La puissance de l'Eglise catholique, comme celle de toute Eglise,
réside, en dernière analyse, dans sa force d'action sur l'opinion
publique. C'est une cause de grandeur, mais c'est aussi, par moments,
une cause de faiblesse. Aux heures de foi complète, absolue, elle a
pu renverser d'une parole les empereurs et les rois, tant les peuples,
courbés sous sa main, croyaient non seulement leurs destinées
terrestres, mais leur félicité éternelle attachées à la plus humble
obéissance vis-à-vis du Vicaire du Christ. Mais quand vinrent les
révoltes heureuses du XVe siècle, quand, au siècle suivant, le grand
mouvement religieux de la Réforme eut conquis la moitié de l'Europe,
cette puissance formidable, ébranlée par tant d'assauts, diminua
là-même où elle ne disparut pas complètement. La lutte acharnée
des confessions hostiles au XVIIe siècle ne se termina point par son
triomphe, et la période suivante sembla même devoir marquer sa ruine
définitive. L'esprit nouveau qui envahit alors les couches supérieures
de la société sapait par la base les enseignements et l'autorité
de l'Eglise, et pour beaucoup d'observateurs superficiels le fameux:
"Ecrasez l'infâme!" a dû retentir comme un hallali suprême. Les
papes eux-mêmes avaient travaillé dans ce sens, en détruisant de leur
main leur plus puissant appui, la Compagnie de Jésus. Un clergé de
campagne, ignorant et misérable, des abbés spirituels et libertins
à la ville, des prélats grands seigneurs qui ne rougissaient pas de
mendier les faveurs de la Du Barry dans les boudoirs de Versailles, ne
semblaient pas des champions capables de relever jamais le prestige si
profondément déchu de l'Eglise universelle. Pourrait-elle résister
longtemps encore à l'attaque combinée des gouvernants schismatiques,
des philosophes et bientôt aussi des despotes athées?
Parmi ses défenseurs officiels eux-mêmes, beaucoup ne l'espéraient
guère malgré leurs fières paroles, et parmi ses adversaires, la
plupart étaient convaincus que "le règne de la superstition"
allait enfin finir. Et c'est cependant cette grande, cette effroyable
crise des dernières années du siècle, qui sauva pour longtemps
l'Eglise catholique. C'est de cette époque de souffrances que date le
renouveau de sa vigueur, c'est la proscription qui a fait remonter
dans ce tronc antique la sève longtemps engourdie. Elle réveille les
dévouements, surexcite les courages anoblit pour un moment jusqu'à ces
figures convulsées par la haine et ces bouches vomissant l'injure que
nous venons de voir et d'entendre. Aussi l'Eglise sort-elle de cette
crise, réputée mortelle, matériellement amoindrie, mais infiniment
supérieure, au point de vue moral, à ce qu'elle était naguère, et
bientôt même infiniment plus puissante. Malheureusement elle en sort
aussi, remplie d'une haine profonde pour toutes les idées libérales,
pour les aspirations les plus généreuses de la nature humaine. Les
premiers germes du Syllabus ont surgi dans ces âmes de prêtres,
traqués partout au nom des principes de la Constitution civile du
clergé, et qui ne pouvaient pas ne pas maudire des doctrines qui les
jetaient dans l'exil et les prisons, et jusque sur l'échafaud.
Grâce à la différence des langues, grâce à la tenue relativement
correcte d'un clergé vivant entouré d'hérétiques, grâce à la
simplicité d'esprit de nos populations, effrayées de toute nouveauté,
l'Alsace avait peu souffert, dans son ensemble, du contact avec les
démolisseurs du XVIIIe siècle. Aussi n'y eut-il point de province
du royaume, sans en excepter les contrées de l'ouest, où la lutte
religieuse fut plus âpre que chez nous. Ceux qui croyaient le
catholicisme mort ou mourant, durent en faire bientôt la rude
expérience, et constater, une fois de plus, qu'on n'abat pas les
convictions religieuses à coups d'arrêtés ou de décrets.
