XVIII.

L'année 1793 marque une époque de crise violente dans les destinées

de la Cathédrale de Strasbourg, comme aussi dans l'histoire religieuse

de l'Alsace. Dans la première moitié de l'année, les luttes des

partis au sein de la Convention nationale, la guerre étrangère et

la guerre civile grandissante détournent l'attention des masses

des questions religieuses proprement dites. L'Eglise catholique

_conformiste_ essaie encore de lutter pour l'existence contre

l'indifférence et le mauvais vouloir croissant des autorités civiles;

mais, délaissée de tous les côtés à la fois, elle perd bientôt

toute raison d'être. Quand la tourmente révolutionnaire pousse enfin

les vrais meneurs des clubs et de la plèbe radicale au pouvoir, le

clergé assermenté ne tente même pas de résister à l'orage; il

s'effondre et disparaît. Comme la dissidence catholique est depuis

longtemps proscrite et que les cultes protestants sont également

supprimés, le christianisme tout entier semble avoir sombré dans

la tourmente. Un court moment le néant seul règne dans nos églises

jusqu'au jour où des fanatiques d'un genre nouveau viennent inaugurer

sur leurs autels le culte de la déesse Raison.

A notre point de vue spécial, l'histoire de cette année fatidique

peut donc se partager en deux chapitres distincts. Le premier comprendra

l'histoire de la lente et peu glorieuse agonie du catholicisme officiel

et devra forcément rapporter en résumé les principaux moments de

l'histoire politique de Strasbourg, afin de permettre au lecteur de

s'orienter au milieu des détails qui suivront dans le second chapitre.

Celui-ci sera consacré au tableau de la religion hébertiste dans nos

murs et aux exhibitions bizarres qu'il provoquera sous les voûtes de

"l'ex-Cathédrale". Nous avons vu tout à l'heure que, dès les

derniers mois de l'année 1792, la municipalité strasbourgeoise

témoignait une grande froideur pour les intérêts et les besoins

du clergé constitutionnel. On en trouve une preuve nouvelle dans la

manière dont elle accueille une pétition, présentée le 23 décembre,

par le "citoyen évêque du Bas-Rhin", les curés et les préposés

laïques des paroisses catholiques au corps municipal. C'était une

protestation motivée contre le décret de l'Assemblée législative du

4 septembre précédent, qui mettait les frais du culte à la charge des

communautés religieuses. Les pétitionnaires exposaient que le nombre

des conformistes était bien trop faible à Strasbourg pour y subvenir

à de pareilles dépenses, et que les fidèles se sentiraient lésés

dans leurs droits si on les abandonnait de la sorte à leurs ressources

insuffisantes.

Mais la municipalité ne s'occupa de cette demande que dans la séance

du 7 janvier 1793 et passa, sans longues discussions, à l'ordre du

jour, bien que la somme réclamée par Brendel pour "un culte modeste

et décent à la Cathédrale et dans les autres églises paroissiales"

ne dépassât pas le chiffre de trois mille livres assignats[310].

[Note 310: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits, 7 janvier 1793.]

L'attitude de la presse radicale répondait à celle des corps

constitués. L'_Argos_ d'Euloge Schneider est rempli de récriminations

violentes contre les ecclésiastiques assermentés des deux cultes. Il

leur reproche de ne point travailler à répandre la vraie religion

et l'amour de la République, comme c'est leur devoir, et se plaint

amèrement d'avoir été persécuté par ses supérieurs chaque fois

qu'il a voulu ouvrir les yeux aux masses ignorantes. "C'est si

commode, s'écrie-t-il, de n'avoir d'autre occupation que de faire le

signe de la croix, de dire la messe, de porter des vêtements brodés

d'or et de brailler des psaumes latins, sans être obligé de

rien penser, de rien sentir et de rien enseigner." Les ministres

protestants étaient confondus par lui dans un même anathème.

Après le premier élan du seizième siècle, eux aussi sont restés

stationnaires et retardent maintenant de trois siècles sur le progrès

général des lumières[311].

[Note 311: _Argos_, 29 janvier 1793. Une preuve de l'antipathie

profonde de Schneider pour les protestants, qui l'avaient, croyait-il,

abandonné, en même temps qu'un spécimen curieux de son talent dans

le genre satirique, c'est le récit intitulé: _Das Froschkloster zu

Abdera_, imité de Wieland, et dans lequel il ridiculise le Chapitre de

Saint-Thomas et l'Internat de Saint-Guillaume (_Argos_, 4 mai 1793.)]

C'était, pour le dire en passant, une injustice criante à l'égard

de certains au moins des ministres protestants de Strasbourg que de

les accuser de n'être pas au niveau des sentiments patriotiques de la

nation, prise dans son ensemble. En ce moment même le prédicateur de

la paroisse française de Saint Nicolas, Mathias Engel, composait et

faisait distribuer à ses ouailles des "cantiques" qui devaient

réjouir le coeur de tout bon républicain, et où on pouvait lire des

vers comme ceux-ci:

Auteur de nos jours, Dieu suprême...

Reçois notre serment civique:

Certains de l'immortalité,

Nous vivrons pour la République,

Nous mourrons pour la Liberté! [312]

[Note 312: Cantique sur la liberté, par le citoyen Enguel. S. lieu ni

date, 7 p. 8°.]

Ce qui, plus que tout le reste, irritait Schneider, c'est que les curés

et desservants d'origine alsacienne avaient si peu fait pour combattre

les superstitions du passé. Plus intelligents et plus cultivés, les

prêtres venus d'Allemagne avaient aussi montré plus de bonne volonté

pour répandre la bonne semence, mais pour cette raison même ils

avaient éveillé les sourdes rancunes de l'évêché. N'avait-on pas

osé offrir à deux savants professeurs, venus d'outre-Rhin, de modestes

places de vicaire? Et quand ils se plaignaient de l'exiguïté de leurs

traitements, on leur répondait par des sarcasmes. C'est ainsi que

l'ex-procureur Levrault avait dit un jour: "Les apôtres n'étaient

pas non plus salariés par l'Etat, et quand ils étaient persécutés,

nul n'envoyait la troupe à leur aide"[313].

[Note 313: _Argos_, 5 février 1793.]

Le clergé constitutionnel ne remplissait donc pas, aux yeux des bons

patriotes, le rôle qu'ils avaient rêvé pour lui; on lui donna dès

lors des auxiliaires, qu'il ne vit sans doute pas fonctionner avec

plaisir à ses côtés. A Strasbourg du moins, les officiers municipaux

furent chargés de lire et de commenter en chaire, une fois par semaine,

devant les fidèles assemblés, les écrits dont la Convention avait

ordonné l'impression et l'envoi aux départements. Le citoyen Lanfrey

fut chargé de ce service à la Cathédrale[314]. On tâchait également

de suppléer à l'apathie des curés en encourageant le zèle des

maîtres d'école, chargés de répandre les principes civiques parmi

la jeune génération. C'est ainsi que le corps municipal accordait au

sieur Nicolas, maître d'école de la Cathédrale, un supplément de

chandelles pour tenir une classe du soir[315].

[Note 314: Corps municipal, procès-verbaux manuscrits du 28 janvier

1793.]

