XIV.

Escomptant les dispositions bien connues de quelques-uns des principaux

souverains de l'Europe qu'effrayait la rapide propagation des idées

révolutionnaires, l'émigration commençait dès lors à rêver la

revanche par les armes et à travailler les cours étrangères pour y

trouver un appui. Parmi tous ceux que nous voyons s'agiter alors pour

organiser à bref délai l'action contre-révolutionnaire, le cardinal

de Rohan fut un des plus fougueux. Il est vrai qu'il était aussi de

ceux qui avaient le plus perdu et qui supportaient le plus impatiemment

cette perte. Prince souverain de l'Empire, il était également

plus libre de ses mouvements que les émigrés vivant sur territoire

d'antrui. Sans doute il n'était plus le bénéficier richissime que

nous avons connu au début de la Révolution; ses quelques bailliages

d'outre-Rhin n'étaient pas de taille à lui fournir des revenus très

considérables. Par arrêt du 18 février 1791, la cour suprême de

Wetzlar l'avait bien autorisé à contracter un emprunt forcé de 45,000

florins, avec les cinq villages du bailliage d'Oberkirch, mais un arrêt

supplémentaire du 30 mars l'obligeait à donner d'abord aux communes

elles-mêmes les garanties de remboursement nécessaires[90]. D'ailleurs

ce n'est pas avec des sommes pareilles qu'on pouvait soutenir une

guerre. Il commença cependant à réunir des recrues, aidé par le

frère émigré de Mirabeau, le fameux vicomte, qu'à cause de l'ampleur

de ses formes, ses anciens collègues de la Constituante avaient appelé

Mirabeau-Tonneau.

[Note 90: _Strassb. Zeitung_, 19 avril 1791.]

Mais les négociants badois ne se soucièrent pas d'abord de fournir les

uniformes nécessaires, parce que Rohan prétendait ne payer qu'un quart

des dépenses au comptant et prendre le reste à crédit[91]. Cette

gêne ne dura pas, il est vrai, et, de quelque côté qu'il l'ait reçu,

l'argent finit par arriver. Dès le 26 avril on écrivait d'Ettenheim à

la _Gazette de Strasbourg_ que l'ex-évêque avait maintenant une garde

bien organisée de trois cents hommes, bien uniformés, portant l'habit

noir à revers jaunes, au brassard brodé d'une tête de mort avec cette

devise: La victoire ou la mort[92]!

[Note 91: _Pol. Litt. Kurier_, 18 avril 1791.]

[Note 92: _Strassb. Zeitung_, 27 avril 1791.]

Les troupes réunies depuis longtemps déjà par le prince de Condé,

et principalement formées par les déserteurs qui passaient en masse

la frontière[93], se rapprochaient à ce moment de Strasbourg et les

bruits les plus alarmants circulaient dans notre ville. On y affirmait

que les forces de l'émigration allaient franchir le fleuve près de

Rhinau marcher directement sur Obernai, Rosheim, Molsheim et Mutzig,

centres du "fanatisme", pour pénétrer par la vallée de la Bruche

en Lorraine et susciter partout la contre-révolution. On racontait que

les ecclésiastiques renvoyés de leurs cures n'avaient donné qu'un

congé de quelques jours à leurs domestiques, que des notabilités bien

connues (on désignait notamment Poirot et Zæpffel) circulaient dans

les campagnes pour exciter les esprits, etc. Sans doute les rédacteurs

des journaux patriotes essayaient d'enflammer le courage de leurs

lecteurs en leur montrant les feux s'allumant partout sur la crête des

Vosges, et "l'armée noire et jaune" écrasée dans les gorges

de nos montagnes[94]. Mais les riverains du territoire allemand n'en

étaient pas plus rassurés pour cela. Heureusement que, pour le moment,

tout n'était qu'un faux bruit. Il importait de le mentionner cependant,

puisque l'agitation profonde qu'il excita chez les amis comme chez

les ennemis du nouveau régime en Alsace, amena de part et d'autre une

recrudescendence d'inimitiés sur le terrain religieux.

[Note 93: Pour ne citer qu'un exemple, tous les officiers du régiment

de Beauvaisis, en garnison à Wissembourg, désertèrent le 17 avril.

Quinze cents hommes de troupe ne conservèrent qu'un capitaine et quatre

lieutenants officiers de fortune. _Strassb. Zeitung_, 20 avril 1791.]

[Note 94: _Strassb. Zeitung_, 25 avril 1791.]

Les commissaires du Roi avaient quitté Strasbourg dans les derniers

jours d'avril, espérant bien à tort que leur présence ne serait plus

nécessaire pour contenir les récalcitrants, ou desespérant peut-être

aussi de les ramener à l'obéissance[95]. Après leur départ les

autorités du département et du district continuèrent à procéder

à l'épuration des non-jureurs. Pour montrer que leur justice était

égale pour tous, elles avaient également réclamé le serment

civique de tous les pasteurs, professeurs et ministres luthériens et

réformés, et le 1er mai, les membres du Convent ecclésiastique,

les professeurs de l'Université protestante, ceux du Gymnase et les

maîtres d'écoles avaient prêté le serment requis devant le corps

municipal[96], puis le dimanche, 7 mai suivant, ç'avait été le tour

des "ministres de la Confession helvétique." Le chanoine Rumpler

avait protesté, non sans malice, ni sans raison, contre cette idée

bizarre, d'assermenter des hérétiques à la Constitution civile du

clergé, et il avait demandé qu'on insérât ses protestations

au procès-verbal. Mais Richard Brunck, le fameux helléniste, lui

répondit brusquement qu'en ce cas on y insérerait des sottises[97].

