Le premier document dont nous ayons à parler en entrant dans la
période de la grande lutte décennale qui va ravager l'Europe, c'est la
lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, adressée, le 11 juin
1792, à ses "vénérables coopérateurs et à tous les fidèles
du diocèse", afin "d'indiquer des prières publiques pour
la prospérité des armes de la Nation". Cette pièce curieuse,
passablement longue et travaillée avec soin, est avant tout politique.
C'est le panégyrique de "ces droits imprescriptibles et sacrés que
la Providence a donnés à l'homme en le créant et dont la stipulation
est consignée dans le livre de la nature et dans celui de notre saint
Evangile". Pour défendre ses conquêtes les plus légitimes, la
liberté, l'égalité, la France s'arme, combat et saura maintenir ses
droits. C'est en vain que ses adversaires, "spéculant sur l'ignorance
et la docilité superstitieuse des esprits, publient, par l'organe
d'imposteurs à gages, que la religion est détruite, tandis qu'en
respectant ses dogmes, en la rendant à son ordre primitif, nos sages
législateurs n'ont touché qu'à ses abus, qu'à ce qui en faisait la
douleur et le scandale."
Cette guerre, "la première peut-être en France, remplira les vues
paternelles de l'Auteur de la Nature. Il verra d'un oeil satisfait ses
enfants défendre leur héritage émané du ciel, que des despotes en
chef ou subalternes n'avaient usurpé sur nous qu'en faisant blasphémer
sa sagesse. L'humanité ne regardera pas comme un fléau une guerre
qui doit faire cesser les plus grands des fléaux, la tyrannie et la
guerre.... Cette guerre est sainte; elle affermira chez un peuple et
propagera chez d'autres ces lois sacrées de la nature, ces touchantes
maximes de l'Evangile, qui tendent à faire d'une société d'hommes une
famille de frères. Cette guerre enfin, nous oserons le dire, fera la
joie du genre humain et l'objet de son espoir chéri." Le chef du
diocèse encourage ensuite tous les chrétiens dont la Providence
l'a fait pasteur, à l'union des coeurs, à la paix, à la concorde.
"Patriotes ou aristocrates, conformistes ou non-conformistes, eh
qu'importent à la Religion, à la Patrie, de stériles dénominations?
Vainement vous nous vanterez, les uns votre dévouement à la
Constitution, les autres votre zèle pour la foi de vos pères. Avant
tout, manifestez par des faits, montrez par des vertus, vous, votre
civisme, vous, votre conformité avec l'Evangile. Le patriotisme ne se
prouve point par un refrain; l'opinion seule ne forme pas le disciple de
Jésus-Christ."
Et s'adressant tout particulièrement à ceux de ses concitoyens
qu'il supposait à bon droit faire des voeux pour l'ennemi, dans
leur fanatisme religieux, Brendel leur parlait ainsi: "Et vous, qui
pourtant prétendez que le Dieu des chrétiens se complaît en vous
seuls, vous n'êtes pas chrétiens si, perdant de vue l'Evangile pour
y substituer des erreurs anti-sociales, vous haïssez votre frère,
si vous le persécutez, si, dans vos décisions risibles, vous le
proscrivez même au delà du tombeau, parce qu'il a accueilli l'heureuse
régénération de la patrie et les salutaires réformes que sollicitait
l'intérêt du christianisme. Vous n'êtes pas chrétiens, si vos voeux
ou vos trames appellent ou préparent l'invasion de nos ennemis,
les divisions et la guerre entre Français, et la désolation de la
patrie...."
La lettre pastorale se terminait par l'annonce d'une messe votive _pro
tempore belli_, célébrée solennellement à la Cathédrale, le 24 juin
prochain, avec exposition du saint-sacrement et bénédiction, et
de prières spéciales qui commenceront dans toutes les églises du
diocèse, après réception de la présente circulaire[247].
[Note 247: Lettre pastorale de l'évêque du Bas-Rhin, etc. Strasb.,
Levrault, 10 p. 4°.]
Cette circulaire, l'une des meilleures, assurément, que Brendel ait
signées, ne dut faire néanmoins qu'une impression médiocre sur
l'esprit des masses. Les patriotes n'avaient pas besoin de la parole du
prêtre pour enflammer leur courage; les autres restèrent indifférents
et beaucoup sans doute, parmi les populations rurales, ne la connurent
jamais. Quel qu'ait été d'ailleurs son effet, la lettre épiscopale
est, pour de longues semaines, le dernier écho religieux qui vienne
frapper nos oreilles. Strasbourg est tout à la double anxiété des
rumeurs de la guerre civile au dedans, de la lutte qui va commencer
au dehors. La majorité de sa population bourgeoise, les chefs de ses
administrations locales apprennent avec indignation les saturnales qui
déshonorent Paris, l'invasion des Tuileries au 20 juin, préludant
à celle du 10 août. Leur libéralisme sincère et calme s'émeut au
spectacle de cette licence, décorée du nom de liberté.
Dans sa séance du 26 juin, le Conseil général de la commune vote
une adresse à l'Assemblée Nationale, demandant la punition des
perturbateurs du 20 juin, exemple trop peu suivi, hélas! de mâle
indépendance, vis-à-vis des meneurs de la capitale[248]. Quelques
jours plus tard, il décide de poursuivre le vicaire épiscopal Simond
devant le tribunal correctionnel, pour insultes et calomnies contre le
maire, et de donner de la sorte un avertissement sérieux aux jacobins
locaux[249].
[Note 248: _Strassb. Zeitung_, 28 juin 1792.]
[Note 249: _Strassb. Zeitung_, 6 juillet 1792.]
Le _Chant de guerre pour l'armée du Rhin_ paraît dans les _Affiches_
du 7 juillet, sans nom d'auteur[250]; le camp de Plobsheim est
renforcé, la discipline, fort relâchée, rétablie par quelques
exemples sévères[251]. Le pont de bateaux sur le Rhin est enlevé
en partie par les Autrichiens[252], dont on signale la présence à
Friesenheim, Emmendingen, Willstaett, etc. On interdit l'accès de la
plate-forme de la Cathédrale à tout le monde, sauf aux sentinelles
et aux citoyens munis d'un permis de la main du maire[253]. Les esprits
craintifs voient déjà les armées ennemies ravageant l'Alsace, et
l'on se raconte qu'il en est d'assez ineptes pour courir à Kehl, où
fonctionne un bureau d'assurances, auprès duquel, et moyennant douze à
quinze louis, on peut se procurer une sauvegarde valable pour le moment
prochain du sac de Strasbourg![254] Les esprits caustiques et frivoles
au contraire fredonnent la _marche des troupes aristocrates_, sur un air
des _Petits Savoyards_:
....Sur le front de la colonne
Marche notre cardinal.