Nous venons de voir les colères suscitées parmi les catholiques par
l'élection de Brendel qu'ils avaient crue impossible. A côté de ces
attaques anonymes, il faut placer les protestations officielles, plus
dignes assurément dans la forme, mais non moins véhémentes pour
le fond. Dès le 12 mars, le Grand-Chapitre de la Cathédrale avait
déclaré nulle et non avenue la nomination de Brendel, par l'organe de
son doyen, le prince Joseph de Hohenlohe, réfugié à Lichtenau dans le
pays de Bade. Le 21 mars suivant Rohan signait à son tour une _Monition
canonique_, adressée à "F.A. Brendel, prêtre naturalisé du
diocèse de Strasbourg, se portant pour évêque dudit diocèse",
ainsi qu'au clergé régulier et séculier et à tous les fidèles.
Cette immense pancarte, surmontée des armes épiscopales, était
destinée à être affichée dans chaque commune d'Alsace, et le style
en était calculé pour jeter la terreur et la colère dans l'âme des
naïves populations rurales de notre province. Le cardinal y racontait
d'abord, à sa manière, la nomination de Brendel; puis il déclarait
que, voulant montrer "sa tendresse paternelle" au coupable, il
ne lui lançait pas immédiatement l'anathème, mais lui accordait un
délai de huit jours pour "confesser ses torts et réparer le scandale
public de son intrusion". S'il ne le fait pas, il sera sous le coup de
l'excommunication majeure; la célébration des saints mystères lui
est interdite; tous les sacrements qu'il administrera seront des
profanations et des sacrilèges; tous les curés et les vicaires qui
lui obéiront seront des schismatiques et leur absolution nulle et sans
aucune valeur. Tout curé déposé par lui, reste seul légitime pasteur
de sa paroisse. Rohan frappe ensuite d'interdiction la Cathédrale et
notamment le choeur, en n'exceptant que la chapelle Saint-Laurent, aussi
longtemps qu'elle sera desservie par le curé actuel. Enfin "comme les
temps deviennent, hélas, de plus en plus mauvais, et que nous touchons
peut-être au moment où les prêtres fidèles à la conscience seront
obligés de se cacher dans les antres et forêts, et ne pourront
administrer les sacrements de l'Eglise qu'au péril de leur vie,
nous déclarons le temps pascal ouvert dès à présent pour tous les
fidèles du diocèse et leur permettons de recevoir la communion pascale
de la main de tout prêtre qui ne sera pas souillé par la prestation
du serment abominable exigé des ecclésiastiques fonctionnaires
publics."
Ce monitoire devait être non seulement affiché aux portes de chaque
église, mais publié au prône et porté de la sorte à la connaissance
de tous les fidèles. Ce fut comme un étrange souhait dé bienvenue
de l'Alsace catholique à Brendel, quand il revint, le 21 mars, à
Strasbourg. Dans les village du Kochersberg qu'il traversa, les femmes
entourèrent, en pleurant et en criant, sa voiture, lui demandant pour
quels motifs il voulait abolir les processions, la confession, etc.
Voilà ce que les non-jureurs avaient réussi à faire croire à ces
pauvres dévotes, mais la situation ne laissait pas d'être singulière
pour un évêque; aussi se hâta-t-il de les rassurer en promettant de
rendre au culte toute son ancienne splendeur[69].
[Note 69: _Geschichte der geg. Zeit_, 23 mars 1791.]
Brendel avait charmé les loisirs de son voyage de Paris à Strasbourg
en composant sa première lettre pastorale, qui fut immédiatement
mise sous presse et livrée à la publicité, le 23 mars. Le ton en
est autrement modeste que celui du manifeste de Rohan. Il y parle de
la puissance divine qui se manifeste à certaines époques, et qui le
soutiendra maintenant qu'il vient d'accepter un si redoutable fardeau.
Il raconte à ses ouailles qu'il "a reçu l'huile sainte de la
consécration dans la capitale de l'Empire français, de la main des
pontifes, successeurs des apôtres..., qui pouvaient seuls nous revêtir
de l'institution canonique et du caractère sacré de l'épiscopat."
Il terminait en annonçant à ses ouailles la maladie et le
rétablissement du roi, et ordonnait qu'on chantât un _Te Deum_ en
action de grâces pour célébrer cette convalescence, le vendredi
prochain, 25 du mois, à trois heures de l'après-midi, dans la
Cathédrale, en présence de tout le clergé de Strasbourg et des
citoyens conviés à cette fête. On devait en agir de même, le
dimanche suivant, dans toutes les paroisses du diocèse[70].
