Dès le 28 janvier, M. de Dietrich, agissant sans doute par l'ordre
des commissaires royaux, s'était adressé au cardinal de Rohan, en
personne, pour le sommer de se déclarer d'une façon catégorique
relativement à ses intentions futures, et pour l'avertir que l'on
procéderait à l'élection d'un nouvel évêque s'il ne donnait sa
réponse avant l'expiration des délais fixés par la loi. Le cardinal
la tenait prête depuis longtemps, car, dès le 29, il envoyait
d'Ettenheim une déclaration hautaine. Il s'étonnait qu'après sa
lettre pastorale, suffisamment claire pourtant, on lui demandât des
explications nouvelles, affirmait que ses décisions étaient immuables
comme les principes de la Sainte-Eglise-catholique-romaine, et se
félicitait de ce que ses subordonnés restassent, fermes comme lui,
dans leur devoir et leur foi.
Il fallait donc procéder à la nomination d'un autre évêque pour le
département du Bas-Rhin, appelé dorénavant à former à lui seul
un diocèse. A vrai dire, c'est pour cette grave affaire surtout que
l'Assemblée Nationale avait envoyé ses délégués à Strasbourg.
Des curés, on allait en trouver un certain nombre, plus ou moins
recommandables assurément, mais qui n'étaient pas, en somme,
inférieurs de beaucoup au bas-clergé dépossédé par la loi nouvelle.
Mais découvrir en Alsace un évêque acceptable et surtout accepté des
fidèles, était chose autrement difficile. La situation se compliquait
d'ailleurs visiblement dans les campagnes et les petites villes rurales,
à mesure qu'on y faisait mine d'exécuter enfin les décrets de la
Constituante. Dès le 1er février les journaux annonçaient l'envoi
de troupes de ligne à Molsheim, Obernai, Rosheim, pour "réprimer le
fanatisme surexcité par des prêtres indignes" et le "paysan bon
catholique", dont on allait citant le mot: "Nous pouvons très bien
nous passer de M. le cardinal, peut-il aussi bien se passer de nous?"
ne semble pas avoir compté beaucoup de confrères, s'il a jamais
existé[37].
[Note 37: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 2 février 1791.]
Les commissaires du Roi eux-mêmes ne savaient à quoi se résoudre en
présence de cette effervescence religieuse, à laquelle on ne croyait
guère à Paris. Dans une lettre adressée aux officiers municipaux
de Strasbourg, ils adoptaient l'échappatoire puéril de parler
d'une lettre _supposée_ du pape, et d'un avis _supposé_ du
ci-devant-évêque, alors que personne autour d'eux n'avait de doutes
au sujet de l'authenticité des déclarations citées plus haut, et
répandues dans les villes et les campagnes[38]. Bientôt les menaces ne
suffirent plus pour maintenir dans l'obéissance les esprits échauffés
de part et d'autre. Dès le 8 février, on amenait de Molsheim deux
prêtres, Hirn et Cyriaque Sick, pour les incarcérer dans les prisons
du chef-lieu comme perturbateurs du repos public. Les journaux libéraux
de Strasbourg racontaient même avec indignation que "quelques
misérables canailles" avaient crié: Vive l'empereur Léopold! à
Colmar[39].
[Note 38: _Affiches de Strasbourg_, 3 février 1791.]
[Note 39: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 14 février 1791.]
Sur le rapport de ses envoyés, l'Assemblée Nationale prit, dans sa
séance du 11 février, de nouvelles mesures de rigueur contre les
récalcitrants. Elle suspendit le Directoire du département tout
entier[40], prescrivant que la conduite du procureur-général-syndic,
M. de Schauenbourg, serait particulièrement examinée; elle ordonna
qu'on procédât sans désemparer à l'élection d'un nouvel évêque.
La conduite de la municipalité et du district recevait de vifs éloges.
Le professeur Ditterich et l'homme de loi Wilhelm, les plus compromis
dans les débats inconstitutionnels au Séminaire, étaient sous le coup
d'un mandat de comparution depuis quelques jours déjà. Il fut changé
en un mandat d'arrêt le 28 février suivant; mais quand les agents de
la justice se présentèrent au domicile des inculpés, ils durent se
borner à constater leur absence. Tous deux s'étaient enfuis de l'autre
côté du Rhin et nous retrouverons la signature de Wilhelm sous plus
d'un manifeste contre-révolutionnaire de l'entourage de Rohan.
