X.

Pendant les quelques jours qui séparèrent les débats orageux,

relatés tout à l'heure, de la dissolution définitive de l'Association

catholique, les autorités du département, du district et de la cité

avaient également pris en main la question du serment civique. Elle

était de la dernière urgence, car l'Assemblée Nationale, obtempérant

au voeu du Conseil général de la commune, avait demandé au roi,

dans sa séance du 20 janvier, l'envoi immédiat de trois commissaires

spéciaux en Alsace, afin d'y calmer l'effervescence des esprits et d'y

faire observer les lois.

Il importait que les représentants de l'autorité suprême pussent,

dès leur arrivée, constater que tout au moins les autorités

municipales n'étaient point récalcitrantes. Aussi le maire

adressa-t-il à chacun des ecclésiastiques, fonctionnaires publics à

Strasbourg, un exemplaire de l'arrêté du 15 janvier, avec une lettre

circulaire, réclamant une réponse immédiate. Mais dans la séance

du Conseil, tenue le 22 janvier suivant. M. de Dietrich était obligé

d'avouer que les réponses reçues étaient fort peu satisfaisantes.

Un très petit nombre d'ecclésiastiques avait consenti à prêter le

serment, et encore en l'entourant de réserves et de restrictions que la

loi défendait d'accepter. Plusieurs avaient cru devoir immédiatement

publier leur réponse. Le plus remarquable peut-être de ces écrits,

tant par l'habile modération dans la forme que par son ton digne et

résigné, était la _Réponse de Joseph-Charles-Antoine Joeglé, curé

de Saint-Laurent de la Cathédrale, à la lettre de M. le maire_,

etc. [28]. Il y déclarait ne pas pouvoir, en conscience, adhérer aux

décrets, sans déplaire à son Dieu, ne reconnaître que le cardinal de

Rohan pour son évêque, et proclamait d'avance la nullité radicale de

tous les actes ecclésiastiques de son successeur éventuel.

[Note 28: S. l. ni nom d'impr., 4 p. 4°.]

Une adhésion se produisit cependant à la séance du 22 janvier. On y

donna lecture d'une lettre de l'abbé Brendel, professeur de droit

canon à l'Université catholique et membre du Conseil général de

la commune, qui annonçait être prêt à obéir à la loi, et

faisait remarquer seulement qu'il avait déjà prêté le serment

constitutionnel en substance, lors de son installation comme notable, en

novembre dernier. Ce n'est pas sans une certaine hésitation que Brendel

avait pris son parti, car on affirme (sans que nous ayions pu vérifier

le fait) qu'il s'était joint d'abord à ses collègues universitaires

pour repousser la Constitution civile du clergé.

Le conseil de la Commune fut si satisfait de cette adhésion presque

inespérée qu'il décida sur-le-champ de faire exprimer à Brendel,

par une députation de quatre membres, toutes ses félicitations sur ce

"qu'il avait donné l'exemple honorable et glorieux de la soumission

à la loi." Il fixa en même temps la prestation du serment au

lendemain même, dimanche, 23 janvier, afin qu'on pût connaître

enfin, d'une façon nette et précise, les amis et les ennemis de la

Constitution nouvelle.

Ce jour même, un personnage que nous avons déjà nommé, que nous

nommerons souvent encore, l'un des types les plus originaux de ce

temps, fantasque, excentrique, craint de ses amis plus encore que de ses

adversaires, mais au demeurant assez sympathique à cause de son courage

et de sa franchise, le chanoine Rumpler, en un mot, avait essayé de

concilier les éléments inconciliables en dressant une formule de

serment que la municipalité consentait à recevoir comme annexe au

procès-verbal officiel [29], mais qui ne put être employée, puisque

les ecclésiastiques récalcitrants en exigeaient l'insertion dans le

procès-verbal lui-même.

[Note 29: Formule d'une déclaration dont le projet a été conçu par

un prêtre vertueux, fonctionnaire de la Commune, etc. S. l. ni nom

d'imprim., 3 p. 8°.]