[Note 70: Mandement. François-Antoine Brendel, par la miséricorde
divine, etc. S. 1. 3 p. fol.]
La rédaction de cette première communication directe adressée aux
fidèles pouvait sembler habile, en ce sens qu'elle impliquait de la
part des non-jureurs désobéissants, non seulement un affront au nouvel
évêque, mais à la majesté royale, et qu'elle les mettait par suite
dans une situation fausse, qu'ils fonctionnassent ou non dans leurs
paroisses.
Mais d'autre part, les intentions de l'auteur étaient si évidentes,
que sa lettre, fort applaudie à la Société constitutionnelle, ne
trouva que peu d'écho dans les campagnes et fut même ignorée de la
majorité des communautés rurales. Aussi bien, cette pièce manquait
absolument de nerf. Son rédacteur ne pouvait espérer convaincre les
autres, puisqu'il n'avait pas, trop visiblement, foi en lui-même. On ne
peut donc s'empêcher de trouver passablement ridicule l'ode pindarique
que lui remettait le lendemain l'un des membres de la Société des
Amis de la Constitution, M. Claude Champy, pour le féliciter de son
éloquence et pour célébrer d'avance son intronisation solennelle. Le
poète s'écriait dans un transport de lyrisme exubérant:
"Où suis-je et quel jour magnifique
Luit sur cette heureuse cité?
Quelle est cette fête civique
Et cette auguste solennité?
Dans nos temples sacrés quelle foule se presse.
Dans les airs ébranlés l'airain tonne sans cesse:
Tout d'un jour de triomphe étale la splendeur.
Peuple, j'éprouve aussi le transport qui t'inspire.
Et je vais sur ma lyre
Célébrer avec toi notre commun bonheur."
Après ce pompeux exorde, M. Champy s'adressait au cardinal de Rohan:
"Esclave décoré d'une pourpre vénale,
De ce peuple indigné la fable et le scandale.
Tes impudiques mains profanaient l'encensoir.
Vois tomber aujourd'hui tes grandeurs usurpées,
Vois tes fureurs tombées
Et de les assouvir perds le coupable espoir!"
La pièce, fort étendue, et que nous n'infligerons pas plus longuement
au lecteur, se termine naturellement par la glorification du successeur
de Rohan:
"De ses prédécesseurs effaçant les injures
Au Dieu qu'ils outrageaient, ses mains simples et pures
Offriront un encens digne de sa grandeur.
Sa voix désarmera la céleste colère;
Du ciel et de la terre
Un vertueux pontife est le médiateur"[71].
[Note 71: Ode sur l'installation de l'évêque de Strasbourg. S. 1. 4 p.
4°.]
Mais ces hommages, assurément sincères, n'apportaient au nouvel
évêque que l'adhésion politique d'un nombre restreint de citoyens
fort peu religieux de tempérament, et ne pouvaient même lui garantir
la sécurité complète et le respect de sa personne au sein de la
ville la moins fanatisée de son diocèse. En effet, les journaux de
Strasbourg avaient beau s'écrier que la journée du 25 serait "un
jour inoubliable dans les annales de la cité"[72]. L'intronisation
de Brendel, malgré la pompe officielle dont elle avait été entourée,
donna lieu pourtant à des manifestations significatives que ne
pouvaient affecter d'ignorer les dépositaires de l'autorité publique.
La municipalité avait résolu de célébrer dignement l'avènement
d'un ancien collègue. Aussi la Cathédrale était-elle pavoisée,
les cloches sonnaient à toute volée, quand le Conseil général se
présenta en corps au Séminaire pour escorter l'évêque à son
église paroissiale. Les commissaires du roi, les administrateurs du
département et du district s'étaient joints au cortège, en tête
duquel marchait Brendel en rochet et camail.
[Note 72: _Strasb. Zeitung_, 26 mars 1791.]
Arrivé dans le choeur, l'évêque se rendit devant le maître-autel,
après avoir revêtu les habits pontificaux, précédé de l'abbé
Neuville, qui lui portait la mitre. Là il prêta le serment prescrit
aux évêques par la loi nouvelle, puis il célébra la grand'messe.
Les curieux ne manquaient pas, assurément, au service, mais le
procès-verbal dressé à l'Hôtel-de-Ville, à l'issue de la
cérémonie, ne portait que treize signatures d'ecclésiastiques.