On dirait Mars en personne;
C'est un nouveau Loewendal.
Frappant, taillant, battant, criant, jurant, sacrant.
Vlà comme il arrive:
"Oui, j'aurai mon Episcopat,
"Car je suis sûr de mes soldats;
"Allons, marchons, doublons le pas,
"Frappons, coupons, taillons des bras.
"Oui, j'aurai mon Episcopat!"[255]
[Note 250: _Affiches de Strasbourg_, 1792, p. 322. Ce n'est qu'en
octobre que paraît chez Storck et Stuber le _Chant de guerre des
Marseillais_ avec musique et la traduction allemande d'Euloge Schneider.
(_Affiches_ 27 octobre 1792.)]
[Note 251: Le cafetier Blessig qui a proféré des paroles injurieuses
pour Louis XVI est condamné à deux ans de fers. (_Strassb. Zeitung_,
11 juillet 1792.)]
[Note 252: Il était rétabli momentanément quelques jours plus tard.
(_Strassb. Zeitung_, 21 juillet 1792.)]
[Note 253: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 12 juillet
1792. Vol. III, p. 610.]
[Note 254: _Strassb. Zeitung_, 5 juillet 1792.]
[Note 255: La marche des troupes aristocrates, S. l. ni d., 2 p. 8°.]
Il y a recrudescence de dénonciations contre tous les prêtres
réfractaires et tous les _fanatiques_ qui servent d'espions sur
les deux rives du Rhin[256]. Mais d'autre part aussi, l'enthousiasme
patriotique s'éveille, les volontaires accourent; dans la journée du
29 juin, 591 jeunes Strasbourgeois se font inscrire dans les bataillons
de marche à l'Hôtel-de-Ville, et c'est à bon droit que les feuilles
strasbourgeoises sont fières d'un aussi brillant élan[257]. Parmi eux,
quatre séminaristes, trop jeunes pour être déjà consacrés et qui
s'enrôlent avec l'autorisation de Brendel[258]. Toutes les communes du
Bas-Rhin ne suivent pas d'ailleurs un si bel exemple, et les feuilles
du jour nous racontent qu'Obernai, Kosheim, Molsheim ne montrent aucun
enthousiasme, que les jeunes gens du district de Haguenau se sauvent
dans les forêts, évidemment sous l'influence et sur l'ordre du
clergé réfractaire, tandis que la plupart des cantons protestants se
distinguent par leur ardeur[259]. La présence de la Prusse dans
les rangs de la coalition cause également quelque stupeur à nos
journalistes: "Que Rohan et son _armée noire_ soient furieux contre
nous, qu'ils nous accusent d'avoir fait la Révolution, cela se comprend
encore; mais que le roi de Prusse, le chef du protestantisme allemand,
joigne ses armes à celles des catholiques fanatiques, c'est ce qui nous
paraît incompréhensible"[260].
[Note 256: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.--_Argos_, 27 juillet
1792.]
[Note 257: _Strassb. Zeitung_, 31 juillet 1792.]
[Note 258: _Ibid_., 6 août 1792.]
[Note 259: _Ibid_., 10 août 1792.--Le maire de Dorlisheim, ayant reçu
le manifeste de Brunswick, y répondit à sa façon, en levant le double
de volontaires dans son village. (_Strassb. Zeitung_, 20 août 1792.)]
[Note 260: _Strassb. Zeitung_, 25 juillet 1792.]
Mais au milieu de cet élan même du sentiment patriotique à
Strasbourg, la discorde se maintient et continue son oeuvre. Euloge
Schneider, qui possède enfin dans l'_Argos_ un organe, qu'il peut
remplir à sa guise de déclamations haineuses, attaque avec violence
les modérés, qui lui reprochent--à tort assurément--d'être un
Autrichien masqué, et se plaint qu'on ait manqué le jeter par
les fenêtres dans la chaleur des discussions qui se succèdent à
l'Hôtel-de-Ville. Plus au courant que les autres de ce qui se prépare
à Paris, il peut fièrement affirmer que la Providence ne le laissera
point succomber à la cabale de Dietrich[261]. Son collègue Kæmmerer
endosse l'uniforme de la garde nationale et dans une brochure, _Le
prêtre au corps de garde_, explique à ses collègues du troisième
bataillon, qu'ils ne doivent pas s'étonner de le voir un fusil à la
main. "Les vieux canons de l'Eglise n'ont plus d'autorité là où
commandent la nature et la religion"[262]. Laveaux et l'abbé Simond,
qui s'étaient rendus à Paris pour dénoncer à Roland le maire et le
Conseil municipal, reviennent également le 9 août à Strasbourg[263],
pour recommencer leurs attaques contre le _traître_ Dietrich. Il ne
s'en débarrasse pour un instant qu'en obtenant du vieux commandant de
Strasbourg, du général La Morlière, un arrêté d'expulsion contre
ces deux remuants personnages, dont les amis dénoncent chaque jour de
nouveaux complots, toujours imaginaires[264].
[Note 261: _Argos_, 31 juillet 1792. Schneider en avait fait paraître
le premier numéro le 3 juillet. Il n'avait d'ailleurs, de son propre
aveu, que 200 abonnés à la fin de l'année.]
[Note 262: _Der Priester auf der Wache, etwas für das Publikum_.
Strassb., Stuber, 1792, 8 p. 8°.]
[Note 263: _Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.]
[Note 264: Ainsi l'on fouillait les couvents de femmes à Strasbourg,
pour y trouver des amas de munition de guerre qui n'existaient pas
naturellement. (_Strassb. Zeitung_, 13 août 1792.)]
Mais ce n'est pas à Strasbourg que va se dénouer la crise
révolutionnaire et que se joue la grande partie, toujours perdue par
les modérés contre les violents, depuis que le monde existe et que les
Etats se fondent et s'écroulent. Dès les premiers jours d'août, des
rumeurs plus ou moins vagues, précurseurs des événements eux-mêmes,
annoncent que la chute du trône se prépare à Paris, et que
les éléments avancés de l'Assemblée Nationale l'emportent
définitivement, avec l'aide du peuple de la capitale, sur la faible
majorité hésitante et divisée des constitutionnels. C'est alors que
Dietrich, réunissant à l'Hôtel-de-Ville les corps constitués de
la commune, du district et du département, leur inspire cette adresse
courageuse, mais imprudente en son langage et qui lui coûtera la tête.