En publiant quelques jours plus tard cette pièce désormais inutile,

pour constater ses tentatives civiques, l'abbé Rumpler ajoutait: "Il

est à présumer d'après cela que l'éloignement de ces messieurs

pour tous les moyens propres à maintenir l'ordre et la paix, sans

compromettre la religion, ne part nullement du fond de leur coeur, et

que c'est plutôt l'effet de quelque impulsion _étrangère_. "Il

voulait désigner par là les efforts de plus en plus fructueux du

cardinal de Rohan pour hâter la crise religieuse et politique en

Alsace, et bientôt il put constater lui même avec quelle docilité

l'on obéissait dans les cercles bien pensants à cette influence

étrangère. Pour avoir voulu jouer le rôle malencontreux de

conciliateur, il fut mis à l'index dans les sociétés qu'il

fréquentait de préférence. Il nous a donné, dans une nouvelle

brochure, une description bien amusante de ses mésaventures chez M.

de Martigny, ci-devant doyen de Saint-Pierre-le-Vieux, chez Mme de

Loyauté, Mme de Pithienville, femme du major de la place, et autres

dévotes aristocratiques de Strasbourg[30].

[Note 30: Lettre au rédacteur de la _Chronique de Strasbourg_. S.l. ni

nom d'impr., 7 p. 8º.]

Pendant la nuit du samedi au dimanche, les postes de la garnison et de

la garde nationale furent partout sous les armes, et les libations des

défenseurs de l'ordre et de la loi durent être nombreuses, car ils

affirmèrent le lendemain avoir vu apparaître les trois couleurs

nationales sur la face de la lune. Ce ne furent pas, dit naïvement un

journal, quelques sentinelles isolées, mais des chambrées entières

qui constatèrent ce miracle constitutionnel: un cercle d'un rouge

intense, puis un autre d'un bleu sombre autour du noyau, d'une blancheur

argentée, de l'astre nocturne[31]. Et l'estimable gazetier d'ajouter

que "troupes de ligne et gardes nationaux avaient été touchés

jusqu'aux larmes à l'aspect de cette lune patriotique, transformée en

une gigantesque cocarde nationale."

[Note 31: C'était, on le sait, la disposition primitive de la cocarde

tricolore.]

Après tout ce que nous venons de dire sur la situation des esprits à

Strasbourg, on ne s'étonnera guère en voyant le rôle prépondérant

joué par la force militaire dans la cérémonie plus ou moins

religieuse du lendemain. Quelle différence entre cette prestation de

serment à la Constitution civile du clergé et l'enthousiasme qui

avait enflammé les coeurs lorsqu'on avait prêté, le 14 juillet, d'une

bouche unanime, le serment patriotique dans la plaine des Bouchers!

Aujourd'hui l'aspect des rues était morne; sur les principales places

de la ville on avait amené des canons, on les avait chargés à

mitraille devant les curieux; évidemment la municipalité craignait des

mouvements populaires, soit de la part des habitants même de la ville,

soit de celle des paysans catholiques du dehors.

Ce fut entouré de bayonnettes que le corps municipal se rendit à

l'église Saint-Louis, dont le curé Valentin avait, seul de tous les

titulaires de Strasbourg, fait connaître son intention de prêter le

serment. Après l'avoir reçu, le cortège se rendit à la citadelle,

dont le curé, le Père capucin Ambroise Hummel, avait, il est vrai,

fourni une réponse semblable, mais qui s'en repentit au dernier moment.

Car il ajouta, paraît-il, quelques restrictions à mi-voix, lorsqu'il

prononça la formule du serment à l'autel, et le greffier n'ayant

pas voulu les insérer au procès-verbal officiel, dressé dans la

sacristie, il écrivit le lendemain une lettre au maire, qui fut

répandue à profusion dans la ville et les campagnes, et dans laquelle

il rétractait solennellement son serment, "le coeur navré de

douleur", et le déclarait nul et non avenu. On peut suivre chez

cet humble capucin tout le développement, pour ainsi dire, du drame

psychologique qui a dû se passer alors dans l'âme de milliers de

prêtres. Ils sont tiraillés en sens contraire par leurs devoirs

ecclésiastiques et le désir de conserver leur place au milieu de leurs

ouailles, par l'obéissance à leurs supérieurs hiérarchiques et la

peur du châtiment céleste d'une part, par leurs sentiments de citoyen

d'autre part et la crainte des punitions légales, de l'exil et de

la misère. Comme aux plus sombres jours du moyen âge, où s'était

déroulée la grande lutte entre l'Empire et la Papauté, nous voyons

reprendre le duel gigantesque entre le pouvoir civil et le pouvoir

religieux et les peuples, comme les individus, en devenir les victimes.