Et cependant l'ancien commissaire des guerres était un modèle

d'urbanité. C'est à ce diapason que se maintenait désormais la

discussion entre adversaires politiques, quand on consentait encore à

discuter, s'entend.

[Note 95: Foissey quitta Strasbourg le 25 avril, ses collègues le 27.

_Pol. Lit. Kurier_, 25 avril 1791.]

[Note 96: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 mai 1791.]

[Note 97: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 4 mai 1791.]

Si les protestants n'éprouvaient aucune répugnance à se rallier

ainsi au nouvel ordre des choses, les "écclésiastiques" non

assermentés, les membres des ordres religieux dissous, faisaient

partout leurs préparatifs de départ. Le 2 mai, les Capucins du grand

cloître de Strasbourg passaient le Rhin avec une longue série de

fourgons bien remplis[98]; deux jours plus tard, leurs confrères

du couvent des Petits-Capucins suivaient leur exemple. L'émigration

faisait ainsi d'incessants progrès parmi la population _cléricale_

de la ville et des campagnes, et il devenait urgent de trouver les

ecclésiastiques patriotes nécessaires pour le service des paroisses

rurales, si le culte officiel ne devait être partout interrompu. C'est

pourquoi le Directoire du district convoqua les électeurs pour le 8

mai, à huit heures du matin, dans l'ancien palais épiscopal des Rohan,

afin de continuer les élections relatives à la nomination des curés

constitutionnels. Le district de Strasbourg avait compté jusque-là,

sur une population catholique de 71,240 âmes, 109 prêtres séculiers

en fonctions[99]. Il n'aurait pu être question de conserver un pareil

chiffre de fonctionnaires, qu'on n'avait aucun espoir d'atteindre

jamais, même si la Constitution nouvelle n'avait pas expressément

diminué le nombre des curés et des desservants. A l'heure indiquée,

l'assemblée électorale se réunit sous la présidence de M. Thomassin;

elle comptait un peu plus de cent membres. Plusieurs électeurs avaient

écrit pour excuser leur absence, en l'expliquant par les menaces

dont ils avaient été l'objet de la part de leurs coreligionnaires

fanatisés par les prêtres réfractaires. Aussi la réunion

décida-t-elle, avant d'aborder son ordre du jour, de formuler

une véhémente protestation contre les agissements du clergé non

assermenté; elle est trop longue pour que nous la rapportions ici, mais

nous en citerons la conclusion pratique. On y demandait à l'Assemblée

Nationale l'éloignement de leur domicile de tous les prêtres qui se

seraient refusés à prêter le serment, "afin de soustraire leurs

anciennes ouailles à leurs excitations incendiaires et de les empêcher

eux-mêmes de maltraiter leurs successeurs." Puis les scrutins pour

une vingtaine de cures se succédèrent sans incident notable pendant

toute la journée, et se terminèrent le lendemain, 9 mai, par la

proclamation solennelle du nom des nouveaux élus, qui se fit à la

Cathédrale, avant la célébration de la messe[100]. Un tiers d'entre

eux étaient d'anciens capucins; aucune des cures n'avait été

disputée par deux concurrents, tant la pénurie de candidats était

grande. Ce n'est pas du Bas-Rhin que venaient les rares déclarations

d'adhésion d'ecclésiastiques demandant "à être mis dans la

prochaine gazette" comme ayant prêté le serment, "_antern zu einem

exembel des gehorsams_[101]" Quand, par hasard, il surgissait quelque

recrue inattendue, on s'empressait d'annoncer le fait dans tous les

journaux, et de féliciter les nouveaux arrivants comme des héros

patriotes. Ce fut le cas, par exemple, pour les trois séminaristes

alsaciens, Joseph Parlement et les deux frères Roch, qui

s'échappèrent du séminaire du prince-évêque de Spire à Bruchsal

et traversèrent le Rhin dans une barque de pêcheur pour revenir à

Strasbourg et se mettre aux ordres de Brendel[102].

[Note 98: Ils emportaient, disait-on, mille muids de vin, 125 quartauds

de blé, 7 quintaux de lard, 5 quintaux de beurre fondu et 150,000

livres en numéraire. _Strassb. Zeitung_, 4 mai 1791.]

[Note 99: On comptait alors dans la ville même 35,000 catholiques

contre 20,000 protestants, dans les villages du district, 36,240

catholiques contre 18,520 protestants. Il y avait de plus 2830

israélites. _Affiches de Strasbourg_, 9 avril 1791.]

[Note 100: _Verbal Prozess der Wahlversammlung der Wahlmänner u. s. w.

vom 8. Mai 1791._ S. 1. 14 p. 8°.]

[Note 101: Voy. le numéro du _Pol. Lit. Kurier_, 14 avril 1791. Cette

pièce émanant de quelques curés, vicaires et religieux de Dannemarie,

Altkirch, Hagenbach, etc., écrite dans un allemand inouï, était

adressée: "_An Herren Zeitungsschreiber Augsburgiseher Profession zu

Strassburg_."]

[Note 102: _Strassb. Zeitung_, 16 mai 1791.]

