Au milieu d'un pareil antagonisme des esprits, on comprend que la
fête annuelle de la prise de la Bastille fût célébrée dans des
dispositions moins pacifiques et moins généreuses que l'année
précédente. Les cloches de la Cathédrale, sonnant à toute volée,
soir et matin, les drapeaux tricolores qui en ornaient la pyramide ne
pouvaient ramener la concorde chassée de tant de coeurs aigris. Aussi
les cérémonies officielles de la journée durent-elles sembler bien
froides à tous ceux qui se rappelaient l'enthousiasme de 1790. La fête
en question eut au moins une conséquence inattendue, qui se rattache
directement à l'histoire de la Cathédrale. Pour bien marquer les
sentiments fraternels de tous les citoyens, sans distinction de cultes,
en ce jour solennel, la Société des Amis de la Constitution
avait demandé qu'on cessât de sonner, chaque soir, du haut de la
plate-forme, l'antique cor d'airain, nommé le _Kroeuselhorn_, et qui,
de temps immémorial, avertissait les juifs de passage à Strasbourg
qu'ils devaient quitter la ville. "C'est une honte pour nous qu'on
l'entende encore, s'était écrié l'un des orateurs du club; c'est une
plus grande honte qu'on exhibe chaque jour cette pièce à l'appui de la
barbarie de nos moeurs aux visiteurs étrangers"[143]. Sans doute,
la municipalité n'aurait pas mieux demandé que d'obtempérer à cette
demande si légitime, mais ses délibérations furent devancées par un
acte de souveraineté populaire, d'autant plus fait pour étonner que la
petite bourgeoisie de notre ville n'était alors guère tendre pour les
juifs. Peut-être aussi l'enlèvement dont il s'agit, fut-il motivé
moins par une impulsion humanitaire que par quelque pari fait après
boire. Quels qu'aient été d'ailleurs les motifs véritables qui l'ont
inspiré, toujours est-il que, dans la matinée du 17 juillet, l'un des
gardiens de la tour, nommé Jean-Melchior Kuhn, se présentait fort ému
à la Mairie. Il racontait à M. de Dietrich que trois inconnus,
"qui lui ont paru être des garçons bouchers", avaient fait leur
apparition sur la plate-forme, s'étaient emparés "de la corne dite
_Griselhorn_", et avaient disparu avec elle. Dans sa séance du 18, le
Corps municipal arrêta que ladite déclaration serait communiquée à
la police, à telle fin que de raison; "que cependant la sonnerie
de la corne, dite _Griselhorn_, sur la tour de la Cathédrale, sera
supprimée à l'avenir, que celle restante des deux cornes sera
déposée au cabinet de l'Université, et que l'autre, si elle est
retrouvée, sera laissée auxdits gardes pour pouvoir la montrer comme
un objet de curiosité aux personnes qui viendront visiter la tour de la
Cathédrale"[144]. Il faut bien croire que les patriotes exaltés qui
avaient commis ce détournement finirent par arriver à résipiscence
et restituèrent leur butin, car les deux cors d'airain figurèrent plus
tard parmi les curiosités entassées dans le choeur du Temple-Neuf.
Retrouvés sous les décombres de nos collections scientifiques, on peut
les voir encore aujourd'hui à la nouvelle Bibliothèque municipale,
mais notre génération chétive aurait bien de la peine, je le crains,
à leur arracher un son quelconque.
[Note 143: _Strassb. Zeitung_, 18 juillet 1791.]
[Note 144: Bureau municipal, procès-verbaux manuscrits, II, p. 636.]
Les mesures approuvées par l'Assemblée Nationale à l'égard du
clergé non assermenté allaient être mises en vigueur. Il était
difficile d'en contester l'urgence en présence des faits. En attendant
la guerre étrangère, la guerre civile avait commencé. Des légions
de moines d'outre-Rhin, Franciscains de Rastatt et autres, pénétraient
chaque jour dans les districts de Wissembourg et Haguenau pour y dire
la messe, procéder aux actes d'état civil, et faire de fructueuses
tournées dans les villages; ils revenaient au bercail, chargés de
beurre, de fromages et d'oeufs, offerts par les âmes pieuses[145]. Les
autorités civiles, effrayées ou de connivence, laissaient faire.
"Ne se trouvera-t-il donc pas un seul maire, s'écriait la _Gazette
de Strasbourg_, pour prendre ces gaillards au collet et les fourrer
en prison?" Mais c'était là chose facile à dire au chef-lieu,
difficile à mettre en pratique à la campagne. Témoin ce qui se
passait, quelques jours plus tard, à Sessenheim. Les administrateurs de
cette commune, en majeure partie protestants, avaient arrêté, sur
la réquisition des autorités compétentes, quelques curés, qui
tâchaient d'exporter du numéraire de l'autre côté du Rhin. Un de
leurs collègues, le curé de Soufflenheim, apprend cette arrestation
dans la journée du 24 juillet. Aussitôt il fait battre la générale
au village, arme ses paroissiens, se met à leur tête et marche sur
Sessenheim, pour délivrer les prisonniers. Il avait fait annoncer, par
le crieur public, avant de se mettre en campagne, que tous les gens de
Soufflenheim qui ne se joindraient pas à l'expédition, seraient jetés
en prison et punis!
[Note 145: _Strassb. Zeitung_, 20 juillet 1791.]