[Note 40: La suspension de ce corps fut chansonnée par un _patriote_
inconnu, d'une verve poétique d'ailleurs douteuse, dans la _Complainte
sur la mort tragique du Très-Haut, Très-Puissant, Très-Bigot et Très
Aristocratique Seigneur Département du Bas-Rhin_. S.l., 2 p. 8º.]
Quant à Ditterich, disons seulement qu'il alla s'établir en Bavière,
où il obtint de l'Electeur le titre de _Wirklicher Regierungsrath_,
et fut décoré de l'ordre du Christ, par le Saint-Père, pour services
rendus à la cause catholique[41].
[Note 41: _Strassburgische Zeitung_, 27 janvier 1792.]
Le nouveau Directoire provisoire du département était composé
d'hommes dévoués au parti constitutionnel, quoique très modérés
encore, comme Jacques Brunck, Jacques Mathieu, etc. Seul Rühl y
représentait les partisans futurs de la République à venir, mais
lui-même, à cette date, ne se disait pas encore républicain. Quand
cette mesure préliminaire eut été prise, on convoqua les électeurs
du Bas-Rhin, chargés par la Constitution du soin de choisir l'évêque.
Le nouveau procureur-général-syndic, M. Mathieu, les invita par une
lettre circulaire, datée du 21 février, à venir accomplir le grand
acte civique et religieux, devenu si étranger aux moeurs chrétiennes
depuis les temps de la primitive Eglise. Il y incriminait "la
résistance opiniâtre de M. le cardinal de Rohan, ci-devant évêque de
Strasbourg, à l'exécution des décrets de l'Assemblée Nationale, son
absence inexcusable qui laisse son Eglise cathédrale privée de son
premier pasteur, son refus réitéré et constant de prêter le serment
prescrit par la loi à tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics,
l'audace et la perfidie de ses prétendues instructions pastorales,
qu'il a fait répandre dans son diocèse et qui y ont porté des
terreurs, vaines, à la vérité, mais des troubles trop réels."
La circulaire se terminait par ces mots: "L'élection aura lieu le
dimanche, 6 du mois prochain, en l'Eglise cathédrale de cette ville,
à l'issue de la messe paroissiale. Vous voudrez bien vous trouver
à Strasbourg, le samedi, 5, à dix heures du matin, pour constituer
l'assemblée électorale, en choisir le président, le secrétaire et
les scrutateurs[42]."
[Note 42: Cette pièce, légèrement ampoulée, selon le goût de
l'époque, qui s'imposait dans les camps les plus opposés, provoqua
de la part du parti clérical un pamphlet d'une violence extrême, la
"Lettre familière de Mathieu l'aîné à Jacques Mathieu. S.l. ni nom
d'imprim., 8 p. 4°," dans laquelle on faisait dire, entre autres, au
procureur par son frère, qu'il était "un petit fripon, qui ne croit
ni à Dieu ni au diable, qui n'a pas plus de religion qu'un chien, et
qui est persuadé que la nature lui a refusé une âme"]
Le candidat du parti constitutionnel était désigné depuis longtemps
par cette fraction de l'opinion catholique, qui consentait à
reconnaître la validité des décrets de l'Assemblée Nationale:
c'était l'abbé Brendel, professeur de droit canon à l'Université
catholique et membre du Conseil général de la Commune. Bien connu à
Strasbourg, il s'agissait de le recommander aux électeurs patriotes du
dehors. Le dimanche, 20 février, il vint donc à la Cathédrale, à dix
heures du matin, pour y prêter solennellement le serment civique devant
les commissaires du Roi et le Conseil de la Commune. Le procès-verbal
officiel de la cérémonie nous montre qu'un grand nombre des
catholiques, bons patriotes d'ailleurs, qui siégeaient dans cette
assemblée, s'abstinrent en cette occasion de figurer parmi leurs
collègues; les noms des Hervé, Levrault, Arbogast et Lachausse s'y
trouvent seuls parmi les noms des notables protestants.
Avant de prêter le serment, Brendel monta en chaire et prononça un
discours dans les deux langues, pour expliquer sa conduite aux fidèles.