On la connaît. Les signataires y déclarent à l'Assemblée Nationale
qu'ils n'obéiront qu'à la Constitution, "méconnaissant toute
autorité qui ne s'exprime pas en son nom", et que "le jour où elle
sera violée, leurs liens seront brisés et qu'ils seront quittes de
leurs engagements". Même avant que la lettre soit parvenue entre les
mains des destinataires, avant qu'on sache à Strasbourg ce qui
s'est passé dans la capitale durant la journée du 10 août, Euloge
Schneider, s'emparant de cette phrase malencontreuse, qui ne répondait
à rien de précis dans la pensée du rédacteur, mais qu'on pouvait
interpréter comme l'annonce d'une révolte ouverte, prononçait à
la "Société des amis de la Constitution", dans la journée du 11
août, un discours menaçant contre les pétitionnaires, ses collègues:
"Eh bien, leur demandait-il, quand demain, quand après-demain, un
courrier nous annoncera que l'Assemblée Nationale a déposé le Roi,
que ferez-vous?... Vous érigerez-vous en république? Renoncerez-vous
aux liens qui vous unissent à la France? Ouvrirez-vous la porte aux
Autrichiens?"--"Oh non, continuait-il, il est impossible que vous
ayez conçu ce projet infernal; il est impossible que vous ayez calculé
toutes les suites de votre proposition sinistre. Non, vous êtes
Français, vous resterez Français. Le peuple qui vous a élus n'a
pas confié sa liberté à des monstres, il l'a confiée à des hommes
sujets à l'erreur, à la vérité, mais incapables de trahir la
patrie"[265].
[Note 265: Réflexions sur la pétition du Conseil général de la
commune contre la destitution de Louis XVI. Strasb., s. nom d'impr., 16
p. 8°.]
Le fougueux vicaire épiscopal, tout en pressentant l'issue des
événements, n'en est pas encore sûr; il daigne encore, on le voit,
ne pas mettre en doute le patriotisme de ses adversaires[266], et
l'attitude ferme des autorités civiles et militaires ne laisse pas
d'en imposer aux plus bruyants parmi leurs détracteurs. Dans sa
délibération du 13 août, le Conseil général du département
interdit tout rassemblement qui n'aurait pas pour objet l'exercice d'un
culte religieux. Il prescrit aux administrations communales de veiller
à ce que, sous prétexte d'assemblées religieuses, il ne se forme pas
de coalitions contre la Constitution; en cas de provocations pareilles,
les édifices religieux devront être immédiatement fermés[267]. Les
Braun, les Mathieu, les Saltzmann, les Levrault qui signaient cette
pièce, devaient bien savoir, au fond, que ce n'étaient pas les
prêtres réfractaires qui menaçaient le plus à ce moment la
Constitution de 1791, et que leurs ennemis ne songeaient pas à se
grouper en "assemblées religieuses" pour comploter leur perte.
Mais, paralysés par la perspective du sort qui les attend, ils n'osent
plus protéger, pour ainsi dire, la Constitution que par ce bizarre
détour.
[Note 266: Il ne leur rendait d'ailleurs que stricte justice. Répondant
à la _Gazette de Carlsrouhe_, du 5 septembre, R. Saltzmann disait:
"Si même il y a dans Strasbourg des citoyens mécontents de tout ce
qui vient d'arriver, ils n'en sont pas moins dévoués à leur patrie et
à la nation française et résolus à verser leur dernière goutte de
sang contre les ennemis du dehors. Ils méprisent l'exemple des citoyens
de Longwy, Verdun, etc." (_Strassb. Zeitung, 24 sept. 1792.)]
[Note 267: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 13 août
1792. Strasb., Levrault. 4 p. 4°.]
Nous n'avons pas à raconter le contrecoup local des événements du
10 août, après la suspension de Louis XVI et la convocation d'une
Convention nationale; cela rentrerait dans l'histoire générale de
Strasbourg, qui ne nous occupe point ici. Les traits principaux en sont
connus d'ailleurs de tous nos lecteurs. Des commissaires de l'Assemblée
Nationale, Lazare Carnot, Ritter, du Haut-Rhin, Coustard et Prieur,
furent envoyés en Alsace munis de pleins pouvoirs pour déposer les
autorités récalcitrantes. Ils arrivèrent à Strasbourg le 20 août.
La majorité du Conseil général du département, se refusant à
ratifier les faits accomplis, fut cassée et treize jacobins, désignés
par les commissaires, remplacèrent les administrateur expulsés[268].
Le corps municipal se soumit, comme on pouvait s'y attendre, et fut
provisoirement conservé[269]. Mais ce n'était qu'un répit. Dès le
22 août, au matin, arrivèrent à Strasbourg des dépêches du
gouvernement exécutif provisoire. Roland envoyait à l'un des membres
de la minorité du Conseil, au docteur Lachausse, le décret destituant
Dietrich et les autres membres du bureau, et le chargeant lui-même de
l'administration provisoire de la cité. Convoquant immédiatement
le Conseil général de la commune, Dietrich lui donna lecture de ces
documents officiels et déposa ses pouvoirs entre les mains de son
successeur, au milieu de ses collègues en larmes et des nombreux
citoyens accourus à la triste nouvelle. C'est en sortant de cette
séance, que le vieux Brunck, le célèbre helléniste, tourmenté par
un pressentiment funeste, s'approche du maire en répétant le vers
célèbre:
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud[270].
[Note 268: Proclamation des commissaires, 21 août 1792. Strasb.,
Levrault, fol. Parmi les nouveaux venus nous trouvons encore un vicaire
épiscopal, Dorsch, le citoyen Engel, "ministre français du culte
luthérien", puis les premiers hommes de la Terreur, Monet, Bentabole,
etc.]
[Note 269: Les commissaires de l'Assemblée Nationale lui demandèrent
seulement, par lettre du 22 août, que la place du Broglie fût appelée
promenade de l'Egalité et le Contades promenade de la Liberté, ce qui
fut immédiatement décrété. (_Strassb. Zeitung_, 23 août 1792.)]
[Note 270: _Strassb. Zeitung_, 24 août 1792.]
La _régénération_, comme on disait alors, des autres corps
constitués du département devait suivre naturellement; nous n'avons à
nous en occuper ici que pour montrer, par un nouvel exemple, comment
le clergé constitutionnel s'engageait de plus en plus dans le parti
radical. Le directoire du district de Haguenau "notoirement désigné
pour être contraire à la Révolution" et convaincu de "n'avoir
point exécuté les lois qui défendent aux prêtres insermentés
d'exercer aucunes fonctions publiques" ayant été cassé tout entier,
ce fut encore un des vicaires de Brendel, l'ex-chanoine Taffin, de
Metz, qui fut nommé président provisoire de l'administration du
district[271].
