La déclaration du cardinal de Rohan fut immédiatement dénoncée à la
Société des Amis de la Constitution de notre ville. Dans sa séance
du 30 novembre, un membre appela l'attention de ses collègues sur
cette "insolente protestation" et demanda qu'on la signalât à
l'Assemblée Nationale. La réunion fut unanime à "témoigner son
horreur pour un écrit dont chaque phrase est un monument de calomnie
et d'hypocrisie intéressée", et adopta la proposition, qui fut
également votée, deux jours plus tard, par la municipalité, sur la
proposition du procureur-syndic de la commune. Déjà le maire avait
fait saisir chez l'imprimeur et chez un relieur les formes et de
nombreux exemplaires de l'_Instruction pastorale_. Les journaux
strasbourgeois applaudissaient à ces actes de rigueur et se plaisaient
à faire ressortir la différence marquée entre l'attitude du clergé
catholique et celle des ministres du culte protestant. Ils rapportaient
tout au long les prières patriotiques prononcées chaque jour au
Séminaire protestant pour appeler les bénédictions divines sur les
travaux de l'Assemblée Nationale, et signalaient l'entrain avec lequel
les jeunes théologiens de l'Internat de Saint-Guillaume se faisaient
inscrire sur les listes de la garde nationale. La Société populaire
décidait, quelques jours plus tard, qu'elle ne s'en tiendrait pas à
cette mesure plus négative, mais qu'elle chargerait des commissaires
de faire des extraits des Canons de l'Eglise et de les traduire dans les
deux langues, afin de les répandre parmi le peuple, pour lui montrer
que les plus anciennes constitutions ecclésiastiques elles-mêmes
prescrivaient l'élection des évêques par tout le peuple
chrétien[11]. Elle espérait les meilleurs résultats de cette campagne
théologique.
[Note 11: Procès-verbaux manuscrits de la Société des Amis de la
Constitution, séance du 3 décembre 1790.]
Cependant le clergé n'avait point osé suivre jusqu'au bout, du moins
à Strasbourg, les instructions du prince de Rohan et donner lecture de
son mandement aux fidèles. Quelque bien disposée que fût la majorité
du Directoire du département, elle avait craint pourtant d'exciter le
mécontentement public en connivant à pareille transgression de la loi.
Saisi d'ailleurs par une dénonciation formelle des administrateurs du
district, le président du Directoire, l'ex-ammeister Poirot, avait
pris un arrêté défendant toute communication officielle du factum
épiscopal. Cette soumission apparente du clergé strasbourgeois fit
même naître chez certains observateurs superficiels des espérances
tout à fait illusoires quant aux sentiments intimes et à l'attitude
future de l'immense majorité des ecclésiastiques d'Alsace. Trop
semblable en son optimisme à la majorité de l'Assemblée Nationale,
la bourgeoisie libérale de Strasbourg ne se rendait que fort
imparfaitement compte de la véritable disposition d'esprit des masses
catholiques.
Elle s'exagérait volontiers des faits sans importance majeure, comme
la réception, à la Société populaire, d'un recollet défroqué,
dont les effusions patriotiques étaient vivement acclamées[12]. Elle
applaudissait aux attaques virulentes contre la ladrerie de l'évêque
fugitif, quand, dans la même séance où le P. David avait pris la
parole, un jeune peintre, nommé Guibert, dénonçait Rohan comme
refusant d'acquitter une vieille dette de cinq cents livres, et faisait
le récit de son pèlerinage à Ettenheim pour obtenir au moins un
à-compte, pèlerinage dont il était revenu sans le sol. Ce n'était
pas cependant par des épigrammes, par des attaques personnelles de
ce genre, quelque justifiées qu'elles pussent être, qu'on pouvait
espérer vider la question religieuse. Le cardinal, tout criblé de
dettes peu honorables, n'en restait pas moins le chef obéi du parti
catholique en Alsace, et ceux qui en doutaient encore allaient être
forcés d'en convenir tout à l'heure eux-mêmes.
[Note 12: Procès-verbaux de la Société, 14 décembre 1790.]