Il y déclarait "qu'il aimait sa religion au-dessus de tout, qu'il
était aussi invariablement et inviolablement attaché à ses saintes
lois qu'à celles de la patrie, et que rien ne pourrait jamais le
séparer de son divin Sauveur." Mais il ajoutait ensuite: "Soutenir
que le dogme coure le moindre risque, que la religion va périr par la
Constitution civile du clergé, est un blasphême. C'est injurier, c'est
calomnier le Roi qui a sanctionné ces décrets; c'est injurier, c'est
calomnier nos augustes représentants qui les ont portés; c'est enfin
un crime de lèse-nation."... Le pape, "notre Saint-Père", n'en
reste pas moins "la pierre fondamentale de l'édifice mystique de la
religion de Jésus-Christ; il reste le point de ralliement de tous les
fidèles, le centre de l'humanité."[43]
[Note 43: Discours prononcé par M. Brendel avant de prêter son serment
dans l'Eglise cathédrale, etc. Strasb., s. nom d'impr., 1791 12 p.
8°.]
Il est plus que douteux qu'il ait réussi à convaincre un seul parmi
ses auditeurs, j'entends de ceux qui n'étaient pas convaincus d'avance.
Sans doute un poète inconnu lui adressait une ode chaleureuse, et plus
longue encore, imprimée aux frais des contribuables, et dans laquelle
Brendel était l'objet des plus pompeux éloges:
"O d'un Dieu bienfaisant le ministre et l'image,
Toi qui sers à la fois et pares les autels,
De tous les vrais Français reçois le juste hommage,
La vertu sur leurs coeurs a des droits immortels...."
Mais l'inquiétude perçait même là, parmi les fleurs de rhétorique
prodiguées à foison:
"Que lui répondrez-vous, trop coupables pasteurs,
Aveugles ou méchants, égarés ou perfides,
D'une idole brisée adorateurs stupides
Et d'un rang qui n'est plus, lâches adulateurs?
Laissez-là vos vains syllogismes
Et vos criminelles noirceurs;
Ses vertus condamnent vos moeurs
Et ses lumières vos sophismes...."
Elle est plus visible encore, cette inquiétude, dans le procès-verbal
officiel, dressé à la Mairie, quand le cortège eut quitté la
Cathédrale. Nous y voyons les commissaires du Roi inviter Brendel à
venir prendre son logement en leur hôtel, et à quitter le Séminaire,
où l'on craignait pour lui les attentats ou du moins les insultes de
quelques fanatiques.
Le maire, à son tour, insiste sur ce déplacement, "non qu'on croie
qu'il y ait pour lui le moindre danger à rester dans son ancienne
demeure, mais pour prévenir toute altération d'accord que la
diversité d'opinions pourrait, dans ces premiers instants, faire
naître entre ses confrères et lui".[44]
[Note 44: Procès-verbaux des délibérations du Conseil, etc., 1791, p.
116.]
On sentait donc bien que le schisme se consommait par la prestation
même du serment civique et que les "schismatiques" officiels
étaient aux yeux de l'Eglise et des masses les croyants véritables.
Les réponses nombreuses des non-jureurs et leurs réfutations du
discours de Brendel allaient d'ailleurs en fournir une preuve nouvelle
et convaincante.[45] Le clergé d'Alsace, considéré dans son ensemble,
refuserait de lui obéir, et la population catholique avait manifesté
presque partout, à ce moment même, son antipathie pour les principes
des constitutionnels.
[Note 45: L'une des meilleures parmi ces réponses, rédigée par un
polémiste habile auquel l'arme de l'ironie était familière, est
intitulée: _Remarques sur le discours prononcé par M. l'abbé
Brendel.... par un de ses confrères_. S.l.,16 p. 8º.]
Le même dimanche où Brendel avait pris la parole à la Cathédrale, on
avait dû lire dans toutes les églises du département l'instruction de
l'Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé. La presque
totalité des prêtres en exercice s'étant refusé à le faire, des
officiers municipaux, ceints de leur écharpe, avaient donné lecture
de ce document du haut de la chaire! Dans la Cathédrale on avait massé
des troupes sous les armes, et non sans raisons, paraît-il.
"Un tas de femmelettes et de bonshommes, dit un journal de la
localité, ont essayé de s'y conduire d'une manière inconvenante et
ont été conduits au poste de la Mairie. Cela a quelque peu calmé le
reste et l'on a chanté gaîment dans les rues et les casernes le: Ça
ira!"
Malgré cette expérience décourageante, le Directoire du département
décidait le 22 février qu'on enverrait à chaque municipalité du
Bas-Rhin deux exemplaires du discours de Brendel, et que l'un d'eux
serait lu au prône par le curé. S'il s'y refuse, les officiers
municipaux donneront publiquement lecture de l'autre à tous les
citoyens réunis à la maison commune.
