IX.

Mais ce n'étaient pas ces agitations, purement extérieures, qui

préoccupaient le plus les dépositaires de l'autorité publique. La

population strasbourgeoise n'a jamais montré beaucoup de goût pour les

brutalités révolutionnaires, et même aux heures les plus troubles

de notre histoire moderne, la guerre des rues n'y a point traduit en

pratique, comme autre part, l'anarchie des esprits. Le danger de la

situation semblait ailleurs; les chefs du parti constitutionnel le

voyaient dans la tentative d'une organisation plus complète du parti

catholique et contre-révolutionnaire, opposant club à club, tribune

à tribune, et déchaînant sur Strasbourg et sur l'Alsace, si agités

déjà, toutes les horreurs de la guerre civile, au moment précis

où l'attitude des puissances étrangères commençait à inspirer des

craintes sérieuses aux patriotes.

Pour nous, qui étudions aujourd'hui les choses à distance, ces

craintes peuvent paraître exagérées, quand nous considérons quels

faits leur donnèrent naissance; mais il ne faut point oublier dans quel

état d'excitation continuelle se trouvait alors l'esprit public. Voici

donc ce qui avait motivé les inquiétudes et les soupçons du parti

constitutionnel: Dans la journée du samedi, 15 janvier, quinze citoyens

catholiques avaient fait au Bureau municipal la notification, exigée

par le décret du 14 décembre 1789, sur les réunions publiques, de

leur intention de s'assembler paisiblement et sans armes, le lendemain,

dimanche, à deux heures de relevée, dans la chapelle du Séminaire.

Ils avaient déclaré verbalement qu'on discuterait dans cette réunion

la circonscription des paroisses, et qu'on rédigerait une adresse, soit

au Roi, soit au Corps législatif, à ce sujet.

Le lundi matin, le maire, qui n'avait encore reçu que des

renseignements assez vagues sur la réunion de la veille, recevait une

seconde notification de la part des mêmes citoyens, portant que ladite

assemblée serait continuée le jour même, à une heure, au Séminaire,

la pétition n'ayant pu être achevée. Le Bureau municipal enregistra

cette déclaration, conformément à la loi, mais le maire fit observer

en son nom aux commissaires de la réunion qu'ils étaient responsables

des décisions qui seraient prises; qu'on avait le droit de réclamer

communication de leurs procès-verbaux, et qu'on espérait d'ailleurs de

leur attachement à leur devoir qu'ils ne délibéreraient pas sur des

objets proscrits par la loi.

Peu après le départ de ces délégués, deux dépositions furent

faites, l'une au procureur de la commune, l'autre au secrétariat de la

Mairie, constatant qu'une grande fermentation régnait dans la réunion

du Séminaire et que les délibérations y avaient porté sur des

matières directement contraires aux décrets de l'Assemblée Nationale.

Sur le vu de ces pièces, M. de Dietrich fit convoquer immédiatement

le Conseil général de la commune, pour lui faire part de ses

appréhensions. On décida de mander immédiatement à la barre le

président, Jean-François Mainoni, marchand-épicier dans la Grand'Rue,

à l'enseigne de l'_Aigle Noir_, et le premier secrétaire, Jean-Nicolas

Wilhelm, homme de loi, afin de les interroger à ce sujet. Au moment où

ils arrivaient à l'Hôtel-de-Ville, le secrétaire du conseil donnait

lecture d'une troisième notification, émanant de l'assemblée du

Séminaire. Se disant "composée de la presque totalité des citoyens

catholiques" de Strasbourg, elle avait arrêté "qu'elle aurait

dorénavant des séances régulières, tous les dimanches et jeudis,

à une heure", assurant d'ailleurs qu'elle "s'occupait surtout

à maintenir la paix, l'union et le bon ordre." En d'autres termes,

l'assemblée des catholiques du Séminaire, toute fortuite d'abord,

entendait se transformer en club politique, comme il en existait alors

des milliers dans le royaume.