[Note 271: Délibération du Conseil général du Bas-Rhin, du 28 août
1792. Strasb., Levrault, 7 p. 4°.]
L'activité du clergé schismatique est plus visible encore dans les
jours suivants, alors qu'il s'agit de procéder dans les assemblées
primaires au choix des électeurs qui nommeront à leur tour les
députés à la Convention nationale. A Strasbourg, où la lutte fut
chaude entre les radicaux et les modérés, les premiers remportèrent
la victoire; à côté de quelques noms comme ceux de Thomassin[272],
du professeur Oberlin, et autres, figurent ceux de Monet, de Téterel
et autres jacobins, et toute une série de prêtres assermentés, à
commencer par Brendel lui-même, Taffin, les curés Valentin et Litaize,
etc., etc.[273]. Kæmmerer, infatigable la plume à la main, publie un
panégyrique spécial du 10 août, _La patrie sauvée ou l'Assemblée
Nationale dans toute sa grandeur_, pour exciter le zèle des
citoyens[274]. Schneider, dans son _Argos_, gourmande les localités
où le choix des électeurs s'est porté sur des hommes modérés ou
réactionnaires. Il avertit les "démagogues et laquais cléricaux",
qu'il ne leur servira à rien d'envoyer un couple d'imbéciles ou de
coquins à Paris, où la majorité sera toujours saine, et s'indigne
qu'à Schlettstadt, par exemple, et à Molsheim, on ait jugé bon
d'expédier "l'écume de la population" au congrès électoral de
Haguenau[275].
[Note 272: Encore Thomassin venait-il de faire paraître un mémoire
justificatif. _A mes concitoyens_ (S. l. ni date, 11 p. 4°), où il
affirmait ses sentiments "d'adorateur de la liberté".]
[Note 273: _Strassb. Zeitung_, 30 août 1792.]
[Note 274: _Das gerettete Vaterland oder die Nationalversammlung in
ihrer Groesse dargestellt_. Strassb., Stuber, 1792. 16 p. 8°.]
[Note 275: _Argos_, 31 août 1792.]
Cependant sa confiance en la "majorité saine" de la population,
même d'Alsace, n'est point trompée. L'effervescence des esprits est
trop vive, les dangers extérieurs semblent trop grands à plusieurs
pour leur permettre encore le luxe de luttes intestines; la publication
de la correspondance secrète de Louis XVI, trouvée dans la fameuse
armoire de fer aux Tuileries, a trop justement indigné beaucoup de
patriotes, même modérés, pour que le scrutin ne tourne pas en faveur
des partisans décidés de la République. Euloge Schneider nous a
laissé le journal détaillé des opérations électorales de Haguenau
dans plusieurs numéros de son _Argos_. L'évêque Brendel est nommé
président de l'Assemblée contre Thomassin, le candidat des _noirs_.
Ses deux vicaires, Simond et Schneider, sont élus scrutateurs. Le jour
du vote, Brendel ouvre la séance en exhortant les électeurs à ne pas
nommer des "caméléons politiques", mais "des hommes marchant
courageusement dans les sentiers de la Révolution". Trois fois les
amis de Dietrich, pour le couvrir de l'immunité parlementaire, mettent
son nom dans l'urne; trois fois il reste en minorité contre Rühl,
Laurent et Bentabole. Parmi les autres élus, nous rencontrons l'abbé
Philibert Simond, enfin récompensé de tant d'intrigues, en attendant
qu'il porte sa tête sur l'échafaud, puis encore le pasteur Dentzel, de
Landau, que les vicissitudes révolutionnaires transformeront plus tard
en général de brigade[276].
[Note 276: _Strassb. Zeitung_, 7 sept. 1792.--_Argos_, 7 et 11 sept.
1792.]
Schneider lui-même, de plus en plus entraîné par le tourbillon
révolutionnaire et dégoûté, semble-t-il, de ses fonctions
sacerdotales, aspire à les quitter. Après les massacres de
Septembre[277], il ne craint pas d'en présenter l'apologie, tout en
espérant qu'ils ne seront pas nécessaires à Strasbourg, afin de se
recommander ainsi aux puissants du jour. N'est-il pas naturel que
le peuple perde patience, quand il voit comment les juges ordinaires
traitent les patriotes? A-t-on puni jusqu'ici un seul des agresseurs du
curé Henkel, de Düppigheim, ou du curé Schaumas, de Boersch? Comment
donc Acker, l'accusateur public départemental, l'ennemi des jacobins,
exerce-t-il ses fonctions? Il faut qu'il y ait dans chaque département
un bon accusateur public, sans quoi les administrateurs restent
impuissants à faire le bien. "L'accusateur public est l'âme même de
la justice"[278]. Il pose de la sorte, à l'avance, sa canditature à
la magistrature terroriste qui sera la dernière étape de sa curieuse
carrière. Mais, pour le moment, Acker ne songe pas à lui céder
la place, et c'est dans la carrière administrative civile que doit
débuter Schneider. Il va rejoindre son ex-collègue Taffin à Haguenau,
en qualité d'administrateur municipal de cette pauvre ville, privée
successivement de toutes ses autorités électives. Il y resta plus de
trois mois[279], bien qu'il revînt par intervalles à Strasbourg, pour
y prêcher.
[Note 277: Un des anciens membres du Directoire du département du
Bas-Rhin. M. Doyen, avait été massacré à l'Abbaye, où il était
prisonnier.]
[Note 278: _Argos_, 14 sept. 1792.]
[Note 279: _Ibid._, 21 sept. 1792.]
Au milieu de ce bouleversement du personnel supérieur de l'Eglise
constitutionnelle, les quelques âmes vraiment religieuses qu'elle
renfermait, à coup sûr, dans son sein, devaient se livrer à de bien
tristes réflexions. On s'occupait de moins en moins de leurs besoins
spirituels, et, parmi leurs nouveaux alliés eux-mêmes, il y en
avait qui leur faisaient brutalement comprendre qu'il serait temps
d'abandonner toutes ces simagrées et ces cérémonies, les aumusses,
surplis et soutanes, les ciboires, les ostensoirs et les cierges, les
rosaires et les madones habillées à la dernière mode, les processions
et le confessional, en un mot, tout ce qui constitue l'ensemble des
cérémonies du culte catholique[280]. On comprend combien ce
langage devait froisser des pratiquants sincères. Ce qu'il y a de
caractéristique, c'est qu'on put attribuer alors une pareille manière
de voir à un dignitaire même de l'Eglise constitutionnelle et qu'un
autre dignitaire de cette Eglise crut nécessaire de protester contre
une affirmation de ce genre[281].
[Note 280: _Priester, Tempel und Gottesdienst der Katholiken, eine hurze
Betrachtung von einem französischen Bürger in Strassburg_. Strassb.,
Stuber. 1792, 8 p. 8°.]