[Note 315: _Ibid._, 11 février 1793.]

Pendant ce temps aussi la mise en vente des immeubles du Grand-Chapitre

et des dignitaires de l'Eglise, des vins et des meubles de l'ancien

prince-évêque allaient bon train, et les feuilles publiques étaient

remplies d'annonces judiciaires à cet effet, comme aussi les coins

des rues ornés de placards qui mettaient tous ces biens, _intra_ comme

_extra muros_, à la disposition des capitalistes patriotes[316].

[Note 316: _Affiches de Strasbourg_, 12 janvier, 26 janvier, 22 juin,

27 juillet 1793, et les nombreux placards avec les _premières_,

_deuxièmes_ et _troisièmes_ proclamations relatives aux biens

d'immigrés, du 23 février, 4 mars, 23 mars, etc., etc.]

L'excitation des esprits, naturellement croissante avec l'approche

des dangers du dehors, était encore augmentée par les dénonciations

incessantes des jacobins de Strasbourg; ils provoquaient à Paris

des inquiétudes qui se traduisaient par des mesures aussi violentes

qu'elles étaient inutiles. Dès février, la Convention Nationale,

cédant aux appels de la Société du Miroir, avait envoyé de nouveaux

commissaires dans le Bas-Rhin, munis de pouvoirs extraordinaires.

Ceux-ci, les représentants Couturier et Dentzel, l'ex-ministre de

Landau, s'adressaient à la municipalité, le 11 février 1793, et, pour

obvier aux "manoeuvres ténébreuses qui s'opposent au succès de la

révolution sur cette frontière", ils ordonnaient l'expulsion de la

ville et l'internement loin des frontières d'une série de notables

strasbourgeois, que nous connaissons comme d'excellents patriotes et

parmi lesquels nous citerons seulement Michel Mathieu, l'helléniste

Richard Brunck et "le gazetier Saltzman". Bon nombre aussi

recevaient un avertissement sévère et se voyaient sommés "d'être

plus circonspects à l'avenir et de baisser devant la loi un front

respectueux"[317].

[Note 317: Lettre des citoyens commissaires, députés de la Convention

Nationale... à la Municipalité de Strasbourg. Strasb., Levrault, 1793,

8 p. 4°.]

C'était le commencement de ces proscriptions répétées qui allaient

sévir bientôt à Strasbourg contre les éléments modérés de notre

ville et frapper indistinctement les rares partisans de l'ancien régime

et les adhérents sincères des libertés nouvelles.

On ne saurait douter qu'Euloge Schneider n'ait été l'un des plus

zélés à charger ses anciens protecteurs et amis; il entrait, de la

sorte, dans l'esprit de ses fonctions nouvelles. Le 3 février, il avait

gravi, pour la dernière fois, les marches de la chaire, illustrée

par Geiler, à la Cathédrale, et prêché sur les _opinions de Jésus

relativement aux feuillants et aux fanatiques de son temps_[318]; sur la

couverture de la brochure imprimée, il ne s'intitulait plus "vicaire

épiscopal", mais "professeur de religion républicaine". Peu

de jours après, les commissaires de la Convention Nationale le

désignaient pour le poste d'accusateur public auprès du tribunal

criminel du Bas-Rhin, et le 18 février, il adressait un réquisitoire

officiel au corps municipal pour être installé dans ses

fonctions[319]. En effet, le lendemain les autorités constituées

procédaient à son installation solennelle, et l'ex-professeur de Bonn,

l'ex-vicaire de Brendel, prononçait, devant un auditoire sans doute

partagé dans ses impressions intimes, un discours dans lequel il

s'expliquait sur la façon dont il entendait sa terrible mission[320].

[Note 318: _Die Aeusserungen Jesu über die Fanatiker und Feuillants

seiner Zeit, eine Predigt_. Strassb., Stuber, 1791, 16 p. 8°.]

[Note 319: Procès-verbaux mss. du Corps municipal, 18 février 1793.]

[Note 320: _Argos_, 28 février 1793.]

Un autre de ses collègues ecclésiastiques à la Cathédrale avait

quitté, encore avant lui, la carrière sacerdotale qui n'offrait plus

grand avenir à tant d'ambitions remuantes. Le "citoyen" Dorsch

avait été appelé à Mayence, conquise par le général Custine, comme

l'un des administrateurs provisoires de cette cité, et y avait porté,

comme le montre une lettre, reproduite par l'_Argos_, toute la haine

des prêtres assermentés radicaux pour les modérés strasbourgeois

vaincus[321].

[Note 321: _Argos_, 21 février 1793.]

Sans doute les Strasbourgeois de vieille roche n'avaient pas accepté

sans protestations les mesures dictatoriale des commissaires de

la Convention; ils étaient amis de la liberté, mais se sentaient

profondément froissés de voir une tourbe d'aventuriers étrangers,

accourus de l'intérieur et du dehors, s'abattre sur leur ville et

vouloir les dominer. La majorité des douze sections de la commune avait

envoyé à Paris les citoyens Lauth et Philippe Liebich, pour

réclamer le rapport de ces mesures extraordinaires, outrage gratuit au

patriotisme de Strasbourg. Ceux-ci parlèrent avec énergie à la barre

de la Convention Nationale, dans sa séance du 5 avril, essayant de

démasquer leurs calomniateurs, "les maîtres d'arithmétique, les

régents de collège, les maîtres de langue qui voudraient être les

maîtres de la ville"[322], et malgré les efforts des porte-voix de

la Société des Jacobins, également présents à Paris, ils avaient

semblé l'emporter un instant; des Montagnards avérés comme Rühl

avaient pris leur défense, et le président les avait admis aux

honneurs de la séance. Mais la lutte entre la Gironde et la Montagne

prenait chaque jour un caractère plus aigu, et les exaltés, d'avance

assurés de la victoire, continuèrent, sans trop s'inquiéter de cet

échec passager, leur lutte à outrance contre les personnes et les

institutions qui leur étaient odieuses. Ils pressentaient, dirait-on,

que, le lendemain de la crise, la bourgeoisie de Strasbourg, toujours

malhabile à flatter les pouvoirs du jour ou ceux du lendemain, se

trouverait, au moins de coeur, non du "côté du manche", mais avec

ceux qu'aurait balayés le mouvement révolutionnaire.

[Note 322: Paroles d'un député à la Convention, citées dans

l'_Extrait d'une lettre de Paris_ du 5 avril 1793. S. lieu d'impression

ni nom d'imprimeur, 4 p. 4°.]