On comprend d'ailleurs que l'enthousiasme fût médiocre et le désir

d'exercer l'apostolat de "la religion nouvelle" au sein de nos

populations rurales peu répandu. On avait fait circuler sur le compte

des prêtres assermentés de tels mensonges[103] que, dans certaines

communes au moins, leur vie n'était pas en sûreté. C'est ainsi que le

nouveau curé de Bischheim, l'abbé Gelin, dénonçait deux paysans de

Suffel-Weyersheim comme ayant voulu le tuer dans la nuit du 12 au 13

mai; mais comme le seul témoin à charge était la soeur de Gelin et

qu'ils protestèrent de leur innocence, le tribunal du district les

acquitta quelques jours plus tard, bien que leur apparition nocturne

au presbytère dût paraître bien étrange[104]. Les journaux tout

spécialement fondés pour éclairer les paysans n'étaient pas lus par

eux, et certains d'entre eux, au moins, comme le journal allemand:

_Le Franc, feuille patriotique populaire alsacienne_, n'étaient pas

rédigés de manière à pouvoir être compris par les masses,

peu accessibles aux déductions abstraites et aux raisonnements

philosophiques[105]. Elles voyaient mettre aux enchères les biens

de l'Eglise, vendre au plus offrant le mobilier de leur évêque, ses

tapisseries de haute-lisse, ses somptueuses porcelaines de Chine et

ses urnes du Japon[106], elles entendaient leurs conducteurs spirituels

maudire les persécuteurs et les vouer aux tourments éternels; cela

faisait sur elle une toute autre impression que la lecture d'une

dissertation sur les droits de l'homme et du citoyen.

[Note 103: Le 10 mai, le vicaire épiscopal Taffin, le futur juge au

tribunal révolutionnaire, sortait de la Cathédrale après avoir dit

la messe, quand un paysan l'arrête et le prie de lui dire la formule du

serment civique. Un peu étonné, Taffin satisfait à son désir et

le paysan de s'en aller, l'air tout joyeux.--Pourquoi me demandez-vous

cela? dit l'ex-chanoine messin.

--"Notre curé nous a dit qu'en le prêtant on abjurait la

Sainte-Vierge, le pape et toute l'Eglise catholique. Mais je vois bien

maintenant qu'il a menti. Nous le chasserons." Malheureusement

ces paysans à l'esprit investigateur étaient fort rares. _Strassb.

Zeitung_, 17 mai 1791.]

[Note 104: _Strassb. Zeitung_, 16 mai, 6 juin 1791.]

[Note 105: _Dev Franke, ein patriotisches Volksblatt_, commença à

paraître en mars 1791. mais ne vécut pas très longtemps.]

[Note 106: _Affiches_, 16 mai 1791.]

Ce qui rendait les dispositions des populations rurales plus dangereuses

encore, c'étaient les espérances contre-révolutionnaires qui

se rattachaient à leurs antipathies religieuses. Plus on étudie

l'histoire de cette époque, plus on se rend compte de la faute immense

commise par l'Assemblée Nationale, en ajoutant cet élément fatal de

discorde à toutes les causes de désunion qui travaillaient le royaume

et menaçaient surtout les départements sur la frontière. C'est par

haine des _jureurs_ que les paysans catholiques d'Alsace devinrent en

partie les alliés des Rohan, des Mirabeau, des Condé, menaçant dès

lors le sol de la patrie, et servirent d'intermédiaires et d'espions

aux traîtres, qui attendaient le signal de la lutte ouverte pour

déserter à l'étranger.

Tout indiquait, vers la fin de mai 1791, qu'une crise terrible allait

éclater, soit à l'intérieur, soit au dehors. En Alsace, le nouveau

commandant de la province, M. de Gelb, était un militaire, longtemps

retraité, cassé par l'âge, sans autorité sur ses troupes et

soupçonné dès lors d'incivisme, soupçon que son émigration devait

justifier plus tard. Quoique Strasbourgeois de naissance, on avait été

fort mécontent chez nous de lui voir confié un poste aussi difficile;

ses adversaires l'avaient même accusé de travailler en secret à

la destruction du nouvel ordre des choses[107]. En tout cas, il ne

surveillait pas ses officiers et sans cesse on en voyait circuler

quelques-uns, avec ou sans déguisements, sur le chemin d'Ettenheim

à Strasbourg[108]. Sous ses yeux, on recrutait dans la garnison des

volontaires pour la légion de Mirabeau[109]. Des espions de Rohan

sillonnaient le pays déguisés en mendiants, en maquignons, etc., pour

distribuer des appels à la révolte et entraîner la jeunesse au delà

du Rhin[110]. On en arrêtait un à Habsheim et son arrestation était

suivie de celle du curé du village, ainsi que de son collègue de

Krembs[111]. Les municipalités des localités qu'on croyait douteuses

étaient bombardées de lettres pastorales, déclarations, bulles et

autres imprimés qui arrivaient non-affranchis. Celle de Mutzig se

plaignit d'avoir à payer en un jour trente-six sols de port pour

des envois postaux de ce genre[112]! Dans la Société des Amis de la

Constitution, on donnait lecture d'une correspondance échangée

entre le procureur-syndic du district, Acker, et le prince Joseph de

Hohenlohe, du Grand-Chapitre de la Cathédrale. Le procureur ayant

réclamé les titres et pièces relatives aux propriétés du

Chapitre, le prince lui répondait que, dans peu de jours, l'armée

contre-révolutionnaire allemande passerait le Rhin, réinstallerait

l'ancien ordre de choses et remettrait chacun à sa place[113].

[Note 107: On disait qu'il avait un dépôt d'écrits incendiaires

dans sa campagne à l'île des Epis. _Gesch. der gegenw. Zeit_, 26 mars

1791.]

[Note 108: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 20 mai 1791.]

[Note 109: _Strassb. Zeitung_, 18 mai 1791.]

