XII.

Le lendemain, 7 mars, une nouvelle cérémonie religieuse ramenait la

foule à la Cathédrale. Après avoir dit une messe solennelle,

Brendel, se conformant aux prescriptions de la loi, prêtait le serment

épiscopal prescrit par la Constituante, devant les commissaires du

Roi, les autorités constituées et le peuple. Les électeurs, encore

présents à Strasbourg, occupaient des sièges réservés dans le

choeur, et les bons bourgeois, attirés en foule par un spectacle

nouveau, contemplaient avec curiosité les paysans endimanchés qui

se prélassaient dans les hautes stalles, sculptées avec art, où

siégeaient naguère encore les princes et les comtes du Saint-Empire.

Comme on n'avait pu enlever leurs armoiries à si brève échéance,

elles avaient été cachées sous les amples draperies du choeur.

L'homme qui ouvrait, ce jour là, la série des évêques

constitutionnels du Bas-Rhin, qu'il devait clôre aussi plus tard,

François Antoine Brendel[62], habitait notre ville depuis un quart de

siècle déjà. Fils d'un marchand de bois du Spessart, il était né à

Lohr, en Franconie, en 1735, et avait été élevé pour la prêtrise à

Haguenau et Pont-à-Mousson, puis au Séminaire de Strasbourg. En 1765

il avait débuté comme prédicateur à la Cathédrale, et quatre ans

plus tard ses supérieurs l'appelaient à la chaire de droit canon

de l'Université épiscopale. Quoiqu'il eût été accusé déjà

de velléités schismatiques, lors des querelles qui agitèrent le

catholicisme allemand, vingt ans auparavant, à propos de la publication

du livre de Fébronius contre l'autocratie pontificale, Brendel n'avait

absolument rien d'un novateur ni d'un chef de parti religieux. On

affirme qu'il avait associé d'abord ses protestations contre la

loi nouvelle à celles de ses collègues du Séminaire. Cédait-il

maintenant aux sollicitations de Dietrich et de ses amis, aux

conseils d'une ambition, après tout, permise, ou bien ses convictions

religieuses intimes furent-elles la cause finale et déterminante qui

le rallièrent au schisme? Nul ne pourrait se flatter de répondre à ce

sujet d'une façon impartiale et complètement satisfaisante.

[Note 62: M. l'abbé Gloeckler a démontré que son nom de famille

était proprement Braendtler. (_Gesch. des Bisth. Strassburg_, II, p.

60.)]

Brendel nous apparaît dès lors, et nous apparaîtra de plus en

plus, dans la suite de ce récit, comme un homme correct, instruit, ne

méritant aucunement les calomnies lancées par les non-jureurs contre

sa vie publique et privée, mais aussi comme une nature inquiète, sans

élan, sans enthousiasme sincère pour les principes qu'il est chargé

de défendre. Quelle différence entre lui et l'abbé Grégoire, ce

curé de la Constituante, devenu, lui aussi, évêque dans la nouvelle

Eglise, mais qui se refuse, en pleine Convention nationale, à déposer

sa soutane et à renier sa foi, tandis que Brendel, aux débuts de la

Terreur, se hâte d'envoyer sa démission de conducteur suprême de son

diocèse, au moment précis où il y aurait eu quelque grandeur à la

refuser aux puissants du jour!

Ce n'était pas avec un chef d'un caractère aussi mal trempé et d'une

constitution physique aussi maladive, que les constitutionnels pouvaient

espérer gagner une partie, presque perdue d'avance, par la force même

des choses, mais qu'on pouvait du moins contester avec honneur. Dans les

crises religieuses surtout, il faut aux groupes rebelles à l'autorité

de la tradition, des génies puissants ou des dévouements à toute

épreuve. Assurément Brendel était meilleur prêtre et même plus

intelligent que le cardinal de Rohan, mais il n'avait pas derrière lui,

comme son rival, l'Eglise universelle tout entière et ne songea pas un

seul instant à se produire comme apôtre ou martyr.