C'est tout ce qu'on avait pu réunir en cette occasion pourtant
solennelle[73]. Aucun de ses propres élèves du Séminaire n'avait
consenti à reconnaître l'autorité du nouvel évêque; tous avaient
préféré quitter l'école plutôt que d'adhérer au schisme. Partout
l'on constatait cette même résistance dans les rangs du clergé,
dirigée par d'habiles organisateurs et qui répondait si bien au
génie souple et tenace de l'Eglise catholique. Les femmes elles-mêmes
s'affichaient dans l'entrain de la lutte. Malgré l'ordre formel du
maire, les soeurs grises refusaient d'accompagner les Enfants trouvés,
dont elles dirigeaient l'éducation, à la messe pontificale de Brendel.
Bien plus, quand le receveur de l'hospice les eut ramenés à leur
domicile, elles s'emparèrent des enfants pour les conduire à la messe
de l'Eglise des Récollets; parce qu'elles ne jugeaient pas la première
valable. Le Conseil général punit leur désobéissance en les
renvoyant sur-le-champ de la maison des Enfants trouvés[74].
[Note 73: Procès-verbal dressé sur la prestation du serment, etc.
Strasb., Dannbach, 1791, 13 p. 8°.]
[Note 74: Délibérations du Conseil général, 1791. p. 159-160.]
L'après-midi du même jour devait être célébré le _Te Deum_ pour la
convalescence du roi. Toute la garnison était sous les armes et formait
la haie, depuis la Mairie jusqu'à l'entrée de la Cathédrale, sur le
parcours des corps constitués, qui faisaient pour la seconde fois
en douze heures ce pieux pèlerinage. Les Amis de la Constitution
remplaçaient dans le cortège les ecclésiastiques non assermentés,
qui brillaient par leur absence. Le _Te Deum_ fut chanté avec
accompagnement de toutes les musiques militaires, au milieu d'un
concours prodigieux de populaire; puis les autorités continuèrent
leur marche processionnelle vers le Temple-Neuf, et de là vers
l'Eglise réformée pour y assister à des services d'actions de grâces
analogues. Le soir, les édifices publics et la Cathédrale furent
illuminés. Mais dès le lendemain on avait à signaler de divers
côtés des agissements contre-révolutionnaires nouveaux. Une femme,
nommée Barbe Zimber, épouse d'un chantre de la Cathédrale, était
arrêtée dans le courant de la journée au pont de Kehl, essayant
d'introduire en fraude, sous ses larges jupes, un ballot d'exemplaires
du _Monitoire_ de Rohan[75]. Puis, vers le soir, un fait infiniment plus
grave se produisait dans l'enceinte sacrée elle-même.
[Note 75: On en fit une chanson grivoise: Excommunication trouvée sous
les jupes d'une femme. Anecdote strasbourgeoise. S.l., 2 p. 8°.]
Encouragé sans doute par l'accueil de la veille, Brendel avait voulu
entonner lui-même le _Salve Regina_ à l'autel. Tout à coup le curé
Jæglé surgit à ses côtés et déclare que c'est à lui seul que
revient le droit d'officier à Saint-Laurent. L'évêque refuse d'abord
de céder la place au prêtre non assermenté, qu'entoure une foule de
femmes surexcitées; puis, pour éviter un scandale public, il invite
Jæglé à le suivre à la sacristie. Quand ils furent en face l'un
de l'autre, le dialogue devint plus que vif entre eux, et Jæglé ne
craignit pas d'accabler Brendel de reproches et le somma même de
se démettre. Désespérant de convaincre un interlocuteur aussi peu
maître de lui-même, Brendel ressort de la sacristie, se dirige vers
l'autel et s'y met en prière. Mais les mégères qui l'entourent
s'exaltent de plus en plus: "Oh, le vilain roux! oh, le Judas!"
crient-elles, et finalement elles le bousculent et frappent de plusieurs
coups sa jambe gauche, pendant qu'il leur tourne le dos, agenouillé
devant l'autel. Sans l'intervention fort opportune de quelques gardes
nationaux accourus en entendant ce vacarme, l'évêque aurait été
roué de coups dans sa propre Cathédrale[76].
