L'année 1792 ne marque d'une façon bien décisive, ni dans l'histoire
de la Cathédrale de Strasbourg, ni dans celle, plus générale, de la
lutte religieuse en Alsace. Nous avons déjà dit pourquoi. Si elle
voit se continuer la lutte entre les deux clergés qui se disputent
les âmes, la violence de la crise politique détourne peu à peu
l'attention des questions ecclésiastiques. La guerre extérieure
d'abord, puis la révolution du 10 août, la chute de la Constitution,
l'invasion étrangère, offrent aux simples curieux de plus piquants
spectacles, des sujets d'étude plus variés, aux masses indécises
de bien autres terreurs. Les plus acharnés aux querelles religieuses,
frappés comme par un vague pressentiment, semblent mettre parfois une
sourdine à leurs clameurs, réprimer par moments leurs antipathies si
profondes, pour prêter l'oreille à l'orage grondant au loin, qui, dans
un avenir prochain, balayera de sa toute-puissance brutale, et l'Eglise
réfractaire et l'Eglise assermentée.
Cette situation nettement établie, maintenant qu'une étude attentive
et minutieuse--trop minutieuse peut-être, au gré de certains
lecteurs--nous a fait connaître les différents partis, leur
antagonisme et leur manière d'agir, nous pourrons donner à notre
récit une allure un peu plus rapide.
Les premières semaines et les premiers mois de l'année nouvelle nous
montrent la situation religieuse en Alsace sensiblement la même, et
différant seulement par le détail de celle qui se présentait à nous
vers la fin de l'année précédente. Nous y voyons la population de
Strasbourg préoccupée de tous les bruits qui viennent d'Ettenheim et
des environs, suivant anxieusement les menées de l'_armée noire_ de
Rohan et de Mirabeau, accueillant, avec trop de crédulité peut-être,
tous les récits de trahison circulant sur le compte des autorités
municipales et autres, qui, le long de la frontière rhénane,
conspirent, dit-on, avec l'ancien prince-évêque Strasbourg[188]. Cette
anxiété continuelle se change par moments en émotion profonde, comme
tel jour où les incendiaires gagés doivent venir mettre le feu à la
ville, pour faciliter l'invasion ennemie[189].
[Note 188: _Strassb. Zeitung_, 5, 6 janvier 1792.]
[Note 189: Ce devait être dans la nuit du 18 janvier. (_Strassb.
Zeitung_, 19 janvier 1792.)]
Au dedans l'agitation contre les prêtres assermentés, loin de diminuer
dans les campagnes, se traduit par des attentats de plus en plus
nombreux. Le curé de Türckheim est assailli la nuit, dans sa maison,
par un homme masqué, qui se donne pour le diable en personne[190];
le desservant de Roedern inquiété par des coups de feu[191]; le
desservant d'Oberbronn également canardé pendant qu'il traverse la
forêt pour visiter une annexe[192]; le desservant d'Esch, saisi à la
gorge par un de ses paroissiens et presque étranglé à l'autel, au
milieu des éclats de rire de ses "pieuses" ouailles[193].
[Note 190: _Ibid_., 21 janvier 1792.]
[Note 191: _Ibid_., 31 janvier 1792.]
[Note 192: _Ibid_., 23 février 1792.]
[Note 193: _Ibid. cod. loco_ Voy. encore sur des faits analogues,
_Strassb. Zeitung_, 19 juin 1792.]
L'audace des prêtres réfractaires, qui savent que la guerre va venir
ajouter encore aux embarras du gouvernement, ne connaît plus de bornes.
Le curé d'Erstein, par exemple,--le non-conformiste, déchu de
son emploi, bien-entendu--force un patriote mourant d'abjurer la
Constitution _par devant les officiers municipaux_, et lui arrache la
promesse de rendre ses biens nationaux, enlevés à l'Eglise, avant de
lui donner l'absolution[194]. Dans cette même localité arrive un peu
plus tard un desservant constitutionnel; la municipalité n'ose pas
désobéir au Directoire du département et l'installe; mais après
avoir reçu son serment, elle se sauve en corps de l'église, laisse
le pauvre homme dire la messe tout seul et ne revient qu'après pour le
conduire au presbytère[195]. Il y a mieux encore. A Bischheim, le curé
réfractaire pénètre au village, escorté par quatre gendarmes, et
devant ces quatre représentants de la loi, qui auraient dû l'arrêter
sur l'heure comme un fauteur de troubles, il fait arracher la serrure
de l'église et y célèbre la messe, "sur l'invitation des gendarmes
nationaux", à ce qu'il prétendra plus tard[196].
[Note 194: _Strassb. Zeitung_, 23 janvier 1792.]
[Note 195: _Ibid_., 8 février 1792.]
[Note 196: _Ibid_., 9 février 1792.]
Rien d'étonnant à ce que le clergé constitutionnel fût réellement
effrayé par une attitude aussi provoquante, à laquelle ne
s'attendaient en aucune façon les nombreux prêtres étrangers
qui venaient d'Allemagne pour entrer au service du schisme, et qui
s'étaient attendus à trouver chez leurs nouveaux paroissiens un peu de
l'enthousiasme facile qui les animait eux-mêmes. Les plus sérieux,
les plus dignes d'estime, en devenaient inquiets au fond de leurs
consciences, et se demandaient comment agir sur des foules si
récalcitrantes à leurs paroles. Nous avons un témoignage très
curieux, je dirais volontiers très touchant, de cette disposition
de certains esprits dans un sermon sur la _tolérance religieuse et
politique_, prêché par Antoine Dereser, le professeur d'exégèse au
Séminaire, à la Cathédrale, dans les premiers jours de février. Il
y renonce, pour ainsi dire, à séparer dès maintenant, l'ivraie du bon
grain. "Ne jugeons personne, ne condamnons personne. Abandonnons ce
soin à Dieu qui sera notre juge suprême. Un prêtre tranquille, qui
refuse le serment pour obéir à sa conscience, est aussi respectable
que moi, qui l'ai prêté pour obéir à la mienne." Coeur tendre et
mystique, on voit qu'il regrette déjà, dans le tumulte des discussions
religieuses et politiques, "les jours bienheureux" où il a pu
enseigner, prier et prêcher paisiblement dans cette ville de Bonn, à
laquelle il dédie son sermon[197].