C'est à ce mois d'avril, précédant l'établissement de la Terreur,

qu'appartient aussi la première saisie d'immeubles ecclésiastiques

réquisitionnés pour les besoins de la Nation. On entasse des

provisions de fourrages à la Toussaint; on décharge des grains au

Temple-Neuf; on avertit l'évêque qu'il faut changer l'église de

Saint-Jean en magasin pour l'armée et qu'il ait à pourvoir, comme

il l'entend, à ce que le service de la paroisse ne soit pas

interrompu[323]. Un peu plus tard, le corps municipal décide de faire

décrocher le grand tableau, symbolisant l'union de Strasbourg et de la

France, qui se trouve dans la salle de ses séances et de se concerter

avec le citoyen Melin, peintre, pour y faire disparaître les fleurs

de lys sur le manteau de la figure symbolique de la France. Il s'occupe

également de faire remplacer les boutons de métal qui se trouvent

encore sur l'uniforme d'un certain nombre de gardes nationaux, et sur

lesquels se lit encore le mot prohibé de _Roi_[324]; il délègue

un commissaire de police, assisté de deux témoins, pour enlever

les armoiries du citoyen Arroi, ci-devant attaché au Grand-Chapitre,

sculptées, contrairement à la loi, sur le fronton de sa demeure[325].

[Note 323: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 avril 1793.]

[Note 324: Corps municipal, procès-verbaux du 13 mai 1793.]

[Note 325: _Ibid._, 22 avril 1793.]

Entre temps, le tribunal criminel du Bas-Rhin commence à prononcer ses

arrêts sur les réquisitoires de Schneider. Par un curieux hasard, l'un

des premiers--l'un des premiers que nous connaissions, au moins,--daté

du 3 mai, concerne une accusation pour insultes, adressées au clergé

constitutionnel, intentée à Martin Maurer, vigneron à Reichsfelden,

dans le district de Barr. Le 16 avril, travaillant dans son vignoble,

ce pauvre homme s'est écrié, paraît-il: "Que la foudre écrase les

_patriotes_ et les prêtres assermentés! Ils sont tous des hérétiques

et ont trahi leur religion!" Pour ce grave méfait, Maurer est

condamné par le tribunal à faire amende honorable, tête nue et à

genoux, sous l'arbre de la liberté à Reichsfelden, à y rétracter

publiquement ses blasphèmes, et à en demander pardon à la

République, à la municipalité et aux prêtres constitutionnels. Puis

il sera conduit à Schlestadt, exposé durant deux jours au pilori,

orné de l'inscription suivante: "Aristocrate et fanatique", et

finalement reconduit à Strasbourg, pour y rester en prison jusqu'au 10

août[326].

[Note 326: _Argos_, 7 mai 1793.]

C'était prendre peut-être bien à coeur la considération du clergé

conformiste, au moment où l'on se préparait à le déclarer inutile,

mais enfin c'était une condamnation régulière et légale, prononcée

par des jurisconsultes de profession, les Elwert, les Silbernad, etc.,

qui passaient déjà pour modérés et réactionnaires.

Voilà sans doute pourquoi ces procédures semblaient encore trop

longues et trop compliquées à l'accusateur public du Bas-Rhin. Quinze

jours plus tard, il réclamait dans l'_Argos_ des pro cédés plus

sommaires contre les ennemis de la patrie, l'établissement d'un

_tribunal révolutionnaire_ qui s'affranchirait de toutes les formes

et arguties légales. "Qui donc entrave notre unité, s'écriait

Schneider.--Les aristocrates et les fanatiques. Ce sont eux qu'il faut

dompter. Et par quel moyen?--Par la guillotine, par rien d'autre que la

guillotine"[327].

[Note 327: _Argos_, 23 mai 1793.]

L'écrasement de la Gironde, opéré dans les journées du 31 mai et du

1er juin, grâce à la coopération de la Montagne et de la Commune

de Paris, allait lui donner la joie de voir se réaliser bientôt ce

dernier souhait. Il ne se doutait pas, le malheureux, qu'il serait

lui-même, un peu plus tard, victime de ce mépris pour toutes les

formes protectrices de la justice, qu'il appelait de tous ses voeux!

L'exaspération de l'ancien vicaire épiscopal n'était pas d'ailleurs

sans motifs. L'accueil favorable fait par la majorité de la Convention

nationale aux républicains modérés, en avril, avait ravivé pour un

temps le courage de la bourgeoisie de Strasbourg. Dans les réunions des

douze sections de la ville une lutte des plus vives s'était engagée

entre les jacobins et leurs adversaires, lutte dirigée par le comité

central des douze sections, formé de modérés, auxquels s'étaient

même ralliés quelques-uns des chefs de l'ancien parti catholique.

Euloge Schneider s'était jeté dans la bataille avec toute

l'impétuosité de sa nature fougueuse et mobile, et dans la séance du

club du 7 mai, il était allé jusqu'à déclarer que le comité central

était d'accord avec les Autrichiens et les Prussiens.

Ripostant à cette insinuation ridicule et perfide par une

contre-accusation non moins absurde, la huitième section, dont

Schneider faisait partie, se réunissait le 12 mai pour examiner

l'attitude du nouvel accusateur public. Après une discussion des plus

animées, visant "les calomnies proférées par le prêtre allemand

Schneider" et constatant que "ledit prêtre ne cherche qu'à semer

la discorde entre les citoyens; vu qu'il est Allemand de Cologne et

domicilié depuis deux ans seulement à Strasbourg, et qu'il

semble payé par les ennemis extérieurs et intérieurs du pays",

l'assemblée décidait de réclamer auprès du gouvernement la

déportation de Schneider hors des frontières de la République. afin

de rétablir la paix et la tranquillité dans les esprits[328].

[Note 328: _Argos_, 4 juin 1793.]

Cette décision, appuyée par la signature des citoyens Wehrlen, Grün,

Stromeyer, Spielmann, Schatz, etc., trouva de nombreux approbateurs à

Strasbourg. Le comité des sections réunies, présidé par le sieur

Metz, "chef des fanatiques" élevé par les feuillants à cette

dignité pour gagner le concours du parti catholique, au dire de

Schneider[329], élaborait même, à la date du 23 mai, une protestation

des plus énergiques contre l'influence montante du jacobinisme dans

la capitale et l'envoyait à Rühl pour la déposer sur le bureau de

la Convention nationale. Mais ce document parvint à Paris au moment

précis où les amis d'Euloge Schneider l'emportaient sur toute la

ligne, et ne servit qu'à incriminer d'une façon plus spécieuse la

population si loyale et si patriotique de la cité frontière.

[Note 329: _Argos_, 18 juillet 1793.]

Aussi faut-il voir avec quelle jubilation l'_Argos_ accueille la

nouvelle des événements qui viennent de s'accomplir dans la capitale

et l'ordre d'arrêter les chefs des sections _modérées_ de Strasbourg,

les Thomassin, les Schoell, les Ulrich, les Noisette et autres. Il

applaudit aux avertissements donnés aux Beyckert, aux Metz, aux Edel,

aux Fries, aux Mosseder, etc., signalés comme _suspects_. Seulement il

trouve qu'on est peut-être trop sévère pour ceux des non-conformistes

qui se détournent de l'Eglise constitutionnelle par pure ignorance, et

qu'il faut "les éduquer et non les tourmenter". C'est aux riches

protestants qu'il faut s'en prendre avant tout; il n'y en a pas un seul

sur la liste des suspects[330], et cependant "c'est là le noeud de

la situation"[331]. Schneider se livre ensuite à une caractéristique

perfide de tous ces adversaires qui l'avaient si longtemps tenu en

échec et qui sont enfin à terre: Metz, Ostertag, Lacombe, les meneurs

des _fanatiques_; Fries, le pédagogue de Saint-Guillaume, qui a

fomenté, selon la faible mesure de ses forces, la haine de la liberté

chez ses élèves. Mais c'est surtout contre "Salzmann, ce _bon_

Salzmann", que s'épanche le courroux du moine défroqué. "A mon

avis, s'écrie-t-il, il a plus nui à la République que toute une

armée ennemie. Sans sa feuille infernale, l'esprit public dans les

deux départements du Rhin ne serait peut-être jamais tombé aussi

bas[332]."

