publiques, une illumination "spontanée" témoigne partout de
la satisfaction générale des citoyens, et dans cette masse immense
d'hommes réunis, "l'humanité n'eut pas une larme à répandre et
le magistrat ne trouva pas l'occasion de faire usage des pouvoirs de la
loi." Ce que le procès-verbal n'ose pas nous raconter, mais ce que
nous révèle l'_Argos_, c'est que "l'enthousiasme du Peuple" alla
jusqu'à illuminer la guillotine sur la place d'Armes, et que c'est
autour de l'instrument terrible, éclairé par les lampions, que
jacobins et jacobines dansèrent la Carmagnole jusque bien avant dans la
nuit[422], terminant ainsi "cette journée mémorable qui fera époque
dans les annales de la philosophie et dans l'histoire du monde".
[Note 422: _Argos_, 2 frimaire (22 nov. 1793).]
Il n'est pas difficile de deviner les sentiments qu'éprouvait en
réalité la majorité de la population strasbourgeoise en présence
de scènes pareilles, mais elle se gardait bien de les manifester, en
présence de la "fille de Guillotin" qui lui tendait les
bras[423]. Quant à la petite église des novateurs, elle était dans
l'enchantement. "Le voici donc arrivé, s'écriait Butenschoen, ce
jour que rêvaient tous les bons citoyens, devant lequel tremblaient
les sots et les méchants! Jamais journée ne fut plus sainte, ni plus
grande. La seule religion digne d'êtres raisonnables, la religion de
la Raison, vient d'être proclamée par un peuple régénéré. Soyez
raisonnables et vous serez heureux!" Puis il ajoute cette prophétie,
dont il a dû bien rire ou rougir, dix ans plus tard, alors qu'il
était recteur de l'Université impériale de Mayence, pour Sa Majesté
Napoléon Ier: "Quand un voyageur allemand visitera Strasbourg et
demandera où se trouve la Cathédrale, chacun lui répondra avec
un sourire: Nous ne connaissons plus ni Cathédrale ni Chapitre de
Saint-Thomas; nous fréquentons seulement le Temple de la Raison et
la Société populaire. S'il demande: où demeure M. l'évêque, M. le
pasteur?, on lui répondra: Nous ne connaissons pas ces bipèdes-là;
mais si vous voulez faire la connaissance des éducateurs du peuple,
voici une douzaine de braves sans-culottes! Et je parie que si ce
voyageur était le Christ ou Martin Luther, il verserait des larmes
de joie et dirait: Voilà ce que je désirais! Voilà ce qui doit
être!"[424].
[Note 423: Il est intéressant de constater la proportion tout à fait
anormale de noms étrangers qui ont signé le procès-verbal officiel de
la _Description_; immigrés de l'Allemagne et immigrés de l'intérieur
y dépassent de beaucoup le nombre des Strasbourgeois de naissance.
Parmi les premiers, un Prussien, le baron de Clauer; un Holsteinois,
Butenschoen; Cotta, de Stuttgart, etc. Pour les seconds, on aurait
l'embarras du choix parmi une vingtaine de noms.]
[Note 424: _Argos_, 2 frimaire an II.]