Les commissaires du Roi avaient tout particulièrement enjoint qu'on
surveillât cette distribution dans les campagnes avec le plus grand
soin et qu'on y employât, s'il le fallait, des moyens extraordinaires,
afin que "le bienfait de la vérité ne soit pas détourné par des
mains ennemies et corruptrices."
Le premier à ouvrir le feu contre "l'usurpation" menaçante du
gouvernement, fut le cardinal de Rohan en personne. Il lançait, sous la
date du 21 février, de sa résidence d'Ettenheim, un _Mandement pour
le carême de 1791_, par lequel il donnait ses ordres et prescriptions
ecclésiastiques, comme seul vrai chef des fidèles d'Alsace, sans se
préoccuper si ses droits y étaient encore reconnus.[46] Il sait qu'il
peut compter--on le voit suffisamment à son langage--sur sa milice
sacrée. La plus grande partie de ce document est remplie par un tableau
de la désolation qui règne dans l'Eglise de France et surtout dans
celle de notre province. Ce tableau ne manque pas d'une certaine
grandeur, bien qu'il soit fortement entaché de rhétorique. Nous en
citerons seulement le passage relatif à la Cathédrale, "qu'une
antiquité respectable destina à être la mère-église de ce vaste
diocèse, où trois fois au moins par jour, on entendait retentir,
depuis dix à douze siècles, l'harmonie édifiante des chants et des
cantiques divins, où des ministres de différents grades étaient
voués successivement à continuer, selon l'esprit des canons, le
service majestueux du culte et ses cérémonies augustes.... aujourd'hui
dépouillée de ses ornements précieux, nue et muette, pour ainsi dire,
et ne recueillant plus sous ses voûtes interdites que les pleurs et les
gémissements des fidèles, à la place de cette psalmodie perpétuelle
que nos pères n'ont cessé d'envisager comme un commerce incessant
entre le ciel et la terre, comme une source abondante de grâces et de
bénédictions".[47]
[Note 46: On le reconnaissait si bien encore comme évêque de
Strasbourg que les éditeurs d'almanachs eux-mêmes, à Strasbourg,
dont plusieurs étaient pourtant _patriotes_, n'osaient le rayer de
leur calendrier, ni comme évêque ni comme prince souverain. On s'en
plaignait amèrement dans certaines sphères. (_Gesch. der gegenw.
Zeit_, 2 mars 1791.)]
[Note 47: Mandement pour le carême de 1791. S. loc., 10 p. in-fol.]
Mais Rohan crut devoir prendre une seconde fois la parole quand il vit
qu'on passait outre à ses protestations et que l'élection d'un
nouvel évêque devait avoir lieu, malgré ses anathèmes. Il fit
donc paraître une déclaration nouvelle, adressée à tous les
ecclésiastiques du diocèse, et datée du 2 mars [48]. Il y protestait
derechef contre l'introduction du schisme en Alsace, contre ceux qui
veulent "déchirer la robe de Jésus-Christ" et lancent des lettres
de convocation, absolument illégales, puisque "le peuple n'est
compétent, ni dans le droit ni dans le fait, à nous élire un
successeur, en supposant même que notre siège fût vacant.... Il
est impossible de déposer arbitrairement _ceux que le Saint-Esprit
a établis_.... [49] Toute personne qui aurait la témérité de
prétendre à notre siège, n'est pas un véritable pasteur; il n'est
qu'un intrus, et, selon l'expression de l'Ecriture, un larron et un
voleur.... Nous déclarons intrus et schismatiques tous les prêtres
qui voudraient exercer la juridiction spirituelle autrement que par
les pouvoirs reçus de nous." Mais c'étaient aux fidèles laïques
surtout que s'adressaient les sombres perspectives d'avenir déroulées
à la fin de cette pièce. "Ha, mes frères, nous vous le disons dans
l'amertume de notre âme, vous n'auriez plus de véritables pasteurs,
vous n'auriez plus les sacrements de l'Eglise, vous seriez privés enfin
de tous les moyens de salut et de consolation.... Celui d'entre vous qui
concourrait par son suffrage à l'élection d'un faux évêque, ou qui
communiquerait avec cet évêque des schismatiques, élèverait un mur
de séparation entre l'Eglise et lui" [50]. On espérait évidemment
terrifier ainsi tous les électeurs catholiques et les éloigner du
scrutin qui devait s'ouvrir dans la huitaine. Jusqu'à quel point ces
espérances allaient-elles se réaliser? C'est ce qu'amis et adversaires
des lois nouvelles auraient été bien empêchés de préciser d'une
façon tant soit peu vraisemblable, tant les opinions divergèrent
là-dessus jusqu'au moment décisif.