A la campagne, en effet, les doléances de l'évêque étaient prises
fort au sérieux; le bas clergé répandait à pleines mains les
protestations de ses supérieurs; les colporteurs juifs étaient
chargés (chose bizarre!) de la propagande des écrits séditieux et
l'indignation contre les persécutions infligées à la religion était
générale. C'était un cas bien exceptionnel quand on pouvait annoncer
au club strasbourgeois le triomphe des principes constitutionnels,
comme son correspondant de Bürckenwald près Wasselonne, qui se vantait
d'avoir facilement détruit l'effet du prône chez ses concitoyens par
quelques observations calmes et sensées[13]. Comment d'ailleurs
cela aurait-il été possible autrement chez des populations assez
arriérées et naïves pour qu'on pût leur expédier, sous le cachet
(naturellement falsifié) de l'Assemblée Nationale, des ballots entiers
de pamphlets incendiaires, imprimés dans les officines d'outre-Rhin!
Les maires eux-mêmes, auxquels parvenaient ces envois, les
distribuaient avec empressement à leurs administrés comme documents
officiels et n'y mettaient peut-être aucune malice[14]. On ameutait
surtout les paysans contre les acquéreurs de biens ecclésiastiques;
dans certains villages les officiers municipaux annonçaient de
confiance que ces ventes étaient défendues par le gouvernement[15],
et cela encore ne paraissait pas extraordinaire à ces pauvres cervelles
troublées et mises à l'envers par le prodigieux bouleversement des
deux dernières années.
[Note 13: Procès-verbaux du 10 décembre 1790.]
[Note 14: _Wöchentliche Nachrichten für die deutschredenden Bewohner
Frankreichs_, du 10 décembre 1790.]
[Note 15: _Gesch. der gegenw. Zeit_, 18 décembre 1790.]
La vente des biens nationaux se poursuivait en effet avec une lenteur
désespérante en Alsace. Les journaux du chef-lieu annonçaient, il est
vrai, le 22 novembre, la mise en vente de quelques-unes des principales
maisons ecclésiastiques de Strasbourg, l'Hôtel de Neuwiller (mise
à prix 60,000 livres), l'Hôtel d'Andlau (26,000 livres), celui de
Massevaux (32,000 livres), etc. Mais ce ne fut que le 17 décembre que
l'administration du district réussit enfin à trouver des acquéreurs
pour quelques biens nationaux à la campagne. Ce fut l'ancien
_schultheiss_ de Kuttolsheim qui, le premier, s'enhardit à payer
4000 livres pour les biens curiaux de son village, et cet acte de
"patriotisme" parut tellement extraordinaire que la Société des
Amis de la Constitution résolut de le fêter par un grand banquet,
dont la description remplit plusieurs colonnes des feuilles publiques
d'alors. Négociants et soldats, fonctionnaires, ouvriers et paysans y
participèrent, et le président du district offrit au dessert un fusil
au héros de la fête, pour se défendre contre les agressions
des mauvais citoyens, détail significatif et qui montre bien la
surexcitation des esprits à ce moment de notre histoire locale[16]. Une
fois la glace rompue, les acquéreurs se présentèrent en plus grand
nombre, surtout à Strasbourg, où, dès le 20 décembre, nous voyons
MM. Charpentier et Nagel se rendre acquéreurs des maisons de deux
chanoines de Saint-Pierre-le-Jeune, MM. de Régemorte et Jeanjean.
[Note 16: Précaution parfaitement justifiée d'ailleurs, il faut
l'avouer, par les infâmes excitations que ne cessaient de faire
entendre alors certains pamphlétaires, comme par exemple l'auteur de
l'écrit _Lieber Herr Mayer und Mitbrüder_, condamné par jugement
du tribunal de Strasbourg, du 30 décembre 1790, et qui proposait
"d'assommer en masse ceux qui achèteraient pour un florin de biens
ecclésiastiques". On trouvera des extraits de ce factum, sur lequel
nous aurons à revenir, dans Heitz, _Contre-Révolution en Alsace_, p.
46 et suiv.]