[Note 330: C'était là un mensonge gratuit de la part de Schneider; il

savait fort bien que Beyckert, Schoell, Fries, Edel, Weiler, Mosseder,

etc., étaient protestants.]

[Note 331: "_Man vergesse nicht die Pfründner des reichen

Thomasstiftes; hier, hier ist der Knoten!_" (_Argos_, 11 juin 1793.)]

[Note 332: _Argos_, 18 juin 1793.]

Ces dénonciations haineuses, qui appelaient comme sanction la

guillotine, maintenant qu'on entrait sous le régime de la Terreur,

n'empêchaient pas Euloge Schneider de parler par moments d'un ton plus

conforme aux vrais principes. "Nous respectons, était-il dit dans une

adresse de la _Société des Amis de la liberté_, signée par lui comme

vice-président, nous respectons la liberté des opinions, mais nous

condamnons les menées des hypocrites et des traîtres. Nous distinguons

entre un frère égaré et ceux qui l'ont perdu. Nous voulons instruire

l'un et démasquer l'autre. Notre religion commune est l'amour des

hommes, notre temple la patrie, nos offrandes l'obéissance à la loi.

Nous ne reconnaissons pas de patriotisme qui ne soit fondé sur la

vertu, pas de politique qui ne s'appuie sur la morale"[333]. Mais ces

déclarations de tolérance abstraite ne tiraient pas à conséquence;

en admettant même qu'elles fussent sincères, la force des choses

poussait les exaltés en avant et, comme le disait un jour M. Renan,

"la révolution ne permet à personne de sortir du branle qu'elle

mène. La terreur est derrière les comparses; tour à tour exaltant les

uns et exaltés par les autres, ils vont jusqu'à l'abîme. Nul ne peut

reculer, car derrière chacun est une épée cachée, qui, au moment où

il voudrait s'arrêter, le force à marcher en avant."

[Note 333: _Die Gesellschaft der Freunde der Freiheit und Gleichheit an

die Bürger der zwoelf Sektionen Strassburg's_, 14. Juin 1793. S. nom de

lieu ni d'imprim., 7 p. in-18.]

La révolution du 31 mai n'eut pas d'effet immédiat apparent sur la

situation ecclésiastique, du moins en Alsace. Les cultes continuèrent

à être célébrés comme à l'ordinaire dans les mois qui suivirent.

Que leur liberté d'allures fût encore pleinement respectée à la

veille même de ces événements, nous le voyons par l'autorisation

accordée au curé de la Robertsau, l'abbé Chrétien Gillot, de

célébrer le dimanche de l'octave de la Fête-Dieu, par une procession

solennelle en dehors de son église.[334] La circulaire du citoyen

Garat, ministre de l'intérieur, datée du 1er juin 1793 et adressée

aux administrateurs des départements, doit être mise sans doute encore

à l'actif de l'ancienne majorité girondine et n'est point attribuable

aux nouveaux détenteurs du pouvoir, bien que sa publication coïncide

avec les débuts du nouveau régime.

[Note 334: Procès-verbaux du Corps municipal, 27 mai 1793.]

Cette circulaire réitérait l'interdiction du port des vêtements

ecclésiastiques en dehors des fonctions sacerdotales, interdiction

prononcée depuis de longs mois déjà. Mais le ton en était âpre et

tristement significatif. "Les ecclésiastiques amis de l'ordre et de

la révolution, y disait le ministre, sentiront combien il importe à la

manifestation de leurs principes qu'ils ne conservent pas plus longtemps

un vêtement que persistent encore à porter des prêtres ennemis de la

République, qui cherchent par de vains efforts à faire de ce vêtement

l'étendard et l'aliment de la révolte (_sic_)... S'il est quelque

reste de raison dans les hommes avides du sang de leurs concitoyens et

de l'anéantissement de leur patrie, l'intérêt personnel doit

leur dire que cet habit distinctif appelle sur eux à tout moment

l'indignation et la colère des bons citoyens, et qu'aux jours d'une

effervescence qu'ils auraient sans doute eux-mêmes excitée dans

d'autres intentions, ce moyen de reconnaissance pourrait en faire de

malheureuses victimes"[335]. Le Directoire du département faisait

afficher partout la lettre ministérielle, par arrêté du 5 juin; c'est

douze jours plus tard seulement que la municipalité faisait à son tour

défense aux curés et aux ministres de se montrer dans les rues avec

les insignes distinctifs de leurs fonctions[336].

[Note 335: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du

5 juin 1793. S. lieu ni nom d'imprim., 4 p. fol.]

[Note 336: Corps municipal, procès-verbaux du 17 juin 1793.]

Disons tout de suite que l'évêque Brendel reçut cette notification

le 20 juin et qu'il s'empressa de protester contre l'ordre reçu, en

alléguant que le décret de la Convention n'était applicable qu'aux

ci-devant congrégations religieuses, mais non aux prêtres assermentés

et fidèles à la nation. Du reste, en sa qualité d'évêque chargé

de l'administration de tout un diocèse, il se regardait comme étant

toujours et partout dans l'exercice de ses fonctions; il demandait donc

au corps municipal de revenir sur son vote. Mais celui-ci, ayant pris

connaissance de sa lettre, décida, dans sa séance du 11 juillet,

sans longs débats, qu'il n'y avait pas lieu à délibérer[337]. Les

représentants de la cité faisaient bientôt après un accueil tout

aussi peu favorable aux réclamations des anciens fonctionnaires du

culte catholique, qui demandaient à la municipalité leurs indemnités

arriérées. On avait, il est vrai, chargé le compositeur Pleyel,

alors directeur de l'orchestre de la Cathédrale, de dresser un état

nominatif de tous les employés des différentes paroisses, et la

municipalité avait ensuite transmis cette pièce au Directoire du

district. Mais, soit que celle-ci se fût perdue en chemin, soit que,

dans la confusion croissante de tous les services publics, il n'y

eût plus d'ordre ni de responsabilité nulle part, aucune réponse

ne venait, et finalement on renvoyait le règlement de la question au

département, qui ne s'en occupa pas sans doute avec plus de zèle que

la commune ou le district[338].

[Note 337: Corps municipal, procès-verbaux du 11 juillet 1793.]

[Note 338: Corps municipal, procès-verbaux du 29 juillet 1793.]