[Note 48: Déclaration de S.A.E. Mgr le cardinal de Rohan,
prince-évêque de Strasbourg, à tous les curés, vicaires, etc. S.
loc, 8 p. 4°.]
[Note 49: C'est Rohan lui même, le héros du procès du Collier et
de tant d'aventures scandaleuses, qui souligne sa vocation par le
Saint-Esprit.]
[Note 50: En France il ne manque jamais d'esprits prêts à rire de
tout. Aussi ne faut-il point s'étonner si les protestations solennelles
de Rohan provoquèrent des réponses plus frivoles que ne le comportait
la situation. Nous mentionnerons, entre autres, un _Cantique spirituel
sur le mandement très peu spirituel du ci-devant évêque de
Strasbourg_ (S.l., 2 p. 8°), qui commence ainsi: "A ses curés
ignorants, Rohan encore s'adresse", mais dont les couplets sont trop
grivois pour être cités ici.]
Un point des instructions dressées par l'Assemblée Nationale au sujet
de l'élection des curés et des évoques préoccupait surtout l'opinion
publique à Strasbourg. Par une inattention singulière, à moins
qu'elle ne fût voulue, tous les citoyens actifs pour les premiers, tous
les électeurs du département [51] pour les seconds, étaient appelés
au scrutin sans distinction de culte. En Alsace, où le nombre des
protestants était considérable, la question présentait une gravité
exceptionnelle et deux courants d'opinion très contradictoires s'y
pouvaient observer depuis des semaines et des mois, sur la matière.
L'un, que nous appellerons plus particulièrement ecclésiastique,
protestait contre l'immixtion d'éléments étrangers dans une lutte
purement confessionnelle. Dès novembre 1790, un des journaux de
Strasbourg avait publié un dialogue très sensé pour engager les
protestants à ne pas intervenir dans les affaires intérieures de
l'Eglise catholique, puisqu'ils n'entendaient pas sans doute permettre
à leurs concitoyens romains de leur octroyer un jour des ministres
luthériens de leur choix [52]. Nous ajouterons que le corps pastoral
de Strasbourg partageait tout entier cette manière de voir, la seule
équitable et rationnelle en définitive.
[Note 51: C'est-à-dire les électeurs du _second degré_, élus dans
les assemblées primaires par tous les citoyens _actifs_, pour choisir
à leur tour les députés.]
[Note 52: _Pol. Litt. Kurier_, 16 novembre 1790.]
Mais il y avait aussi bon nombre de citoyens qui, se plaçant à un
point de vue spécialement politique, arrivaient à des conclusions fort
différentes; on les aurait appelés sans doute des opportunistes,
dans le langage semi-barbare inventé par la presse contemporaine.
Les protestants, disaient-ils, sont presque tous de sincères
constitutionnels; s'ils abandonnent les catholiques à eux-mêmes,
peut-être bien que l'élection ne pourra point se faire, une partie au
moins des électeurs catholiques refusant de participer au vote. Il faut
donc prendre part au scrutin, par patriotisme et pour faire triompher la
loi, dont la lettre (et peut-être l'esprit) sont en notre faveur[53].
Pour être exact, il nous faut ajouter que certains catholiques
eux-mêmes parlaient, et très énergiquement, dans ce sens. L'auteur
ecclésiastique d'une brochure allemande anonyme s'écrie en s'adressant
aux électeurs protestants: "Est-ce que le fardeau du mécontentement
de tous les récalcitrants doit donc peser uniquement sur les épaules
de vos concitoyens catholiques, fidèles à la loi? Sans vous, il
n'y aura pas de majorité suffisante pour en imposer à nos
adversaires"[54].
[Note 53: _Pol. Lit. Kurier_, 5 mars 1791.]
[Note 54: _Schreiben eines katholischen Geistlichen an die
protestantischen Wahlmanner des Nieder-Rheinischen Départements_. S.
loc. 20 p. 8º.]