Il lui aurait fallu pourtant un courage à toute épreuve, rien que pour

affronter le flot d'invectives et de calomnies qui se déversa sur lui

dès que son élection fut connue. Dans un écrit dirigé contre Brendel

et qu'on trouva spirituel d'endosser au grand fournisseur israélite,

Cerf-Beer, on peut lire des phrases comme la suivante: "La couleur de

ses cheveux, la coupe de son visage, sa saleté et ses goûts le font

paraître juif. Il a deux côtes enfoncées, une hernie, beaucoup de

service (_sic_) et les infirmités qui en sont la suite"[63]. A ces

prétendues révélations intimes, les constitutionnels essayaient

de riposter en répandant une gravure satirique, intitulée la

_Contre-Révolution_, et sur laquelle "Rohan-Collier" figure comme

tambour-major; Mme de La Motte, son "aide-de-lit-de-camp", galoppe

sur un âne aux côtés de Son Eminence, dont les oreilles sont

dissimulées par celles de maître Aliboron; suivent d'autres

personnages, et l'abbé d'Eymar ferme comme porte-bannière cette

édifiante procession[64].

[Note 63: Cerf-Behr aux Trois-Rois (les trois commissaires du Roi). S.

1. 10 p. 8°. M. le chanoine Guerber, dans son panégyrique de l'abbé

Liebermann, n'a pas trouvé ce texte suffisamment significatif; il

l'a aggravé en imprimant, p. 93: "la saleté de ses goûts." On

appréciera le raffinement du pieux hagiographe.]

[Note 64: _Geschichte der geg. Zeit_, 5 avril 1791.]

Au début de ces virulentes polémiques, le nouveau dignitaire de

l'Eglise n'était pas à Strasbourg. Dès le 8 mars il était parti pour

Paris, afin de recevoir la consécration canonique des mains des trois

évêques que la Constituante avait réussi à grand peine à trouver

pour cette cérémonie jugée, même par elle, indispensable. Il s'y

montrait le 14 mars aux Jacobins, accompagné de son collègue Gobel,

député du Haut-Rhin, évêque de Lydda, puis archevêque de Paris,

et de Victor de Brogie, et prononçait dans cette enceinte, depuis

si fameuse, une harangue patriotique, vivement applaudie par les

assistants[65].

[Note 65: _Pol. Litt. Kurier_, 23 mars 1791.]

Ce même jour on signalait dans notre ville une tentative nouvelle

de l'ancien évêque pour agiter les esprits. Six gardes nationaux

amenaient à la Mairie, au milieu des quolibets populaires, une

demoiselle arrêtée au pont de Kehl et sous les jupes de laquelle

on avait découvert un paquet d'écrits incendiaires, adressés à

un citoyen strasbourgeois. Un comte inconnu, déclarait-elle au

commissaire, l'avait prié de remettre ce paquet au destinataire; mais

ne sachant pas l'allemand, elle n'avait pu deviner si la transmission

de la missive présentait quelque danger. Au moment où elle protestait

ainsi de son ignorance de la langue allemande, un quidam, assistant

à l'interrogatoire, s'écrie en allemand: "Je la connais

bien, celle-là; elle a maugréé devant moi contre l'Assemblée

Nationale!"--"_Eyewohl, ich bin die nit_!" réplique, dans un

moment d'oubli, la donzelle, dont la voix est étouffée par les éclats

de rire[66]. Mais à quoi servaient au fond toutes les mesures de

rigueur et comment même les employer avec suite, puisqu'on n'avait

personne pour remplacer ceux qui refusaient toute obéissance!

On imprimait généreusement aux frais de la commune les discours

d'adhésion des rares ecclésiastiques qui daignaient se rallier[67],

afin que leur exemple donnât du courage aux autres, et cependant

la première liste des prêtres assermentés, mise au jour par les

autorités départementales, ne comptait pas plus de _quarante-huit_

noms, en y consignant tous les ex-religieux des couvents supprimés

en Alsace, et qui sollicitaient une cure[68]. Pourtant le nouveau

Directoire avait itérativement fixé la date du 20 mars comme terme

de rigueur pour la prestation du serment. Passé ce délai, tous les

non-jureurs devaient être expulsés de leur presbytère, comme ayant

cessé d'être fonctionnaires publics.

[Note 66: _Geschichte der geg. Zeit_, 15 mars 1791.]

[Note 67: Discours prononcé par M. l'abbé Petit dans la cathédrale de

Strasbourg. Str. Dannbach, 15 p. 8°.]

[Note 68: _Namen der Römisch-Apostolisch-Katholischen Priester, welche

den Eyd, u.s.w._ S. l. ni date, 1 p. fol.]