Plusieurs citoyens de Sessenheim furent plus ou moins grièvement
blessés par les assaillants; mais les prêtres arrêtés étaient
déjà partis, sous escorte, pour Fort-Louis, de sorte que l'attaque
n'eut pas d'autres résultats. Ce qu'il y a de plus caractéristique
pour la situation, c'est, qu'en revenant chez eux, les habitants de
Soufflenheim furieux incarcérèrent en effet plusieurs _patriotes_ de
leur commune. On comprend que de pareils actes de désobéissance
aux lois poussassent les esprits les plus pacifiques aux mesures
violentes[146].
[Note 146: _Strassb. Zeitung_, 27 juillet 1791.]
Pendant ce temps, l'organisation de l'Eglise nouvelle n'avançait
guère. L'évêque Brendel avait beau promettre au Directoire du
département que le culte ne chômerait nulle part[147], il avait beau
détacher la plupart de ses vicaires épiscopaux à l'administration de
communes de son diocèse, Kæmmerer à Bouxwiller, Euloge Schneider à
Oberbronn, etc. On recevait si mal ses curés, quand on ne les expulsait
pas de leur presbytère sans autre forme de procès, qu'ils restaient
le moins longtemps possible, ne fût-ce que pour ne pas mourir de
faim[148]. A Strasbourg seul, et dans deux ou trois centres plus
importants, l'opinion publique était encore favorable aux jureurs et
de plus en plus montée contre les ecclésiastiques réfractaires au
serment. Elle accueillait avec sympathie la fête de la bénédiction
des nouveaux drapeaux de l'armée qu'on célébrait à la Cathédrale,
le 7 août[149]; elle applaudissait le lendemain à l'achat de la
résidence épiscopale, du palais somptueux des Rohan, par la Commune,
pour une somme de 129,000 livres en assignats[150]. Ce qui causait
cette joie dans la population strasbourgeoise, ce n'était pas tant
la satisfaction de posséder un Hôtel-de-Ville plus vaste et plus
majestueux, mais le contentement de voir, une fois de plus, les
représentants de la cité affirmer leur indifférence pour les
foudres sacerdotales et verser un appoint respectable dans les caisses
appauvries de l'Etat. La majorité des habitants du chef-lieu se
préoccupaient peu des clameurs affirmant que "dans la chaire de
la Cathédrale on ose ouvertement prêcher des hérésies, invectiver
contre la confession, et de cette chaire consacrée à la vérité faire
une chaire vendue à la calomnie et à l'impiété"[151].
[Note 147: _Ibid._, 1er août 1791.]
[Note 148: Les municipalités réactionnaires employaient d'ordinaire
le truc de refuser le certificat du serment de civisme aux curés et
desservants qui l'avaient prêté devant elles. Sans ce certificat, ils
ne pouvaient toucher leur traitement officiel. Voy. l'ouvrage déjà
cité de l'abbé Schwartz, II, p. 276.]
[Note 149: Délibérations du Conseil général, II, p. 384.]
[Note 150: _Strassb. Zeitung_, 9 août 1791.]
[Note 151: Contrepoison de la lettre pastorale de François-Antoine
Brendel. S. d. ni d. (1791), 8°, p. 6.]
Cependant à Strasbourg même, la municipalité, d'accord avec
l'évêque constitutionnel, dût prendre une série de mesures pour
empêcher l'animosité religieuse de se manifester davantage. Dans
les premiers jours d'août elle décida, sur l'ordre du Directoire
départemental, qu'à partir du 7 de ce mois, il serait défendu au
public de pénétrer dans les églises de Saint-Etienne, Sainte-Barbe,
Sainte-Marguerite et Saint-Jean; à partir du 4, on ne sonnerait
plus les cloches de ces églises. Seuls, les deux sanctuaires des
Petits-Capucins et de la Toussaint resteraient dorénavant ouverts
aux prêtres non assermentés, qui y "diront la messe, à l'heure
indiquée par M. l'évêque". En outre, tous les prêtres, sans
exclusion des réfractaires, étaient admis à dire des messes basses
dans les églises paroissiales, s'ils s'entendaient préalablement à
ce sujet avec les titulaires de chaque paroisse. Les membres des ordres
monastiques des deux sexes sont autorisés à se faire dire la messe par
un prêtre de leur choix, mais il leur est défendu de laisser entrer
des étrangers dans leurs maisons pour assister à ce culte[152].
[Note 152: _Pol. Lit. Kurier_, 5 août 1791.]
En fermant ces quatre églises, on voulait empêcher les prêtres
non-jureurs d'exciter encore davantage leurs ouailles, la partie
féminine surtout; l'on espérait sans doute aussi faire refluer une
fraction au moins de leur auditoire vers les cérémonies du culte
schismatique et dans les lieux saints frappés d'interdit. On ne faisait
malheureusement qu'exaspérer les dévotes et pousser aux extrêmes les
ecclésiastiques eux-mêmes, tandis que les radicaux auraient désiré
la fermeture de _toutes_ les églises aux dissidents et trouvaient qu'on
montrait encore beaucoup trop d'égards pour le cardinal de Rohan et
ses séides[153]. Ce dernier faisait, de son côté, sans doute, de bien
mélancoliques réflexions en lisant à Ettenheim le récit des fêtes
données par la municipalité aux électeurs du Bas-Rhin dans les
vastes salons de son ancienne résidence et la description du banquet
patriotique, célébré sur la terrasse du bord de l'eau. Il devait
soupirer au tableau des farandoles populaires qui s'étaient déroulées
dans la splendide salle d'honneur, tapissée de glaces, ornée des
portraits de ses prédécesseurs, et dans laquelle le galant prélat
lui-même avait admiré jadis des toilettes plus élégantes et des
épaules plus aristocratiques que celles auxquelles la Révolution
frayait maintenant un passage[154].