[Note 76: C'est là sans doute ce qu'un écrivain récent appelle, la
larme à l'oeil, "_die Rohheiten Brendel's gegen den wurdigen Pfarrer
Joeglé_"; exemple topique de la façon dont on écrit l'histoire dans
un certain parti.--Voy. sur ces scènes les Délibérations du Conseil
général, p. 166-172, _Strasb. Zeitung_, 29 mars 1791, et _Lettre à
L. Ed. de Rohan soi-disant landgrave d'Alsace, qui a été évêque de
Strasbourg et qui enrage de ne l'être plus_, etc. Strasb., 1er avril, 8
p. 4°.]
On le reconduisit à son domicile, au milieu des clameurs de la foule
ameutée, et non sans qu'il subît en chemin de nouvelles insultes. La
Société constitutionnelle était en séance au moment où l'on vint y
raconter ces événements si regrettables. Elle jura solennellement de
défendre l'évêque, lui envoya sur-le-champ des députés pour lui
témoigner ses regrets et dénonça Jæglé à la municipalité comme
principal auteur de ces troubles. Le lendemain le Conseil général se
réunissait en séance extraordinaire, et le maire lui rendait compte
des scènes survenues à la Cathédrale. Les représentants de la
cité, considérant que "l'impunité plus longtemps prolongée ne fait
qu'enhardir les infractions à la loi, et que c'est à une trop longue
indulgence que l'on doit attribuer les écrits scandaleux qui tendent
à soulever le peuple contre l'autorité légitime", arrêtaient qu'on
"inviterait le corps municipal à faire mettre le sieur Jæglé en
état d'arrestation, qu'il serait dénoncé à l'accusateur public comme
réfractaire à la loi et perturbateur de la tranquillité publique,
pour lui être son procès fait et parfait". Ils déclaraient en outre
"scandaleux, séditieux, attentatoire à l'autorité souveraine de la
nation et à celle du roi" l'écrit imprimé du ci-devant évêque de
Strasbourg et demandaient qu'on le mît sous les yeux de l'Assemblée
Nationale, avec les autres pièces "qui ont décelé la perfide
coalition dont M. le cardinal de Rohan s'est déclaré le chef.
L'Assemblée Nationale sera priée de le déclarer déchu de
l'inviolabilité que la loi assure aux représentants de la nation, pour
lui être son procès fait par la Haute-Cour nationale comme criminel de
lèse-nation."
Le Conseil général avait de bonnes raisons pour rendre l'accusateur
public "personnellement responsable" de tous les délais de la
procédure et pour "inviter le tribunal à s'occuper promptement, par
tous les moyens que les lois ont mis à sa disposition", de l'affaire
Jæglé, car ces honorables magistrats ne firent aucune diligence
pour instruire sur des faits de notoriété publique, même après des
injonctions aussi formelles. Quand enfin le tribunal rendit son arrêt,
le 7 avril, il déclara Jæglé "insuffisamment convaincu d'avoir
été le fauteur des troubles" et prononça son acquittement, à la
grande indignation des journaux patriotes[77]. Le curé de Saint-Laurent
n'osa pas cependant affronter plus longtemps l'orage, et quitta la
ville pour se réfugier de l'autre côté du Rhin. Il fit bien, car le
lendemain de sa fuite clandestine arrivait à Strasbourg le décret de
l'Assemblée Nationale qui le renvoyait devant la Haute-Cour d'Orléans.
[Note 77: _Gesch. der geg. Zeit_, 13 avril 1791.]
La procédure suivie contre Barbe Zimber, la femme de Blaise Bürkner,
chantre de la Cathédrale, sur laquelle on avait saisi dix-sept
exemplaires du _Monitoire_ de Rohan, amena des résultats plus
pratiques. Comme la prisonnière avouait avoir reçu ces papiers de
Jean-Nicolas Wilhelm, l'homme de loi contumace, déjà souvent nommé,
le tribunal décida que les papiers du fugitif seraient mis sous
scellés, lui-même appréhendé au corps et le procès continué à la
fois contre lui et sa complice.