Quelques bons plaisants pouvaient bien imaginer une transaction

bouffonne entre l'Ancienne et la Nouvelle Loi, témoin le feuille

volante, rarissime, imprimée alors à Strasbourg, qui présente un sens

bien différent selon qu'on en lit le contenu en une colonne, de gauche

à droite, ou bien en deux colonnes, de haut en bas, et qui paraîtra

peut-être curieuse à nos lecteurs; la voici:

Serment civique

à deux faces

trouvé chés un frippier, dans la poche d'un habit,

acheté à l'encan d'un impartial.

A la nouvelle Loi je veux être fidèle,

Je renonce dans l'âme au régime ancien,

Comme article de foi je crois la Loi nouvelle,

Je crois celle qu'on blâme opposé à tout bien.

Dieu vous donne la paix, Messieurs les démocrates,

Noblesse désolée, au diable allez-vous en;

Qu'il confonde à jamais tous les aristocrates,

Messieurs de l'Assemblée ont seuls tout le bon sens.

En réalité aucune transaction n'était plus possible, puisqu'il

fallait prendre immédiatement et définitivement parti pour

l'Assemblée Nationale ou le pape.

On a vu dans quel sens l'immense majorité du clergé catholique de

Strasbourg s'était prononcée. Le parti contre-révolutionnaire aurait

dû être ravi des résultats obtenus, puisqu'un si faible contingents

"d'apostats" avait seul osé rester fidèle aux lois de la patrie.

Mais ce serait mal connaître les partis extrêmes que d'attendre jamais

d'eux qu'ils apportent quelque bon sens, même en leurs triomphes.

Ce qu'on entendit chez lui furent bien moins des cris de joie que des

imprécations contre les quelques prêtres qui se détachaient de la

masse compacte du clergé refusant le serment. C'est qu'on avait compté

d'abord sur une abstention complète, sur une grêve totale, amenée

par l'unanime coalition de tous les laïques et les ecclésiastiques

fidèles. Et maintenant l'on voyait que non seulement de nombreux

laïques désertaient la bonne cause, mais que des théologiens même

comme Brendel, un homme qui pourtant, depuis vingt ans, enseignait le

droit canon à tous les prêtres du diocèse, déclaraient ne rien

voir de contraire à la foi religieuse dans la Constitution civile du

clergé. Une pareille attitude, le langage d'un Rumpler, la conduite

d'un Gobel, évêque _in partibus_ de Lydda, et député de l'Alsace,

faisaient craindre des défections nouvelles, et avivaient les

haines religieuses dont nous allons voir éclater tout à l'heure les

explosions violentes.

Le 27 janvier 1791, les trois commissaires du Roi, délégués dans les

départements du Rhin, arrivaient à Strasbourg, vers quatre heures du

soir. C'étaient MM. J. J. Foissey, premier juge au tribunal de Nancy,

plus tard membre obscur de l'Assemblée législative; Mathieu Dumas,

ancien adjudant de La Fayette, directeur du Dépôt de la guerre,

et plus tard comte de l'Empire; Jean-Marie Hérault-de-Séchelles,

commissaire du Roi près le tribunal de cassation, le futur

conventionnel, ami de Danton, avec lequel il périt sur l'échafaud.

Toutes les cloches étaient en branle et les drapeaux tricolores

flottaient sur les tourelles de la Cathédrale quand la voiture

des représentants, escortée par la garde nationale de Wasselonne,

d'Ittenheim et de Schiltigheim, fit son entrée en ville et s'arrêta

à l'ex-Hôtel du Gouvernement de la province. Les députations de la

Municipalité, du District, de la Société populaire les y attendaient,

mais MM. du Département s'étaient tous fait excuser pour cause de

maladie. "Oui, c'est vrai, disait une feuille locale; ils sont tous

malades; espérons que l'énergie de MM. les commissaires saura les

guérir!"