[Note 153: _Pol. Lit. Kurier_, 7 sept. 1791.]
[Note 154: _Strassb. Zeitung_, 16 sept. 1791.]
Une fois encore, les bourgeois paisibles et les politiques à courte vue
purent croire qu'après tant de discussions fâcheuses et tant d'orages,
la paix allait renaître. Ce fut le jour où l'on célébra dans nos
murs la proclamation de la Constitution nouvelle, qui sortait enfin
des délibérations de l'Assemblée Nationale, amendée dans un sens
démocratique, après la fuite de Varennes. Caduque même avant sa
naissance, la Constitution de 1791 ne satisfaisait ni les libéraux
modérés ni les progressistes radicaux, sans parler, bien entendu, des
_ultras_ politiques et des fidèles dévoués à l'Eglise. Cependant le
fait même de son achèvement semblait promettre l'avènement d'une ère
nouvelle aux esprits altérés de repos. On pensait, dans les classes
bourgeoises du moins, que les mécontents finiraient par reconnaître
les faits accomplis, que l'antagonisme de l'ancien et du nouveau
régime s'effacerait avec le temps et que la crise religieuse, dont on
continuait à méconnaître l'importance politique et sociale, finirait,
elle aussi, par s'apaiser. La fête du 25 septembre fut donc acceptée
chez nous comme l'inauguration d'une période plus calme et plus
heureuse, et les autorités elles-mêmes eurent soin de la présenter
sous cet aspect à la population strasbourgeoise[155].
[Note 155: Voy. le préambule de la délibération du Corps municipal du
23 septembre, au sujet de la fête. _Pol. Lit. Kurier_, 24 sept. 1791.]
Le samedi, 24 septembre, une sonnerie générale annonçait l'ouverture
de la fête; l'artillerie des remparts tonnait au loin, les
étendards nationaux flottaient sur les quatre tourelles, et devant
l'Hôtel-de-Ville on hissait le drapeau de la fédération et le
drapeau blanc, symboles de l'union de tous les Français et de la paix
universelle.
Un détachement de gardes nationaux, escortant le secrétaire de police
et les huissiers municipaux, se portait successivement aux différents
carrefours de la ville, pour inviter tous les citoyens à participer
le lendemain à l'allégresse commune, à renoncer pour toujours aux
dissensions fâcheuses, à se rallier autour de la loi, en vivant
désormais comme des frères. Le lendemain matin, à six heures,
nouvelle sonnerie des cloches de toutes les églises de la ville et
de la banlieue. Les troupes de ligne et la garde nationale réunies se
formaient en bataille sur la place de la Cathédrale et sur la place
d'Armes. A neuf heures précises, on procédait devant le nouvel Hôtel
de-Ville à la première lecture de la Constitution, accueillie par des
cris de Vive la Nation! Vive le Roi!, prévus déjà dans le programme
officiel. Puis le cortège civique se mettait en marche, musique
et carabiniers en tête, le maire suivant les quatre fonctionnaires
municipaux qui portaient un exemplaire de la Constitution sur un
riche coussin de velours. Longeant la façade de la Cathédrale, les
autorités de tout rang suivaient la rue des Hallebardes, puis les
Grandes-Arcades, pour déboucher sur la place d'Armes, où se dressait
l'estrade destinée à les recevoir. Un détachement de la garde
nationale était allé prendre déjà l'évêque Brendel et le clergé
de la Cathédrale, revêtus de leurs habits sacerdotaux, pour les
conduire également au centre de ralliement de la fête, tandis qu'une
autre escouade faisait le même service d'honneur pour les ministres
protestants réunis au Temple-Neuf. Du haut de l'estrade de la place
d'Armes, il était donné lecture pour la seconde fois de l'acte
constitutionnel, puis l'évêque entonnait le _Te Deum_, accompagné
par la maîtrise du choeur de la Cathédrale, les musiques militaires de
tous les régiments en garnison à Strasbourg et les cloches de toutes
les églises.
Le soir, les maisons particulières étaient illuminées pour la plupart
et la pyramide en feu de la Cathédrale étincelait au loin; des bals
populaires étaient organisés au Miroir, au poêle des Pêcheurs, etc.,
tandis que des bandes de jeunes gens des deux sexes s'ébattaient en
rondes joyeuses sur la place du Broglie et sur la terrasse de l'ancien
château. Les amateurs de comédie pouvaient entrer gratis à la salle
de spectacle, où l'on jouait une pièce de circonstance[156]. Un
journal avait même invité la population strasbourgeoise à dîner, ce
jour-là, tout entière dans la rue, "afin de rendre plus palpable à
tous l'unité de la grande famille française", mais nous doutons fort
que cette invitation ait trouvé grand écho[157].
[Note 156: _Strassb. Zeitung_, 26 et 27 sept. 1791. Tout le monde
fut content ce jour-là, sauf un grincheux qui se plaignait dans les
feuilles publiques que le régiment suisse de Vigier n'eût pas mis ses
guêtres blanches de gala pour une cérémonie pareille.]
[Note 157: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 22 sept. 1791.]
