VII.

En effet, vers l'automne, la situation s'aggrave et la lutte s'accentue,

la question de la Constitution civile du clergé venant se greffer sur

la question des biens ecclésiastiques. On sait que les jansénistes de

l'Assemblée Nationale, croyant briser ainsi plus facilement l'influence

de l'Eglise dans l'Etat, avaient imaginé de refondre l'organisation

ecclésiastique de la France tout entière. Ils se flattaient

d'éliminer de la sorte les éléments les plus récalcitrants au point

de vue politique, sans s'apercevoir qu'ils faisaient surgir une crise

infiniment plus grave dans le domaine religieux. Sans s'inquiéter de

savoir si leur compétence en droit canon serait admise par l'Eglise,

sans rechercher une entente préalable sur la matière avec le

Saint-Siège, ils avaient entraîné dans cette voie fatale leurs

collègues de la Constituante, aussi bien les voltairiens sceptiques

que les déistes, disciples de Rousseau. Le 12 juillet 1790 avait vu

s'achever la Constitution civile du clergé, que Louis XVI, malgré

ses répugnances intimes, dut sanctionner le 24 août suivant. La lutte

autour de l'ordre de choses nouveau avait été des plus vives,

et aujourd'hui encore la loi du 12 juillet compte des défenseurs

convaincus et des adversaires acharnés.

Nous n'avons point à discuter ici la valeur intrinsèque de la

Constitution civile du clergé et à examiner, par exemple, s'il était

possible d'établir le gouvernement d'une Eglise infaillible sur des

bases démocratiques. Il est positif que certaines de ses prescriptions

étaient puériles et même absurdes; il est également certain que

d'autres principes, proclamés par elle et combattus à outrance par le

clergé, furent admis en fin de compte par lui quand les temps furent

changés. L'Eglise, qui refusait tout aux sollicitations peu sincères

du faible Louis XVI, céda sur bien des points, dix ans plus tard, à

l'énergique pression de Bonaparte.

Mais là n'est pas la question, qui, du moins à notre avis, doit seule

préoccuper l'histoire impartiale. La Constitution civile du clergé ne

fut pas seulement une usurpation de pouvoir, si l'on se place au point

de vue de l'Eglise, ce fut avant tout une faute impardonnable au point

de vue politique. L'histoire universelle est là pour nous prouver

qu'on n'a jamais renversé d'une façon durable que ce que l'on a su

remplacer. Les révolutions religieuses ne sont donc légitimes que

lorsqu'elles sortent d'un grand mouvement d'opinion publique, d'un

irrésistible élan de la conscience religieuse, comme le christianisme

au premier et la Réforme au seizième siècle. Alors ces mouvements

sont féconds en conséquences heureuses et leurs adversaires eux-mêmes

en profitent à la longue. Mais comment un mouvement pareil aurait-il pu

se produire en France, à la fin du dix-huitième siècle, si corrompu

dans ses moeurs et si blasé sur toute idée religieuse? Ce qui

restait alors de religion dans le pays se concentrait dans des âmes

généralement hostiles à tout changement, même extérieur, et

l'organisation nouvelle ne comptait parmi ses clients qu'une minorité

infime d'esprits vivant d'une véritable vie religieuse.