Cette attitude peu sympathique du corps municipal vis-à-vis des

questions religieuses ne l'empêchait pas toutefois de conserver avec le

clergé des deux cultes des rapports occasionnels et même courtois, si

son républicanisme ombrageux n'y trouvait point à redire. C'est ainsi

que nous le voyons adresser des félicitations officielles au pasteur

Jean-Georges Eissen, du Temple-Neuf, ancien aumônier de Royal-Suédois,

au sujet de son opuscule: _Galerie de la République française ou

Collection de quelques faits et dits mémorables des Français libres,

à l'usage de la jeunesse_. Il décide même d'en acheter un certain

nombre d'exemplaires et de les distribuer aux écoles françaises de

Strasbourg[339].

[Note 339: Corps municipal, procès-verbaux du 27 juin 1793.]

Pendant ce temps la Convention nationale mutilée avait rapidement

achevé la discussion de la Constitution nouvelle, cette Constitution de

1793 qui ne fut jamais mise en vigueur, parce que les utopistes

radicaux eux-mêmes, qui l'avaient réclamée, puis votée, la jugeaient

inapplicable dans la situation désastreuse du pays. Elle devait être

envoyée solennellement aux départements pour être sanctionnée par le

vote populaire, et l'un des représentants du Bas-Rhin fut chargé de

la porter à Strasbourg. Ce fut le 8 juillet 1793 que Dentzel, muni des

pouvoirs extraordinaires, arrivait dans notre ville et descendait à la

Maison-Rouge, au son des cloches de toutes les églises et au bruit

du canon, "porteur du nouveau Livre de vie"[340]. Immédiatement

conduit à l'Hôtel-de-Ville par une députation des corps

administratifs, il y donna lecture, à la foule assemblée, de l'acte

constitutionnel, "fruit incorruptible de la Montagne".

[Note 340: _Argos_, 11 juillet 1793.]

La lecture achevée, l'assemblée tout entière se lève au bruit

des salves d'artillerie et des sonneries des grandes cloches de la

Cathédrale, et, "les mains tendues vers le ciel, jure l'unité et

l'indivisibilité de la République, l'adhésion la plus entière à

la Constitution républicaine et la mort des conspirateurs et des

tyrans". Puis le maire Monet prononce un discours emphatique sur

la situation présente, à la fin duquel il convie les citoyens "à

délibérer en philanthropes sur des lois douces et philosophiques,

posant avec sagesse les fondements d'une gloire impérissable et d'un

bonheur éternel". Ces paroles sont accueillies aux cris de: Vive la

République! vive l'égalité! et "portent dans tous les coeurs, au

dire du procès-verbal officiel, l'amour de l'union, annonçant une

réconciliation parfaite et l'aurore d'un bonheur qui ne doit plus avoir

de terme". Le procureur de la commune, Hermann, homme très modéré

de caractère et d'opinions, mais que la municipalité épurée avait

maintenu jusqu'à ce jour en fonctions, puisqu'il lui fallait au

moins _un_ fonctionnaire au courant des services administratifs et des

compétences législatives[341], vient s'associer, lui aussi, à ces

manifestations d'un enthousiasme naïf ou forcé, et déclarer que la

liberté remportera sous peu la victoire sur les esclaves du fanatisme,

et que l'hydre de la guerre civile sera étouffée dans son propre sang.

Enfin l'on introduit dans l'enceinte une députation des écoliers du

Gymnase, et le jeune Ehrenfried Stoeber, le futur poète et polémiste

libéral du temps de la Restauration, harangue Dentzel et l'assure que

la jeunesse de la cité partage les transports des autres citoyens et

que la postérité la plus éloignée bénirait ce jour comme le

plus beau de ceux qu'a vus la commune de Strasbourg[342]. Affirmation

sincère sans doute dans la bouche de l'adolescent exalté, mais

trop souvent répétée depuis quatre années dans tant d'occasions

solennelles, au milieu de scènes trop contradictoires, pour ne

pas provoquer maintenant chez les esprits plus rassis, soit des

appréhensions nouvelles, soit au moins un triste sourire!

[Note 341: Rien ne donne une idée plus singulière et plus affligeante

à la fois de la façon dont on _administrait_ alors les affaires de

la ville, au milieu des agitations quotidiennes de la politique, que

certains faits relatés aux procès-verbaux du Corps municipal, p.

ex. sur la gestion de la citoyenne Demart, directrice de la Maison des

Enfants-Trouvés, de connivence avec le garçon-chirurgien Schmidt, son

amant (18 mars 1793).]

[Note 342: Procès-verbal de la séance publique du Conseil général de

la Commune de Strasbourg, du lundi 8 juillet 1793. Strasbourg, Dannbach,

14 p. 8°.]

Le soir, à la séance du club des Jacobins, les citoyennes des tribunes

entonnèrent la _Marseillaise_, puis Euloge Schneider prononça le

panégyrique de la Constitution nouvelle, qui, "du coup, termine tous

nos différends et qui, de même que la loi de Jéhovah, est née sur

la sainte Montagne, au milieu du grondement de la colère populaire, du

tonnerre des armes et des éclairs". La sanction de la Constitution

par le vote populaire n'était et ne pouvait être, dans les

conjonctures présentes, qu'une vaine formalité. Le 9 juillet le corps

municipal annonçait aux citoyens de Strasbourg que la grande cloche de

la Cathédrale[343] les appellerait, le 14 juillet, à ratifier l'acte

"qui doit anéantir l'anarchie, éteindre les torches de la guerre

civile et fixer à jamais les destinées de la France"[344]. Ceux

d'entre les habitants qui répondirent à l'appel vinrent en effet

déposer dans l'urne des votes approbatifs, et, dès le soir du 14

juillet, une nouvelle sonnerie des cloches et les salves d'artillerie

tirées sur les remparts annonçaient l'adhésion presque unanime des

sections de la commune. "Partout, dit la _Gazette de Strasbourg_ (que

Saltzmann ne rédige plus), partout on ne voit que réjouissances et

gaîté, et tout le monde s'épanouit à la douce perspective

d'un avenir heureux"[345]. Quelques-uns cependant devaient être

mécontents au fond, puisqu'on vit paraître immédiatement après une

brochure, prudemment anonyme et ne décelant pas son lieu d'impression,

intitulée: _Euloge Schneider, prêtre, puis accusateur public et

bientôt... rien_, dans laquelle l'ex-vicaire épiscopal était livré

à la risée publique. Schneider, qui attribuait, nous ne savons

pourquoi, ce factum aux commis de l'administration départementale, y

répondit avec une verve à la fois rageuse et sentimentale dans un des

prochains numéros de l'_Argos_[346].

[Note 343: Ce fut à ce moment aussi, le 12 juillet, qu'on installa le

télégraphe optique des frères Chappe sur la coupole du choeur de la

Cathédrale. X. Kraus, _Kunst und Alterthum in Elsass-Lothringen_, I, p.

423.]

[Note 344: Procès-verbaux du Corps municipal, 9 juillet 1793.]

[Note 345: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1793.]

[Note 346: _Argos_, 27 juillet 1793.]

Pendant ce temps, la crise s'accentuait à Paris, comme en province.