Afin de déterminer sans doute un courant de civisme parmi les

populations rurales récalcitrantes, les commissaires du Roi

adressèrent, à la date du 18 mars, une _Proclamation aux Français

habitant le département du Bas-Rhin_, relative à la _Déclaration_

de Rohan. "C'est le cri expirant du fanatisme", disaient-ils de

ce document. "Dans le délire le plus grossier, un évêque appelle

traître, voleur, assassin, apostat, le pasteur qui lui succède.

Pontife déserteur, il voudrait remonter par des anathèmes sur un

siège qui n'est plus donné qu'aux vertus." Puis ils faisaient un

pompeux éloge de Brendel, "ce pasteur digne des premiers siècles et

des plus beaux jours de l'Eglise par ses vertus, nouvel Ambroise, qui,

demandé à la fois par deux religions, a paru confondre un instant tous

les cultes dans des acclamations universelles." La pièce se terminait

par cet élan lyrique d'une emphase ridicule en tout temps, mais

tout particulièrement absurde à l'heure présente: "L'Eglise de

Strasbourg, cette vénérable mère des églises du département, cet

antique édifice, qui annonce de si loin la majesté du Dieu qu'on

y révère, ce temple national, va briller d'un nouvel éclat. La

religion, la loi, la paix garantissent votre félicité sous leur triple

tutelle. Nos coeurs se plaisent à s'arrêter à cette douce idée. O

jours de prospérité prochaine! O sort meilleur des hommes vertueux!

Confusion des pervers! Rétablissement, stabilité de la concorde!

Triomphe de la justice!"

De pareilles effusions prêtaient trop à la satire et à l'attaque

pour qu'elle ne se produisît pas de toutes parts, tantôt habile et

chaleureuse, éloquente parfois, tantôt aussi complètement brutale et

calomnieuse. Il serait oiseux d'entrer dans de longues citations à

ce sujet, mais nous choisirons un seul passage dans l'un des meilleurs

d'entre ces pamphlets, pour montrer l'animosité croissante qui

travaillait les esprits. C'est la _Lettre des soi-disant frères et

concitoyens des prétendus commissaires du Roi_, qui porte comme

devise significative: "Notre Religion et nos Traités de paix,

nos Privilèges et le Roi" et qui est ouvertement dirigée contre

"l'infâme libellé" des trois envoyés de la Constituante. Voici

sur quel ton l'on s'adressait à la représentation nationale: "Le

bref du Pape est arrivé; la foudre va éclater. Commissaires

scandaleux et profanes, infâmes agents de l'impiété, du schisme et de

l'imposture, vous voudriez, en renversant nos tabernacles, y poser vos

idoles.... Notre Evêque n'est pas déserteur comme vous osez l'avancer

insolemment, il peut lancer l'anathème; qu'il fulmine et que ce coup de

foudre vous anéantisse!... Bientôt notre évêque légitime nous sera

rendu. Celui que vous avez fait élire par un groupe de protestants

forcenés sera jeté dans les fers, indigne usurpateur qui aura encore

été puiser quelques nouveaux vices dans une capitale corrompue."

On avouera que, venant de la part des défenseurs de l'ex-ambassadeur

à Vienne et de l'ancien grand-aumônier de la Cour de France, cette

accusation dénote une audace superbe. Mais le trait final est plus

significatif encore. "Doubles caméléons, imposteurs atroces, ne

croyez plus nous voir obéir. Votre règne est passé... Servez-vous, si

vous l'osez, de la prétendue autorité dont l'Assemblée Nationale et

le Roi vous ont investis, mais tremblez, oui, tremblez! Nous appellerons

à notre secours toutes les puissances garantes de nos traités de paix

et de nos privilèges. Nous les seconderons, nous ouvrirons nos portes

à nos libérateurs, et nous livrerons les auteurs infâmes de nos

maux aux supplices qu'ils méritent, s'il en est toutefois qui puissent

égaler leurs forfaits!"

Donc encore et toujours, comme argument décisif et menace dernière,

l'appel à l'étranger, la trahison de la patrie, qui n'existe plus pour

ces âmes enfiellées. En faut-il davantage pour expliquer toutes les

haines qui se manifesteront plus tard? Un pareil aveuglement devait

amonceler contre ceux qui proféraient de semblables paroles des

ressentiments irrépressibles, dont la poussée formidable allait

bientôt écraser l'Eglise, entraînant, hélas, des milliers

d'innocents avec des milliers de coupables.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 15 / 36 题