[Note 197: _Ueber religioese und politische Toleranz, eine Amtspredigt_.
Strassburg, Heitz. 1792, 20 p. 8º.]
D'autres, plus actifs, plus remuants, moins chrétiens aussi, comme
son collègue l'abbé Philibert Simond, Savoyard d'origine et vicaire
général du diocèse, se lancent dans la politique, comme l'avait
déjà fait Euloge Schneider, et deviennent ses émules au Club du
Miroir. Ils y dissertent avec une faconde qui n'a rien d'évangélique,
sur des sujets qu'ils peuvent difficilement connaître et visent,
dès maintenant, au delà de la chaire sacerdotale, la tribune d'une
Assemblée Nationale[198].
[Note 198: Nous songeons surtout, en parlant de la sorte, au singulier
_Discours sur l'éducation des femmes_ prononcé par Philibert Simond
dans la séance du 10 janvier 1792, au Club des Amis de la Constitution.
(Strasb., Heitz. 20 p. 8º).]
Eux, du moins, parlaient et faisaient parler d'eux. Pour leur évêque,
il continue à s'effacer dans la pénombre.
C'est à peine si l'on trouve à glaner çà et là quelques menus
faits sur son compte. Le 12 février, il bénissait en grande pompe les
nouveaux drapeaux de la garnison, devant les corps administratifs,
la magistrature et l'état-major réunis dans la nef de la
Cathédrale[199]. Le lendemain, il disait au même endroit une messe
solennelle pour le repos de l'âme de son père, le vieux négociant
en bois de Franconie, décédé nonagénaire à Weinoldsheim, dans
le district de Wissembourg. Fidèle à l'amour paternel, plus encore
peut-être qu'à des convictions religieuses bien arrêtées, le
vieillard avait refusé, sur son lit de mort, le concours d'un prêtre
non assermenté[200].
[Note 199: _Strassb. Zeitung_, 14 février 1792.]
[Note 200: _Neueste Religionsnachrichten_, 17 février 1792.]
Deux jours plus tard, paraissait le mandement de carême du cardinal de
Rohan, "prince-évêque de Strasbourg, landgrave d'Alsace, proviseur
de Sorbonne"[201]. Cette pièce est d'un ton plus doux et d'un style
plus terne que les manifestes précédents du même personnage, sans
exprimer naturellement des idées bien différentes de celles qu'il
avait proclamées dans des occasions analogues. Le Directoire du
département arrêta sur-le-champ que ce document illégal serait
confisqué, et que le cardinal et son secrétaire Weinborn seraient
dénoncés par le procureur-général-syndic comme rebelles à la loi.
Il enjoignit à toutes les municipalités et procureurs des communes de
dénoncer également ceux qui distribueraient ce factum, comme aussi les
ecclésiastiques qui en donneraient lecture à leurs ouailles. En même
temps qu'il faisait afficher cet arrêté dans toutes les localités
du Bas-Rhin, il donnait avis à l'Assemblée législative de cette
tentative réitérée d'immixtion dans les affaires ecclésiastiques du
pays[202].
[Note 201: _Bischoefliche Verordnung die Fasten des Jahres 1792
betreffend_. S. loc., 10 p. 4º.]
[Note 202: _Gesch. der geg. Zeit_, 27 février 1792.]
Mais Rohan se préoccupait fort peu de ces dénonciations et ses curés
guère davantage. Ils lisaient le mandement de Rohan, déchiraient celui
de Brendel sous les yeux mêmes du messager officiel[203], levaient la
dîme ecclésiastique dans quelques recoins de nos montagnes, comme
si la Constituante n'avait jamais existé[204], frappaient des impôts
bénévoles sur leurs paysans obéissants[205], qu'ils surexcitaient par
leurs prédications et par leurs miracles[206], sans que les autorités
civiles pussent ou voulussent intervenir. Toutes les municipalités
ne se tiraient pas, comme celle de Soultz, par un trait d'esprit, des
difficultés multiples que faisait surgir une situation pareille[207].
Pendant ce temps la dureté des temps se faisait sentir de plus en plus.
Epuisées par les dépenses nécessaires pour la réorganisation d'une
armée qui manquait de tout, les caisses publiques étaient vides. Le
commerce et l'industrie ne marchant plus, l'enthousiasme de 1789 étant
tombé, les contributions patriotiques volontaires ne faisaient
plus rentrer d'argent dans le Trésor. Il en fallut donc venir aux
réquisitions de tous les métaux, susceptibles d'être transformés en
monnaie, et les cloches des églises furent naturellement visées tout
les premières. Déjà en novembre 1791, les administrateurs du district
de Strasbourg avaient invité les officiers municipaux à faire remettre
au directeur de la monnaie de notre ville "le bouton de cuivre, qui
jadis était placé sur la tour de la Cathédrale et qui se trouve
aujourd'hui dans les greniers de la fondation Notre-Dame"; le corps
municipal s'était empressé de décider, le 3 novembre, "qu'on ferait
dudit bouton l'emploi indiqué par ladite lettre, _s'il existe_"[208].