[Note 281: C'est ce que fit le bon Dereser dans les notes d'un sermon
bien curieux: _Darf ein katholischer Christ dem Gottesdienst eines
geschworenen Priester's beiwohnen?_, prêché le 3 septembre 1792.
(Strassb., Heitz, 16 p. 8°.) L'excellent homme y raconte qu'il a
conseillé à plus d'une personne, hommes, femmes, enfants, domestiques,
venus pour le consulter au confessionnal, de suivre de préférence au
sien, le culte non-conformiste, pour conserver la paix et l'accord
dans les familles. "Bonnes gens, leur disais-je, la larme à l'oeil,
continuez plutôt à accompagner vos frères, plus faibles dans la foi,
dans leurs temples, pourvu que vous aimiez votre patrie et obéissiez à
ses lois. Que nos églises restent vides, pourvu que les familles
soient unies et que la loi divine de l'amour fraternel règne dans vos
coeurs!" (p. 15).]
Le nouveau Conseil général du département avait commencé par
enlever, par arrêté du 31 août, les registres de baptême, de mariage
et de décès, aux mains des ecclésiastiques non assermentés, pour
les confier exclusivement à la municipalité de chaque commune. Il
autorisait seulement les curés, desservants et pasteurs, reconnus par
l'Etat ou non, à se transporter au greffe de la mairie pour y inscrire
les actes en question, sous les yeux du greffier, sans pouvoir déplacer
jamais les registres[282]. On peut supposer que cette demi-mesure fut
prise dans un intérêt pratique, bon nombre de communes n'ayant sans
doute personne sous la main, capable de rédiger lui-même les actes en
question. Mais cette _laïcisation_ de l'état civil, qui les frappait,
eux aussi, dans une certaine mesure, ne suffisait pas au zèle
intolérant de quelques uns des représentants du clergé
constitutionnel. Maintenant qu'ils étaient au pouvoir, ils entendaient
faire marcher leurs collègues administratifs. "Est-il vrai, demandait
Schneider dans son _Argos_, que les églises, déshonorées par des
non-jureurs, ne sont pas encore fermées? Est-il possible que le
président du département s'intéresse à ce culte, dont le principe
est de ne pas reconnaître d'autres prêtres que ceux ennemis de
la nation? N'a-t-on donc pas assez d'une seconde révolution? En
désire-t-on, à tout prix, une troisième? Eh bien, malheur à ceux
qui la provoqueront!... Nous démontrerons prochainement que tous les
défenseurs des prêtres réfractaires sont ou bien des imbéciles, ou
bien des coquins"[283].
[Note 282: Délibération du 31 août 1792. Strasb., Levrault, 4 p.
4°.]
[Note 283: _Argos_, 25 sept. 1792.]
Les sommations d'Euloge Schneider étaient dorénavant de celles qu'on
ne pouvait plus négliger sans danger. Aussi ne s'étonnera-t-on point
de voir le Conseil général du département prendre, à trois jours de
là, le 28 septembre, l'arrêté suivant:
"Le Conseil général,
"Considérant que les prêtres insermentés n'ont profité du droit
qu'a tout citoyen d'honorer l'Etre suprême de la manière qu'il juge
le plus convenable, que pour saper insensiblement les fondements de la
liberté;
"Considérant encore qu'il ne s'est réuni autour des autels, dont
les prêtres insermentés ont été les ministres, que ceux des citoyens
dont l'aristocratie a fait suspecter les intentions; que les églises
qui leur ont servi de refuge ont constamment retenti de maximes
inciviques, même séditieuses; que ces motifs, développés en la
présence des commissaires du pouvoir exécutif, à la séance du 22
de ce mois, les ont portés à requérir la fermeture de l'église des
ci-devant Petits-Capucins de Strasbourg;
"Considérant enfin que ces mêmes motifs sont applicables à toutes
les églises du département, arrête, comme mesure générale de
police, que toutes les églises et chapelles desservies par des prêtres
insermentés resteront fermées quant à présent, même celles des
ordres non encore supprimés....
"Autorise néanmoins les prêtres qui ne seraient pas éloignés du
royaume[284] en vertu de la loi du 26 août dernier[285] à se vouer à
l'exercice de leur culte dans les églises de ceux qui sont salariés
par le Trésor public, en se concertant avec eux, enjoint aux
municipalités de veiller, sous leur responsabilité, à l'exécution du
présent arrêté"[286].
[Note 284: Singulière inadvertance de rédaction pour un arrêté daté
de "l'an premier de la République française"!]
[Note 285: La loi du 26 août bannissait précisément du territoire
français tous les prêtres non assermentés. Il ne reste donc que
les prêtres jureurs, mais pensionnés ou momentanément sans
position officielle, auxquels puisse s'appliquer cette autorisation du
Directoire.]
[Note 286: Extrait du registre des délibérations du Conseil général,
du 28 sept. 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
Dorénavant les prêtres non assermentés sont donc hors la loi: l'un
des derniers actes de l'Assemblée législative, suivie bientôt dans
cette voie par la Convention nationale, leur a imposé, pour punition
du seul refus de serment, l'exil loin de la terre natale. Mais comment
exécuter cette mesure rigoureuse, dernier legs de la monarchie déjà
détruite[287] à la République qui va naître? Ce n'est pas dans les
villes, où résident des forces militaires suffisantes et une garde
nationale dévouée, qu'il sera difficile de saisir ces malheureux,
coupables d'obéir à leur conscience, et de les enfermer ensuite dans
des lieux de réclusion désignés d'avance. Mais à la campagne, mais
sur les frontières, à proximité des armées étrangères, il sera
bien difficile de les surprendre au milieu de leurs ouailles dévouées,
qui ne veulent pas s'en séparer, et même à Strasbourg il y en a qui
résident encore dans leur domicile particulier, au lieu d'être reclus
au Séminaire, et qui "continuent à se faufiler dans les rues, en
semant partout leur venin mortel"[288].
[Note 287: La loi est du 26 août; la proclamation de la République se
fit à Strasbourg le 26 septembre. (_Strassb. Zeitung._ 28 sept. 1792.)]
[Note 288: _Argos_, 23 oct. 1792.]
C'est le moment où la persécution véritable commence qu'Euloge
Schneider choisit pour revenir de Haguenau et prêcher à la Cathédrale
sur la _vengeance du sage et du chrétien_. Vraiment, à l'entendre,
on est profondément édifié de sa charité chrétienne. "Il faut
pardonner à ceux qui nous maudissent, il faut aimer ceux qui nous
persécutent; il faut imiter Jésus implorant le pardon de son Père
céleste pour ses assassins. Effaçons la dernière étincelle de haine
dans nos coeurs, aimons nos frères égarés de toute notre âme;
alors seulement nous serons les enfants de Dieu"[289]. Cependant,
en examinant de plus près cette prose onctueuse, on aperçoit bien le
vague de ces exhortations évangéliques. On l'aperçoit encore mieux
en parcourant un sermon analogue, prêché par le même orateur,
presque jour par jour, un an plus tôt, et traitant de _la conduite d'un
patriote éclairé et chrétien vis-à-vis des non-conformistes_.