A la séance de la Société des Amis de la Constitution, tenue le
2 mars, un membre avait également donné lecture d'une adresse aux
électeurs protestants, les invitant à participer à l'élection, et
"leur faisant envisager toute indifférence de leur part dans cette
importante opération comme un crime envers leurs commettants." La
Société avait approuvé le document et en avait voté l'impression
dans les deux langues. Mais ces arguments eux-mêmes, quelque facile
qu'il soit d'en saisir la valeur au point de vue politique, ne font que
mieux ressortir tout ce que la situation avait d'anormal et de faux, et
l'on ne peut que regretter, au point de vue des principes, le concours
d'un certain nombre d'électeurs protestants dans un vote de ce genre.
Il faut que le parti des assermentés se soit senti bien faible pour
tenir à ce concours, qui devait fournir pourtant aux adversaires un
argument si victorieux dans la campagne dirigée contre "l'évêque
luthérien" futur.
C'est le 6 mars, on se le rappelle, que les électeurs du Bas-Rhin
devaient se réunir à la cathédrale pour procéder au choix d'un
nouvel évêque. Afin de les amener au chef-lieu en nombre plus
considérable--du moins il est permis de supposer une arrière-pensée
à cet arrangement--on avait fixé au même jour l'élection par ces
mêmes électeurs d'un juge au tribunal de cassation du royaume. Dès le
5, la plupart étaient arrivés à Strasbourg, et dans l'après-midi la
Société des Amis de la Constitution avait tenu à leur intention une
de ses séances allemandes, afin de leur mieux inculquer sans doute
leurs devoirs patriotiques. On les avait harangués jusqu'au moment
où la cloche de la cathédrale vint les appeler à l'opération
préliminaire de la constitution du bureau, afin d'empêcher que des
influences contraires ne les détournassent de voter le lendemain.
Mais il ne faudrait pas supposer que les électeurs bons catholiques
se fussent rendus au "repaire" en question, ni fussent demeurés
accessibles aux théories constitutionnelles. Le clergé non assermenté
travaillait trop énergiquement pour que pareille défection fût
possible, et sans doute il y eut ce soir-là d'autres conciliabules,
dont les journaux ne parlèrent point et dont on ne publiera jamais les
procès-verbaux.
Le matin du 6 mars, vers dix heures, le bureau nommé la veille ouvrit
la séance. Ni la municipalité strasbourgeoise ni les commissaires du
Roi n'avaient voulu y être représentés, pour n'avoir pas l'air
de peser sur la décision des électeurs. Par contre, quelques
ecclésiastiques (auxquels un caprice bizarre de la loi ne permettait
d'intervenir à aucun degré dans les opérations du scrutin) avaient
réussi à s'introduire dans la nef de la cathédrale, pour distribuer
aux citoyens réunis la déclaration du cardinal de Rohan. Elle avait
été lue, le matin même, au prône de toutes les églises, sauf à
celle de Saint-Louis, où le curé Valentin avait su déjouer cette
lecture manifestement illégale[55]. Cinq cent vingt électeurs à
peu près étaient présents, autant qu'on peut en juger par
l'étude contradictoire des témoignages contemporains. En effet, les
procès-verbaux officiels ne nous donnent pas, je le crains, une image
absolument exacte de ce qui se passa ce jour-là sous les voûtes de
notre vieille cathédrale. A les lire, on dirait une cérémonie des
plus calmes, des plus sereines, entremêlée seulement d'émotions
généreuses et se terminant par les embrassades obligatoires de ce
temps. Si nous consultons au contraire certaines correspondances de
journaux étrangers, la discussion aurait été vive, les débats fort
orageux, la rupture entre les différentes tendances politiques plus que
bruyante et "les plus grandes indécences se seraient commises dans
le temple du Seigneur." Le _Ristretto_ de Francfort-sur-le-Mein,
par exemple, racontait que certains électeurs avaient réclamé tout
d'abord la réintégration du Directoire suspendu; que d'autres avaient
sommé le président de l'assemblée de leur exhiber un certificat de
décès du cardinal de Rohan, puisqu'on voulait leur faire nommer
un nouvel évêque. Le maire Dietrich et les commissaires n'auraient
réussi à arracher un vote à la majorité qu'en les tenant pour
ainsi dire, en chartre privée, comme un jury d'Angleterre, etc. Pour
exagérés que soient des récits de ce genre, ils doivent contenir une
part de vérité, sauf le dernier point cependant qu'on peut hardiment
qualifier d'absurde, puisque les témoignages catholiques eux-mêmes
constatent que quatre-vingt-dix électeurs, d'après les uns, plus
de cent, d'après les autres, sortirent avant le vote et sans être
aucunement molestés. Il appert aussi d'une discusion postérieure
engagée à la Société constitutionnelle qu'un des électeurs fit, à
l'église même, "un discours insinuant", mais qui manqua son effet;
pour déterminer les protestants à ne pas prendre part au vote[56].