Le maire, ayant courtoisement fait prendre place au bureau aux

personnages cités devant le conseil, demanda tout d'abord communication

des procès-verbaux de la réunion, afin qu'on pût se rendre compte de

l'esprit qui y avait régné. Mainoni répondit, non sans embarras, que

celui de la première séance avait seul été rédigé, que celui de

la seconde n'était pas encore mis au net. Le secrétaire Wilhelm dut

partir alors pour produire au moins la pièce existante, mais il resta

si longtemps absent qu'on envoya l'un des sergents de la municipalité

à sa recherche pour le ramener avec son procès-verbal. Quand ce

dernier fut lu, on constata qu'il ne mentionnait absolument que la

nomination d'un président et de ses assesseurs. De l'objet des débats,

pas un mot. Il était évident qu'on cachait quelque chose; il y avait

donc quelque chose à cacher. Vivement interpellé, le président

Mainoni dut avouer "qu'il y avait été question ensuite de laisser

tout ce qui concerne la religion, notamment les paroisses et le culte,

sur l'ancien pied", et qu'à la séance de ce jour on avait arrêté

de présenter à ces fins une adresse au Roi Très-Chrétien, un

mémoire au Département, et une lettre au Pape, pour le prier de faire

part aux catholiques de Strasbourg de sa manière de voir sur le serment

imposé aux ecclésiastiques[22]. Il dit encore qu'on avait décidé de

continuer les séances "pour délibérer sur des objets relatifs à

la conservation de la religion." Le secrétaire Wilhelm ajoutait, pour

pacifier les esprits, que les séances seraient publiques et que les

citoyens de tous les cultes pourraient y venir.

[Note 22: La _Lettre des citoyens catholiques de Strasbourg à N.S.

Père le pape Pie VI_ (s. lieu ni date, 4 p. in-4°), signée Wilhelm,

et datée du 19 janvier, fut imprimée à part et répandue dans les

deux langues en nombreux exemplaires. Elle est d'ailleurs rédigée en

termes nullement hostiles dans la forme au gouvernement. Mais c'était

le fait même de la correspondance avec un souverain étranger que

frappait la loi.]

Après cet exposé des faits, qui ne s'était produit qu'avec quelque

répugnance, le procureur de la Commune prit la parole. La loi du 26

décembre 1780 porte, dit-il en substance, que toutes les personnes

ecclésiastiques ou laïques qui se coaliseront pour combiner un refus

d'obéir aux décrets seront poursuivies comme perturbateurs du repos

public. Il priait en conséquence le Conseil général de retirer

aux membres de l'association du Séminaire le droit de s'assembler

désormais, "sauf aux dits membres à se réunir pour délibérer

sur tout autre objet non contraire à la loi." Il proposait en outre

d'envoyer un courrier à l'Assemblée Nationale pour lui faire part

des faits qui venaient de se passer à Strasbourg. Après une courte

discussion, le Conseil général de la Commune décidait en effet

d'envoyer un exprès à Paris pour solliciter l'envoi de commissaires

dans le Bas-Rhin, afin d'y faire mettre à exécution les décrets de

l'Assemblée sur la Constitution civile du clergé; en attendant les

instructions demandées à Paris, l'assemblée du Séminaire était

autorisée provisoirement à continuer ses séances, à charge des

particuliers qui la composent "d'être responsables des événements

qui pourront résulter de leurs délibérations." En même temps on

décidait de demander à la Constituante que le nombre des paroisses

de la ville et de la citadelle resterait le même; c'était montrer aux

catholiques qu'on entendait protéger leurs droits dans la mesure du

possible.