Là aussi il enjoint de ne pas haïr ceux qui ne partagent pas notre
manière de voir. Il déclare à ses auditeurs que, de même qu'il n'y
a point d'uniformité dans la création divine, il ne saurait y en avoir
dans la nature humaine. Chaque homme est libre de se créer sa religion
lui-même, et les lois n'ont rien à y voir. Mais il ajoute:
"Comment pourrions-nous détester des frères qui adorent le même
Dieu, qui confessent le même Evangile, qui reconnaissent le même
évêque suprême, le même pontife que nous? Si seulement ils
obéissent à la loi, s'ils satisfont à leurs obligations civiques,
qu'ils aient leurs temples particuliers, leurs opinions personnelles,
leurs réunions religieuses séparées. Nous leur montrerons que nous
connaissons la Constitution et l'Evangile.... La maladie de nos frères
est le fanatisme, et jamais le fanatisme n'a été guéri par la
persécution. Persécuter les fanatiques, c'est verser de l'huile dans
le feu; vouloir les écraser, c'est leur infuser une vie nouvelle.
Parcourez l'histoire de tous les temps, c'est la leçon qu'elle vous
enseignera, mes frères"[290].
[Note 289: _Die Rache des Weisen und des Christen, eine Amtspredigt._
Strassb., Lorenz u. Schuler, 1792, 14 p. 8°. Dans la préface,
Schneider nous raconte qu'il a publié ce sermon uniquement pour
répondre à une calomnie dirigée contre lui. Des ennemis à lui, trop
lâches pour l'attaquer directement, avaient, dit-il, persuadé à des
volontaires logés chez eux que je monterais ce dimanche en chaire pour
démontrer que Dieu n'existait pas. Justement irrités, ces jeunes gens
vinrent à la Cathédrale, jurant qu'ils me _descenderaient_ de chaire
à coups de fusil. Qu'on juge maintenant mes calomniateurs! Voy. aussi
l'_Argos_ du 2 novembre 1792.]
[Note 290: _Das Betragen eines aufgekloerten und christlichcn Palrioten
gegen die sogenannten Nichtconformisten_. Strassb., Lorenz, im dritten
Jahre der Freiheit, 14 p. 8°.]
A coup sûr, on ne peut qu'applaudir à ces paroles; mais l'orateur qui
les prononçait le 11 octobre 1791, sous les voûtes de la Cathédrale,
n'apparaît-il pas à nos yeux comme un comédien méprisable quand
soudain nous nous rappelons les dénonciations postérieures du
journaliste de l'_Argos_ et la situation légale faite à ces "frères
fanatiques" dont il parlait avec une charité vraiment édifiante? Il
ne songe plus aujourd'hui à leur offrir des temples particuliers et
des réunions religieuses indépendantes; d'une année à l'autre, ses
convictions--si jamais il en eut de bien arrêtées--ont fléchi, et
pour se mettre au niveau des haines de son nouveau parti, il oublie la
justice des demandes qu'il accueillait naguère et se contente de vagues
déclamations sans aucune sanction effective. Nous préférons encore
la haine farouche et franche des terroristes que nous allons voir à
l'oeuvre, à cette phraséologie doucereuse qui, par de plus longs
détours, aboutira finalement à la même guillotine. Et cependant, à
la date où nous sommes arrivés, Euloge Schneider appelait encore Marat
un incendiaire et le désignait avec Robespierre comme "les apôtres
de l'assassinat"[291].
[Note 291: _Argos_, 30 oct. 1792. Il faut remarquer cependant que dès
lors, depuis son séjour à Haguenau, Schneider se faisait aider dans
la rédaction de l'_Argos_ par un réfugié holsteinois, nommé
Butenschoen, nature fort exaltée, mais moralement bien supérieure à
l'ancien professeur de Bonn. On ne sait donc pas s'il faut porter au
crédit de l'un ou de l'autre ces protestations indirectes contre les
héros de la Terreur.]
Cette phraséologie religieuse, dernier souvenir de son éducation
monastique, finit d'ailleurs assez rapidement par peser à Schneider.
Dans un discours prononcé quelques jours plus tard seulement, à
Haguenau, pour célébrer la conquête de la Savoie, il s'écriait:
"Quoi? des hommes libres s'arrêteraient encore à des disputes
de théologie, à des sophismes de prêtre, à des subtilités
scolastiques?... Aimons les hommes, faisons le bien et laissons les
disputes aux prêtres. Puisse cette grande vérité pénétrer dans tous
les coeurs!"[292].
[Note 292: Discours prononcé à l'occasion de la fête civique
célébrée à Haguenau le 4 novembre 1792. Haguenau, Koenig, 1792, 8 p.
8°.]
Entre temps, la République nouvelle s'organisait de plus en plus comme
un gouvernement de combat. Les "fanatiques" continuaient à tenir
leur place à côté des aristocrates et des _feuillants_ dans la série
des monstres qu'un "vrai patriote" jurait d'exterminer à tout
propos. C'est aussi contre eux que "les citoyennes de la commune
de Strasbourg"--elles n'étaient que soixante-quinze ce
jour-là!--venaient réclamer des piques au Conseil général
du Bas-Rhin, afin de combattre ces "éternels ennemis de la
patrie"[293]. Mais le clergé constitutionnel ne bénéficiait en
aucune manière de ces colères croissantes; il était, tout comme
l'autre, mis en suspicion. Nous savons qu'un arrêté du département
avait enlevé l'état civil aux prêtres non assermentés; un nouvel
arrêté de la municipalité de Strasbourg, en date du 24 octobre, en
déchargeait également les prêtres assermentés, sous le prétexte
d'éviter les difficultés surgissant sans cesse entre eux et la
population strasbourgeoise[294]. Comme ils ne prêchaient guère et
confessaient aussi peu, on allait bientôt pouvoir démontrer que ces
"officiers de morale publique" étaient parfaitement inutiles. Ils
remplissaient moins encore les fonctions de missionnaires politiques,
que semblait leur proposer Roland, le ministre de l'intérieur, dans
une circulaire curieuse, adressée "aux pasteurs des villes et des
campagnes" et datée du 6 novembre 1792; non pas assurément qu'ils
refusassent cette mission, mais puisqu'ils ne trouvaient pas, du moins
en Alsace, les auditeurs qu'il leur aurait fallu pour la remplir avec
fruit.