[Note 110: Un agent de Bernhardswiller amenait, en huit jours, vingt-six

jeunes gens de Bernhardswiller et d'Obernai à Ettenheimmünster.

_Strassb. Zeitung_, 1er juin 1791.]

[Note 111: _Pol. Litt. Kurier_, 9 juin 1791.]

[Note 112: _Strassb. Zeitung_, 30 mai 1791.]

[Note 113: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]

A Strasbourg même, les partisans de l'ancien régime semblaient

espérer et préparer un prompt revirement. Les journaux signalaient

les distributions d'argent (fort modestes d'ailleurs, à ce qu'il nous

semble, et peu dangereuses) du chirurgien Marchal à de vieilles

femmes dévotes[114]. Ils racontaient aussi comment le receveur de

l'OEuvre-Notre-Dame, M. Daudet, ayant à payer leurs gages quotidiens de

huit sols aux six gardiens de la Cathédrale, avait tendu à l'un

deux un assignat de quatre-vingt livres, total _nominal_ exact de leur

salaire mensuel à tous, en criant d'un air moqueur: Vive la Nation!

Quand le pauvre gardien l'avait supplié de le satisfaire en monnaie, il

l'avait renvoyé, disant qu'il n'avait pas d'autre argent[115]. Sans

une veuve, bonne patriote, qui leur versa le montant de l'assignat,

les modestes fonctionnaires de l'OEuvre auraient perdu douze livres en

changeant le papier chez un banquier. "Mais Daudet n'est-il pas

un coquin?" disait la _Gazette de Strasbourg_ en manière de

péroraison[116]. Rodolphe Saltzmann, son rédacteur, était pourtant

l'un des plus modérés parmi les défenseurs des idées nouvelles, et

figurera bientôt parmi les _réactionnaires_ les plus haïs.

[Note 114: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 24 mai 1791.]

[Note 115: Dans la justification, passablement embarrassée, que M. de

Türckheim, administrateur des oeuvres charitables de la Ville, fit de

son subordonné (_Strassb. Zeitung_, 13 juin), il dut reconnaître que

Daudet avait à ce moment plusieurs centaines de francs en numéraire

dans sa caisse; ce qui semble bien indiquer qu'il voulait narguer et

punir le civisme des gardiens de la Cathédrale.]

[Note 116: _Strassb. Zeitung_, 10 juin 1791.]

Dans les environs les rixes se multipliaient entre les habitants des

villages catholiques et les soldats cantonnés chez eux ou dans leur

voisinage. A Oberschaeffolsheim, ils attaquèrent un détachement du

13e de ligne (ancien Bourbonnais) et blessèrent grièvement deux des

soldats. Le curé non assermenté qui les avait poussés, dit-on, à

cet acte de sauvagerie, fut arrêté et conduit en ville sur une voiture

découverte; en y arrivant à dix heures du soir, il fut reçu à

la porte par une foule en émoi, qui se précipita sur l'escorte, en

criant: à la lanterne! Sans l'énergique intervention de la garde

nationale, le malheureux aurait été écharpé[117]. Le lendemain, le

même Saltzmann, dont nous venons de parler, "protestait au nom des

véritables amis de la liberté contre ce cri sanguinaire, qui est le

contraire de la justice"[118]; mais les esprits, emportés par la

passion, n'étaient plus capables d'écouter d'aussi sages conseils.

Il semblerait que la réalité, pourtant bien triste déjà, ne leur

fournissait pas de scènes assez lugubres. L'imagination surexcitée des

_patriotes_ hantée par des visions terrifiantes, inventait des projets

de meurtre et d'assassinat, auxquels elle croyait sans doute elle-même.

Un journal affirmait qu'un ecclésiastique réfractaire de Strasbourg

avait engagé l'une de ses jeunes pénitentes à demander à se

confesser à l'évêque Brendel, puis à tuer l'intrus d'un bon coup

de couteau, dans le confessionnal[119]. Le rôle des Judith et des

Charlotte Corday n'est pas, fort heureusement, dans le tempérament de

nos jeunes Alsaciennes, et l'anecdote tout entière nous semble de la

fabrique du journaliste radical qui l'offrit au public.

[Note 117: _PoL Litt. Kurier_, 24 juin 1791.]

[Note 118: _Strassb. Zeitung_, 23 juin 1791.]

[Note 119: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 7 juin 1791.]

Mais si l'on pouvait hardiment absoudre le beau sexe, et même le sexe

fort, de toute intention réelle d'homicide contre le chef de diocèse,

il n'en était pas de même, ni pour l'un ni pour l'autre, quant aux

délits de police correctionnelle. L'histoire particulière de la

Cathédrale nous offre, à ce moment, quelques curieux exemples de

l'irrévérence brutale ou raffinée des fervents catholiques à

l'égard des mystères de leur propre religion et des indécences

auxquelles les entraînait dans leurs propres lieux de culte une trop

fervente dévotion. La première en date de ces affaires est celle

du sieur Julien d'Espiard, lieutenant au régiment de ci-devant

Bourbonnais, qui pénétra le 12 mai dans la Cathédrale pendant qu'on y

célébrait le culte et s'y conduisit d'une façon bruyante, sifflotant

et répondant à la sentinelle qui le rappelait au respect du saint

lieu: "Il n'y a plus de religion; il n'y a donc plus rien à

respecter!"[120] Arrêté par la force armée et conduit devant

le maire, il fut condamné par le corps municipal à "tenir prison

pendant deux fois vingt-quatre heures pour avoir manqué de respect

dans l'Eglise cathédrale au respect que tous doivent aux lieux

saints[121]." Six semaines plus tard, le même individu se faisait

encore remarquer pour avoir tenu après boire dans un endroit public

"des propos incendiaires et despectueux contre la Nation", et la

municipalité le condamnait derechef à huit jours de prison[122]. Exclu

de son régiment, ce singulier défenseur de la foi terminait dignement

sa carrière en se rendant à Ettenheim et en affirmant là-bas

en justice que Dietrich et ses collègues l'avaient salarié pour

assassiner Rohan[123].