Les armées de la République rétrogradaient sur le Rhin, et le

gouvernement, craignant de plus en plus "les complots liberticides"

des ennemis de l'intérieur et du dehors, redoublait de violences, sur

les frontières surtout. C'est par son ordre, sans doute, que, le 29

juillet, le Conseil général du département allait jusqu'à interdire

et supprimer provisoirement toutes les correspondances avec l'étranger,

comme étant "le plus grand aliment des traîtres"[347]. Bientôt

après, les papiers du général Custine, déposés chez le citoyen

Zimmer, notaire, étaient mis sous scellés[348] et les propriétés

de Dietrich confisquées comme biens d'émigré[349]. Puis c'était

Edelmann, le facteur d'orgues et le compositeur, l'un des plus

estimables pourtant parmi les jacobins de la municipalité, qui

proposait de dresser à Strasbourg une liste complète des citoyens

suspects[350].

[Note 347: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 29

juillet 1793. placard in-folio.--Déjà le 11 juin, le Directoire

du département avait défendu les correspondances en "langue

hébraïque".]

[Note 348: Corps municipal, procès-verbaux du 5 août 1793.]

[Note 349: Corps municipal, procès-verbaux du 3 août 1793.]

[Note 350: Corps municipal, procès-verbaux du 12 août 1793.]

En même temps, la chasse aux symboles de l'ancien régime, délaissée

pendant quelque temps, reprenait de plus belle. On dénonçait au corps

municipal les lys en fer forgé de la grille de l'église Saint-Louis,

la "figure de pierre du ci-devant ordre des Récollets" sur le

portail de leur église, les armoiries subsistant encore sur la façade

de la "maison Darmstadt, vers la promenade de l'Egalité"[351]. Les

administrateurs de Saint-Thomas se hâtaient de signaler eux-mêmes, à

qui de droit, la présence des armes de Courlande et de fleurs de lys

sur le monument du maréchal de Saxe, et priaient le Conseil de prendre

lui-même les mesures qu'il jugera bonnes, dans sa sagesse, pour

concilier le décret qui demande la destruction des symboles de

la royauté avec cet autre qui prescrit le respect des monuments

historiques. Le corps municipal se montra raisonnable dans sa réponse;

il enjoint aux chanoines de Saint-Thomas de ne rien faire qui

puisse dégrader un monument national, mais d'attendre un décret

interprétatif qu'il a demandé lui-même à la Convention, dès

l'année dernière[352].

[Note 351: Corps municipal, procès-verbaux du 22 juillet 1793.]

[Note 352: Corps municipal, procès-verbaux du 14 août 1793.]

Pour exalter encore les esprits, la Société des Jacobins décidait de

fêter, le 10 août, l'unité et l'indivisibilité de la République;

mais elle n'osa point encore, comme cela devait arriver bientôt,

célébrer la fête dans une enceinte sacrée. Le cortège solennel,

précédé d'un grand char, sur lequel trônait la Liberté, entourée

de six jeunes filles costumées en Grâces, se dirigea depuis le Miroir

jusqu'à la Finckmatt. Les Jacobins, le bonnet rouge sur la tête,

suivaient le char, assez nombreux; mais, au témoignage d'Euloge

Schneider lui-même, l'élément féminin faisait un peu défaut. Les

"aristocrates strasbourgeoises" avaient préféré voir passer le

cortège sous leurs fenêtres que de s'y mêler. Et quand, après avoir

dansé la Carmagnole à la Finckmatt, on s'assit "sur la terre du bon

Dieu" pour prendre part à un modeste banquet, l'entrain ne fut

pas grand, car "seuls, les vrais sans-culottes étaient réellement

joyeux"[353].

[Note 353: _Argos_, 17 août 1793.]

Ces fêtes bruyantes à ce moment critique, cette joie qui s'harmonisait

si facilement avec la guillotine, exaspéraient la majorité de

la population de Strasbourg. Dans la soirée du 19 au 20 août,

l'instrument du supplice fut assailli par la foule au moment où il

passait sous les fenêtres de Schneider, et renversé par elle, pendant

qu'elle poussait des clameurs violentes contre l'accusateur public, le

traitant de va-nu-pieds, venu du dehors [354], et demandant sa

tête. Les autorités militaires et municipales ne se pressèrent pas

précisément de rétablir l'ordre, et l'ex-vicaire épiscopal, qui ne

brillait point par son courage, dût ressentir cette nuit-là les affres

de la mort. Dans le numéro suivant de son journal, il s'écriait: "La

Providence m'a protégé jusqu'ici; mais s'il faut que les feuillants

trempent leurs lèvres altérées dans mon sang, je ne forme qu'un

voeu, c'est qu'on épargne ma soeur, et que ma mort soit utile à

la patrie!"[355]. Quelques mois plus tard, la prophétie s'était

accomplie, mais ce n'étaient pas les feuillants qui s'étaient chargés

de la réaliser.

[Note 354: "_So ein Hergelaufener_"; les mots sont rapportés par

Schneider lui-même, _Argos_, 24 août 1793.]

[Note 355: _Argos_, 24 août 1793.]

Le lendemain soir, une certaine fermentation se manifestait dans

les rues, sillonnées de jeunes gens dont plusieurs étaient armés;

quelques citoyennes, faisant partie du Club du Miroir, étaient

arrêtées au sortir de la séance, pour avoir mal parlé de la garde

nationale, et châtiées avec des verges de bouleau "sur une partie

de leur personne que la municipalité ne protège pas encore par ses

arrêtés"[356]. C'était une gaminerie peu décente, mais rien de

plus. Le nouveau commandant de la place de Strasbourg, le général

Dièche, y répondit néanmoins par une mesure dictatoriale, expulsant

en masse tous les anciens membres des Conseils de la ville libre, des

corps ecclésiastiques, des fonctionnaires de l'Etat, en un mot, tout

ce qui touchait à l'ancien régime[357]. Schneider, de son côté,

promptement revenu de sa terreur, se répandit en menaces: "Mon coeur

est sans fiel, je le déclare en présence de l'Etre suprême! mais je

poursuivrai le feuillantisme, le fédéralisme, le royalisme, l'usure,

la fourberie, jusqu'à la mort. Paix aux bons citoyens, mort aux

fédéralistes et aux traîtres!"[358].

[Note 356: _Strassb. Zeitung_, 23 août 1793.]

[Note 357: Proclamation: Les circonstances, etc., du 26 août 1793. Un

placard in-folio dans les deux langues.]

[Note 358: _Argos_, 29 août 1793.]

Au milieu de tous ces bruits de guerre et de discorde civile, les

questions religieuses semblaient reculer bien à l'arrière-plan. Les

membres du clergé réfractaires, cachés ou en fuite, espéraient

que leur rentrée s'opérerait prochainement sous la protection des

baïonnettes autrichiennes ou prussiennes. Ils n'essayaient plus de

grouper leurs adhérents, du moins à Strasbourg, où leur ancien lieu

de culte, l'église des Petits-Capucins, était occupée par quatre

cents prisonniers de guerre[359]. Quant au clergé constitutionnel, il

était en pleine dissolution. De l'évêque Brendel on n'entend plus

parler, et ses curés et vicaires s'occupent de tout autre chose que de

prêcher. Les uns sont commissaires du gouvernement révolutionnaire,

comme Anstett, chargé de surveiller les "fanatiques" du

Kochersberg, et que nous entendons déclarer que la compassion n'est pas

une vertu républicaine. D'autres, comme Taffin, déclarent hautement

que lorsqu'il n'y aura plus de prêtres, il n'y aura plus de

scélérats. Euloge Schneider lui-même nous raconte une anecdote

singulièrement édifiante au sujet de la manière dont cet ex-chanoine

de Metz entend la cure d'âme. Les paysans de Niederschæffolsheim sont

venus lui demander un nouveau vicaire. Il leur répond: "A quoi bon?