L'appel que les autorités civiles et les journaux constitutionnels
adressaient à cette occasion à la "petite minorité jusqu'ici
mécontente", de ne pas continuer les hostilités, était certainement
sincère; cette sincérité se démontre aisément par le fait qu'en ce
moment même le Directoire du département cherchait, comme nous allons
le voir, à organiser un _modus vivendi_ ecclésiastique, qui, sans
infraction à la Constitution, permît aux catholiques strasbourgeois de
prier Dieu à leur façon. Il n'était pas moins légèrement naïf
de croire qu'on apaiserait toutes ces haines si vivaces en
disant: "Dorénavant tout doit être oublié et réciproquement
pardonné"[158]. "Nous n'avons rien à nous faire pardonner,
répondaient les non-jureurs; nous n'avons que faire de votre pardon.
Rendez-nous nos biens, nos églises, notre clergé; nous verrons
ensuite". A leur point de vue, cette réponse était aussi logique
que légitime. Mais elle devait forcément provoquer l'indignation des
constitutionnels, qui se voyaient traités de voleurs pour prix de leurs
paroles conciliantes; elle devait enfin attirer sur les imprudents qui
jouaient avec le danger, un effrayant orage. Dès le mois de juin, un
correspondant de Waldersbach au Ban-de-la-Roche, que nous pensons être
le vénérable Oberlin lui-même, écrivait à propos d'un acte de
violence niaise commis là-bas par quelques fanatiques: "Est-ce que
les réactionnaires ne voient donc pas le terrible danger dans lequel
ils se jettent de gaité de coeur[159]?" Leur malheur et le nôtre
voulut qu'ils s'obstinassent à la braver.
[Note 158: _Ibid._, même numéro.]
[Note 159: _Pol. Lit. Kurier_, 11 juin 1791.]
Nous avons dit tout à l'heure que le Directoire du département était
désireux de prouver aux catholiques strasbourgeois qu'il entendait leur
laisser une liberté de culte complète, pourvu qu'ils se résignassent
à respecter également le clergé constitutionnel. Par arrêté du 29
septembre, il concédait à plusieurs notables l'usage de la ci-devant
église des Petits-Capucins pour y organiser des services religieux
non-conformistes, à la seule condition de prendre à bail ladite
église quand la nation la ferait mettre en vente. Le 1er octobre,
elle était ouverte aux fidèles et bientôt un public considérable
se pressait aux cérémonies qu'y célébraient des prêtres non
assermentés.
Tout le monde cependant n'avait pas approuvé cette concession; on
avait crié que le moment était bien mal choisi pour introduire, sous
l'égide des autorités, une secte nouvelle, etc. Mais le gros du parti
constitutionnel avait énergiquement soutenu le Directoire en cette
occurence. Rodolphe Saltzmann répondait aux mécontents dans la
_Gazette de Strasbourg_: "Chaque citoyen a le droit de réclamer un
culte libre, conforme à ses croyances particulières; il n'y a point
d'ailleurs de moyen plus sûr de combattre le fanatisme que la liberté,
car il ne vit que par la persécution" [160]. Simon lui-même,
infiniment plus radical, disait le même jour dans son journal: "Il ne
s'agit pas ici de prêtres récalcitrants et réfractaires, devant être
renvoyés à trente lieues de la frontière. Celui qui refuse uniquement
de prêter le serment civique, s'il est pour le reste un citoyen
paisible, ne peut, il est vrai, rester ou devenir fonctionnaire salarié
de l'Etat, mais tous ceux qui ont confiance en lui, peuvent librement
recourir à son ministère en particulier. Cela est aussi légal que
tout autre culte protestant, juif, turc ou payen"[161].
[Note 160: _Strassb. Zeitung_, 3 octobre 1791.]
[Note 161: _Gesch. der gegenw. Zeit._, 3 octobre 1791.]
Mais si l'on avait espéré gagner de la sorte la masse des catholiques
récalcitrants, on dût constater bientôt combien l'on s'était
trompé. Dès le 3 octobre, le corps municipal se vit obligé de sévir
derechef contre les agissements illégaux des prêtres non assermentés
et de leurs partisans. Les ecclésiastiques des différentes confessions
fonctionnaient encore à ce moment, provisoirement, comme officiers de
l'état civil. Naturellement le maire n'en pouvait reconnaître d'autres
que ceux que rétribuait la nation. Quand donc un décès avait lieu
dans une famille d'opposants, on ne pouvait s'y dispenser de faire venir
un curé ou un vicaire constitutionnel pour constater le décès et en
dresser acte. Mais au moment où ces fonctionnaires se présentaient
pour faire l'inhumation des personnes décédées, certains citoyens,
dit la délibération municipale, s'absentaient avec affectation,
laissant ignorer au prêtre célébrant les noms, âges et qualités du
défunt, ce qui le mettait dans une situation tout à fait illégale et
de plus foncièrement ridicule. L'arrêté du maire enjoignait donc
de ne plus prévenir à l'avenir les curés et vicaires, sans faire en
même temps la déclaration d'état civil détaillée, relativement aux
personnes décédées. Les prêtres, de leur côté, étaient tenus de
dénoncer dorénavant toute contravention semblable au procureur de la
Commune, pour être punie comme "propre à entretenir la désunion et
comme attentatoire au respect des autorités constituées"[162].
[Note 162: Délibération du Corps municipal du 3 octobre 1791. Strasb.,
Dannbach, placard in-fol.]