[Note 120: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 27 mai 1791.]

[Note 121: Extrait des registres de police de la municipalité, du 17

mai 1791. Dannbach, placard in-fol.]

[Note 122: Extrait des registres de police, etc., du 11 juillet 1791.]

[Note 123: Extrait des délibérations du corps municipal, du 6

septembre 1791. Dannbach. 7 p. 4°.]

L'autre incident se produisit quelques semaines plus tard, lors de la

fête des Rogations. Brendel avait annoncé pour ce jour la procession

usuelle dans l'intérieur et sur le parvis de la Cathédrale. La

municipalité craignait des troubles pour cette fête, les radicaux

aussi, témoin la brutale invitation de Simon aux bons patriotes, de

mettre pour ce jour-là quelques bons nerfs de boeuf en saumure, afin

de calmer les démangeaisons des jeunes et vieilles bigotes qui seraient

tentées de déranger les offices[124]. La garde-nationale était sur

pied; il se trouva néanmois une jeune personne assez désireuse

de faire parler d'elle (car elle ne pouvait espérer la couronne du

martyre), pour proférer à haute voix quelques sarcasmes blessants sur

la procession qui défilait devant elle. Son zélé défenseur, dont

nous allons entendre tout à l'heure les accents passionnés, déclare

bien que cette procession "n'était effectivement composée que de

deux pelés, quatre tondus et six pouilleux, bien faits pour accompagner

F. A. Brendel," mais on avouera que ce n'est pas une excuse.

[Note 124: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 1er juin 1791.]

La jeune fille fut arrêtée par le piquet de garde à la Cathédrale

et conduite devant le maire, qui la tança vertement sans lui infliger

d'ailleurs, à notre sû, de peine légale quelconque. Or voici quel

accès de folie furieuse cette scène de gaminerie provoqua dans le

cerveau d'un trop effervescent ami de l'Eglise et de l'ancien régime.

"Elle fut enlevée, dit-il, par ces infâmes satellites aux trois

couleurs, par ces cannibales, qui, non contents de l'arracher à son

foyer, l'ont meurtrie de coups, et l'ont traînée, le visage tout

ensanglanté, à la municipalité. Cette pauvre fille, indignée du

traitement affreux que cette canaille nationale exerçait sur elle,

appelait les honnêtes gens à son secours... Elle n'en fut pas moins

menée devant le Grand-Inquisiteur. Cet oiseau de proie se réjouissait

d'avance de la capture et esperait, la tenant sous ses griffes, d'en

faire une victime de sa rage constitutionnelle.... N'y aura-t-il jamais.

disais-je à deux de mes voisins, un homme assez ami du bien et de

l'humanité, pour brûler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur

dans le coeur de ce scélérat?--Nous le jurons, diront-ils[125]"...

[Note 125: Lettre à M. le maire de Strasbourg. 3 juin 1791. S. 1. 4 p.

8°.]

On se demande, en lisant des appels au poignard pareils, à propos de

si mesquines affaires, si leurs auteurs anonymes étaient dans leur bon

sens, s'ils étaient de pauvres fous ou de misérables scélérats.

Un sceptique nous répondra qu'ils étaient sans doute fort lucides et

n'auraient pas fait tort peut-être au voisin d'un centime, mais qu'ils

étaient "sous l'influence des passions politiques."

C'était sous l'influence aussi de ces mêmes passions que les

autorités du district envoyaient aux sacristains des différentes

églises l'ordre direct d'avoir à faire abattre les armoiries

sculptées qui se trouvaient dans ces églises; en d'autres termes,

c'était la destruction, la mutilation du moins, des nombreux

monuments funéraires conservés alors dans nos édifices religieux.

La municipalité fut saisie de cette réquisition singulière dans sa

séance du 12 mai. Elle avait sacrifié naguère aux tendances du jour

en proscrivant les écussons armoriés de la Cathédrale; elle resta

plus fidèle maintenant aux vrais principes: "Sur le rapport de

l'administrateur des établissements publics,... considérant que cet

ordre, de quelque part qu'il soit émané, s'éloigne du décret du

19 juin 1790, parce que ces armoiries dans les églises constatent un

tribut de vénération payé à des familles qui ont bien mérité de la

patrie, intéressent des familles régnicoles et étrangères et sont

le plus souvent liées à des décorations et forment des monuments

publics, vu le décret et ouï le procureur de la Commune, le Bureau

municipal arrête qu'il n'y a pas lieu de donner suite à la destruction

des armoiries dans les églises"[126].

[Note 126: Délibération du Conseil général. 12 mai 1791.]

Des gens auxquels il ne fut pas nécessaire de donner des ordres

péremptoires pour faire disparaître les emblèmes de l'ancien régime,

furent les Israélites de Mutzig. Lorsque Rohan était revenu en Alsace,

après le procès du Collier, ils avaient orné leur synagogue de

l'écusson des Rohan et y avaient placé de plus un grand cadre

contenant une prière pour leur illustre protecteur, le cardinal. Ils se

hâtèrent maintenant de briser l'écusson, mais, en gens pratiques, ils

conservèrent la prière calligraphique, encadrée dans leur temple,

en y substituant seulement le nom de Brendel à celui de l'évêque

proscrit[127].