Au moment où le Conseil général prenait ces décisions, que l'on ne

saurait qualifier d'illibérales, un nouvel incident se produisit, qui

devait singulièrement envenimer les choses. Un membre de la Société

populaire, le négociant Michel Rivage, qui assistait à la séance, se

présenta tout à coup à la barre, demandant à faire une communication

d'importance, intéressant l'ordre et la tranquillité publique. "Vu

les circonstances", le maire lui donna la parole. Il raconta alors,

pour employer ses propres expressions, "la démarche indécente que

quelques habitantes de cette ville se sont permises ce matin, en allant

porter un écrit de caserne en caserne", et pria le Conseil général

de mander par devers lui ces dames pour les interroger et connaître

les instigateurs de cette étrange et coupable démarche. En même temps

qu'il mettait sa dénonciation par écrit, on apportait en séance

un exemplaire de la pièce dénoncée, expédiée par M. de Klinglin,

commandant des troupes de ligne, à M. de Dietrich.

Voici en effet ce qui s'était passé: Trois voitures chargées de dames

appartenant à la bonne société catholique, et députées, disait la

rumeur publique, par six cents autres, réunies à cet effet, étaient

parties de l'hôtel du département; à la tête de ces dames se

trouvaient Mme Poirot en personne et Mme Mainoni, la femme du président

de l'assemblée du Séminaire. Elles s'étaient fait conduire au

quartier de Royal-Infanterie, y avaient demandé l'adjudant Migniot,

et quand il s'était présenté à la portière du carrosse, les

occupantes, fort excitées, lui avaient demandé protection pour la

religion catholique et remis des paquets d'imprimés à distribuer

parmi ses camarades. L'adjudant s'était empressé de les porter à ses

supérieurs, et ces dames n'avaient pas été plus heureuses dans les

autres casernes. Elles coururent même grand risque d'être maltraitées

par les soldats, gagnés à la cause populaire, et l'on nous

raconte--espérons que le bruit était faux--qu'au poste de la place

d'Armes on avait déjà préparé des verges pour les fouetter, si elles

avaient passé par là [23].

[Note 23: _Geschichte der gegenw. Zeit_, 19 janvier 1791.]

C'était donc, en somme, une équipée ridicule et manquée, mais qui

n'en contribua pas moins à échauffer les esprits.

Le Conseil général se sépara, le 17 au soir, après avoir approuvé

une "proclamation à tous les citoyens amis de la religion, de la

loi et de l'ordre", qui recommandait le calme et la concorde. Les

catholiques s'étant plaint de ce que les protestants s'exprimaient

d'une façon blessante sur leur compte, le maire pria les pasteurs

de travailler tout spécialement à l'apaisement des esprits, et pour

répondre à ce voeu, Blessig, le plus éloquent et le plus populaire

d'entre eux, rédigea le lendemain une brochure allemande "Les

protestants de Strasbourg à leurs frères catholiques", pour

témoigner du bon vouloir de ses coreligionnaires. Mais ce même

jour aussi, la Société des amis de la Constitution, réunie sous la

présidence de Le Barbier de Tinan, votait l'envoi d'une adresse au

Conseil général, pour réclamer la révocation de la permission

provisoirement accordée à la Société des catholiques romains--c'est

ainsi qu'elle s'appelait maintenant elle-même--de continuer ses

séances. Elle décidait en outre de dénoncer à l'Assemblée Nationale

les femmes sorties du département pour répandre parmi les troupes

des écrits insidieux et contraires aux lois. Enfin des délégués

spéciaux devraient déclarer aux divers corps de la garnison "que la

façon dont ils ont reçu ces dames fait autant honneur à leurs moeurs

qu'à leur patriotisme".

D'autres esprits, moins enflammés, se contentèrent de décocher des

épigrammes plus ou moins spirituelles contre l'immixtion du beau sexe

dans les luttes politiques. Il circula en ville une "Chanson sur les

extravagances catholiques du beau sexe de Strasbourg", à chanter sur

l'air de _Calpidgi_, qui commençait ainsi:

Quelle est donc cette bande joyeuse?

Ce sont des dames scrupuleuses,

Qui s'en vont en procession

Epauler la religion (_bis_),

Et dans ce pieux exercice

Les vieilles, jeunes et novices

Vont demander soulagement

A messieurs du département.