En mars 1792, les journaux annoncent que l'église métropolitaine a dû
sacrifier sur l'autel de la patrie quelques-unes de ses treize cloches,
et que Saint-Thomas aussi a laissé partir pour la monnaie l'une des
siennes, pesant 15 quintaux[209]. Le 20 avril suivant, le Directoire du
département, se conformant au décret de l'Assemblée Nationale du 16
mars, adresse un appel énergique à toutes les communes du Bas-Rhin,
les invitant à "faire transporter à l'Hôtel national de la monnaie
de Strasbourg toutes celles des cloches de leurs paroisses, dont l'usage
ne serait pas de nécessité indispensable pour établir les signaux
publics." Outre les cloches de la Cathédrale et de Saint-Thomas,
la délibération mentionne encore avec reconnaissance les paroisses
protestantes de Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieux,
Saint-Guillaume et Sainte-Aurélie, comme lui ayant déjà fait parvenir
des secours[210].
[Note 203: _Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]
[Note 204: Le curé Rumpler, de Mühlbach, dans la vallée de la Bruche.
_Strassb. Zeitung_, 20 mars 1792.]
[Note 205: Le curé Grumaich, de Gundershoffen, _Strassb. Zeitung_, 20
mars 1792.]
[Note 206: Le grand crucifix dans le réfectoire des Capucins de
Blotzheim se mit à pleurer des larmes de sang. La municipalité fit
placer le crucifix au milieu de la salle et les pleurs cessèrent
aussitôt de couler. _Strassb. Zeitung_, 2 mars 1792.]
[Note 207: Un citoyen de cette localité vendait à ses concitoyens
de l'eau bénie par un prêtre non assermenté, à quatre sols la
bouteille, et faisait ainsi d'excellentes affaires. Le maire, loin
d'inhiber ce pieux trafic, déclara vouloir le légitimer, en lui
faisant prendre une patente de commerçant. _Strassb. Zeitung_, 2 mars
1792.]
[Note 208: Procès-verbaux manuscrits du corps municipal, II, p. 902.]
[Note 209: _Strassb. Zeitung_, 10 mars 1792.]
[Note 210: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 20 avril 1792.
Strasb., Levrault, 4 p. 4°.]
La guerre prochaine est dorénavant la préoccupation dominante des
administrateurs du département, du district et de la commune. Si l'on
parvient à repousser l'invasion menaçante, on en finira, du coup, avec
les réfractaires religieux, privés de l'appui du dehors. A quoi
bon, dès lors, se fatiguer, avant le conflit suprême, par des luttes
partielles avec toute cette masse de citoyens récalcitrants aux lois de
l'Etat? C'est cette manière de voir qui l'emporte, évidemment, dans la
pratique, quand bien même on ne l'aurait jamais ainsi formulée d'une
façon théorique. L'évêque du Bas-Rhin a beau soumettre son projet
définitif sur les circonscriptions paroissiales aux autorités civiles;
il a beau leur demander qu'on procède aux élections pour les cures
vacantes; elles n'ont ni le temps ni l'argent nécessaires pour
s'occuper de choses aussi secondaires. Les candidats ne sont pas
nombreux, nous l'avons vu, et pourtant Brendel se voit obligé
d'annoncer dans les journaux qu'il ne pourra se servir de ceux qui
n'auraient pas d'excellents témoignages à produire, tant sous le
rapport du savoir que des moeurs, afin de diminuer encore le nombre
des postulants qui encombrent son antichambre et qu'il ne sait où
placer[211]. Le 21 mars il se voit obligé, malgré son flegme habituel,
de protester formellement contre ce manque de concours de la part des
corps administratifs[212]. Ce qui est autrement grave encore, c'est
que l'opinion publique se détache de plus en plus de cette éphémère
création, qui n'a point obtenu les résultats qu'en attendaient les
_politiques_. Sans doute le caractère personnel de plus d'un parmi les
représentants de l'Eglise constitutionnelle a déplu, a choqué les
meneurs des patriotes modérés strasbourgeois. Mais ce n'est pas
cependant à ces rancunes personnelles qu'il faut rattacher le
changement de ton, assez subit, que nous remarquons alors dans les
feuilles locales. On se rend compte, à contrecoeur, un peu tard, mais
on se rend compte, du peu d'appui que le libéralisme politique peut
tirer de son alliance avec le culte schismatique. C'est lui qu'il faut
soutenir sans cesse, au lieu d'être soutenu par lui. Dès lors il
devient une machine de guerre surannée, qu'on abandonne à son triste
sort et qui n'inspire plus, à beaucoup du moins d'entre ses protecteurs
d'autrefois, qu'un médiocre intérêt.
[Note 211: _Gesch. der geg. Zeit_, 5 mars 1792.]
[Note 212: _Neueste Religionsnachrichten_, II. p. 93.]
On pourra se rendre compte, fort exactement, de cette disposition
nouvelle des esprits en prenant connaissance de la polémique qui
s'élève au mois de mars et d'avril entre Rodolphe Saltzmann, le
rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_ et l'abbé Kæmmerer, le
directeur des _Neueste Religionsnachrichten_, au sujet de la mission
temporaire que Kæmmerer avait remplie, l'automne précédent, à
Bouxwiller, et durant laquelle il avait manifesté des tendances
passablement intolérantes et dominatrices[213]. Même le gouvernement
central croit devoir reporter son attention, de préférence, sur les
protestants d'Alsace, plus nombreux, plus capables de l'aider et plus
disposés à le faire. Dans la séance du 13 mars, le ministre de
l'intérieur recommande à l'Assemblée Nationale de secourir "les
prêtres protestants des départements du Rhin", qui vivaient
principalement du revenu de leurs dîmes, aujourd'hui disparues, et qui
méritent d'autant plus la bienveillance des représentants du peuple
que, malgré ces pertes, ils sont restés chauds partisans de la
Constitution et poussent leurs ouailles à s'engager dans l'armée[214].