Mais la lutte allait éclater, plus violente encore, sur un terrain
moins accessible à des considérations d'ordre matériel et plus
favorable par suite à l'attitude intransigeante du clergé! Nous avons
vu que l'Assemblée Nationale avait prescrit, depuis de longs mois,
d'inventorier les biens des chapitres et collégiales et de réunir
leurs archives à celles des districts. En vertu de cette loi,
le transfert des dossiers et parchemins du chapitre de
Saint-Pierre-le-Jeune avait été fixé par les autorités compétentes
au 3 janvier 1791. A peine cette mesure avait-elle été décidée,
qu'on vit se répandre en ville des bruits de nature à exciter les
alarmes de la population catholique du quartier. Des fauteurs de
troubles y couraient les rues et les maisons, annonçant la suppression
du culte, affirmant que les administrateurs du district avaient donné
l'ordre d'enlever tous les vases sacrés et de procéder à la fermeture
de l'église. De pareilles excitations devaient porter leurs fruits. Une
foule de curieux, entremêlés de fanatiques, parmi lesquels les
femmes du peuple se distinguaient par leurs intempérances de langage,
accoururent vers quatre heures et demie du soir, se ruèrent dans le
sanctuaire et quelques forcenés se mirent à sonner le tocsin. L'émoi
fut grand par toute la ville; M. de Dietrich réunit à la hâte le
corps municipal, fit prendre les armes à la garde nationale et la
dirigea, renforcée par plusieurs pelotons de la garnison, vers le lieu
du tumulte. Mais la présence des troupes ne fit qu'irriter encore la
colère toute gratuite des émeutiers en jupon; elles se mirent à jeter
du gravier et des pierres à la tête des soldats et l'on eut beaucoup
de peine à dissiper l'attroupement à la tombée de la nuit et sans
effusion de sang. Le transfert des archives ne put être opéré que le
jour suivant, et se fit alors sans encombre.
L'opinion publique avait été vivement frappée par cette prise
d'armes, par ce "tumulte ourdi par les bonzes, avec le concours de la
pire canaille", comme l'écrivait le lendemain l'un des journaux de
Strasbourg. La municipalité tâcha de prévenir le retour de pareils
excès, en affichant, dès le 4 janvier, une proclamation chaleureuse à
tous les habitants de la ville, les suppliant de ne pas prêter la main
"à des desseins criminels, des erreurs bien graves ou des impostures
bien coupables." Elle s'adressait en particulier aux ecclésiastiques
de tous les cultes pour leur demander leur concours: "Lorsque le
peuple se trompe, c'est à eux à lui montrer les premiers chrétiens,
sujets fidèles, n'oser tirer le glaive que pour la patrie, martyrs pour
leur Dieu, quand il les appelait à ce sanglant hommage, mais toujours
soumis à l'autorité. C'est à eux à sauver à la religion des
horreurs qui effrayent et dégradent l'humanité." M. de Dietrich
promettait en terminant le plus entier respect pour les intérêts
religieux de ses administrés: "Tous les membres (du corps municipal)
sacrifieront leur vie avant de laisser outrager la religion ou violer
les loix, qu'ils ont juré de respecter, la religion qui est chère à
tous les bons citoyens, les loix dont l'observance est nécessaire pour
le bonheur de celui-même qui croit qu'elles blessent ses intérêts,
car leur mépris serait le commencement de l'anarchie la plus
cruelle." Il était malheureusement plus facile de réunir ainsi ces
deux principes hostiles dans une même période que de les amener à
coexister pacifiquement dans la vie politique; c'est parce qu'elle n'a
pas su résoudre le problème posé par ce redoutable dilemme, que
la Révolution française, après avoir donné de si magnifiques
espérances, a fini par un avortement si tragique.
Le lendemain, 5 janvier, le maire adressait encore une circulaire
spéciale à tous les curés et pasteurs de la ville, au sujet de ces
troubles regrettables, avec prière d'en donner lecture au prône du
dimanche suivant. Mais ce n'étaient pas les circulaires patriotiques
de quelques autorités municipales qui pouvaient arrêter l'essor des
parties adverses, qui se croyaient dorénavant tout permis. Pendant
qu'on enflammait le zèle contre-révolutionnaire des campagnes, dans
les villes mêmes les garnisons étaient sollicitées, soit par leurs
officiers nobles eux mêmes, soit par des émissaires clandestins
subalternes, à faire cause commune avec les champions du trône et de
l'autel. On distribuait à celle de Strasbourg de l'argent, des cocardes
blanches, des brochures royalistes, cadeaux qui n'étaient pas toujours
bien reçus, puisqu'on nous assure que les grenadiers de l'un des
régiments de notre ville, après avoir bu l'argent offert à la
santé de la Nation, avaient arboré ladite cocarde....au fond de leurs
hauts-de-chausses[17].
[Note 17: _Geschichte der gegenw. Zeit_, du 14 janvier 1791.]