Ils seront pourtant prochainement abolis tous ensemble." Les braves

gens insistent néanmoins et vont jusqu'à l'évêque, qui leur adresse

un desservant. Mais Schramm, un autre défroqué, va les relancer jusque

chez eux, les traite d'imbéciles, et leur déclare que ce "jupon

noir" ne pourra leur servir à rien. Effrayés par ces menaces, les

bons paysans décident, en gens prudents, de ne plus mettre le pied

à l'église, et c'est ainsi que s'éteint l'une des paroisses

constitutionnelles du Bas-Rhin[360].

[Note 359: Corps municipal, procès-verbaux du 29 août 1793.]

[Note 360: _Argos_, 14 et 17 septembre 1793.]

Ceux même d'entre les prêtres assermentés qui restent à leur poste,

ou bien s'occupent de chants guerriers et d'hymnes politiques, plus que

de leur prône[361], ou bien ils déshonorent les derniers moments de

leur existence en se déchirant entre eux. C'est encore Schneider

qui nous montre ce malheureux clergé, si décimé déjà par les

défections antérieures, se réjouir des blessures que des frères

reçoivent dans la lutte, et les jureurs d'origine alsacienne saluer

avec une joie indécente le décret de la Convention Nationale

éloignant du territoire ou condamnant à la prison les étrangers nés

dans l'un des territoires actuellement en guerre avec la République,

parce qu'ils espéraient être débarrassés de la sorte de leurs

confrères immigrés d'Allemagne.

[Note 361: _Lied am Abend vor einer Schlacht, mit Musik_, de Sévérin

Averdonk, curé d'Uffholz, dédié à ses frères sans-culottes.

(_Argos_, 15 août 1793.)]

"Comme vous vous lamentiez déjà, s'écrie le rédacteur de l'_Argos_

avec une amère ironie; vos larmes coulaient à la pensée de vous

séparer de ces amis des lumières, qui vous tenaient tant à coeur, à

cause de tous vos jours fériés, de vos messes grassement payées, de

vos servantes-maîtresses! Calmez-vous.... les représentants du peuple

ont décidé que ce décret ne les regardait en aucune façon. Il faut

en effet avoir des oreilles fort longues pour croire pareilles choses,

et un vrai coeur de prêtre pour les désirer!"[362].

[Note 362: _Argos_, 15 août 1793.]

La Convention Nationale avait contribué puissamment elle-même à

renverser l'édifice de l'Eglise constitutionnelle par son décret du 19

juillet, déclarant qu'aucune loi ne pouvait priver de leur traitement

les ministres du culte catholique qui voudraient contracter mariage. Les

évêques qui apporteraient un obstacle au mariage de leurs subordonnés

seront déportés hors du territoire de la République[363]. Pour hâter

encore l'émancipation sacerdotale, un nouveau décret, du 7 septembre

1793, promettait un traitement d'office à tous les prêtres inquiétés

par leurs communes pour raison de mariage[364]. La tentation devenait

trop grande pour maint ecclésiastique, de jouir ouvertement des

plaisirs de ce monde, tout en conservant un salaire officiel. Quant aux

communautés constitutionnelles, elles ne voulaient point, à de rares

exceptions, d'un sacerdoce aussi profane; elles refusèrent de le

reconnaître plus longtemps, et c'est peut-être ce que désiraient au

fond les promoteurs de cette étrange mesure.

[Note 363: Ce décret du 19 juillet fut promulgué par le Directoire du

département du Bas-Rhin, le 21 août 1793.]

[Note 364: La promulgation de ce second décret eut lieu à Strasbourg,

le 17 septembre 1793.]

On n'en était pas encore, en effet, à ce moment précis, à vouloir

rompre déjà nettement avec tout culte public. On peut s'en rendre

compte en étudiant les articles de Schneider dans l'_Argos_. Ballotté

entre les dernières réminiscences de son état primitif et le désir

de rester dans le courant révolutionnaire, il louvoyait, incertain de

son attitude future. Dans un travail intitulé de: _De l'état religieux

du Bas-Rhin_, il affirmait que dans tout Etat vraiment libre l'exercice

de tout culte devait être absolument libre aussi. Seulement il

déclarait qu'un culte, employant d'autres moyens de propagande que la

persuasion par la raison, commettait un crime contre la loi. Dans ces

questions religieuses tout dépend de la bonne volonté des masses; les

prêtres n'ont absolument rien à leur ordonner. "Nous ne voulons

pas dire cependant par là qu'il ne doive plus y avoir ni religion ni

prêtres. La religion chrétienne reste sans contredit un auxiliaire

puissant pour le perfectionnement de la race humaine. Tout bon chrétien

sera un véritable patriote. Quiconque essaie de détruire la religion

est, à mon avis, un homme dangereux et nuisible. Mais il faut

absolument qu'elle soit enseignée dans toute sa pureté"[365]. Et

il partait de là pour démontrer que ni le catholicisme actuel ni le

protestantisme (bien que ce dernier fût d'essence républicaine) ne

répondaient à cette religion idéale. Plus tard encore, en octobre,

il se proposait de composer un livre de prières républicain, pour bien

établir que son Dieu était un sans-culottes et non un ci-devant[366].

[Note 365: _Argos_, 5 septembre 1793. Ce qu'il entendait par la pureté

de sa morale, il le montrait quelques jours plus tard par ses articles

sur Marat: "Un temps viendra où sa tombe, à Paris, sera regardée

avec une reconnaissance respectueuse; suis ses traces, jeune homme, et

l'immortalité t'attend!" (_Argos_, 19 septembre 1793.)]

[Note 366: _Argos_, 12 octobre 1793.]

Un seul prêtre de l'Eglise constitutionnelle semble avoir fait alors à

Strasbourg oeuvre d'honnête homme et de croyant: c'est le bon Dereser,

que nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de nommer, et dont la

sympathique physionomie repose un peu de tant de types d'aventuriers

et de renégats. Dans une brochure non datée, mais publiée sans

doute vers la fin de septembre, il tente un dernier effort pour

ramener l'entente entre les catholiques de Strasbourg, entre tous ceux

"auxquels la conservation de leur religion tient à coeur[367].

[Note 367: _Einladung zur Wiedervereinigung an die katholischen Bürger

Strassburg's, denen die Erhaltung ihrer Religion am Herzen liegt._

Strassburg, Heitz und Levrault. 1793, 16 p. 8°.]