[Note 127: _Strassb. Zeitung_. 30 mai 1791.]

Brendel cependant faisait tous les efforts possibles pour organiser

le clergé constitutionnel de son diocèse; les recrues désirées

arrivaient peu à peu, surtout des contrées rhénanes, en moins grand

nombre assurément qu'on ne l'avait espéré d'abord, mais en nombre et

surtout en qualité suffisante pour lui constituer un état-major très

présentable, auquel il ne manquait que les soldats. Dans le courant

des mois de juin et de juillet on voyait débarquer à Strasbourg les

professeurs J.-J. Kæmmerer, de Heidelberg et Antoine Dereser, de Bonn,

puis encore Joseph Dorsch et le plus connu, le plus tristement célèbre

de tous, Euloge Schneider. Docteurs et professeurs en théologie des

universités épiscopales rhénanes, leur libéralisme religieux ou le

besoin de liberté politique les avait rendus suspects dans leur pays

et ils venaient chercher une sphère d'activité plus vaste, un air plus

respirable, sous le ciel de la France. Reçus à bras ouverts par

le parti constitutionnel, ils se voyaient bientôt installés comme

maîtres dans les chaires abandonnées du grand Séminaire et comme

vicaires épiscopaux à la Cathédrale. Natures exaltées pour la

plupart, ces hommes étaient d'une valeur morale très diverse. Il y en

avait de profondément pieux et honnêtes, comme le bon Dereser, dont la

conduite pendant la Terreur mérite toutes nos sympathies; il y en avait

aussi que le besoin d'aventures amenait parmi nous, bien plus que la

soif d'indépendance religieuse. Parmi ces derniers il faut nommer avant

tout Euloge Schneider, que sa faconde oratoire et des vers érotiques

médiocres, doublement choquants sous la plume d'un ancien moine,

avaient fait connaître déjà dans certains milieux lettrés

d'Allemagne[128]. Le 6 juin déjà, Kæmmerer avait paru à la Société

des Amis de la Constitution, pour y prêter le serment civique et pour

annoncer la publication d'un journal de langue allemande, consacré

spécialement aux affaires ecclésiastiques d'Alsace. Le 30 juin,

les journaux de Strasbourg annonçaient l'arrivée de Schneider, le

professeur démissionnaire de l'académie de Bonn, et sa nomination

comme vicaire épiscopal[129].

[Note 128: _Gedichte von Eulogius Schneider, 2te Auflage, Frankfurt am

Main_, 1790, p. 40, 45, 73, 74, 91, 127.]

[Note 129: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]

Comme l'entrée en fonctions des nouveaux venus vint coïncider avec la

fuite de Varennes et que durant plusieurs jours les esprits surexcités

ne s'occupèrent pas d'autre chose que de la "grande trahison" du

malheureux Louis XVI, ils n'attirèrent pas d'abord sur eux l'attention

du public. Le moyen de s'intéresser à quelques prêtres schismatiques

étrangers, alors que le sort du royaume était en suspens et que

la guerre civile semblait devoir éclater à nos portes! Une plume

élégante et habile a trop bien raconté cet épisode célèbre de la

Révolution au point de vue de notre histoire locale, il y a quelques

années déjà, pour que nous songions à nous y arrêter ici[130]. Il

fallait seulement le mentionner en passant, car il acheva d'aigrir les

esprits les plus modérés en Alsace, pour peu qu'ils eussent à coeur

de conserver les conquêtes libérales des dernières années. On ne se

contenta pas de brûler en effigie Bouillé, Klinglin et Heywang, les

généraux déserteurs, sur la place d'Armes[131], on demanda hautement

la déchéance du souverain, traître à tous ses serments[132],

et l'attachement monarchique, très marqué jusqu'ici, du parti

constitutionnel alsacien s'effaça devant le sentiment supérieur de

l'attachement à la patrie[133].

[Note 130: G. Fischbach, La fuite de Louis XVI. Strasbourg, 1878, 8°.]

[Note 131: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 30 juin 1791.]

[Note 132: _Strassburg. Zeitung_, 7 juillet 1792.]

[Note 133: On peut se rendre compte de cette disposition des esprits

les plus modérès en lisant la poésie d'Auguste Lamey _An Frankreich's

Schutzgeist_, insérée dans la _Gesch. der gegenw. Zeit_ du 29 juin

1791.]

La crise religieuse devait forcément se ressentir, elle aussi, de cette

tentative de réaction politique, et la haine anti-religieuse du parti

radical trouva un nouvel aliment dans la persuasion que c'était surtout

l'influence du clergé qui avait poussé le faible Louis XVI à cette

démarche, dont la duplicité ne fut dépassée que par le complet

insuccès.

On n'était pas encore revenu de cette chaude alarme, quand les nouveaux

vicaires épiscopaux débutèrent successivement à la Cathédrale, dans

le courant de juillet et d'août. Ce fut d'abord le chantre de Minette,

Nannette et Babette, Euloge Schneider, qui, le 10 de ce mois, vint

y prononcer un sermon sur _l'Accord de l'Evangile avec la nouvelle

Constitution française_[134]; plus tard Antoine Joseph Dorsch y prêcha

sur _la Liberté_[135], etc. Vers la même époque aussi paraissaient

les premiers numéros du journal dirigé par Kæmmerer,

devenu supérieur du grand Séminaire, intitulé _Die neuesten

Religionsbegebenheiten in Frankreich_[136], et destiné à devenir le

moniteur officiel de l'Eglise schismatique. Les uns et les autres, parmi

ces étrangers, montraient un enthousiasme, sans doute sincère à ce

moment, pour toutes les conquêtes de la Révolution et tâchaient d'y

découvrir la réalisation des promesses de l'Evangile. Les uns et les

autres parlaient en termes chaleureux de la nécessité de lutter

contre le "fanatisme" des prêtres et les tendances

contre-révolutionnaires des masses, et gagnaient ainsi l'appui des

journaux et des sociétés patriotiques, sans cependant que leur

auditoire habituel en fût notablement accru.