[Note 293: Extrait des délibérations du Conseil général, du 22
octobre 1792. Strasb., Levrault, 4 p. 4°. Le citoyen Didier fut chargé
de fournir le plus promptement possible des piques aux pétitionnaires.]
[Note 294: _Strassb. Zeitung_, 1er nov. 1792.]
Ils s'écartaient d'ailleurs, dans leurs sermons et leurs doctrines,
de plus en plus du terrain où la conciliation aurait été possible.
Après avoir sincèrement protesté au début qu'ils ne songeaient
pas à bouleverser les prescriptions de l'Eglise, ils en
venaient--quelques-uns du moins--à réclamer des changements,
légitimes en eux-mêmes, mais qui logiquement devaient les faire sortir
du catholicisme. On se rend compte du chemin parcouru par les novateurs
quand on lit, par exemple, le sermon prononcé par Schwind à la
Cathédrale, le jour de la fête de l'Immaculée Conception. Il
traite _des voeux monastiques, du célibat des prêtres et autres
mortifications volontaires_[295]. Nous n'avons rien à redire, si ce
n'est au point de vue du goût, au tableau retracé par l'orateur, de
la misère de ces "myriades d'eunuques légaux" qui peuplent les
empires catholiques; nous comprenons à la rigueur sa colère en parlant
"des décrets insensés que le tigre Hildebrand, l'ami de la comtesse
Mathilde, si loin de la pureté angélique lui-même", imposa jadis à
tous les prédicateurs de l'Evangile. Seulement nous avons quelque peine
à comprendre qu'une harangue pareille ait pu être prononcée dans une
église catholique et par le remplaçant d'un homme qui se disait
en "communion avec le Saint-Siège apostolique". Quelques mois
auparavant, Brendel--on s'en souvient peut-être--avait solennellement
protesté contre des doctrines analogues dans la bouche de Schneider;
elles avaient été émises au club pourtant et non pas, comme ici,
dans l'enceinte sacrée. Mais les événements ont marché; mais il faut
rester en faveur auprès des puissants du jour, et Brendel se tait.
[Note 295: _Rede über Gelübde, Ehelosigkeit der Geistlichen und andre
Selbstpeinigungen_. Strassb., Levrault, 1792, 19 p. 8°.]
Cependant un moment d'arrêt semble se produire dans le développement
du radicalisme en Alsace. La population de ces contrées, sincèrement
patriotique dans sa majorité, mais calme et réfléchie, a retrouvé
son équilibre, perdu dans la tourmente qui suivit le 10 août. Les
dangers extérieurs sont momentanément écartés, l'armée prussienne
est en retraite, les armées de la République sont entrées à Mayence
et à Francfort, et quand le corps électoral du Bas-Rhin se réunit
en novembre, à Wissembourg, pour désigner des suppléants à
la Convention nationale, pour renouveler le Conseil général du
département et les autres fonctionnaires dont le mandat est expiré,
la majorité penche visiblement du côté des modérés. Malgré les
efforts d'Euloge Schneider, qui s'y démène avec violence, la grande
majorité du Conseil général leur est acquise; deux amis de
Dietrich, alors en prison, sont désignés comme suppléants pour la
représentation nationale, et si Monet passe comme procureur-syndic du
Bas-Rhin, Schneider, porté pour le poste vacant d'accusateur public
par les radicaux, ne parvient pas à l'emporter sur le candidat des
libéraux et des conservateurs réunis [296].
[Note 296: Schneider nous a donné un compte rendu fort détaillé et
naturellement très partial aussi, mais bien vivant, de ces luttes dans
les numéros de l'_Argos_ du 20, 27, 30 novembre 1792.]
Bientôt après, le 6 décembre, le succès de ce que les jacobins
appellent "l'hydre réactionnaire" s'accentue davantage encore,
lors des élections municipales de Strasbourg. Les chefs du parti
constitutionnel sont à peu près tous élus; Dietrich lui-même figure
parmi les notables [297], sans qu'aucun des noms sortis de l'urne puisse
donner sérieusement ombrage à un patriote sincère et éclairé.
Pas un partisan de l'ancien régime, pas un citoyen qui n'accepte
franchement la République, pourvu qu'elle soit raisonnable et libérale
[298]. Le nouveau Conseil le déclare dans une adresse à la Convention
Nationale. D'ailleurs les corps nouvellement élus s'empressent de
fournir des preuves convaincantes de leur civisme. Le Conseil
général du Bas-Rhin, informé dans sa séance du 12 décembre qu'en
contravention à la loi du 26 août, "des prêtres rebelles à
la patrie fomentent dans différents endroits, à l'abri de leurs
travestissements, l'incivisme et le désordre; que d'autres, qui avaient
quitté la République, s'empressent d'y revenir en foule pour
déchirer de nouveau son sein", arrête en séance publique que
les municipalités dans lesquelles se trouvent encore des prêtres
insermentés seraient tenues de les faire saisir à l'instant et de les
livrer aux organes de la loi pour leur faire subir leur peine, à
savoir la détention pendant dix ans. Il déclare les municipalités
personnellement responsables de leur négligence à remplir leurs
devoirs, et invite tous les bons citoyens à dénoncer aux autorités
les prêtres réfractaires et ceux qui leur ont donné une retraite,
s'exposant de la sorte à être punis comme leurs complices [299].
[Note 297: Pourtant Laveaux venait d'écrire dans le _Courrier de
Strasbourg_ du 12 novembre que Dietrich avait reçu de Berlin six
millions pour gagner les Strasbourgeois à la Prusse!]
[Note 298: Liste du Conseil général de la commune, publiée le 22
décembre 1792. Placard in-fol.]
[Note 299: Délibération du Conseil général du 12 décembre 1792.
Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
Déjà, quelques semaines auparavant, le Directoire du département
avait fait emprisonner le chanoine Rumpler "pour désordres notoires
causés par cet ecclésiastique." Rumpler, toujours intrépide et
gouailleur, en avait appelé de cette condamnation administrative à
Roland; le ministre de l'intérieur, convaincu par son épître du
civisme de cet ecclésiastique--et certainement avec raison--avait
ordonné de suspendre cette incarcération. Cette simple mesure de
justice lui avait valu de violentes attaques de Laveaux, naguère encore
son admirateur, et qui maintenant lui déclare qu'"inviolablement
soumis à la loi, les amis de la liberté à Strasbourg ne
reconnaîtraient jamais de dictateur"[300].
[Note 300: _Courrier de Strasbourg_, 13 nov. 1792.]