Cet écrit, qui constitue en même temps une espèce d'autobiographie,

renferme une série de considérations développées avec beaucoup de

force, pour engager _tous_ les catholiques de la ville à se grouper en

face des dangers qui les menacent _tous ensemble_. Cette réconciliation

est _nécessaire_ si nous voulons continuer d'exister; elle est

_possible_ si nous voulons être chacun de bonne foi. On travaille

activement, dans la nouvelle République, à la chute du christianisme;

Dereser le prouve par des citations nombreuses de journaux et d'orateurs

populaires de la capitale. Il faut protester contre cette _spoliation

de l'Eglise_, à laquelle on a pris ses _biens patrimoniaux_ contre un

_salaire perpétuel_, et dont on voudrait confisquer maintenant jusqu'à

ce modeste salaire. En présence de cette situation, il faut nous unir

pour supporter fraternellement les dépenses de notre culte, sans

quoi on fermera nos églises, nous serons obligés de nous cacher dans

quelque obscure chapelle, et bientôt dans les maisons; l'Eglise de

nos pères aura vécu. Pour gagner les catholiques réfractaires à

sa cause, il affirme qu'il reconnaît le pape Pie VI comme le père de

l'Eglise universelle, qu'il n'a cessé de prier pour lui, qu'il baptise,

enterre et bénit les mariages au nom de la foi catholique, apostolique

et romaine. "Venez m'entendre; assistez à mes instructions

religieuses, que je fais régulièrement à la Cathédrale, tous les

dimanches, de deux à trois heures; vous verrez que je suis aussi

bon catholique que vous. Fixez-moi le jour et l'heure où je devrai

solennellement affirmer devant vous la suprématie spirituelle du

Saint-Père, dans les limites de sa puissance légitime, et je le ferai

par serment, avec une grande joie. Mais réunissez-vous pendant qu'il

en est temps encore, avant que l'ennemi commun triomphe. Je parle

uniquement par amour pour vous. Que peut m'apporter, à moi, cette

réunion si désirée? Rien qu'un surcroît de travail, alors que je

succombe déjà presque à la tâche; rien que des calomnies des ultras

contre mon patriotisme, des dénonciations auprès des commissaires

de la Convention Nationale. Ecoutez donc ma voix, ne laissez pas vos

enfants sans instruction chrétienne, sans leçons de morale. Venez me

causer en amis, exaucez ma confiance en Dieu et votre bon coeur et notre

réconciliation feront rougir les ennemis de notre sainte religion!"

C'était sans doute une utopie de croire possible alors une réunion

pareille, même à la veille d'une chute commune, mais c'était au moins

une pensée généreuse de vouloir la tenter et de s'occuper encore avec

une conviction profonde de ces graves questions, alors que tant

d'autres désertaient le sanctuaire et se préparaient à le couvrir

de blasphêmes. Aussi le nom de Dereser mérite-t-il de rester dans la

mémoire de tous ceux parmi nous, qui ne croient pas impossible, malgré

tant d'échecs, l'alliance de la religion et de la liberté.

Mais le moment n'était pas propice à de pareilles effusions, et les

esprits n'étaient plus disposés à les comprendre. Le 23 août 1793,

la Convention Nationale décrétait la levée en masse, et chargeait

ses commissaires d'aller veiller à l'exécution de la loi. Les

représentants Milhaud et Lacoste, en tournée à Strasbourg, y

promulguèrent le décret le 8 septembre et le 9, une délibération

du Directoire du département annonçait au public que les cloches de

toutes les églises allaient sonner durant quarante-huit heures, pour

avertir les citoyens que la patrie était en danger. Tous les habitants

mâles, âgés de plus de 18 ans et de moins de 45, devaient se rendre

immédiatement à Haguenau, emportant pour huit jours de vivres. Le

premier bataillon de la garde nationale devait partir dans les douze

heures pour le Fort-Vauban, sur les bords du Rhin[368]. La _Gazette de

Strasbourg_ s'écriait: "Hier, à cinq heures, le tocsin national

a commencé de sonner; tous les citoyens étaient sous les armes.

Puisse-t-il sonner le glas funèbre de tous nos ennemis, ouverts ou

cachés!"[369]. Le lendemain, les canons de la ville et ceux de la

citadelle commençaient le bombardement de Kehl, et peu de jours après,

le décret du 17 septembre sur les suspects remplissait d'un nombre

croissant de prisonniers le vaste Séminaire épiscopal, construit en

1769, à l'aide des contributions de l'Alsace catholique tout entière,

par le cardinal-évêque de Rohan, deuxième de ce nom[370].

[Note 368: Corps municipal, procès-verbaux du 11 septembre 1793.]

[Note 369: _Strassb. Zeitung_, 19 septembre 1793.]

[Note 370: Gloeckler, _Geschichte des Bisthums Strassburg_, II, p. 21.]

Enfin, cédant à leurs propres craintes, à la pression du dehors, aux

clameurs des Jacobins avides de places ou voyant partout des traîtres,

les représentants séjournant à Strasbourg, Milhaud et Guyardin,

procédaient, le 6 octobre 1793, à une épuration générale de

toutes les autorités constituées. Directoire et Conseil général

du département, Directoire et Conseil général du district, corps

municipal et notables de la Commune de Strasbourg sont également

expurgés. Dix-huit citoyens sont exclus et déclarés suspects, les uns

comme feuillants et agioteurs, les autres comme ci-devant ou protecteurs

d'aristocrates, d'autres encore comme ayant appartenu à la faction

de Dietrich, ou comme fanatiques ayant recelé des prêtres

réfractaires[371]. Des autorités municipales, sorties en majeure

partie des "couches sociales nouvelles", ramoneurs, bateliers,

marchands de vin, cafetiers, tonneliers et baigneurs, furent installés

à l'Hôtel-de-Ville[372], un Comité de surveillance et de sûreté

générale de huit membres, choisis parmi les plus purs des Jacobins,

fut nommé et installé le 8 octobre, sous la présidence de Monet.

Ceux-là même qui, comme Schneider, avaient naguère encore trouvé

que "la conduite des représentants du peuple vis-à-vis des

administrateurs du département frisait, sinon le despotisme, au moins

la folie"[373], applaudirent à ce coup de force nouveau, car il leur

donnait enfin le pouvoir, ce pouvoir entier, absolu, qu'ils rêvaient

d'exercer depuis si longtemps déjà, pour écraser les ennemis de la

République et leurs propres adversaires.

[Note 371: Liste des personnes destituées par arrêté du 6 octobre

1793. Un placard grand in-folio, dans les deux langues, sans lieu

d'impression.]

[Note 372: Conseil général de la Commune de Strasbourg, publié par

ordre de la municipalité, 8 octobre 1793.]

[Note 373: _Argos_, 1er octobre 1793.]

Non pas qu'il n'y ait eu, même alors, parmi les hommes portés

subitement au pinacle, des caractères honnêtes et des patriotes

dévoués. Mais, instruments inconscients ou dociles entre les mains des

meneurs, ils vont laisser s'accomplir les saturnales de la Révolution,

quand ils ne s'y associeront pas eux-mêmes. Remplis d'une haine

profonde pour l'Eglise catholique, bien que la moitié, pour le moins,

soient catholiques de nom, les dépositaires nouveaux de l'autorité

municipale vont inaugurer leur carrière en chassant les derniers

catholiques de leurs temples, en attendant que la Convention nationale

leur dénie jusqu'au droit même à l'existence.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 21 / 36 题