Mais toutes ces mesures ne suffisaient plus pour enrayer le fanatisme
religieux déchaîné. Dès le 30 mars un nouveau scandale se produisait
à la Cathédrale. Un instituteur, nommé Gabriel Gravier, y était
mis en arrestation pour avoir tenu une conduite indécente et troublé
l'ordre public au moment où l'un des prêtres assermentés donnait la
bénédiction aux fidèles. Le corps municipal, "considérant que ce
citoyen était parfaitement libre de ne pas assister à la célébration
du culte, s'il choquait ses convictions religieuses, et que sa conduite
malhonnête était d'autant plus répréhensible qu'il était un
éducateur de la jeunesse", le condamna à huit jours de prison, à
l'affichage du jugement à cent exemplaires, dans les deux langues,
et le menaça d'interdiction, s'il se laissait aller jamais à la
récidive[78].
[Note 78: Extrait des registres de police. Strasb. Dannbach, placard
in-fol.]
Le 31 mars, le Directoire du département entrait à son tour dans la
lice en décidant que, dans la quinzaine, tous les religieux du Bas-Rhin
quitteraient l'habit monastique pour ne plus se distinguer des autres
citoyens. Le décret de l'Assemblée Nationale, qui prescrivait cette
mesure, datait du 14 octobre 1790! Pour éviter une répétition du
scandale Jæglé dans les églises de la ville, on faisait procéder
ensuite au scrutin pour la nomination des six nouveaux curés de
Strasbourg. Elus le 3 avril, ils étaient solennellement préconisés
le lendemain par Brendel à la Cathédrale[79], et leur activité, pour
restreinte qu'elle fût, ne laissait pas d'irriter au plus haut point
les réfractaires. Les violences sont désormais à l'ordre du jour;
dans les rues même de notre ville on voit un ecclésiastique non-jureur
frapper l'abbé Ledé, pour avoir prêté le serment et être dénoncé
pour ce fait à l'accusateur public[80]. Dans les campagnes, les
électeurs _patriotes_ sont persécutés par le clergé et ses
adhérents. C'est ainsi qu'à Woerth le curé et son vicaire
excommunient le représentant de la commune qui avait voté pour
Brendel[81], et les journaux du temps sont remplis de détails
analogues[82].
[Note 79: On en trouvera la liste dans la _Gesch. der geg. Zeit_, 5
avril 1791.]
[Note 80: Procès-verbaux de la Société des Amis de la Constitution,
27 février 1791.]
[Note 81: _Strasb. Zeitung_, 5 avril 1791.]
[Note 82: Ces excommunications répétées montrent bien combien peu les
protestants seuls avaient nommé Brendel. On ne se serait pas donné le
ridicule gratuit d'excommunier des hérétiques qui ne s'en portaient
pas plus mal.]
Les professeurs du Collège royal, suivant l'exemple de ceux du
Séminaire, avaient également refusé tous le serment. On décida
que le mathématicien Arbogast, professeur à l'Ecole militaire, en
prendrait la direction provisoire, et que l'un des rares jureurs,
l'abbé Petit, y serait placé comme vice directeur. Il fallait pourtant
encore trouver des maîtres, et pour avoir le loisir d'en découvrir, on
licencia pendant quelques semaines les élèves. A l'opposé des grands
séminaristes, qui suivirent dans l'exil leurs professeurs, les petits
collégiens, moins solidement inféodés à l'autel, ne purent résister
à l'annonce de trois semaines de vacances extraordinaires. "Eux,
naguère encore aristocrates décidés, se mirent à crier: Vive la
Nation! et à chanter _Ça ira!_"[83].
[Note 83: _Strassb. Zeitung_, 5 avril 1791.]
Pendant ce temps, le récit des troubles religieux, toujours croissants,
qui désolaient l'Alsace, avait enfin produit quelque impression sur les
esprits de la capitale. L'Assemblée Nationale avait chargé Victor de
Broglie de lui présenter un rapport à ce sujet. Sur l'audition de ce
rapport, et après avoir pris l'avis des cinq comités réunis, elle
avait décrété, le 4 avril, "qu'il y avait lieu à accusation, tant
contre le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de Strasbourg, comme
prévenu principalement d'avoir tenté, par diverses menées et
pratiques, de soulever les peuples dans les départements du Haut
et Bas-Rhin et d'y exciter des révoltes contre les lois
constitutionnelles, que contre les sieurs Jæglé, ci-devant curé de
Saint-Laurent de Strasbourg; Zipp, curé de Schierrheit; Ignace Zipp,
son neveu, vicaire audit lieu; Jean-Nicolas Wilhelm, homme de loi;
Etienne Durival, se disant ingénieur, et la nommée Barbe Zimber, femme
du sieur Biaise Bürkner, chantre à la Cathédrale de Strasbourg, tous
prévenus d'être les agents, complices, fauteurs et adhérents du sieur
Louis-René-Edouard de Rohan."