Quant à la population civile, on tâchait de la mettre également
en émoi par les inventions les plus absurdes; témoin la pièce
intitulée: _Dénonciation; on veut donc encore nous désunir?_ qui
répondait à ces bruits calomnieux et qui date de ces premiers jours
de janvier. "Les bons citoyens de Strasbourg, y était-il dit,
catholiques et protestants, viennent d'apprendre qu'on va de maison en
maison pour insinuer aux hommes simples et crédules que les protestants
sont prêts à s'emparer de la Cathédrale, des deux églises de
Saint-Pierre et de celles des Capucins. Ils s'empressent de manifester
l'indignation qu'excite dans toute âme honnête ces coupables intrigues
et ces menées ténébreuses, que les ennemis de la paix et du bon ordre
osent voiler du prétexte de la religion. Les protestants déclarent que
jamais ils n'ont pu concevoir un semblable projet, et les catholiques
dévoués à la chose publique protestent de leur côté..... qu'ils
doivent à la justice de reconnaître que les protestants se sont
toujours montrés incapables de pareilles actions, que le soupçon même
serait une injure pour ceux-ci, et que ce bruit, que l'on cherche
à accréditer, ne peut être que le fruit de l'imposture et de la
calomnie."
Si une partie au moins de la population strasbourgeoise se laissait
prendre à d'aussi ridicules mensonges, on devine quel accueil faisaient
certains groupes, plus particulièrement intéressés, aux mesures
nécessitées par la mise en pratique des articles de la Constitution
civile du clergé. Le 4 janvier 1791, la Constituante avait enfin exigé
de ses propres membres ecclésiastiques le serment prescrit par la loi
nouvelle, sous peine d'être déclarés déchus des fonctions qu'ils
avaient occupées jusque-là. On dut alors procéder également en
province à la réalisation des décrets, toujours différée dans un
esprit de modération peut-être excessive, puisqu'on avait laissé le
temps à l'opinion contraire de s'aigrir par de longues polémiques
et de se fortifier en même temps par le manque, au moins apparent,
d'énergie gouvernementale. Mais on s'y prit maladroitement à
Strasbourg. Le 14 de ce mois le procureur-général syndic du
département, M. de Schauenbourg, adressait à Mgr. Lanz, évêque de
Dora _i.p._ et suffragant du cardinal, ainsi qu'à MM. Donery et de
Martigny, prévots des chapitres secondaires, une copie officielle
des décrets de l'Assemblée Nationale, afin d'empêcher "que les
ci-devant chapitres, ignorant la rigueur des lois, ne s'exposassent
à quelques scènes scandaleuses en continuant leurs fonctions." La
lettre était quelque peu équivoque; elle avait l'air de viser toutes
les fonctions ecclésiastiques en général, alors qu'elle ne devait que
notifier la cessation des cérémonies canoniales, et nullement celle
du culte public de ces trois églises. L'était-elle à dessein? Les
chanoines se méprirent-ils, de propos délibéré, sur le sens de
l'injonction que leur transmettait l'autorité civile? Beaucoup le
crurent alors[18], et plusieurs, sachant de quelles petites perfidies
sont capables les partis en temps de lutte, pencheront sans doute à
le croire encore aujourd'hui. Toujours est-il que le résultat de cette
démarche, dont la municipalité n'avait reçu aucune notification
préalable, faillit être désastreux; les chanoines des trois
chapitres, touchés de la notification, firent cesser brusquement
tous les offices, tant à la Cathédrale qu'aux deux églises de
Saint-Pierre, sous prétexte de se montrer soumis à la loi, qui
pourtant ne visait que les collégiales pour l'heure présente.
[Note 18: Voy. par exemple le _Pol. Litt. Kurier_ du 17 janvier 1791.
Dans la _Déclaration du procureur-général syndic du département_,
etc. (s. l. ni d.), publiée quelques jours plus tard, M. de
Schauenbourg n'explique aucunement son attitude ambiguë, mais nous
fournit d'abondants témoignages de son antipathie pour M. de Dietrich.
Il va jusqu'à affecter de croire que les pièces officielles,
imprimées par ordre du maire, sont supposées!]
Quand le lendemain, les cloches, qui depuis tant d'années appelaient
les fidèles au culte, ne se firent point entendre, l'émotion fut
grande dans le public, on le croira sans peine. On avait donc eu raison
de dire que la loi nouvelle en voulait à la religion même et que
l'ère des persécutions allait s'ouvrir! Le ressentiment du maire et
des administrateurs du district est également facile à comprendre. Ils
étaient officiellement responsables de la tranquillité publique et se
voyaient brusquement à la veille de troubles nouveaux, sans avoir été
prévenus des mesures qui vraisemblablement allaient les faire naître.