Le clergé constitutionnel ne gagnait pas grand'chose à de pareilles
mesures prises par ses amis; ni ses revenus matériels ni son autorité
morale ne pouvaient croître dans une atmosphère aussi peu faite pour
la discussion calme et raisonnée des principes opposés, qui n'est
possible d'ailleurs qu'entre gens qui se respectent. Il avait beau
faire connaître, de temps à autre, l'arrivée de champions nouveaux
et proclamer le nom des chanoines et professeurs allemands qui
venaient "se ranger sous le bienheureux drapeau des libertés
françaises"[163]; ces noms étaient inconnus pour la plupart aux
Strasbourgeois et la scène même de leur prestation de serment à la
Cathédrale n'attirait plus qu'un auditoire minime. Il n'y avait à
cela rien d'étonnant; les constitutionnels modérés étaient pour la
plupart protestants et les catholiques de naissance parmi eux, passaient
de plus en plus au parti avancé, qui voyait plus d'inconvénients que
d'avantages à s'unir à un parti religieux quelconque[164]. Mais ce
qui était plus grave pour l'avenir du clergé constitutionnel, c'est la
scission qui se préparait dans son sein même. Pour maintenir tous ces
éléments hétérogènes, moins mauvais assurément que leurs
ennemis ne se sont plu à le dire, mais chez lesquels l'enthousiasme
évangélique ne dominait pas, à coup sûr, il aurait fallu un esprit
supérieur, un caractère énergique, un homme ayant foi en sa mission
difficile. Or Brendel, nous l'avons dit, n'avait rien de tout cela;
aussi ne trouve-t-on nulle part la trace d'une influence sérieuse
de cet évêque sur son clergé. Ses propres vicaires épiscopaux
s'émancipaient sans crainte, jusqu'à formuler des voeux et des
principes hétérodoxes qui auraient suffi à aliéner à la nouvelle
Eglise les rares sympathies qu'elle pouvait encore conserver dans les
masses catholiques. C'est ainsi qu'Euloge Schneider, devenu l'un des
orateurs habituels du Club du Miroir, où sa faconde s'étalait plus
à l'aise que dans la chaire de la Cathédrale, avait réclamé plus
ou moins ouvertement le mariage des prêtres. Quelque partisan que l'on
puisse être d'une mesure de ce genre, il faut avouer que le moment
était on ne peut plus mal choisi pour la préconiser en public. On ne
s'étonnera donc pas d'apprendre que l'évêque, suivi par la grande
majorité de ses vicaires, ait protesté contre les théories de son
subordonné.[165] Kæmmerer, le rédacteur de cette affiche,
ayant déclaré que la manière de voir de Schneider avait excité
"l'extrême mécontentement" des signataires, la colère des
radicaux, alliés au vicaire dissident, se fit jour non seulement par
de violentes attaques dans les journaux, mais encore ce "chiffon
inconstitutionnel" fut arraché des murs par les _patriotes_
ardents. Quant à Schneider, perdant toute retenue, il répondit à son
supérieur, dans une séance du club, par la tirade suivante: "Il y
a un proverbe latin qui dit: Celui qui veut éviter Charybde, tombe
en Scylla. C'est à dire: J'ai été persécuté en Allemagne.--Par
qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes opinions politiques
et religieuses.--Je cherche un asile en France. J'y suis encore
persécuté.--Par qui?--Par les prêtres.--Pourquoi?--A cause de mes
opinions politiques et religieuses. Messieurs, on connaît l'esprit des
prêtres; ces messieurs sont partout les mêmes. Pour moi, je ne leur
oppose que le mépris et la loi. Je demande qu'on passe à l'ordre du
jour"[166].
[Note 163: Cet avis était daté du 22 octobre 1791.]
[Note 164: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 17 octobre 1791. _Neueste
Religionsbegebenheiten_, 15 octobre 1791.]
[Note 165: On peut étudier les premiers germes de cette dissidence dans
une polémique entre Simon et l'abbé Kæmmerer. _Gesch. der gegenw.
Zeit_, 8 octobre 1791.]
[Note 166: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er nov. 1791.]
On pense bien quelles gorges chaudes on faisait de ces quereller
intestines dans le camp des réfractaires et combien elles devaient
servir leur cause. Comment imposer en effet le respect de gens qui ne se
respectent pas eux-mêmes? Aussi le calme relatif, qui avait régné
en Alsace dans les dernières semaines, fit-il place bientôt à une
recrudescence d'agitations et de violences dont on trouvera l'édifiant
détail dans les feuilles locales de la fin d'octobre et du mois de
novembre. Ce n'était pas seulement au point de vue religieux que la
situation se rembrunissait. Dans la foule des gens qui s'en allaient
chaque dimanche, à pied ou en voiture, à Kehl[167], pour y assister au
service non conformiste[168], artisans ou bourgeois, plus d'un menait
de front avec sa dévotion des intrigues politiques. On allait jusqu'à
Offembourg porter des missives secrètes; on buvait tout au moins
dans les auberges de la petite ville badoise à la santé de
Mirabeau-Tonneau, etc., et les noms de ces piliers d'église étaient
notés par les patriotes et livrés dans les journaux à l'indignation
publique. L'un d'eux, le boucher Pulvermüller, ayant osé, le lendemain
d'une pareille escapade, se montrer aux Grandes-Boucheries, la cocarde
nationale au chapeau, faillit passer un mauvais quart d'heure au
milieu de ses collègues ameutés.[l69] Rohan, lui aussi, reprenait
l'offensive. Pour exaspérer ses adversaires plutôt que dans un but
pratique--il ne pouvait guère se faire d'illusions à ce sujet--il
frappait d'opposition la vente de ses domaines et de son palais
épiscopal, et son chargé d'affaires, n'ayant trouvé aucun huissier
pour signifier cette protestation au Directoire, avait l'audace de
réclamer un ordre formel au président du tribunal de district, nommé
Fischer, afin qu'il enjoignît à l'un des huissiers d'accepter cette
mission. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que M. Fischer, obéissant
à cette mise en demeure, signa l'ordre requis, mettant de la sorte
en suspicion la loi formellement votée par l'Assemblée Nationale et
sanctionnée par Louis XVI. Aussi fut-il dénoncé par le Département
pour excès de pouvoir au gouvernement central[170].