L'Assemblée demandait en conséquence au roi de donner ses ordres pour
faire arrêter les personnes susnommées et les faire transférer sous
bonne garde dans les prisons d'Orléans, où l'officier chargé des
fonctions d'accusateur public près la Haute-Cour nationale provisoire
devrait instruire leur procès. Louis XVI ne se fit pas prier pour
donner la sanction constitutionnelle à cette mesure, dirigée contre
un homme qu'il détestait, et pour cause. Il promulgua la loi dès le 6
avril[84], et l'on ne risque rien à supposer qu'il aurait appris sans
chagrin que "l'officier de la gendarmerie nationale", auquel était
confié le soin d'exécuter ces arrestations, avait réussi dans sa
mission. Pour le moment, cela va sans dire, la loi restait à l'état
de lettre morte, puisque tous les coupables principaux se trouvaient en
dehors du territoire français et sous la protection des baïonnettes
de la légion de Mirabeau. On ne pouvait guère mettre la Haute-Cour en
mouvement pour juger la bonne femme d'un chantre de la Cathédrale!
[Note 84: Loi qui ordonne l'arrestation du sieur L. R. Ed. de Rohan,
etc. S. l. 3 p. 4°.]
M. de Dietrich et ses amis politiques avaient réclamé d'autres mesures
encore de la Constituante. Déçus dans leur espoir de rallier une
fraction notable du clergé aux lois nouvelles, et comprenant qu'il
fallait essayer du moins de créer un clergé assermenté, si l'on ne
voulait renoncer dès le début à gagner du terrain dans les campagnes,
ils avaient sollicité quelques modifications aux articles de la loi
qui réglait les conditions exigées des candidats à des fonctions
publiques ecclésiastiques. Pour répondre à leurs voeux, qu'elle
reconnut légitimes, l'Assemblée Nationale rendit un décret
qui accordait des dispenses d'âge et de stage préalable pour la
consécration sacerdotale, mais qui devait surtout alléger la tâche
des autorités constitutionnelles dans les départements bilingues et
frontières, en leur permettant d'appeler chez eux des ecclésiastiques
étrangers. Pendant un an, provisoirement, tout prêtre pouvait être
admis à fonctionner dans les paroisses abandonnées, soit comme curé,
soit comme vicaire, sans avoir à justifier de la qualité de Français.
Allemands, Suisses et Luxembourgeois viendraient-ils remplacer les
ecclésiastiques nationaux, qui restaient introuvables? Viendraient-ils
surtout en assez grand nombre, en qualité suffisamment respectable
aussi, pour qu'on pût organiser une Eglise sérieuse? C'était là
le noeud de la question vitale qui préoccupait si fort, et non sans
raison, les chefs du parti constitutionnel en Alsace.
Il n'y avait plus à s'y tromper, en effet. Le 20 mars avait passé,
comme toutes les dates fixées antérieurement par le gouvernement, sans
lui amener autre chose que de bien rares transfuges. La perspective de
vivre au milieu de populations hostiles, excitées sous main, n'était
guère attrayante, et ceux-là même qui prêtaient le serment pour
trouver de quoi vivre, ne se souciaient pas d'aller prêcher au fond des
campagnes. Dans les villes, grâce aux sociétés populaires, qui
alors soutenaient encore les représentants du culte, les curés
constitutionnels avaient, sinon de nombreux auditoires, du moins
une sécurité matérielle à peu près complète. L'incartade des
satellites de Jæglé ne se renouvela plus à Strasbourg, puisque les
patriotes veillaient désormais sur leurs prêtres et promettaient
d'user de moyens violents pour réprimer à l'avenir des scènes
pareilles. Lors de l'installation des nouveaux curés de la ville, le
journal de Simon et Meyer disait d'avance: "Tous les nerfs de boeuf
de Strasbourg sont achetés, et une bonne portion de verges est toute
prête, ainsi que les pompes à feu, pour calmer nos femmelettes
exaltées.[85]" Et le parti clérical répondait sur le même ton dans
le pamphlet le _Dîner patriotique_, en faisant dire à Brendel: "Sans
la garde nationale protestante et les troupes de ligne, vous auriez vu
comme ces nouveaux curés eussent été reçus, puisque moi-même j'ai
manqué d'être crossé, mais crossé à coups de pied[86]."