M. de Dietrich écrivit encore à la hâte, le 15 au soir, aux
curés des paroisses de Saint-Laurent, de Saint-Pierre-le-Vieux et
de Saint-Louis, pour les inviter à célébrer le service divin, le
lendemain, comme à l'ordinaire; et pour les prier de passer le
soir même à l'Hôtel-de-Ville, afin de s'entendre avec eux sur la
réglementation des offices dans les paroisses catholiques. Il envoyait
en même temps à M. Dupont, le remplaçant temporaire d'Ignace
Pleyel, comme maître de chapelle de la Cathédrale, l'ordre formel de
fonctionner le lendemain à la grand'messe de la Cathédrale, avec tous
ses acolytes, afin de remplacer les chantres du Grand-Choeur. Il fallait
en effet montrer aux bonnes âmes, inquiétées par les bruits répandus
dans le public, qu'on ne songeait aucunement à supprimer les services
des paroisses, en prononçant la suspension des chapitres conformément
à la loi.
Mais en même temps que la municipalité essayait de rassurer ainsi
les catholiques de la ville, elle voulut marquer aussi son entière
obéissance à l'Assemblée Nationale, en faisant afficher, ce même
samedi, 15 janvier, un arrêté qui enjoignait aux ecclésiastiques
fonctionnaires publics de prêter le serment, selon la formule votée le
26 décembre 1790, dans les lieux indiqués par ladite loi, et ce, dans
le délai de huitaine. Deux jours au plus tard avant l'expiration de ce
délai, les ecclésiastiques devraient venir déclarer à la Mairie
leur intention de prêter le serment, et se concerter avec le maire pour
fixer le moment de la prestation solennelle. L'arrêté du 15 janvier
n'avait rien à voir, au fond, avec la suppression des chapitres; mais
sa publication n'en fut pas moins malencontreuse, car elle contribua
pour sa part à entretenir l'agitation dans les esprits. Depuis si
longtemps on parlait du serment obligatoire sans qu'on l'eût réclamé
du clergé; celui-ci s'était habitué à croire qu'on n'oserait plus le
lui demander. Cette brusque invitation à se décider dans la huitaine,
montrait tout à coup aux plus insouciants combien la crise devenait
aiguë et réclamait une décision immédiate de la part de tous ceux
qui voulaient continuer à figurer parmi les salariés de l'Etat. Aussi
les meneurs du parti, voyant le désarroi général, pensèrent sans
doute qu'autant valait entamer de suite le combat que de recommencer à
nouveaux frais huit jours plus tard. Ils décidèrent donc de maintenir
dès ce jour la grève du clergé séculier, qui pourtant aurait pu
fonctionner tranquillement une semaine de plus, avant de se prononcer,
au voeu de la municipalité, pour ou contre l'acceptation des lois
ecclésiastiques nouvelles.
Le maire avait fait imprimer, dès le soir même du 15 janvier, la
lettre adressée par lui aux administrateurs du district, les lettres
écrites aux différents curés, la réponse du Directoire du district,
toutes les pièces officielles en un mot, qui devaient permettre au
public de juger en connaissance de cause le prologue du grand conflit
qui allait s'engager à Strasbourg, comme dans la France entière. La
bourgeoisie éclairée des deux cultes se prononça, comme on pouvait
le prévoir, en grande majorité, d'une manière approbative. Pour elle,
les ecclésiastiques étaient avant tout, selon la phrase consacrée
d'alors, des "officiers de morale publique", salariés par l'Etat,
et comme tels, devant obéissance aux prescriptions légales, plus
encore que les simples citoyens.
Mais le petit peuple catholique et les femmes de toutes les classes ne
jugeaient pas la question à ce point de vue juridique ou philosophique.
Ces groupes nombreux se sentaient lésés dans leurs intérêts
religieux, et leurs consciences s'alarmaient à l'idée de perdre
bientôt les conducteurs spirituels dont ils avaient suivi jusqu'ici
docilement les conseils. Leur mécontentement s'exhalait en plaintes
plus ou moins violentes; on avait beau leur dire que la Constituante
ne voulait nullement expulser brutalement les curés et vicaires en
fonctions, ni interrompre en aucun lieu l'exercice salarié du culte
public. Ceux-là même qui refuseraient le serment seraient admis à
continuer leurs fonctions jusqu'après l'élection de leurs successeurs
[19]. Les masses n'entrent jamais dans l'examen des nuances, qu'il
s'agisse de questions politiques ou religieuses. Il leur faut des
drapeaux aux couleurs bien voyantes, même un peu criardes, des
professions de foi bien explicites et bien ronflantes, et le clergé
disposait pour la bataille d'un signe de ralliement et d'un mot d'ordre,
à nuls autres pareils, le maintien de l'unité de l'Eglise et de la
liberté des consciences.