[Note 213: _Strassb. Zeitung_, 26 mars 1792. Voy. aussi _Ueber die
Aristokratie von Buchsweiler, Vikar Kæmmerers Schelten, und Vikar
Schneider's Bericht in der Konstitutions-Gesellschaft_. 1792. S. loc.,
12 p. 4°.]
[Note 214: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mars 1792.]
La conséquence naturelle d'un pareil abandon, de la part des modérés,
devait être une conversion très accentuée vers la gauche, de la
part des représentants de l'Eglise schismatique, en tant qu'ils ne se
décourageaient pas entièrement, et se retiraient de la lutte. Les uns
désavouaient leurs faiblesses, comme le curé Krug de Bergbietenheim
qui, sur son lit de mort, signait devant le maire, le 29 mars, une
rétractation complète de ses erreurs[215], ou, comme le curé Maire
de Dachstein, révoquaient solennellement à l'église, devant leurs
ouailles réunies, un serment d'iniquité[216]. D'autres écrivaient à
leurs amis d'Allemagne, qu'ils étaient désespérés d'être tombés
dans un guêpier pareil, et les suppliaient de ne pas venir, , "s'ils
ne voulaient pas être ruinés de corps et d'âme"[217]. D'autres
se retiraient dans le Haut-Rhin; les plus militants, au contraire,
forçaient la note pour plaire aux Jacobins et pour regagner de leur
côté un appui, désormais perdu du côté de Dietrich et de ses
amis[218]. On sait que le maire, attaqué par les radicaux de toute
nuance et de toute nationalité, coalisés contre lui, avait été
moralement forcé de sortir avec ses amis de la Société des Amis de la
Constitution, séant au _Miroir_, et que les véritables fondateurs de
cette association, les patriotes de 1789, avaient fondé en février
1792 une autre société, siégeant à l'Auditoire du Temple-Neuf et
décriée bientôt comme le point de ralliement des aristocrates et des
_feuillants_. Les grands-vicaires et les vicaires de Brendel, affiliés
à la société primitive, restèrent tous au _Miroir_; lorsque quelques
esprits vraiment patriotiques proposèrent d'oublier les dissidences
intérieures en présence des dangers du dehors, et de fusionner
les deux associations, ce furent Simond et Euloge Schneider qui se
montrèrent les plus violents pour la négative, dans la séance du 1er
avril où fut discutée la motion, et qui la firent enfin rejeter[219].
Mais aussi la _Gazette de Strasbourg_ parlait-elle, quelques jours plus
tard, avec une amertume visible, de "M. l'évêque du Bas-Rhin qui
ne nous fait pas l'honneur d'envoyer ses vicaires à l'Auditoire" et
constatait-elle que dorénavant "le club du _Miroir_ est la colonne
sur laquelle s'appuient les prêtres assermentés"[220].
[Note 215: _Strassb. Zeitung_, 6 avril 1792.]
[Note 216: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 avril 1792.]
[Note 217: _Ibid._, même date.]
[Note 218: Euloge Schneider a publié dans son _Argos_ (2, 5, 9 octobre
1792) un tableau de l'état du clergé constitutionnel au printemps
1792, que nous croyons très vrai dans son ensemble, surtout au point de
vue de sa misère matérielle.]
[Note 219: _Strassb. Zeitung_, 3 avril 1792.]
[Note 220: _Ibid._, 12 avril 1792.]
Il fallait payer un pareil appui, quelque précaire qu'il pût être, en
forçant la note schismatique, pour se mettre au diapason des sentiments
jacobins d'alors. Ce n'était pas chose facile; pourtant nous nous
figurons qu'il n'y eut pas de mécontents dans le parti, le jour où le
professeur Schwind, vicaire épiscopal, vint prêcher à la Cathédrale
son sermon sur les _Papes dans toute leur nudité, parallèle entre la
vie de Jésus et celle de ses successeurs_[221]. Nous ne pensons pas
que jamais, dans une chaire, catholique de nom, l'on ait parlé dans des
termes pareils des pontifes qui se sont succédés sur le Saint-Siège;
nous doutons même fort, qu'au temps des luttes les plus âpres de
la Réforme "contre la grande prostituée de Babylone", on ait
reproduit devant les oreilles de fidèles quelconques, un aussi long
catalogue de méfaits et de crimes. Nous ne discutons pas les faits
allégués dans les notes de cette oeuvre oratoire; si quelques-uns sont
apocryphes, la plupart sont malheureusement bien et dûment constatés
par des témoignages irrécusables. Leur énumération, leur discussion
serait à sa place dans une oeuvre d'histoire ou de controverse. On a
quelque peine cependant à croire qu'elles puissent contribuer en rien
à l'édification des âmes chrétiennes, et ce n'est pas la prose
ampoulée de l'orateur qui pourrait rendre plus attrayante à nos
yeux cette polémique massive et médiocrement évangélique[222].
Ce n'était pas, en tout cas, par des élucubrations pareilles
qu'on pouvait espérer ramener à soi les catholiques dissidents de
Strasbourg, plus que jamais dociles à leurs directeurs secrets[223].
[Note 221: _Die Poepste in ihrer Bloesse,... vorgestellt am Ostermontag
in der Kathedralkirche..._ von F. K. Schwind. Strassburg, Levrault,
1792, 24 p. 8°.]
[Note 222: C'est ainsi qu'il appelle quelque part (p. 23) notre globe
terrestre "les latrines de l'univers".]
[Note 223: On nous en cite, pour ce moment précis, un curieux exemple.