[Note 134: _Die Uebereinstimmung des Evangeliums mit der neuen

Staatsverfassung der Franken_. Strassb., Lorenz, 1791. 16 p. 8°.]

[Note 135: _Ueber die Freiheit. eine Predigt._ Strassb., Treuttel. 1791,

16 p. 8°.]

[Note 136: Depuis le 1er juillet 1791.]

Autant la crainte avait été vive au moment de la fuite de Louis XVI,

autant la réaction avait semblé relever partout la tête, quand le

faux bruit de la réussite de ce projet avait couru l'Alsace, autant

la colère contre les fauteurs, plus ou moins authentiques, de ces

désordres perpétuels fut profonde après cette vive alerte. C'est à

partir de cette époque que nous voyons se multiplier les expéditions

"nationales" contre les bourgs et villages réfractaires, les

poursuites contre les prêtres non-jureurs, contre les correspondants

ouverts et secrets de l'émigration. "Il est temps d'en finir avec

l'aristocratie dans notre département", disait la _Gazette de

Strasbourg_, en énumérant une série d'attentats commis contre les

_patriotes_[137]. Elle répétait en termes plus convenables ce que

le "Véritable Père Duchène" disait sur un ton plus ordurier:

"Toujours en Alsace, toujours du grabuge et des précautions maudites

dans cette contrée, où il y a tout autant d'aristo-jeanfoutres que

de poux dans la culotte d'un gueux. Est-ce qu'on ne réduira pas cette

engeance insolente"[138]?

[Note 137: _Strassb. Zeitung_, 15 juillet 1791.]

[Note 138: Quarante-quatrième lettre bougrement patriotique. Paris,

Châlon, 1791. 8 p. 8°.]

Le _Courrier politique et littéraire_ lui-même, si pacifique

d'ordinaire, publiait des traductions allemandes du _Ça ira_ et

annonçait, en assez mauvais vers, que le jour était proche où tous

"les tyrans par la grâce de Dieu, les calotins, les aristocrates

et leurs maîtresses, ne se nourriraient plus de la graisse du

pays"[139].

[Note 139: _Pol. Litt. Kurier_, 15 juillet 1791.]

L'Assemblée Nationale donnait un encouragement officiel à ces

sentiments d'irritation en faisant partir de nouveaux commissaires pour

l'Alsace, chargés de concerter avec les autorités départementales des

mesures de répression plus efficaces contre les fauteurs de désordres

publics. MM. Régnier, Chasset, de Custine, arrivèrent à Strasbourg

dans la première semaine de juillet, et le 12 du mois avait lieu une

réunion générale de tous les membres du Directoire du département,

de ceux du Directoire du district et de ceux du Conseil général de

la Commune, pour aviser à la situation troublée de la province. Les

commissaires de l'Assemblée Nationale s'y rendirent, accompagnés des

commandants militaires, et en leur présence, les chefs des différents

corps énumérés tout à l'heure présentèrent un nouveau compte rendu

de la situation du département par rapport au clergé. "Après la

discussion la plus sérieuse et la plus approfondie", voici les faits

qui furent reconnus, au dire du procès-verbal officiel, auquel nous

empruntons les lignes suivantes[140]:

[Note 140: Délibération du Directoire du département du Bas-Rhin, du

12 juillet 1791. Strasb. Levrault.]

"Le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, et les

membres des ci-devant chapitres, s'opposent ouvertement, de concert avec

l'évêque de Spire et l'Electeur de Mayence, à l'établissement

dans les départements du Haut et du Bas-Rhin, de la Constitution

française....

"Cette opposition est établie par les protestations signifiées de

leur part au département du Bas-Rhin, qu'ils ont présentées à la

Diète de Ratisbonne, en réclamant l'appui et les forces des princes

étrangers...

"Ils sont déterminés à soutenir cette opposition à main armé.

Déjà un corps de troupes est armé; ce corps est placé sur la rive

droite du Rhin, depuis Ettenheim jusqu'à Kehl, et journellement il

insulte et maltraite les Français, particulièrement les citoyens de

Strasbourg que leurs affaires obligent de passer le Rhin....

"Pour propager ce système d'opposition et de rébellion, ils

emploient non seulement une partie des chanoines, mais encore les

ecclésiastiques fonctionnaires publics, réfractaires au serment et un

grand nombre de religieux."

Le procès-verbal relate à la suite de cet exposé général une foule

d'exemples particuliers de l'insubordination des prêtres réfractaires,

de leurs appels à la révolte, des brutalités exercées par

les paysans fanatisés sur les ecclésiastiques constitutionnels.

Malheureusement cette liste ne renferme ni noms propres ni noms de lieux

et, par suite, l'intérêt historique qu'elle présenterait pour nous,

dans le cas contraire, est diminué dans une forte mesure[141].