Bien que la pièce soit rare, il nous serait impossible d'en citer la

plupart des couplets, un peu trop lestement troussés à la hussarde,

pour prendre place autre part que dans un _Recueil de chansons

historiques strasbourgeoises_ qui se fera peut-être quelque jour. On

ne se borna point à des chansons. Les soldats, encouragés par les

allocutions des patriotes irrités et par la licence générale qu'on ne

réprimait guère dans les rangs de l'armée, allèrent, dans la nuit

du 19 au 20 janvier, donner une sérénade aux principales d'entre

les ambassadrices cléricales, accompagnés de la musique du corps

d'artillerie, et chantèrent sous leurs fenêtres le _Ça ira_ et une

autre chanson, sans doute populaire à ce moment: _Où allez-vous,

Monsieur l'abbé?_ Le lendemain encore, mis sans doute en verve par ce

premier exploit, des députations des régiments circulaient en ville,

distribuant chez ces dames des cartes de visite, avec enjolivement

d'épigrammes. Elles "sentaient le corps de garde[24], de l'aveu d'un

des journalistes les plus zélés à suivre la campagne contre cette

manifestation féminine, et qui eut à en souffrir personnellement de

son activité patriotique un peu trop intempérante, Mme Mainoni lui

ayant intenté un procès en diffamation, dont nous ignorons d'ailleurs

l'issue[25].

[Note 24: "_Im Grenadierton geschrieben_." _Gesch. der gegenw.

Zeit_, 21 janvier 1791.]

[Note 25: Simon, le rédacteur en chef de la _Geschichte der

gegemvärtigen? Zeit_. Nous devons dire d'ailleurs, pour avoir parcouru,

la plume à la main, tous ces journaux de Strasbourg, que leur ton, sans

être toujours poli (il est parfois brutal), n'offre rien de semblable

aux attaques vraiment ignobles que nous aurons à signaler

tantôt contre la vie privée des adversaires, dans les pamphlets

contre-révolutionnaires, rien de cet art savamment perfide de

déshonorer sans scrupule un adversaire politique ou religieux, que

nous constatons dans la presse bien pensante ou révolutionnaire de

nos jours. C'était alors l'enfance de l'art, et d'ailleurs l'exiguité

seule de leur format (4 pages petit in-4°) aurait obligé nos feuilles

locales à n'être au fond que des recueils de faits divers.]

Dans la séance du Conseil général de la Commune, tenue deux jours

plus tard, le 20 janvier, à 9 heures, M. de Dietrich commença par

annoncer que la municipalité avait dénoncé les séditieuses à

l'accusateur public; puis il donna lecture de plusieurs dépositions

et témoignages, recueillis dans l'intervalle, et qui donnaient

aux assemblées du Séminaire un tout autre cachet que celui d'une

inoffensive réunion occupée à débattre "la circonscription des

paroisses". Il y était dit que le sieur Wilhelm, secrétaire de

la Société, avait déclaré à la tribune que la religion était

en danger, et qu'il fallait envoyer un pressant appel aux curés

des villages catholiques voisins. Puis l'ancien notable Ditterich,

professeur à l'Université épiscopale, s'était, à son tour, dans un

discours pathétique, lamenté sur les persécutions qui menaçaient la

foi, et avait déclaré parjures et dignes du mépris de leurs ouailles

tous les prêtres qui prêteraient le serment. Nous savons même que

plusieurs des plus exaltés proposèrent de réclamer (auprès des

puissances garantes?) l'exécution stricte des traités de Westphalie et

de faire ainsi appel à l'étranger. Ce détail, qui, mieux que tout

le reste, marque la surexcitation des esprits dans cette réunion

du Séminaire, fut, il est vrai, soigneusement dissimulé dans les

dépositions des citoyens appelés à la barre, mais il est avoué par

un des pamphlets contre-révolutionnaires les plus haineux, écrits à

ce moment, le _Junius Alsata_[26].

[Note 26: Junius Alsata aux membres des départements, districts et

municipalités du Haut-et Bas-Rhin. S. l. 1791, p. 13.]