[Note 167: Kehl était d'autant plus mal noté aux yeux des patriotes
que, dès le mois de juin, le _Postamt_ de cette localité avait fait
savoir aux journaux avancés de Strasbourg qu'il n'expédierait plus
leurs numéros en Allemagne. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]
[Note 168: Le curé de Kehl, nommé Stebel, était connu comme un
fanatique de la plus belle eau. Voy. _Pol. Lit. Kurier_, 3 sept. 1791.]
[Note 169: _Gesch. der gegenw. Zeit,_ 20 octobre 1791.]
[Note 170: _Strassb. Zeitung_, ler novembre 1791.]
Ce qui était plus grave encore, plus insultant en tout cas, pour les
chefs de la municipalité strasbourgeoise, c'est que le cardinal faisait
très sérieusement continuer la procédure au sujet de la prétendue
tentative d'assassinat dirigée contre lui par le déserteur d'Espiard,
tentative déjà mentionnée plus haut. Le bailli Stuber d'Ettenheim
citait devant lui M. de Dietrich, le procureur de la Commune, Xavier
Levrault, et Gaspard Noisette fils, comme accusés d'avoir salarié
d'Espiard pour commettre ce crime, et s'indignait qu'on refusât
d'obtempérer à ses citations et qu'on ne qualifiât Rohan ni de prince
ni d'évêque, dans le refus qu'on lui faisait parvenir[171].
[Note 171: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 16 octobre 1791.]
Pendant qu'il accusait ainsi les Strasbourgeois de crimes imaginaires,
l'ex-prélat ne cessait d'exposer ses anciennes ouailles à toutes les
brutalités des bandes réunies sur ses territoires d'outre-Rhin[172].
Déjà, dans les derniers jours d'août, l'arrestation d'un candidat en
théologie, natif de Schiltigheim, et nommé Frühinsholz, saisi par les
soldats de Mirabeau et mis sous les verrous à Ettenheim, alors qu'il
allait visiter paisiblement un sien ami badois, le pasteur Lenz, de
Meisenheim, avait causé une vive émotion dans notre ville. La garde
nationale de Schiltigheim était descendue en corps à Strasbourg,
criant vengeance; les bataillons civiques, dont Frühinsholz faisait
partie, s'armaient eux aussi, sans attendre des ordres supérieurs. On
aurait pu craindre, un instant, une invasion spontanée du margraviat,
si le captif n'avait paru subitement, délivré de ses chaînes et
n'avait calmé ses amis[173]. En octobre, de nouvelles violences
ayant été signalées à la municipalité, celle-ci fit dresser
procès-verbal, le 10 octobre, des sévices subis par deux citoyens
actifs, Jean-Daniel Grimmeissen et Jean-Louis Kiener, aubergiste à
la _Ville de Vienne_, sur les terres do l'évêché de Strasbourg, à
Oberkirch. Y joignant toute une série de procès-verbaux antérieurs,
relatant des méfaits analogues, le Directoire du département adressa
ces pièces à l'Assemblée Nationale, par lettre du 18 octobre, et
réclama l'appui du gouvernement contre "des furieux sans aveu, sans
patrie, perdus pour la plupart de dettes et d'infamie, qui voudraient
immoler le repos de la France et de l'Allemagne à leur ambition et à
leur orgueil"[174].
[Note 172: Une correspondance datée d'Annweiler, dans le Palatinat,
relate que Rohan vient d'y faire enrôler une bande de tsiganes, hommes
et femmes, êtres sauvages au possible, pour renforcer sa petite armée.
_Pol. Lit. Kurier._ 3 octobre 1791.]
[Note 173: On pourrait recommander l'étude détaillée de cet épisode
héroï-comique à quelque jeune érudit _schilikois_. Voy. surtout
_Strassb. Zeitung_ du 1er et 6 sept. 1791.]
[Note 174: Délibération du Directoire du Bas-Rhin, du 10 octobre 1791.
S. I., 18 p. 4°.]
En même temps, les ecclésiastiques réfractaires, qui s'étaient
expatriés dans les mois précédents, rentraient en foule, obéissant
sans doute à un mot d'ordre secret, et chassaient en maint endroit
les desservants constitutionnels. C'était en vain que les autorités
départementales renouvelaient l'ordre de faire rétrograder les
non-jureurs, soit au delà du Rhin, soit à trente lieues de la
frontière. Que pouvaient-elles faire, là où les autorités locales
étaient terrorisées ou, plus souvent encore, complices? Aussi les
dispositions bienveillantes des constitutionnels s'évanouissaient-elles
forcément et l'ancienne colère se réveillait de plus belle, d'autant
plus intense, que le parti libéral se sentait impuissant en faveur de
la loi, du moment qu'il ne voulait pas renoncer à se servir uniquement
de moyens légaux. "C'est une admirable chose que la liberté des
cultes, disait la _Gazette de Strasbourg_, après avoir cité toute une
série de méfaits commis par les "fanatiques"; mais elle ne saurait
en définitive aller jusqu'à troubler la paix publique. Si vous voulez
jouir des avantages d'un pays libre, supportez-en les inconvénients. On
ne saurait tolérer que quelqu'un vive dans un pays sans obéir à ses
lois"[175].