Quatre cent dix-neuf électeurs restèrent en séance, après le départ
des opposants, et déposèrent leurs bulletins dans l'urne. Sur ce
nombre, 317 voix se portèrent sur l'abbé Brendel. Les autres se
dispersèrent sur d'autres candidats; quelques-unes échurent
au chanoine Rumpler, qui, d'avance, avait protesté contre toute
candidature, assurant "qu'il avait déjà bien assez de peine à
sauver sa pauvre âme et qu'il croirait celles de ses concitoyens en
fort mauvaises mains, s'il devait être leur pasteur[57]". Il avait
même poussé la précaution jusqu'à faire distribuer la veille aux
visiteurs du club une feuille volante par laquelle il promettait de
payer comptant mille louis aux pauvres, si un seul citoyen venait
affirmer qu'il avait sollicité ses suffrages.
[Note 55: Délibérations de 1791, II, p. 142.]
[Note 56: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]
[Note 57: Lettre au Chroniqueur de Strasbourg, p. 6-7.]
Il nous manque malheureusement un chiffre important pour apprécier
avec exactitude la signification de ce vote, au point de vue de
la disposition générale des esprits: celui du nombre légal des
électeurs du second degré dans le Bas-Rhin. Cependant les pamphlets
contre-révolutionnaires ne soulèvent jamais la question d'illégalité
au point de vue du nombre absolu. L'anonyme qui nous a décrit cette
élection avec l'animosité la plus marquée, dans sa _Manière nouvelle
d'élire les évêques en France_, est le seul à prétendre qu'il n'y
a pas eu plus de _cinquante_ électeurs catholiques au scrutin de la
cathédrale. Il prétend aussi qu'on a trouvé dans l'urne "au moins
cent suffrages de plus qu'il n'y avait d'électeurs". Mais si l'on
ajoute à ces "quelques mauvais catholiques, âmes vénales", la
"poignée de luthériens" et les "quelques calvinistes" qui
ont jeté "dans l'urne fatale leurs billets souillés du nom de
Brendel[58]"; on sera loin du compte fourni par le procès-verbal
officiel, qui ne pouvait essayer de cacher le nombre des votants
véritable.
[Note 58: De la manière nouvelle d'élire les évêques en France.
S.l. 23 p. 4°. La même brochure a aussi paru en allemand _Von der
neumodischen Art_, etc.]
On voit combien la passion entraînait, loin de la vérité, ceux-mêmes
qui prétendaient la défendre et à quoi se réduit, même dans
leurs déclamations les plus violentes, l'influence des électeurs
hérétiques. Ils furent au plus une centaine de votants[59], et si leur
participation fut regrettable (mais non illégale), elle ne put en
aucun cas décider du résultat du vote, puisque Brendel était le
seul candidat sérieux, et qu'il eût obtenu, même sans une seule voix
protestante, la grande majorité des suffrages. Nous avons retrouvé
une autre preuve péremptoire de la fausseté des allégations du
pamphlétaire anonyme, cité à l'heure, dans les procès-verbaux
manuscrits de la Société des _Amis de la Constitution_. Dans ses
séances des 5, 6 et 7 mars on peut relever sur les registres _cent
quatre-vingt-cinq_ demandes d'électeurs, sollicitant leur affiliation
comme correspondants de la Société.
[Note 59: _Strassb. Zeitung_, 19 mars 1791.]
A en juger par leurs noms et celui du lieu de leur résidence, l'immense
majorité de ces visiteurs est catholique. On y rencontre les noms
des Gerber, des Humbourg et des Freppel, et s'ils se sont fait
volontairement inscrire au foyer même de la révolution locale, ils
ont rempli, à coup sûr, leurs obligations civiques au scrutin de la
Cathédrale.