Des faits plus graves encore furent allégués. Un nommé Kaetzel, de

Gambsheim, vint attester qu'un émissaire de la réunion catholique

était venu, le mardi, 18, à 5 heures du matin, dans son village,

situé à quelques lieues de Strasbourg, pour appeler les habitants

au secours de leur religion, menacée à Strasbourg. On affirmait que

quatre-vingt-trois villages de l'évêché s'étaient clandestinement

coalisés pour prendre les armes au premier signal, et toute part faite

à l'exagération naturelle de ces temps troublés, ce que nous verrons

plus tard, rend très probable l'existence de conciliabules destinés,

dès ce moment, à s'opposer à l'exécution des lois sur le clergé.

Une discussion des plus vives s'engage alors au sein de la

représentation municipale. Les uns plaident la théorie répressive,

les autres parlent en faveur de la liberté, même pour ceux qui en

abusent; on se croirait transporté dans une des enceintes législatives

où se discutent encore aujourd'hui ces graves problèmes. La discussion

durait encore, quand on apporta dans la salle un factum imprimé, _Avis

au public_, que l'assemblée du Séminaire venait de mettre au jour. Cet

_Avis_ contient en appendice deux pièces, une _Adresse au Roi_, qui lui

demande de suspendre la Constitution civile du clergé, une _Lettre à

N.S.P. le pape Pie VI_, qui l'interroge sur la valeur du serment imposé

aux ecclésiastiques fonctionnaires publics et promet d'obéir à sa

décision souveraine.

La production de cette pièce fit pencher la balance du côté de la

rigueur. La majorité du Conseil trouva séditieuse une adresse qui

s'opposait à la mise en vigueur des lois du royaume, sanctionnées par

le roi, et plus encore l'invitation adressée à un prince étranger

à s'immiscer dans les affaires de la nation. Elle déclare par suite

absolument défendues les réunions du Séminaire; elle intime au

président et à ses assesseurs l'ordre de ne plus se réunir pour

délibérer, même entre eux seuls, et les prévient que la force

publique sera mise en mouvement pour empêcher toute tentative

semblable. Le Directoire du département et celui du district seront

avertis de ce qui s'est passé et priés d'employer toute leur influence

pour calmer l'agitation suscitée dans les campagnes. Une députation,

composée de six membres, dont un seul protestant, leur est envoyée à

cet effet.

On peut se figurer quelle dut être, de part et d'autre, la

surexcitation de nos bourgeois, réactionnaires ou constitutionnels,

quand ils entendirent battre la générale, quand ils virent amener des

canons sur les principales places publiques, accourir les députations

des gardes nationales de Schiltigheim, Westhoffen, Wasselonne, et autres

communes patriotiques, mettant leurs bayonnettes à la disposition des

autorités municipales.

Les adversaires de la Constitution civile du clergé ne se tinrent pas

néanmoins pour battus. Le soir même du 20 janvier, une députation de

la "Société romaine-catholique-apostolique" présentait au bureau

municipal une pétition nouvelle pour obtenir le droit de se réunir,

offrant de réviser les adresses incriminées et d'en effacer tout ce

qui pouvait leur donner une apparence de révolte. Ce motif, allégué

fort habilement, ne put convaincre la municipalité. Elle répondit que

la loi ne connaissait pas de _Société romaine-catholique-apostolique_,

mais seulement des _citoyens_, sans distinction de culte, et qu'elle ne

pourrait répondre qu'à une association qui n'afficherait pas ainsi ses

tendances confessionnelles. "Qu'à cela ne tienne, répondirent les

catholiques; nous changerons de nom." Et dès le 22 janvier, douze

citoyens déposaient à la mairie une notification, portant qu'ils

"sont dans l'intention de former une société paisible et tranquille,

que la loi autorise qu'ils verront avec plaisir MM. les officiers

municipaux honorer les séances de leur surveillance, et qu'ils ont fait

choix du Poêle des Charpentiers pour y tenir leurs assemblées sous le

nom d'_Amis de l'Union_, le mardi et le samedi de chaque semaine."