[Note 19: Copie d'une lettre du Comité ecclésiastique à MM. les
officiers municipaux de Strasbourg, du 16 janvier 1791. Strasb.,
Dannbach, 1791, 4 pages in-4°.]
Aussi le dimanche, 16 janvier, vit-il les différentes églises
catholiques de Strasbourg remplies d'une foule compacte de fidèles des
deux sexes, venus les uns pour voir s'il se passerait quelque chose, ou
ce qui allait se passer, les autres pour supplier le Ciel d'intervenir
en faveur de la bonne cause. Tout ce monde était ému, plus bruyant que
recueilli, et des voix s'élevaient parfois pour accuser la tyrannie du
gouvernement et la municipalité. Cela se faisait avec d'autant moins
de gêne que les prêtres ne se montraient nulle part, ce jour là, soit
pour éviter, comme ils le dirent plus tard, les insultes de quelques
exaltés, soit encore pour réveiller dans les âmes dévotes le
sentiment attristant de leur futur abandon spirituel. Des groupes de
soldats et de gardes nationaux stationnaient dans l'enceinte sacrée,
suivant de l'oeil les manifestants les plus exaltés et procédant, le
cas échéant, à leur arrestation provisoire.
Nous avons conservé un tableau assez fidèle de la disposition des
esprits dans le parti catholique à Strasbourg en cette journée, dans
une lettre écrite sur les lieux, le lendemain même, par un membre du
Conseil général du Haut-Rhin, bon catholique, qui séjournait pour
affaires dans notre ville. Voici quelques passages de cette lettre de M.
Mueg:
"... Il y a beaucoup de fermentation à Strasbourg par rapport aux
lois de la Constitution civile du Clergé et le serment qu'on exige des
prêtres; les Collégiales et le Grand-Choeur ont cessé samedi
dernier leurs heures canoniales; mais ils ont déposé au Directoire du
département des protestations très énergiques contenant le motif de
leur obéissance, qui est de prévenir les troubles. En effet, le peuple
catholique a vu cette diminution trop sensible de l'éclat du service
divin avec le plus grand chagrin. On se porte avec empressement dans les
églises pour y faire des prières publiques, auxquelles les prêtres
n'assistent point, parce qu'ils n'oseraient le faire sans s'exposer à
être poursuivis comme perturbateurs du repos public... Hier, dimanche,
dans l'après-dîner, un insolent qui s'est trouvé à ces prières
publiques, à la Cathédrale, s'est permis de dire tout haut qu'il
n'y aura point de repos jusqu'à ce qu'on ait massacré ces gueux de
prêtres. Cela a excité une rumeur. Des soldats d'artillerie présents
lui ont mis la main sur le corps. La soeur de ce particulier, qui se
trouvait aussi à l'église, voyant son frère aux prises, s'est jeté
entre lui et les soldats, et je crois qu'il leur est échappé [20].
Cela a fait tant de train que le maire en a été averti... On a envoyé
un ou plusieurs détachements aux portes de la Cathédrale, et pendant
le reste de la soirée et toute la nuit, la ville a été croisée par
nombre de patrouilles. On craint le moment de la prestation du serment
des prêtres, fixé à dimanche prochain, et plus encore le jour de
l'élection des nouveaux fonctionnaires, à laquelle il faudra en venir,
si l'Assemblée Nationale persiste dans la rigueur de ses décrets....
Le Directoire du département est dans le plus grand embarras; il en a
écrit à l'Assemblée Nationale [21]....
[Note 20: Nous devons faire remarquer qu'il y a une version infiniment
plus vraisemblable de cet épisode de la Cathédrale dans la _Geschichte
der gegenwärtigen Zeit_ (17 janvier 1791). D'après ce journal, cet
interrupteur aurait demandé, sur un ton séditieux et usant de paroles
inconvenantes, la réouverture du choeur et aurait été empoigné
là-dessus par quelque artilleurs _patriotes_ et conduit à la Mairie.]
[Note 21: _Nouvelle Revue catholique d'Alsace_. Rixheim 1886, p. 118.]