L'arrivée des représentants de l'autorité monarchique

constitutionnelle irrita les représentants de l'ancien régime

jusqu'à la folie. Ce mot n'est pas trop fort quand on parcourt certains

pamphlets anonymes, publiés alors soit en français, soit en allemand,

et qui prêchent non seulement la désobéissance et la révolte, mais

l'assassinat. Dès leur arrivée, les commissaires avaient fait afficher

une proclamation, datée du 30 janvier 1791, et qui faisait appel à

l'obéissance de tous les citoyens à la loi, promettant d'ailleurs

"le plus profond respect pour la religion et ses dogmes" et

s'engageant à "remplir avec ardeur le ministère de paix et de

surveillance dont un citoyen couronné a daigné revêtir des citoyens

pleins de zèle." Voici comment on répondait dans le parti des ultras

à ces paroles conciliantes. Prenons d'abord une brochure intitulée

_Coup d'oeil alsatien sur la lettre des Commissaires_, etc.[32]. Les

commissaires du Roi y sont qualifiés de "jacobins auxquels il ne

manque que la considération publique, que les qualités qui obtiennent

la considération" et "leur proclamation offre tout ce que le

charlatanisme a d'impudence." On y parle de M. de Dietrich, en des

termes également choisis; c'est "le digne chef de ces barbares,

l'âme de ces assemblées, le détestable agent des Jacobins, de ces

monstres qui déchirent la France et qui la dévorent, un homme noté,

taré, dénoncé à toute l'Europe, ce maire dont le nom sera désormais

la seule injure, dont rougiront les plus grands scélérats."

[Note 32: S. l. ni nom d'impr., 18 p. 8°. Pour cette pièce, comme

pour beaucoup d'autres, le nombre de fautes d'impression dont elles

fourmillent doit faire admettre une impression à l'étranger, soit à

Kehl, soit à Offembourg, Ettenheim, etc.]

Plus brutal encore est le ton d'une pièce analogue, _A MM. les trois

dogues, attaqués d'une rage lente et arrivés en Alsace peur s'y faire

guérir_, etc.[33]. "Nos sollicitudes, y est-il dit aux trois dogues

(les commissaires du Roi!), pour la guérison de vos chères

santés sont sans bornes. Nous désirons ardemment qu'elles soient

_exhaussées_; nous n'en désespérons pas. Jusqu'ici notre prudence

nous a préservé du venin qui circule dans les veines de notre maire

nommé Le Boeuf[34] à plus d'un titre."

[Note 33: Imprimé dans la cave du maire de Strasbourg, février 1791,

seconde année du règne de la rage, 2 p. 4°.]

[Note 34: Mme de Dietrich était une demoiselle Ochs, de Bâle.]

Pour guérir les commissaires, il faut les faire fouetter d'abord par un

vigoureux suisse, puis leur appliquer sur l'épaule un fer rouge

marqué d'un V majuscule, premier voyelle d'un saint qui préside à

la guérison de la maladie, etc., etc. Nous répugnons à transcrire la

suite de cette rhapsodie, qui semble avoir servi de modèle à certaines

polémiques contemporaines nées dans les mêmes milieux.

Un pamphlet allemand, _Bericht an alle Strassburger... welche in dieser

Stadt das Jagdrecht haben_[35], n'y va pas par d'aussi longs détours.

"Trois bêtes fauves, un lion, un tigre, un léopard, sont arrivées

ici; elles sont avides de carnage et de sang humain. Partout où elles

ont passé, elles ont laissé des traces de leur cruauté naturelle...

La rage éclate en eux, leurs yeux étincellent, leur bouche écume,

leur langue distille le poison... Tous les bons chasseurs sont invités

à se mettre en chasse... leur parcours journalier est déjà connu;

presque chaque soir ils se glissent de leur repaire dans le trou

pestilentiel des Constitutionnels. On promet de la part du Comité de

police un notable pourboire à qui délivrera la ville de ces trois

bêtes immondes."

[Note 35: Une page 4°. En tête, comme dans les publications

officielles, _Gesetz_, puis un prétendu article de loi: "Chaque

propriétaire est autorisé à abattre ou faire abattre sur ses terres

toute espèce de gibier quelconque."]

Nous préférons encore la prose de Junius Alsata[36], qui, toute

perfide qu'elle est, témoigne du moins d'une certaine culture d'esprit,

bien qu'elle soit inspirée par des passions également intransigentes.

Ecoutez sur quel ton il s'adresse aux administrateurs de la cité:

"Vous aussi vous ne craignez pas d'exiger de vos pasteurs un

exécrable serment, vous aussi vous torturez leurs consciences. Tantôt

vous ne rougissez pas de les entourer de séductions pour les faire

succomber, tantôt vous leur permettez les restrictions que leur

prescrit le devoir, mais votre déloyauté omet ces restrictions dans un

procès-verbal infidèle et travestit des officiers publics en insignes

faussaires, tantôt les menaces triomphant de la pusillanimité, et les

bayonnettes extorquent ce serment. Partout vous tenez vos malheureux

pasteurs en suspens entre l'apostasie et la faim, entre l'infamie et la

mort... Il en est parmi vous qui ont bu jusqu'à la lie dans la coupe

de la démagogie et se sont enivrés de toutes ses fureurs. Implacables

destructeurs, tigres altérés de sang, sont-ils en état d'écouter la

voix de l'honneur?... Mais il en est plusieurs dont j'entends vanter la

prudence et les bonnes intentions. C'est-à-dire qu'on doit vous savoir

gré de n'être pas des cannibales; mais n'est-ce pas un moyen perfide

d'exécuter plus sûrement les lois de nos tyrans? Je vois ici, comme

dans le reste de la France, les propriétés envahies, les fortunes

renversées, la religion en pleurs, ses ministres persécutés et

avilis... Quels plus grands maux pourriez vous faire si vous étiez

imprégné de tout le venin des enragés?"