Le 29 mars, un fonctionnaire municipal, bon patriote, aborde dans la rue
l'abbé Bigaut, ci-devant vicaire à Saint-Etienne, et voulant juger
de la vérité des instructions reçues par le clergé réfractaire,
demande à se confesser à lui. L'autre y consent et notre homme lui
raconte qu'il s'est marié et que son union a été bénie par un
prêtre assermenté. L'abbé lui déclare alors qu'il commet un péché
mortel chaque fois qu'il use de ses droits conjugaux, et lui refuse
l'absolution, lui déclarant en outre que, s'il ne rétracte le serment
civique prêté comme fonctionnaire, il serait damné pour toute
l'éternité. C'est ce qu'on osait déclarer, à Strasbourg même, à un
représentant de l'autorité civile! (_Gesch. der gegenw. Zeit, 14 avril
1792_.)]
Depuis quelques mois le parti radical à Strasbourg s'était accru d'une
individualité qui mériterait bien d'attirer un jour l'attention
d'un historien local, car sa carrière ne manque pas de péripéties
intéressantes, et le personnage lui-même est un type caractéristique
des époques de révolution. M. Charles de Laveaux, avait commencé sa
carrière comme maître de langues à Berlin, et y avait publié, sous
le titre de _Nuits champêtres_, des idylles dans le genre de Gessner,
qui n'avaient rien de subversif[224]. Appelé comme professeur à la
fameuse _Karlsschule_ de Stouttgart, il s'y était pris de querelle
avec un officier supérieur de l'armée wurtembergeoise, et n'ayant
pu obtenir justice d'un soufflet reçu dans la bagarre[225], il avait
donné sa démission et s'en était venu chez nous, à Strasbourg, qui
paraissait alors aux bonnes âmes d'outre-Rhin le véritable Eldorado de
la liberté[226].
[Note 224: Les _Nuits champêtres_, par M. de Laveaux, 2e édition.
Berlin 1784, 1 vol. in-18.]
[Note 225: On trouvera un récit très détaillé de cette scène dans
la _Strassb. Zeitung_ du 7 mars 1791.]
[Note 226: _Strassb. Zeitung_, 7 juillet 1791.]
Mais il n'avait pas trouvé chez la population strasbourgeoise l'accueil
empressé sur lequel il comptait sans doute comme martyr de la bonne
cause. Son caractère, naturellement caustique, s'était aigri et il
avait fondé deux journaux, le _Courrier de Paris_ et le _Courrier de
Strasbourg_, qui, seuls rédigés alors en français, exerçaient
une influence assez considérable sur l'opinion publique à
l'intérieur[227]. Il se donna pour tâche de harceler incessamment
les modérés et M. de Dietrich, leur chef, et de déclamer contre la
tolérance accordée par eux aux perturbateurs du repos public. Fort
lié, pour le moment, avec Euloge Schneider et quelques-uns de ses
collègues, il soutenait la cause du clergé constitutionnel du ton
tranchant et violent qu'il portait en toute affaire.
[Note 227: L'un de ces journaux apportait aux lecteurs français de
Strasbourg le sommaire des feuilles parisiennes; l'autre envoyait à
Paris le récit, très fantaisiste souvent, de ce qui se passait sur les
bords du Rhin. Malheureusement le _Courrier de Strasbourg_ ne comptait
que peu d'abonnés à Strasbourg même et les numéros de ce journal
sont devenus excessivement rares aujourd'hui. Il parut de janvier à
décembre 1792.]
Un incident particulier lui sembla propre à forcer la main aux
administrateurs du département et à les entraîner à sa suite. Le
curé constitutionnel de Boersch, M. Schaumas, avait été maltraité de
la façon la plus indigne, par quelques paysans fanatisés, en présence
de prêtres réfractaires, qui riaient de son supplice, et laissé pour
mort sur la grande route[228]. Les autorités départementales n'ayant
pris que mollement en main cette affaire, Laveaux avait proposé le 18
avril, au matin, dans une séance extraordinaire du Club du _Miroir_, de
se réunir à main armée et de faire la chasse aux non-jureurs et aux
aristocrates dans tout le Bas-Rhin, pour les exterminer. Un
auditeur plus timide ayant insinué qu'il fallait demander pour cela
l'autorisation de l'Assemblée Nationale, Laveaux aurait répondu qu'on
en agirait certes ainsi, mais seulement quand l'expédition serait
menée à bonne fin. Le curé de Boersch, produit devant la réunion,
le corps couvert de plaies encore saignantes, excita l'indignation de la
société, qui vota son approbation, au moins théorique, à la croisade
contre les _noirs_, et une dénonciation contre le Directoire qui
manquait à tous ses devoirs en ne poursuivant pas les prêtres
fanatiques[229].
[Note 228: _Strassburger Zeitung_, 19 avril 1792.--_Neueste
Religionsbegebenheiten_, 20 avril 1792.]
[Note 229: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 25 avril 1792.--_Strassb.
Zeitung_, 3 mai 1792.]
Les autorités s'émurent du discours incendiaire de Laveaux. Le maire
convoqua les corps constitués à l'Hôtel-de-Ville pour le 21 avril,
et l'on y décida de dénoncer l'orateur au juge de paix, comme ayant
troublé le repos public. En même temps on délibérait une adresse aux
citoyens, qui commençait par ces mots: "Citoyens, le crime veille, il
souffle la discorde. Des esprits pervers redoutent leur nullité dans
le règne de l'ordre. Ils entretiennent sans relâche les passions
inquiètes, etc.[230]." Cette proclamation rappelait le texte de la
loi du 18 juillet 179l: "Toutes personnes qui auront provoqué
le meurtre, le pillage, l'incendie ou conseillé formellement la
désobéissance à la loi, soit par placards,... soit par des discours
tenus dans des lieux et assemblées publiques, seront regardées comme
séditieuses et les officiers de police sont autorisés à les arrêter
sur-le-champ." Le maréchal Luckner, commandant l'armée du Rhin,
était prié de ne plus laisser dorénavant fréquenter les clubs à
ses soldats, les pasteurs et curés invités à lire la proclamation
municipale du haut de la chaire et le dimanche, 22 avril, à sept heures
du matin, Laveaux, arrêté à son domicile, était conduit en prison.