[Note 175: _Strassb. Zeitung_, 21 octobre 1791.]
Cette indignation était d'autant plus naturelle que bien peu parmi les
prêtres réfractaires se donnaient la peine de distinguer entre leurs
devoirs religieux et leurs antipathies politiques, comme ce bon curé
d'Erstein, qui, lors de la célébration de la fête de la Constitution
dans cette ville, demanda la permission d'entonner tout le premier le
_Te Deum_ officiel[176], bien qu'il eût toujours refusé le serment. Si
l'on avait été partout aussi rassuré sur leurs sentiments civiques,
la tension des esprits aurait été infiniment moindre. Ce fut un
grand malheur pour l'Eglise--et non pas à cette époque seulement--de
s'inféoder volontairement à la réaction politique et de soulever
contre elle le seul sentiment qui puisse lutter dans les masses contre
le sentiment religieux, la passion de l'indépendance nationale et
l'amour de la patrie. Sous ce rapport, le clergé constitutionnel,
quoique composé pour un tiers au moins d'étrangers, comprit infiniment
mieux ce qu'il devait au pays et ce qu'il se devait à lui-même. On lit
avec une véritable satisfaction, par exemple, le récit de la fête de
la Constitution, célébrée à Bischheim. Le curé constitutionnel et
le rabbin juif s'y réunirent pour une même cérémonie religieuse,
haranguant alternativement leurs ouailles, puis s'embrassèrent devant
l'autel de la patrie, aux applaudissements de la foule, qui célébra
ce beau jour par un banquet fraternel, afin d'effacer le souvenir des
antipathies et des superstitions réciproques de deux cultes et de deux
races. Sans doute certains détails de ces récits de fête nous font
sourire aujourd'hui et nous paraissent surannés[177]. N'importe, on
aura beau déclamer contre la Révolution et ses nombreux excès; des
scènes pareilles nous la feront toujours aimer, car elles contrastent
singulièrement avec les excitations haineuses qui retentissent à nos
oreilles, et l'humble desservant schismatique de ce village d'Alsace
nous semble avoir mieux compris, du moins ce jour-là, le fond même du
christianisme que les prélats illustres dont s'inspirent _le Monde_ ou
_l'Univers_ et tant d'autres feuilles de combat.
[Note 176: _Strassb. Zeitung_, 9 novembre 1791.]
[Note 177: _Strassb. Zeitung_, 22 octobre 1791.--_Gesch. der gegenw.
Zeit._ 26 octobre 1791.]
La fin de l'année 1791 se passa relativement sans grands troubles à
Strasbourg. D'abord les élections municipales occupèrent les esprits
et l'antagonisme entre libéraux et radicaux s'y donna libre carrière.
Le 14 novembre, M. de Dietrich était renommé maire, le lendemain
Michel Mathieu était porté aux fonctions de procureur de la Commune et
la plupart des officiers municipaux, comme des notables, appartenaient
à la fraction modérée du parti constitutionnel. Mais malgré les
panégyriques de la _Gazette de Strasbourg_[178], leur popularité
n'était plus la même, et des attaques journalières, dirigées contre
leur politique ecclésiastique et civile, allaient prouver bientôt aux
coryphées du parti que les beaux jours des applaudissements unanimes
étaient passés pour toujours. Des éléments nouveaux se joignaient
sans cesse à la population strasbourgeoise et y acquéraient une
situation prépondérante. L'esprit _réfugié_, si je puis m'exprimer
de la sorte, y dominait de plus en plus, et l'impulsion générale de la
Révolution allait amener bientôt, ou du moins faciliter beaucoup des
crises d'ailleurs inévitables. Comme nous n'avons à nous occuper ici
que des faits se rattachant à l'histoire religieuse de Strasbourg, nous
serons bientôt au bout de ce chapitre.
[Note 178: _Strassb. Zeitung_, 15, 16 novembre 1791.]
Vers la fin de l'année, Brendel, désireux de faire oublier les
frasques d'Euloge Schneider, nommait vicaires épiscopaux trois
hommes de mérite, Dereser, ancien professeur à Bonn; Dorsch, ancien
professeur à Mayence, et Schwind, ancien professeur à Trêves, après
que ceux d'entre eux qui n'étaient point encore assermentés, eussent
prêté le serment civique. Cela se faisait à la Cathédrale, dans
la journée du 27 novembre[179]. Deux jours plus tard, l'Assemblée
législative, poussée par le désir de mâter le clergé rebelle,
décidait qu'à l'avenir les prêtres non-assermentés ne pourraient
plus fonctionner dans les églises louées par des citoyens isolés ou
des associations, pour leur servir de lieux de culte. C'était enlever
aux non-jureurs la possibilité d'un culte public; c'était faire perdre
sa raison d'être à cette organisation toute récente, imaginée
pour sauvegarder à la fois les droits de l'Etat et la liberté des
consciences[180]. Aussi peut-on dire que le décret du 29 novembre
marque le commencement de la persécution véritable pour l'Eglise
catholique, le moment où le gouvernement, jusque-là sur la défensive,
outrepasse décidément la limite qui devrait toujours être respectée,
empruntant à l'Eglise le système de tyrannie spirituelle qu'elle avait
exercé depuis tant de siècles, et sans aucun scrupule, partout où ses
moyens le lui avaient permis.
[Note 179: _Pol. Lit. Kurier_, 29 novembre 1791.]
[Note 180: _Gesch. der geg. Zeit_, 6 décembre 1791.]