Le même jour encore, le Conseil général leur donnait acte de leur

déclaration; il ne leur refusait pas la permission d'user d'une

liberté constitutionnelle, "mais, attendu le dommage dont a menacé

récemment la chose publique une société, qui, après avoir invoqué

la loi pour se former, s'est bientôt permis d'attaquer la loi-même",

il rendait personnellement responsables les signataires de tous les

événements qui pourraient arriver de leur réunion, et enjoignait

au corps municipal de faire surveiller la nouvelle société de très

près.

Le tribunal du district, saisi par réquisitoire de M. François-Joseph

Krauss, accusateur public, ne se montra pas fort sévère non plus

contre MM. Mainoni et Wilhelm, accusés, "d'un mépris trop marqué

pour la loi." Sur le rapport du juge, M. Louis Spielmann, le tribunal,

considérant l'imprimé _Avis au public_ "comme une démarche

illégale, d'autant plus répréhensible qu'elle peut compromettre

la tranquillité publique", déclarait que cet écrit serait et

demeurerait supprimé comme dangereux, et que tous les citoyens seraient

tenus de rapporter au greffe les exemplaires déjà distribués.

Défense était faite d'en colporter ou vendre aucun exemplaire. Pour le

surplus, M. Louis Zaepffel, juge, est chargé d'en informer et de faire

plus tard le rapport qu'il appartiendra.

Mais la Société des Amis de l'Union n'était pas destinée à vivre

plus longtemps que son aînée. Le 24 janvier, au moment où le Conseil

général de la commune allait lever la séance, on introduisit dans

son sein le procureur-syndic du district qui venait l'alarmer par la

perspective de dangers nouveaux. Il avait reçu la visite des sieurs

Belling et Widenloecher, maire et procureur de la commune de Molsheim,

arrivés en toute hâte pour lui faire part de l'état d'esprit de leurs

administrés. Des instigateurs, envoyés "par les gens du Séminaire,

renaissant de leurs cendres sous le nom captieux de Société de

l'Union", avaient provoqué à Molsheim une véritable levée de

boucliers contre les décrets de l'Assemblée Nationale. Les ultras

de la vieille ville épiscopale avaient forcé par leurs menaces les

officiers municipaux eux-mêmes à signer les protestations envoyées de

Strasbourg, etc.[27].

[Note 27: Nous devons faire observer que ce maire, Belling, loin d'être

un _patriote_ fougueux, fut plus tard accusé de connivence avec les

non-jureurs.]

A l'audition de ce rapport, le Conseil général décida, séance

tenante, que le Poêle des Charpentiers serait fermé, et la Société

suspendue jusqu'à l'arrivée des commissaires de l'Assemblée

Nationale, dont la municipalité avait instamment demandé la venue.

On peut juger de l'irritation des chefs du parti catholique de

Strasbourg par un curieux pamphlet, imprimé, comme toutes ces

pièces, sans indication de lieu, ni nom d'imprimeur, et contenant une

soi-disante _Lettre écrite de Pont-à-Mousson_, dont l'auteur demande

à son correspondant ce qui se passe dans notre cité. L'ami répond de

Strasbourg, à la date du 25 janvier: "Si vous arriviez en ce

moment, ne rencontrant que des patrouilles, voyant toutes les avenues

hérissées de bayonnettes, le canon braqué sur la place d'Armes, des

postes d'observation sur la plate-forme de la Cathédrale, vous diriez

que vos concitoyens ont réellement échappé aux horreurs d'une guerre

civile..." Et cependant quelle a été la cause innocente de tout ce

tumulte? "Nos concitoyens catholiques se sont réunis pour rédiger

des adresses à l'Assemblée Nationale et au roi, aux fins de conserver

leurs paroisses et tous les ornements nécessaires à la majesté de

leur culte."