Dès le lendemain, on tirait au sort le jury d'accusation, qui, le 28,
autorisait la poursuite. Mais le jury de jugement, réuni le 15
mai, acquittait l'orateur, son intention délictueuse n'étant pas
suffisamment prouvée[231].
[Note 230: Délibération du corps municipal du 20 avril 1792. Strasb.,
Dannbach, placard in-fol.]
[Note 231: _Strassb. Zeitung_, 3 mai, 18 mai 1792. Euloge Schneider
avait vivement pris sa défense dans une brochure: _Ein Wort im Ernst
an die Bürger Strassburg's_, datée du 27 avril 1792. (Strasb., s. nom
d'imprim., 8 p. 8°.)]
Nous n'aurions point parlé si longuement de cette procédure, si
la motion de Laveaux n'avait amené le Directoire du département à
prendre, le lendemain même de son arrestation, une délibération
des plus importantes, relativement à la question religieuse. Il est
probable qu'il voulut se laver par là de l'accusation portée contre
lui, de ne point faire observer les décrets de l'Assemblée Nationale
contre les prêtres réfractaires, tout en affirmant, une fois de
plus, les sentiments de tolérance animant ce corps administratif.
Les considérants de cette délibération sont des plus optimistes.
"S'étant fait représenter les plaintes... sur les dissensions
qu'occasionne _dans quelques communes_ la diversité des opinions
religieuses; instruits que des gens malintentionnés... ont cherché
à troubler _la tranquillité qui a régné jusqu'ici dans le
département_;
"Considérant que la Constitution garantit la liberté de tous
les cultes dans l'empire, qu'en conséquence celui qui prétexte
les intérêts de sa religion et le sentiment de sa conscience pour
provoquer les esprits faibles et crédules à la sédition et à la
désobéissance aux lois, est un imposteur, un traître à la patrie...
"Voulant, sans gêner la liberté des opinions ni l'exercice d'aucun
culte, prévenir et empêcher l'intolérance d'une part, l'incivisme et
le fanatisme de l'autre,... les administrateurs du département
"Arrêtent:
"Toute personne qui aura outragé les objets d'un culte quelconque,
soit dans un lieu public, soit dans les lieux destinés à l'exercice de
ce culte, ou insulté les ministres en fonctions, ou interrompu par
un trouble public les cérémonies religieuses de quelque culte que ce
soit, sera saisie sur-le-champ, et condamnée à une peine qui pourra
être de 500 livres d'amende et d'une détention d'un an.....
"Tous prêtres non assermentés, ainsi que les curés ou vicaires
qui se permettraient d'exercer des fonctions publiques seront......
dénoncés à l'accusateur public pour être punis conformément à la
loi du 28 juin 1791.
"Le défaut de prestation du serment, prescrit par la loi du
26 décembre 1790, ne pourra être opposé à aucuns prêtres se
présentant dans une église paroissiale, succursale ou oratoire
national, seulement pour y dire la messe, pourvu toutefois qu'ils
en aient prévenu la municipalité et le curé ou desservant de la
paroisse, et soient convenus avec eux de l'heure à laquelle ils
pourront dire leurs messes sans gêner le culte de paroisse....
"Les édifices consacrés à un culte religieux par des sociétés
particulières et portant l'inscription qui leur sera donnée, seront
fermés aussitôt qu'il y aura été fait quelques discours contenant
des provocations directes contre la Constitution.... En conséquence, si
quelques prêtres non assermentés, cherchant à égarer la multitude,
traitaient d'intrus, de sacrilèges et schismatiques les ministres qui
ont prêté le serment prescrit par la loi, et représentaient comme
nuls les sacrements qu'ils administrent, les municipalités seront
tenues... de dénoncer les délinquants à l'accusateur public pour...
être poursuivis criminellement et punis comme perturbateurs de l'ordre
public.
"Lorsqu'à la réquisition du Directoire, l'évêque du département
enverra dans une commune un desservant ou un vicaire, la municipalité
sera tenue de convoquer dans les vingt-quatre heures le conseil de
la commune pour qu'il soit procédé, en sa présence, à son
installation....
"Elles seront en outre tenues de faire toutes les dispositions
convenables pour le protéger et lui assurer le libre exercice des
fonctions que la loi lui attribue."
A la suite de cet arrêté, les administrateurs départementaux ont
placé une proclamation aux citoyens pour leur dire que, décidés à
faire respecter la loi, ils se refusaient à aller plus loin; que jamais
ils n'attenteraient à la liberté d'une classe de citoyens, qui vit,
comme les autres, sous la protection des mêmes lois, pour obéir aux
déclamations de quelques ambitieux, qui sans cesse, le mot de peuple
à la bouche, croient s'ériger en apôtres de la liberté, en flattant
bassement ses passions. "Fidèles à leurs serments, ils sont résolus
de périr à leur poste plutôt que d'ordonner, d'autoriser ou de
tolérer aucune mesure ni violence qu'ils regarderaient comme une
atteinte portée à la Constitution"[232]. On ne se trompera pas
en reconnaissant dans le libellé de cette énergique réponse
aux objurgations de Laveaux la plume de Xavier Levrault, alors
procureur-général-syndic, et l'un des plus marquants parmi les
libéraux strasbourgeois de l'époque.
[Note 232: Délibération du Directoire du 23 avril 1792. Strasb.,
Levrault, 8 p. 8°.]