Bientôt après, l'Assemblée renforçait également le décret contre
les prêtres insermentés rebelles, en ajoutant une aggravation de peine
à l'internement déjà prononcé contre eux. Le roi se refusa d'abord
à sanctionner ce nouveau décret, mais les associations patriotiques du
royaume le pressèrent de s'exécuter, par un pétitionnement général,
auquel se joignit également la Société des Amis de la Constitution
de Strasbourg, dans sa séance du 13 décembre. Elle fit tenir en
même temps une adresse à l'Assemblée législative, pour la remercier
d'avoir veillé de la sorte au respect des lois, et elle demanda au
Directoire du département de s'associer à cette démarche[181].
[Note 181: _Strassb. Zeitung_, 16 décembre 1791.]
Toutes ces mesures eurent un effet à peu près nul sur la situation
peu prospère de l'Eglise constitutionnelle à Strasbourg. En vain
les feuilles dévouées se réjouissaient-elles du départ forcé
des anciens fonctionnaires du culte, "bourrés de préjugés
ultramontains", et de leur remplacement par des prêtres venus
d'Allemagne, si décidés à combattre "l'indicible et barbare
ignorance qui règne dans une grande partie de l'Alsace"[182]. Pour
éclairer et convertir ces "barbares", il aurait fallu pouvoir s'en
faire entendre; malheureusement le public en question se refusait avec
une obstination de mauvais goût à se laisser édifier par tous les
orateurs distingués auxquels Brendel avait ouvert la chaire de la
Cathédrale, et qui, chaque dimanche et jour de fête, se faisaient
entendre en français et en allemand, sous des voûtes à peu près
désertes[183]. Nous avons retrouvé dans un recoin des _Affiches_
d'alors un relevé de quêtes qui en dit plus long à ce sujet que bien
des développements oratoires. Chaque année, l'on procédait dans les
paroisses catholiques et luthériennes de Strasbourg à une quête en
faveur de la Maison des Orphelins, quête qui se faisait d'ordinaire
le jour de la Toussaint. Or voici le relevé des dons versés dans les
sachets des six paroisses catholiques officielles, en 1791:
Cathédrale.......... 5 livres 3 sols.
Ste-Madeleine....... 2 -- 18 --
St-Pierre-le-Jeune.. " -- 11 --
St-Pierre-le-Vieux.. " -- 7 --
St-Jean............. " -- 2 --
Citadelle........... " -- 1 --
[Note 182: _Strassb. Zeitung_, 21 décembre 1791.]
[Note 183: Cette réorganisation des services religieux est datée du 23
décembre. Le sermon allemand était prêché à la Cathédrale de 10-11
heures du matin, le sermon français de 2-3 heures de l'après-midi.]
Pour qui connaît l'esprit inné de charité des Strasbourgeois de tous
les cultes, un pareil chiffre est assurément caractéristique et prouve
le manque à peu près complet d'adhérents du culte constitutionnel
dans notre ville[184].
[Note 184: _Affiches_, 5 novembre 1791. Cherchant un point de
comparaison, nous avons constaté qu'en 1790 la quête avait encore
produit 49 livres.]
C'était donc avec des sentiments de haine réciproque, sous l'influence
d'un sourd malaise, qu'on quittait cette année "s'échappant à
l'horizon, enveloppée dans les voiles flottants du pâle crépuscule,
tandis que le bruit de ses pas se perd au firmament assombri"[185].
Elle avait vu s'évanouir déjà tant de belles espérances, tant de
rêves généreux, mais nul plus beau ni plus tristement démenti que
le rêve d'une paix religieuse universelle fondée sur la tolérance
fraternelle de tous. Bien peu d'entre ceux qui saluaient parmi nous
l'année nouvelle de leurs élucubrations lyriques[186] se doutaient
assurément de ce qu'elle leur apportait dans son sein, de tristesses et
de maux; mais c'était un esprit de combat qui les animait bien plutôt
qu'un esprit de paix, du moins sur le terrain religieux. Et cependant
gouvernants et gouvernés auraient pu faire également leur profit de
ce qu'écrivait, quelques semaines auparavant, le sagace correspondant
colmarien d'un des journaux modérés de Strasbourg: "Neuf dixièmes
des catholiques de notre district--il aurait pu dire aussi de l'Alsace
entière--sont non-conformistes. On ne saurait le répéter assez, ni
trop haut, que les remèdes héroïques ne servent absolument à rien
dans des maladies aussi graves. Puisque la Constitution nous promet une
tolérance absolue, il faudrait que l'administration évitât jusqu'à
l'ombre de toute persécution. Nous ne saurions nous cacher que nos
agissements ecclésiastiques n'aient causé de nombreuses défections
parmi les amis de la Constitution. Il n'y a qu'un moyen de réparer
les tristes suites de cette désertion fâcheuse, c'est de toujours
se conduire en sorte que tous soient obligés de renoncer à l'erreur
funeste qu'on veut les persécuter"[187].
[Note 185: Cette citation est empruntée à une très belle pièce de
vers du _Pol. Lit. Kurier_, 31 décembre 1791.]
[Note 186: _Neujahrswunsch eines Nachtwoechters, Gesch. der geg. Zeit_,
30 décembre 1791, etc.]
[Note 187: _Pol. Lit. Kurier_, 15 novembre 1791.]
Sages paroles, mais plus inutiles encore, car dans les époques de
crise, ce ne sont pas les modérés, mais les violents qui dominent,
et dans le double courant, qui va se choquer en sens contraire, nous
verrons sombrer à la fois l'Eglise et la liberté.