La municipalité, de son côté, remplissait tous ses devoirs. Elle
faisait afficher régulièrement sur la voie publique la liste des biens
d'émigrés confisqués au profit de la nation; on y voit figurer, en
novembre et décembre, ceux du prince Auguste-Godefroy de la Trémoille,
ci-devant grand-doyen du chapitre de Strasbourg; de N. Lantz,
suffragant du ci-devant évêché de Strasbourg; du prince Chrétien de
Hohenlohe-Waldenbourg-Bartenstein, autre grand dignitaire de l'église
cathédrale, etc. Mais les esprits s'enflammaient de plus en plus dans
la capitale; la lutte entre la Gironde et la Montagne s'engageait à
propos de la politique extérieure et du procès de Louis XVI, et
les plus modérés eux-mêmes y perdaient la tête dans la fièvre
universelle, quand ils séjournaient quelques mois dans cette fournaise.
Il était donc inévitable que la municipalité nouvelle, comme
l'ancienne, fût dénoncée à la Convention pour cause de
_modérantisme_, et cela par les mêmes hommes qui avaient juré de
perdre Dietrich et qui réussirent dans leur projet. Les députés
de Strasbourg eux-mêmes contribuèrent à la calomnier devant leurs
collègues. Lassée devant ces accusations perpétuelles, une partie du
Conseil général du Bas-Rhin demanda l'envoi de commissaires pour
les examiner et les réduire à néant. Le 25 décembre, au soir, les
députés Reubell, Hausmann et Merlin arrivaient en effet à Strasbourg,
se montrant disposés à faire bonne justice et à reconnaître le
patriotisme de la cité [301]. Mais ils allaient être remplacés
bientôt. La ville de Strasbourg, elle aussi, avait demandé des juges,
et dans la séance du 23 décembre la Convention avait entendu les
discours des deux délégués, Rollée-Baudreville et Mathias Engel
[302]. Mais l'effet de leurs assurances fut détruit par les députés
du Bas-Rhin, chargés par leurs amis, les jacobins de Strasbourg,
de réclamer des commissaires plus énergiques, c'est-à-dire plus
prévenus. Ils n'épargnèrent rien pour arriver au but. Laurent, en
particulier, déclara que l'esprit public était si malade à Strasbourg
que, si l'on ne se hâtait pas, dans six semaines les Autrichiens y
seraient reçus à bras ouverts [303]. La majorité de la Convention
n'avait pas mieux demandé que l'en croire sur parole, et trois nouveaux
délégués, Rühl, Dentzel et Couturier, étaient désignés aussitôt
pour faire une enquête sur place et suspendre, le cas échéant, toutes
les autorités constituées [303].
[Note 301: _Strassb. Zeitung_, 26 déc. 1792.]
[Note 302: Discours prononcés à la barre de la Convention nationale,
le 23 décembre, etc. S.l. ni d., 6 p. 8°.]
[Note 303: Ce même Laurent avait signé, comme notable, la protestation
de Dietrich contre la déchéance de Louis XVI. _Quatre mois_ plus tard,
il écrivait: "Louis Capet est très malade, et, malgré l'intrigue de
ses médecins, il n'en reviendra pas. Ce sera probablement le remède
de M. Guillotin qui terminera la crise". C'est la lâcheté de
pareils hommes, plus encore que l'audace des jacobins, qui seule a rendu
possible la Terreur.]
[Note 304: _Strassb. Zeitung_, 29 déc. 1792.]
C'est dans l'attente de cette visite omineuse que devaient s'écouler,
pour les habitants de Strasbourg, les derniers jours de l'année. Au
moment d'en voir s'évanouir les heures finales, dans sa séance du 31
décembre, le Conseil général du département avait tenu à montrer
qu'il continuait vaillamment la croisade contre le _fanatisme_.
Constatant que, dans nombre de communes, les maîtres d'école
insermentés excitaient la jeunesse à la désobéissance aux lois,
et après avoir été les complices des prêtres, étaient devenus
eux-mêmes les principaux agents du fanatisme, il décrétait que tous
les instituteurs qui refuseraient le serment seraient immédiatement
destitués et portés sur la liste des suspects. On invitera en même
temps la Convention nationale à étendre aux maîtres d'école la loi
du 26 août dernier, "afin de purger la République du poison de la
doctrine pernicieuse qu'ils y perpétuent"[305].
[Note 305: Extrait des délibérations du Conseil général, du 31
décembre 1792. Strasb., Levrault, 8 p. 4°.]
Un autre vote pris le 31 décembre est non moins caractéristique dans
un autre sens; c'est celui par lequel le corps municipal refusait de
payer une somme de 700 livres que le Directoire du département voulait
imputer au budget de l'OEuvre Notre-Dame, et qui avait été dépensée
dans l'année pour la décoration intérieure du choeur de la
Cathédrale, après qu'on y eût enlevé les armoiries des évêques et
des chanoines [306]. Les modérés se déclaraient bien prêts à
payer les dépenses ordinaires du culte constitutionnel [307], mais
ils jugeaient superflu de solder les tentures et les draperies de leurs
anciens alliés, passés maintenant au club des jacobins. Ce fut l'un
des rares points sur lesquels ils devaient se trouver d'accord avec
leurs successeurs, comme nous le verrons bientôt.
[Note 306: Procès-verbaux manuscrits du Corps municipal, 31 déc.
1792.]
[Note 307: Les traitements des prêtres constitutionnels de Strasbourg,
acquittés en décembre 1792, ne forment plus qu'un total de 4210 livres
15 sols. La plupart des vicaires de Brendel étaient à d'autres postes,
et ses curés aussi.]
Pour ce qui est de l'histoire de l'édifice lui-même, dont le passé
sert de cadre et de centre de ralliement à ces tableaux historiques, il
n'y a qu'un fait unique à mentionner. La loi du 14 août avait ordonné
la conversion de tous les monuments publics de bronze en canons. En
portant cet ordre de l'Assemblée législative à la connaissance du
public, la municipalité provisoire décrétait en même temps que tous
les restes de la féodalité, tous les emblèmes du fanatisme, qui se
trouvaient encore dans les temples ou sur d'autres édifices publics,
seraient détruits sans délai [308]. C'est en exécution, sans doute,
de cet arrêté municipal qu'on enlevait, le 25 octobre 1792, avec
des ménagements qui firent défaut plus tard, leurs sceptres et leurs
couronnes de pierre aux trois statues équestres de Clovis, de Dagobert
et de Rodolphe Ier, qui ornaient la façade principale de notre
Cathédrale[309]. Les tristes mutilations de l'année suivante font
paraître celle-ci bien inoffensive.
[Note 308: _Affiches_, 13 oct. 1792.]
[Note 309: Hermann, _Notices_, I, 384.]