Mais cette énergie dans la modération ne faisait l'affaire ni des
radicaux ni d'une partie au moins des prêtres assermentés. Au moment
même où la déclaration de guerre contre François de Hongrie arrivait
à Strasbourg et y était solennellement proclamée dans tous les
carrefours[233], la curiosité de la bourgeoisie strasbourgeoise était
tenue en éveil par une querelle violente qui s'était élevée
entre Kæmmerer et Saltzmann, puis entre le bouillant abbé et la
municipalité en personne. La cause première de cette nouvelle prise
de bec avait été aussi puérile que possible. Il paraît que depuis
longtemps les élèves du Collège National (l'ancien collège des
Jésuites) étaient en état d'hostilité avec leurs voisins, les
élèves du Séminaire épiscopal, échangeant avec eux des grimaces,
voire même des horions occasionnels. Un jour que l'abbé Schwind
conduisait les séminaristes à la promenade, un des élèves du
collège lui tira la langue en passant, et le révérend professeur
du Séminaire, désespérant d'obtenir du principal la punition du
coupable, se résigna à le châtier lui-même en lui donnant un
"léger" soufflet. Là-dessus, le principal du Collège, nommé
Chayron, accourt, une canne à épée à la main, suivi de plusieurs
sous-maîtres, saisit Schwind au collet, le secoue en agrémentant son
allocution d'épithètes fort malsonnantes, à ce qu'il paraît, et
soutenu par ses élèves qui "faisaient chorus en possédés contre
les prêtres", il force le Séminaire et son représentant à une
fuite plus rapide qu'honorable. L'abbé Kæmmerer, supérieur
du Séminaire, écrivit _ab irato_, de sa meilleure encre, à la
municipalité, la menaçant de la colère du peuple, si elle ne faisait
prompte et entière justice de cet attentat[234]. Schneider, de son
côté, prit fait et cause pour ses collègues et voulut profiter de
l'occasion pour _tomber_ Saltzmann, devenu sa bête noire. Mais les deux
vicaires épiscopaux n'eurent pas à se féliciter de leur campagne. Le
rédacteur de la _Gazette de Strasbourg_, qui ne manquait pas de verve
à ses heures, malmena fort l'ex-professeur de Bonn, prenant texte
des attaques même contre sa personne pour le tourner à son tour
en ridicule. Schneider avait déclaré qu'il ne fréquentait pas de
conventicules de vieilles filles et de matrones dévotes, comme son
adversaire piétiste. "Certes non, réplique Saltzmann; on vous croira
là-dessus sur parole, car chacun sait que M. Schneider préfère la
société des jeunes filles et des femmelettes complaisantes et qu'il
sait fort bien où les trouver."--"Je n'évoque pas d'esprits,"
avait écrit le prédicateur de la Cathédrale, faisant allusion aux
convictions mystiques de son adversaire.--"Nous le savons trop
bien, répond l'autre; votre philosophie ne dépasse pas les limites
sensuelles. De tout temps vous avez préféré avoir à faire avec les
corps."--"Je reconnais maintenant combien je me suis trompé sur
votre compte; les écailles me tombent des yeux", s'était exclamé
Schneider.--"Et nous donc? combien plus profonde a été notre
cécité à nous! C'est maintenant seulement que nous comprenons tout
ce que nous disaient sur votre compte tant de lettres reçues
d'Allemagne." Et mêlant le ton grave au plaisant, Saltzmann ajoutait:
"Si MM. les ecclésiastiques assermentés ne lançaient pas toujours
l'injure contre leurs collègues réfractaires, s'ils prêchaient
l'Evangile et la pure morale, s'ils donnaient l'exemple des vertus
civiques, s'ils ne se mêlaient pas de tant d'intrigues, jamais le
fanatisme n'aurait fait parmi nous autant de progrès, et, malgré
tous les talents à la Schneider, leurs églises ne seraient pas si
vides"[235].
[Note 233: C'était le 25 avril au soir. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26
avril 1792.]
[Note 234: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 23 avril 1792.]
[Note 235: _Strassb. Zeitung_, 24 avril 1792.]
Quant à l'abbé Kæmmerer, plus malheureux encore, il se voyait cité
devant le juge de police correctionnelle, pour avoir menacé l'autorité
d'un soulèvement populaire, trop heureux d'en être quitte pour un
avertissement sévère et la condamnation aux frais, après avoir dû
humblement demander pardon de son intempérance de langage et avoir
promis de mieux se surveiller désormais[236]. Il s'en dédommagea en
publiant, quelques jours plus tard, une brochure pour expliquer
aux fidèles que l'excommunication lancée par le pape contre les
schismatiques était sans force et nulle en droit. Sur ce sujet du
moins, il pouvait donner cours à son éloquence sans se brouiller avec
quelque nouvel ennemi[237].
[Note 236: _Strassb. Zeitung_, 30 avril 1792.]
[Note 237: _Abhandlung über die Exkommunikation oder den Kirchenbann,
von J. J. Kæmmerer._ Strassburg, Levrault, 1792, 36 p. 8°.]
Cependant cette conversion de l'opinion publique, autrefois si favorable
et maintenant indifférente, sinon franchement hostile, ne laissait pas
de tourmenter les plus sincères, comme aussi les plus habiles parmi les
représentants de l'Eglise constitutionnelle. Dans les mois qui suivent,
ils semblent avoir pris particulièrement à coeur de répondre aux
accusations de haine et d'intolérance portées contre eux. Les sermons
prêchés à la Cathédrale dans le courant de mai à juillet, pour
autant qu'ils ont été publiés alors, roulent à peu près tous sur
le thème de la charité chrétienne. Euloge Schneider prêche avec
une onction quelque peu factice, le cinquième dimanche après la
Pentecôte, sur _la conduite de Jésus vis-à-vis de ses ennemis_[238];
Dereser examine la question: _Un homme raisonnable et connaissant
Jésus, peut-il persécuter ses semblables au nom de la religion?_[239],
et conclut naturellement à la négative. Peut-être ne crut-on pas
suffisamment à leurs belles paroles, démenties, chez Schneider au
moins, par bien des actes contraires. Toujours est-il que la sympathie
publique et celle des pouvoirs constitués ne leur revient guère. On
le vit à l'occasion des processions annuelles, qui s'étaient produites
jusqu'à ce jour à l'extérieur des édifices sacrés. Mais cette
année, quand Brendel saisit le corps municipal de la question, dans
la séance du 12 mai, rappelant que son clergé avait été hué
et insulté par une foule ameutée contre lui, et demandant si la
municipalité peut lui garantir pour cette fois une protection efficace,
sans déploiement militaire, la réponse est négative. On lui conseille
de rester chez soi et le corps municipal finit par décréter qu'en
principe, toutes les processions se feront à l'intérieur des
églises[240].