On a vu par ce qui précède qu'on s'était occupé de bien autre chose

encore au Séminaire. C'est ce qu'avoue d'ailleurs le pamphlétaire

anonyme en ajoutant: "Dans le premier mouvement de leur zèle

irréfléchi, ces citoyens se sont permis dans leurs délibérations,

qui ont été imprimées, des réflexions très hasardées sur les

décrets.... A l'instant M. le maire a crié à la coalition.... On

a imaginé de faire courir le bruit que passé 80 communautés se

disposaient à entrer en ville pour massacrer les luthériens. Le maire

a fait le même roman à l'Assemblée Nationale.... Chacun se regarde et

se demande ce que cela signifie; on se demande si le crédit dont M.

le maire jouit, peut lui permettre de pareilles farces.... Le fait est

encore que si l'on avait quelque trouble à essuyer, on ne pourrait

que l'attribuer à l'indignation qu'excitent depuis longtemps parmi

les catholiques, les réflexions indécentes, les calomnies atroces,

l'insolence peu commune des trois gazetiers luthériens, les sieurs

Salzmann, Meyer et Simon, véritables brigands, que depuis six mois

les luthériens sages auraient dû faire périr eux-mêmes sous le

bâton."

Disons encore, pour n'avoir plus à revenir sur ce sujet, que la

_Société des Amis de l'Union_ fit une dernière tentative pour sauver

son existence, quand les commissaires royaux furent effectivement

arrivés en Alsace. Quelques notables se firent recommander à eux par

leurs amis du Directoire du département, et leur présentèrent une

requête tendant à lever la suspension provisoire de leurs séances.

Mais les représentants du roi ne firent pas bon accueil à cette

demande. "Reconnaissant, d'après les propres termes de la pétition,

que la Société qui demande à se former est la même qui est

provisoirement interdite par la commune et le district" et

"considérant que cette reproduction d'un délit, qui a été déjà

poursuivi, est un outrage direct à la loi", ils refusèrent non

seulement d'accorder l'autorisation demandée, mais saisirent encore de

"l'exposé inconstitutionnel de ces citoyens" l'accusateur public

du tribunal du district, afin qu'il le joignît au dossier de sa

plainte "contre les ci-devant membres de la Société des

catholiques-romains."

Ainsi se termina ce curieux épisode des luttes politico-religieuses de

notre cité, que nous avons raconté avec quelque détail, parce qu'il

est mal et peu connu, et qu'il permet de saisir sur le vif l'attitude et

les dispositions des deux partis, qui vont s'entre-déchirer en Alsace.

Les catholiques y ont le beau rôle; ils invoquaient les libertés

constitutionnelles, solennellement garanties à tous. Ils voulaient s'en

servir--cela est incontestable pour tout esprit impartial--pour attaquer

les lois et pour battre en brèche les pouvoirs constitués. Mais cela

était à prévoir dès l'abord, et leur attitude hostile n'aurait pas

dû effaroucher à ce point les partisans de l'Assemblée Nationale,

qu'ils succombassent à la tentation de supprimer la liberté des uns

pour garantir le respect de l'autre. Ils auraient pu se souvenir du mot

de l'historien romain qu'il faut toujours préférer une liberté, même

périlleuse, à la tutelle du pouvoir, imposée dans les intentions les

plus pures. Que gagnait-on d'ailleurs à la suppression des associations

catholiques? La municipalité aurait plus facilement surveillé des

menées ouvertes; elle n'empêchait pas, à coup sûr, les menées

souterraines qui reprirent de plus belle. Par sa manière d'agir, elle

donnait au contraire aux catholiques le droit de se proclamer victimes

de l'arbitraire, de se dire plus maltraités que tous les radicaux et

jacobins du royaume. Sans doute, il est toujours difficile, et surtout

en temps de révolution, de maintenir les esprits récalcitrants,

sans paraître sortir soi-même de la légalité. Mais tout était

préférable à la violation, au moins apparente, d'un droit reconnu

par l'Etat, puisque elle permettait aux pires ennemis de toute liberté

véritable, à ceux qui ne l'ont jamais voulue sincèrement que pour eux

seuls, de se poser en martyrs de la liberté pour tous.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 12 / 36 题