L'acceptation de la Constitution civile du clergé par l'Assemblée

Nationale conduisait donc forcément à l'établissement d'un culte

dédaigné, dès l'abord par l'immense majorité des âmes pieuses, et

soutenu, pour des motifs politiques seulement, par une minorité

qui n'en usait guère elle-même au fond. La nouvelle Eglise était

condamnée ainsi d'avance à périr, même si elle avait trouvé un

plus grand nombre de défenseurs vraiment dignes de défendre une cause

religieuse. On pouvait bien réunir autour des urnes un certain nombre

d'électeurs pour élire, d'après la nouvelle loi, des curés, voire

même des évêques, mais ils se dispensaient ensuite d'assister au

prône et, le plus souvent, ne réussissaient pas à y faire aller leurs

familles. Tandis que, jusqu'à ce moment, les membres du bas clergé,

sortis du peuple, avaient été, du moins en majeure partie, dévoués

à la cause populaire, ils se voyaient maintenant placés entre la loi

et leur conscience, qui, façonnée par l'éducation de l'Eglise, devait

naturellement leur défendre toute désobéissance aux évêques et au

Saint-Père sur le terrain religieux. Les défenseurs de la Constitution

civile du clergé avaient beau jurer qu'ils ne touchaient en rien

aux questions dogmatiques, que la foi de l'Eglise restait entière.

A strictement parler, ils disaient vrai; beaucoup de bons catholiques

l'admettent aujourd'hui, et des croyants sincères le reconnurent même

alors.

Mais il n'en restait pas moins vrai que la loi nouvelle proclamait le

schisme, en séparant l'Eglise de France du chef de la chrétienté

catholique, en brisant la puissante hiérarchie sur laquelle elle

s'appuyait jusque-là. A moins d'être volontairement aveugle, on ne

pouvait se dissimuler le formidable conflit qui éclaterait, de Bayonne

à Landau, dans chaque paroisse du royaume, du moment qu'on passerait

de la théorie pure dans le domaine des faits. C'est cet aveuglement,

volontaire ou non, qui constitue l'un des griefs les plus sérieux

contre les orateurs et les philosophes de la Constituante. L'ignorance

ou la légèreté sont également coupables chez ceux qui décident des

destinées d'un grand peuple, et l'on ne peut épargner l'une au moins

de ces épithètes aux représentants de la France quand on les voit

jeter un pareil ferment de discorde nouvelle dans les masses

déjà surexcitées par la crise politique. Ce ne fut pas l'oeuvre

particulière de l'Assemblée Nationale seulement qui fut détruite dans

les convulsions de cette seconde révolution, greffée sur la première,

c'est l'ensemble même des idées libérales de 1789 qui faillit y

périr tout entier.

Quand le vote décisif eut eu lieu, quand la Constituante eut déclaré

démissionnaires tous les évêques et curés qui ne prêteraient pas le

nouveau serment imposé par la loi, elle eut elle-même comme une vision

fugitive des difficultés du lendemain. Longtemps après avoir reçu

la sanction royale, le décret du 12 juillet resta lettre morte.

Ceux d'entre les ecclésiastiques qui siégeaient comme députés

et refusaient le serment ne songèrent pas à quitter l'Assemblée

Nationale, et continuèrent à occuper leurs sièges épiscopaux, leurs

cures de ville ou de campagne, exerçant leur ministère au milieu de

l'approbation de leurs ouailles. Cette période d'hésitation ne

pouvait durer pourtant. Ayant décrété la révolution théorique dans

l'Eglise, il était dans la logique des faits que l'Assemblée Nationale

décrétât également sa mise en pratique. C'est ce qu'elle fit enfin

dans sa séance du 27 novembre, et c'est à ce moment aussi que la

question de la Constitution civile du clergé, qui n'avait encore guère

préoccupé les esprits dans notre province, devint subitement aiguë

pour l'Alsace.

Le cardinal de Roban, désormais à l'abri de toute atteinte des lois

dans la partie transrhénane de son diocèse, fut l'un des premiers

parmi les hauts dignitaires de l'Eglise à prendre la parole pour

protester contre les mesures de la Constituante, au moment où celle-ci

libellait son décret du 27 novembre. Dans les derniers jours du

mois, l'imprimeur de l'Evêché, Le Roux, publiait à Strasbourg une

_Instruction pastorale_ détaillée de Son Altesse éminentissime,

Monseigneur le cardinal de Rohan, prince-évêque de Strasbourg, signée

à Ettenheimmünster, le 28 novembre 1790.