[Note 238: _Das Betragen Jesu gegen seine Feinde, eine Amtspredigt_.
Strassb., Stuber, 1792, 14 p. 8°.]
[Note 239: _Kann ein vernünftiger Mensch... seine Mitmenschen um der
Religion willen... verfolgen? Eine Amtspredigt_. Strassb. Heitz, 1792,
16 p. 8°. Voy. encore _Das Bild eines guten Volkslehrers, entworfen von
E. Schneider_. Strassb., Lorenz, 16 p. 8°.]
[Note 240: _Strassb. Zeitung_, 14 mai 1792.]
La même réponse est donnée, un peu plus tard, au chanoine Rumpler,
l'ancien notable, qui a réclamé également pour le clergé non
assermenté la permission de fêter processionnellement la Fête-Dieu
en circulant autour de l'église des Petits-Capucins[241]. Le seul
privilège laissé au culte officiel semble avoir été la permission
accordée au moniteur du schisme de proférer un mensonge pieux, en
annonçant que la procession n'était pas sortie de la Cathédrale
"à cause du mauvais temps[242]." Rumpler étant allé porter ses
réclamations jusqu'au Directoire du département, ce dernier corps
avait dû prendre également position. Il s'était déclaré
d'une façon plus catégorique encore contre une faveur faite aux
constitutionnels. Ou bien _tous_ les cultes circuleront en pleine rue,
ou bien _aucun_, car la loi prescrit l'égalité de _tous_ les cultes.
Puis il avait, il est vrai, éconduit le chanoine, mais par là-même
renfermé Brendel et les siens sous les voûtes de Notre-Dame[243]. Ce
manque d'harmonie entre les autorités civiles et religieuses se montre
encore le dimanche, 3 juin, lors de la fête funèbre célébrée en
l'honneur de Simonneau, le malheureux maire d'Etampes, massacré par
la populace et les soldats qu'il voulait rappeler au devoir. Le conseil
général, en discutant le programme de la fête, avait décidé tout
d'abord qu'elle n'aurait point lieu à la Cathédrale même, comme
autrefois la fête en l'honneur de Desilles, mais sur la place, devant
l'édifice, vis-à-vis de la maison commune. Puis on avait voté qu'on
n'y inviterait pas spécialement les ecclésiastiques, "la loi n'en
connaissant plus". Ceux d'entre eux qui voudront y assister, ne seront
plus en costume[244]. Il est donc incontestable qu'il y a, dès lors,
une tendance raisonnée de la part de l'autorité civile à s'affranchir
de toute collaboration avec un élément spécifique religieux, soit
que l'attitude du clergé constitutionnel, à la fois intolérante et
lâche[245], la froisse et la dégoûte, soit qu'elle ait perdu tout
espoir de s'en servir comme d'un auxiliaire utile. Mais les libéraux
modérés, en prenant cette attitude si nouvelle, ne s'en dissimulent
pas les dangers. Ils comprennent que les schismatiques vont se réunir
aux réfractaires et aux jacobins pour tenter de les écraser. "Nous
marchons entre deux abîmes, le despotisme et l'anarchie, écrit alors
Saltzmann. On veut nous jeter dans l'anarchie pour nous ramener plus
tôt au despotisme"[246]. Ce mot prophétique embrassait et résumait
en effet la longue période de notre histoire qui s'étend de la chute
de la royauté à la proclamation de l'Empire.
[Note 241: _Neueste Religionsnachrichten_, 1er juin 1792.]
[Note 242: _Ibid_., 8 juin 1792.]
[Note 243: _Strassb. Zeitung_, 1er juin 1792.--Aveuglement éternel
des partis! Au moment où les non-conformistes sollicitaient ainsi une
faveur, ils se montraient d'une violence fatale à leurs plus chers
projets. Un jeune homme, passant devant leur église, au moment du
culte, fut assailli, frappé par eux, vit ses habits mis en pièces,
puisqu'il n'avait pas ôté son chapeau dans la rue. (_Strassb.
Zeitung_, 11 juin 1792.)]
[Note 244: _Strassb. Zeitung_, 2 juin 1792.]
[Note 245: Le mot peut sembler dur et peut-être même contradictoire;
je ne le crois pas néanmoins injuste. Dans tous les cas de violences,
si nombreux, relevés à l'égard des prêtres assermentés du Bas-Rhin,
nous n'en avons pas rencontré un seul qui ait su faire face virilement
à l'ennemi. Ce sont des victimes, assurément, de la brutalité
fanatique des autres, mais des victimes rarement sympathiques. Quant
à leur intolérance, en voici encore un exemple: Le 7 juin, le curé
constitutionnel de Belfort empêchait l'inhumation d'un jeune volontaire
protestant du bataillon du Bas-Rhin, qui venait d'y mourir. Il refusait
de lui ouvrir le cimetière commun et on dut conduire le corps à
Héricourt. (_Strassb. Zeitung_, 16 juin 1792.)]
[Note 246: _Strassb. Zeitung_, 4 juin 1792.]