[Note 85: _Gesch. der geg. Zeit._ 10 avril 1791.]
[Note 86: Le _Dîner patriotique_ (S. 1. 24 p. 8º) est une satire,
ignoble à bien des égards, mais composée par un esprit mordant et
sagace qui a bien vu le faible d'adversaires détestés. On nous y
montre Dietrich, Levrault, Brendel et Mathieu s'entretenant à coeur
ouvert, après boire, sur la situation du pays et de leur parti et s'y
disant de dures vérités. Brendel surtout y est outrageusement traîné
dans la boue.]
C'est toujours, on le voit, le même esprit brutal qui régente les
masses, sans acception de parti, que ce soit le fanatisme religieux
ou anti-religieux qui les enflamme, qu'ils s'appellent jacobins ou
cléricaux, royalistes ou républicains de toute nuance. L'aveuglement
volontaire des partis est tel qu'aujourd'hui même vous rencontrerez
des hommes "honnêtes" se lamentant sur les traitements
révolutionnaires subis par quelques dévotes exaltées, tandis qu'ils
trouveront naturelles les cruantés exercées sur les huguenots du
seizième siècle, ou riront même des femmes des jacobins publiquement
fouettées par la jeunesse dorée après thermidor. Il serait si simple
pourtant, alors qu'on ne peut empêcher toujours de pareilles violences,
de s'entendre au moins pour les flétrir avec un égal mépris, d'où
qu'elles viennent et sous quelque drapeau qu'elles se produisent!
Le 16 avril un nouveau renfort arrive aux récalcitrants: _Roma locuta
est_, Rome a parlé. On se rappelle que l'assemblée des catholiques
réunis au Séminaire avait demandé au Saint-Père ce qu'il fallait
penser des nouvelles lois ecclésiastiques. Pie VI répondit enfin à
"ses chers fils, les habitants catholiques de Strasbourg". Il leur
témoignait toute son estime pour le courage héroïque, la sagesse et
la constance de Rohan, seul pasteur légitime de ce troupeau, l'autre
n'étant qu'un odieux intrus. Le cardinal s'empressa de porter ce bref
à la connaissance de _son_ clergé, par mandement du 2 mai, l'on pense
avec quelle satisfaction profonde. Désormais Brendel a beau se dire
"en communion avec le Saint-Siège apostolique", il n'est plus aux
yeux de la foule qu'un apostat et un mécréant. Tous les catholiques un
peu fervents, qui avaient hésité encore entre leur foi religieuse et
leurs devoirs civiques, se retirent d'un mouvement où leur situation
devient dorénavant impossible. C'est ainsi que M. de Humbourg, l'ancien
syndic du chapitre de la Cathédrale, était resté jusqu'à ce jour
officier municipal; dès qu'il apprend que la sentence papale va être
rendue, il donne sa démission d'élu de la cité, pour aller rejoindre
les membres du chapitre à Offembourg[87]. Rohan lui-même prenait une
attitude plus aggressive, si possible. On racontait qu'il allait fonder
à Oberkirch un journal allemand à l'usage des campa pagnes, intitulé
_Der Wahrheitsfreund_, et dirigé par Nicolas Wilhelm[88]. Des lettres
anonymes arrivaient de tous les côtés au nouvel évêque, le menaçant
des vengeances célestes, lui fixant comme dernier terme pour venir
à résipiscence le jeudi-saint, et éveillant tout autour de lui
l'appréhension de scènes de désordre nouvelles, jusque dans
l'enceinte de la Cathédrale[89]. C'est que les espérances des
contre-révolutionnaires s'exaltaient, à ce moment déjà, dans la
contemplation des chances d'une lutte intérieure, appuyée sur le
dehors, et que le spectre de la guerre étrangère et civile montait,
menaçant, à l'horizon.
[Note 87: _Strassb. Zeitung_, 16 avril 1791.]
[Note 88: _Pol. Litt. Kurier_, 19 avril 1791.]
[Note 89: _Strassb. Zeitung_, 21 avril 1791.]