[Note 141: Nous devons dire cependant qu'il n'est pas permis pour cela

de mettre ces faits en doute, car un certain nombre au moins d'entre eux

se trouvent mentionnés, avec indications précises, dans les feuilles

publiques et surtout dans le journal de l'abbé Kæmmerer.]

L'exposé des motifs de la délibérations du 12 juillet poursuit ainsi:

"Il se présente (donc) dans le département du Bas-Rhin deux partis

très prononcés et extrêmement opposés, dont l'un tient fortement

à toutes les parties de la Constitution décrétée par l'Assemblée

Nationale et l'autre fait les plus grands efforts pour en empêcher

l'établissement.... On reconnaît que la plus grande partie des villes,

et très éminemment celle de Strasbourg, animées du plus brûlant

patriotisme, ont accueilli avec transport la Constitution et sont

déterminées à la soutenir jusqu'à la mort. Un bon nombre de villages

sont dans les mêmes dispositions, mais dans la majorité de la campagne

on ne rencontre presque pas un partisan de l'heureuse régénération de

la France....

"Les mal-intentionnés sont en partie composés des personnes qui

vivaient des abus énormes dont cette contrée était opprimée

plus particulièrement qu'aucune province du royaume; mais les

ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, à quelques exceptions

près, sont les plus nombreux, les plus ardents détracteurs, les

ennemis les plus acharnés de la Constitution.

"Les excès auxquels ils se livrent viennent de deux causes:

l'ignorance extrême du plus grand nombre et l'attachement du surplus

aux principes ultramontains et aux princes étrangers..... La seconde

cause ne permet pas de différer un seul instant de garantir ce

département du danger imminent qui le menace.

"Ce danger résulte de la correspondance tantôt ouverte, tantôt

cachée, que les ecclésiastiques, tant réguliers que séculiers,

entretiennent, soit généralement avec les Français fugitifs et

devenus indignes de ce nom, soit particulièrement avec ceux d'entre eux

qui, dans une rébellion déclarée, sont déjà frappés de l'anathème

de la patrie et justement livrés aux tribunaux, soit avec ceux des

princes étrangers, possessionnés dans cette contrée... qui, sous des

prétextes odieux,... font les plus grands efforts pour susciter des

ennemis à la France....

"Dans cette position... il est d'une indispensable nécessité de

prendre, sans le moindre délai, une mesure qui puisse intercepter

sur-le-champ cette correspondance.... Pour arriver à ce but,... il n'y

a qu'un moyen; il consiste à réunir tous les ecclésiastiques, tant

séculiers que réguliers, en un seul et même lieu, dans lequel on soit

à même de s'assurer de la conduite des mal-intentionnés, ou de les

écarter des frontières à une distance telle qu'ils ne puissent être

nuisibles."

Les corps administratifs et délibérants, qui déclaraient cette mesure

indispensable "pour le salut de tous", ne se dissimulaient pas

qu'elle "semblait contraire aux lois et à la liberté." Un pareil

internement était, en effet, contraire au principe de la liberté

individuelle, proclamé par la Constituante. Serait-il au moins

efficace? Cette mesure franchement révolutionnaire, qui en appelait

de la légalité au salut public, empêcherait-elle ces menées

incontestables et si dangereuses pour le pays, ou ne ferait-elle

qu'exaspérer encore des adversaires déjà redoutables? Evidemment les

hommes modérés et prudents, amis d'une sage liberté, qui mirent leurs

signatures au bas de la délibération du 12 juillet, espéraient un

résultat pareil. C'était leur excuse, quand ils forçaient tous les

curés, vicaires, supérieurs, professeurs et régents des collèges,

les chanoines et les religieux de tout ordre, qui n'avaient pas

encore prêté le serment, à se rendre dans le délai de huitaine

à Strasbourg, sauf à y être menés par la force publique s'ils

refusaient, pour y être internés dans les locaux communs, s'ils ne

préfèrent loger en ville à leurs frais. On leur permettait néanmoins

d'y continuer leurs exercices religieux; ceux qui prêteraient le

serment après s'être rendus à Strasbourg, étaient libres d'aller où

bon leur semblerait. Enfin il restait loisible à tout ecclésiastique

non assermenté d'échapper à l'internement en se retirant dans

l'intérieur du royaume, à quinze lieues des frontières.

Pour une loi des suspects, c'était assurément une loi bien modérée,

bien inoffensive, et certes ceux qui l'avaient provoquée par leurs

excitations incendiaires n'avaient pas le droit de s'en plaindre. Il

faut néanmoins regretter profondément que les circonstances aient paru

telles à ses promoteurs qu'ils n'aient pas cru pouvoir s'en passer,

car enfin, quoi qu'on puisse plaider en sa faveur, c'était une loi des

suspects.

L'Assemblée Nationale ne ratifia pas seulement dans leur ensemble les

mesures extraordinaires prises le 12 juillet. Dans sa séance du 17,

elle étendit de quinze à trente lieues de la frontière l'éloignement

forcé des prêtres non-jureurs. L'un des plus célèbres et des plus

éloquents parmi les orateurs de la droite, Malouet, avait demandé que

l'on ne prît point ainsi de mesure de sûreté générale, mais qu'on

fît leur procès individuellement à ceux qui désobéiraient aux lois.

C'était conforme aux vrais principes; mais un des députés alsaciens,

Reubell, répondit que tous les moines et les curés récalcitrants

des deux départements ne valaient pas les frais d'un seul procès

criminel[142]. Cette violente boutade termina la discussion et la loi

fut votée.

[Note 142: _Strassb. Zeitung_, 22 juillet 1791.]

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 17 / 36 题