Le cardinal y fulminait avec vigueur contre "les hommes pleins

d'amour-propre, ennemis de la paix, enflés d'orgueil, plus amateurs de

la volupté que de Dieu" qui "travaillent de concert pour miner le

trône et l'autel." Il se déclarait "prêt non seulement à parler,

mais à verser son sang pour la cause de Dieu et de son Eglise", et

procédait ensuite à l'énumération de tous les motifs qui devaient

empêcher les fidèles d'accepter "l'organisation du clergé par des

personnes étrangères au ministère saint." Après avoir rappelé

les doctrines constantes de l'Eglise à ce sujet, il affirmait, non sans

contredire de la sorte certaines protestations antérieures, qu'il ne

se plaignait pas des décrets qui dépouillent le clergé, et qu'il

"serait même au comble de ses voeux si ce dépouillement guérissait

les plaies de l'Etat." Il concluait en disant que tout chrétien

"peut faire serment d'observer les lois, en tant qu'elles ne sont

pas contraires aux objets qui concernent essentiellement la religion et

l'autorité spirituelle que Dieu a confié à son Eglise." Mais comme

les chrétiens "ne peuvent reconnaître pour pasteurs légitimes

que ceux que leur donne l'Eglise", il résultait de l'_Instruction

pastorale_ l'obligation pour tout ecclésiastique de refuser le serment,

sous peine d'être considéré comme schismatique et d'encourir les

punitions réservées à de pareils coupables.

Le cardinal de Rohan ordonnait en même temps que ce mandement serait

lu au prône du dimanche suivant par tous les curés, vicaires et

prédicateurs de son diocèse. C'était une déclaration de guerre au

pouvoir civil qui allait être promulguée de la sorte dans toutes les

paroisses catholiques d'Alsace. Le manifeste épiscopal se terminait

bien par des paroles onctueuses sur la douceur de "vivre dans la

paix" et par l'invocation du "Dieu d'amour et de paix", mais cette

phraséologie de convention ne pouvait faire illusion sur la véritable

portée du document. Il faut bien avouer, d'autre part, qu'on se figure

difficilement, à cette date, un prince de l'Eglise usant d'un langage

différent de celui que nous venons d'entendre. La génération d'alors

allait se trouver en présence d'une de ces antinomies, insolubles en

théorie, et qui provoquent des conflits grandioses, comme l'histoire

en a déjà tant vu entre l'Eglise et l'Etat, conflits de principes

également exclusifs et qui se terminent d'ordinaire au moyen de quelque

coup de force brutale, sauf à renaître plus tard avec une nouvelle

violence. Quand un souffle puissant d'indépendance et de foi libre

agite les esprits, c'est l'Eglise qui recule et plie; quand au contraire

ce souffle fait défaut, l'Etat autocratique ou révolutionnaire, les

politiques souples et déliés, ou terrifiants, finissent d'ordinaire

par avoir le dessous, parce que du côté de l'Eglise on invoque un

principe qui, même égaré, même allégué sans raison, reste toujours

auguste et sacré, celui de la liberté des consciences.

Il n'en est point d'autre qui permette de juger avec quelque justice les

partis ennemis dans une lutte religieuse pareille. C'est à sa lumière

que nous tâcherons d'apprécier les événements qui vont se dérouler

en Alsace et tout particulièrement à Strasbourg. Nous honorerons la

liberté de conscience chez le prêtre réfractaire, qui sacrifie sa

position mondaine, et bientôt la sécurité de son existence, aux

exigences de sa foi religieuse. Nous la respecterons aussi chez le

prêtre assermenté sincère, qui ne croit pas impossible d'unir les

vertus ecclésiastiques à la pratique des devoirs du citoyen, et quand

nous verrons bientôt les partis se déchirer avec rage et se couvrir

d'injures, nous tâcherons de rendre à chacun d'eux la justice qu'ils

se refusent l'un l'autre, sans voiler les fautes et les excès que

l'histoire est obligée de leur reprocher à tous.

La cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. (1789-1802) · 第 10 / 36 题