Il n'était pas encore midi que déjà le président de l'assemblée
électorale rendait visite au maire à l'Hôtel-de-Ville, pour lui
communiquer le résultat du vote et lui annoncer que ses collègues et
lui désiraient qu'il fût chanté, le jour même, après vêpres, un
_Te Deum_ solennel en action de grâces pour célébrer cette heureuse
élection, "qui contribuera à calmer les esprits agités et à
rétablir la tranquillité dans le département." M. de Dietrich
requit sur-le-champ M. Jæglé, non encore remplacé dans ses fonctions
de curé de Saint-Laurent, de faire les préparatifs nécessaires à cet
objet; mais, comme il fallait bien le prévoir après la lettre de cet
ecclésiastique, citée dans un chapitre précédent, cette demande
se heurta au refus de concours le plus absolu. Il aurait donc été
beaucoup plus simple et plus logique à la fois de ne pas réclamer
les services d'un réfractaire avéré, mais de le considérer, dès ce
jour, comme démissionnaire. Le maire s'adressa alors à M. Valentin,
curé de Saint-Louis, et celui-ci promit de venir officier au _Te Deum_,
assisté de ses vicaires.
M. de Dietrich invitait en même temps le Conseil général de la
Commune à se rendre en corps à la Cathédrale "pour y féliciter M.
l'évêque, un de ses collègues, aussi respectable par son civisme que
par ses principes de religion." Mais d'abord, réuni à la hâte
dans la salle de ses séances, il prenait connaissance de la lettre
de Jæglé "se refusant à tout ce qui pourrait faire soupçonner sa
soumission à l'évêque que l'Assemblée Nationale venait de créer",
et décidait que le curé de Saint-Laurent serait dénoncé à
l'accusateur public comme réfractaire à la loi.
Sur ces entrefaites, l'abbé Brendel arrivait lui-même à la séance et
se voyait salué par des "applaudissements universels". Il prenait
place à la droite du maire, tandis que les commissaires du Roi
siégeaient à sa gauche; puis le procureur de la Commune demandait la
parole pour requérir l'enlèvement des armoiries des Rohan ainsi que de
celles des différents chanoines du ci-devant Grand-Chapitre, sculptées
sur le trône épiscopal et sur les stalles du choeur. Le Conseil
décida que tous ces restes de la féodalité, contraires au décret
du 23 juin, seraient enlevés avant la célébration de la messe
d'intronisation du nouvel évêque. Début bien timide encore, mais
effectif pourtant, de cette triste campagne contre les souvenirs
du passé, qui allait se poursuivre avec une véhémence croissante
jusqu'au triomphe des iconoclastes stupides de 1793 et 1794! Sans
doute nul ne songeait encore, parmi les bourgeois modérés du Conseil
général de 1791, aux saturnales qui devaient déshonorer notre ville
quelques années plus tard. Mais ils ont frayé la voie, établi le
principe, et c'est aux principes faux qu'il faut s'opposer le plus
énergiquement, en politique comme ailleurs, si l'on ne veut pas en
subir plus tard, à son corps défendant, les pires conséquences.
Certes nul d'entre les mandataires de la cité ne songeait à de
pareilles scènes de tristesse et d'horreur en se dirigeant en cortège
vers la Cathédrale, suivis des officiers de la garde nationale, et
voyant, au dire des journaux, les patriotes accourir de toutes parts, en
faisant retentir les airs de leurs cris de joie[60]. Il était touchant
de voir, selon le _Courrier politique et littéraire_, tous ces
électeurs, sans différence de religion, se pressant au culte de
la Cathédrale et suppliant le Très-Haut de bénir leurs efforts.
"L'aristocratisme, dit un autre, a reçu aujourd'hui le coup de
grâce; nos électeurs ont remporté une victoire qui fonde la paix
intérieure d'une façon inébranlable." Illusions singulières et
bien peu flatteuses pour l'intelligence politique de l'écrivain, si
réellement elles étaient sincères! Les corps de musique militaire qui
faisaient retentir la nef du bruit sonore de leurs instruments pendant
qu'on présentait au peuple le nouvel évêque, pouvaient bien étouffer
un instant les réflexions fâcheuses, mais le soir, à la Société
constitutionnelle, les discours prononcés prouvaient bien que le
sentiment de sécurité n'était pas si général, la certitude de la
victoire pas si grande qu'on avait bien voulu l'afficher. On y dressait
la liste des électeurs qui avaient quitté l'assemblée; on proposait
de l'envoyer aux communes du département pour que chaque citoyen sût
lesquels d'entre eux avaient trahi la confiance des patriotes. Une
grande députation de vingt-quatre membres était envoyée cependant
à Brendel pour féliciter "l'évêque-apôtre" de son éclatant
succès[61].
[Note 60: _Strassb. Zeitung_. 8 mars 1791.--_Pol. Litt. Kurier_, 7 mars
1791.]
[Note 61: Procès-verbaux manuscr., 6 mars 1791.]