[Note 36: Junius Alsata aux membres des départements, districts, etc.,

8°.]

Le nouveau Junius fait appel, lui aussi, comme d'autres auparavant, à

l'intervention étrangère. "Il est donc abrogé, ce traité, par la

toute-puissante autorité de la toute-puissante Assemblée?... Soyez

tranquilles, citoyens; il sera observé, ce traité, sinon de gré, du

moins de force. L'Europe saura venger des traités solennels de l'injure

qui leur est faite par d'impuissants décrets forgés dans l'ivresse et

le délire."

Nous parlions tout à l'heure de la retenue au moins relative de ce

dernier pamphlet; cependant là, comme dans les autres, l'invective et

la calomnie personnelle atteignent les dernières limites. Que dire, par

exemple, de cet ignoble portrait de M. de Dietrich, la bête noire des

fanatiques religieux et des réactionnaires d'alors, avant qu'il

ne montât lui-même comme contre-révolutionnaire sur l'échafaud?

Assurément on peut juger son rôle et son caractère de façons fort

diverses; mais à quel degré le fanatisme politique et religieux

devait-il posséder un homme pour qu'il pût tracer un pareil croquis du

maire de Strasbourg:

"Un infâme surtout est ce vil insecte, qui doit la vie au souffle

impur de Mirabeau. Séditieux comme lui, lâche et perfide comme lui,

comme lui ingrat et parjure, comme lui livré par goût à une basse

crapule, à un libertinage honteux, étranger à tout principe de

morale, à tout sentiment religieux comme lui. S'il lui cède en

talents, il l'égale en perversité.... Le pillage de l'Hôtel-de-Ville,

la destitution d'honnêtes et vertueux magistrats, l'intrusion de sujets

aussi méprisables que lui dans l'administration, la dilapidation

des fonds publics, la ruine du commerce, la fuite de la noblesse,

l'anéantissement de la religion, tels sont ses hauts faits. Ses

moyens sont la corruption, l'intrigue, l'affectation d'une indécente

popularité, l'espionnage et la délation. Hardi jusqu'à l'impudence,

il accuse, il accuse encore; sommé de fournir ses preuves, il recule en

lâche et désavoue sans pudeur. Il serait trop redoutable sans la peur,

qui monte en croupe et galope avec lui. C'est elle qui le rend bas

et rampant; c'est elle qui a dicté ses lettres infâmes.... La peur

n'est-elle pas toujours la compagne du crime?"

Nous arrêterons ici ces extraits. Quelques-uns de nos lecteurs

penseront même peut-être que nous nous y sommes attardé trop

longtemps. On nous permettra de n'être pas de cet avis. Il faut être

juste pour tout le monde; il faut l'être surtout pour ceux qu'on sera

forcément amené à condamner plus tard. Or, si l'on veut comprendre

les pires excès de l'époque révolutionnaire, si l'on veut apprécier

avec équité la conduite de ceux qui figurèrent dans ces scènes

néfastes de notre histoire, il n'est pas permis de faire abstraction de

ces provocations continuelles, de ces excitations à la guerre

civile, et jusqu'à l'assassinat des autorités légales, qui devaient

exaspérer le parti adverse et dont le résultat inévitable et fatal

devait être la Terreur. Après avoir harcelé de toutes manières le

taureau populaire, de quel droit vous plaignez-vous si la bête affolée

vous renverse et vous écrase? Nous avons promis de parler avec respect

et sympathie de ces prêtres qui, fidèles à leur foi, refusèrent

le serment et souffrirent pour elle. Mais ce n'est pas aux tristes

pamphlétaires anonymes, prêtres on laïques, qui viennent de passer

sous nos yeux, que nous rendrons jamais un pareil hommage; instruments

de haine religieuse et de discorde civile, ils ont été tout à la fois

mauvais citoyens et mauvais chrétiens.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 13 / 36 题