Pendant que le cardinal de Rohan refusait ainsi de revenir de
l'étranger, les membres du Grand-Choeur de la Cathédrale de
Strasbourg, enhardis sans doute par la longanimité du gouvernement et
de l'administration départementale, poussaient l'audace jusqu'à faire
tenir à leurs fermiers une circulaire, datée du 18 septembre, qui
portait "que le décret du 2 novembre et tous ceux qui en sont la
suite, ne peuvent concerner les biens ecclésiastiques des églises
catholiques et luthériennes d'Alsace." Aussi l'on "conseillait
sérieusement" aux paysans, non seulement de ne pas acheter des biens
appartenant au Grand-Choeur, mais "de continuer à livrer aux vrais
propriétaires desdits biens... les canons et redevances ordinaires...
Ce ne sera que par ruse et finesse, par force et par violence, y
disait-on, que les biens que vous tenez à ferme vous seront ôtés."
Une pièce plus explicite encore, imprimée sans lieu ni date, mais
appartenant évidemment à ces mêmes semaines d'automne 1790, était
intitulée: "A tous les habitans des Villes, Bourgs et Villages des
seigneuries du Prince-Evêque et du Grand-Chapitre de la Cathédrale
et principalement aux fermiers des terres de l'Eglise de Strasbourg."
Elle était signée du Grand-Ecolâtre de la Cathédrale, prince Joseph
de Hohenlohe, évêque de Léros _i. p._, coadjuteur de l'Evêché et
principauté de Breslau. "Elevé en Alsace, disait le rédacteur de
ce document curieux, cette province depuis quarante ans est devenue ma
patrie. Je l'ai toujours aimée; les Alsaciens sont mes compatriotes.
L'avis que j'adresse dans ces circonstances aux habitants des lieux qui
appartiennent au Prince-Evêque ou au Grand-Chapitre, peut être utile
à tous les Alsaciens. C'est cet espoir qui me détermine à donner à
cet avis la plus grande publicité.
Le moment où vous reconnaîtrez son importance, où vous vous
féliciterez d'y avoir déféré, n'est pas éloigné. Ceux que cet
avertissement aura garanti du piège, raconteront à leurs enfants
quelles séductions, quels mensonges on avait mis en usage pour
compromettre leur fortune; le spectacle de leur bonheur sera le prix des
soins que je me serai donné pour les sauver......"
Suit un tableau des plus idylliques, dépeignant le bonheur, vrai ou
supposé, des paysans qui, depuis des siècles, ont cultivé les terres
de l'Evêché, sans voir augmenter la modique redevance qu'ils payaient
à l'Eglise. "Ce qui mettait le comble au bonheur de vos pères,
c'était l'assurance que rien ne pourrait l'interrompre. Votre sort
semble attaché à celui de la Cathédrale... Les traités solennels
qui garantissent les droits, les privilèges du Prince-Evêque et
du Grand-Chapitre, ceux du Clergé..., ces traités, mes chers
compatriotes, subsistent dans toute leur force; ils sont la base sur
laquelle repose votre bonheur: rien ne peut l'ébranler. L'Empire et son
auguste Chef, ainsi que toutes les Couronnes garantes ne le permettront
pas. On se garde bien de vous le dire. On ne vous dit pas non plus,
qu'en dehors de cette redoutable sauvegarde, les biens de l'Eglise sont
inaliénables, que personne au monde n'a le droit de les envahir ou d'en
disposer.... De là cet anathème du Concile de Trente prononcé contre
tous ceux qui oseraient vendre ou acheter ces biens, ou même seulement
prêter leur ministère à ce commerce sacrilège.
"D'après ces vérités, jugez, mes chers compatriotes, ce que vous
devez penser des gens qui font tant d'efforts pour vous engager à
acquérir des biens ecclésiastiques. J'apprends avec joie que tous les
bons laboureurs, écoutant la voix de leur conscience, de l'honneur,
de leur véritable intérêt, se sont refusés à ces perfides
sollicitations. C'est donc à ceux qui pourraient se laisser tromper que
j'adresse cet écrit. Je les avertis solennellement que ces biens,
pour lesquels on excite leur cupidité, ne peuvent être vendus, que
l'Assemblée, qui se dit Nationale, n'a pas le droit d'en disposer; que
ceux qui auront l'imprudence d'en acquérir quelques parties, perdront
le prix qu'ils en auront donné; qu'ils le perdront sans ressource,
sans recours. La grande publicité de cet avertissement ne leur laissera
même pas le faible prétexte de dire: Je l'ignorais."
Quelle que puisse être l'opinion du lecteur sur le fond même de la
question, il avouera qu'il est difficile d'imaginer une attaque plus
directe contre une loi votée par la représentation nationale et
sanctionnée par le roi. L'immense publicité donnée aux deux pièces
que nous venons d'analyser, ne pouvait donc manquer d'exciter une
fermentation générale dans les départements du Rhin. M. de Dietrich,
dès qu'il eut connaissance de la notification du Grand-Chapitre,
colportée à travers la ville par le bedeau de Saint-Pierre-le-Jeune,
se hâta de l'expédier à Paris, où l'on en donna lecture dans la
séance du 15 octobre suivant. Elle provoqua, comme on le pense bien, un
vif mouvement d'indignation dans la majorité, qui la renvoya d'urgence
au Comité des biens nationaux. Celui-ci présenta son rapport dans
la séance de l'Assemblée Nationale du 17 octobre; on vota des
remercîments à la municipalité de Strasbourg, et le président
en fonctions fut chargé de se retirer auprès du roi, pour le prier
d'envoyer sur-le-champ les ordres nécessaires en Alsace, afin d'en
faire exécuter enfin les décrets du 2 novembre. En vain l'abbé
d'Eymar, le défenseur habituel des privilégiés d'Alsace à la
Constituante, qui n'avait point assisté à la séance, adressait-il
de Strasbourg un mémoire justificatif, fort habilement rédigé, au
président de l'Assemblée Nationale. S'il réussissait à se disculper
(et ce nous semble avec bonheur) de l'accusation de faux lancée contre
lui par quelques-uns des orateurs de la gauche, il devait échouer
forcément dans sa tentative de représenter les dispositions de ses
collègues du clergé comme éminemment pacifiques et conciliantes.
"Je supplie, disait-il, l'Assemblée Nationale d'être en garde contre
ceux qui, faisant parade d'un faux zèle, excitent à chaque instant ses
inquiétudes, provoquent ses rigueurs contre de prétendus ennemis de
ses décrets et lui peignent les ecclésiastiques de cette province sans
cesse occupés à soulever le peuple. Ce qui serait le plus propre à le
soulever, monsieur le président, c'est s'il voyait de telles calomnies
accueillies, car il sait bien qu'elles sont sans fondement[8]..." Il
fallait une assurance rare pour parler ce langage à la représentation
nationale au moment où l'on faisait distribuer dans tous les villages
du Haut-et du Bas-Rhin les objurgations politiques et les anathèmes
ecclésiastiques que nous avons fait passer tout à l'heure sous les
yeux du lecteur. Aussi la lettre de M. d'Eymar ne produisit-elle aucun
effet sur ses collègues, et lui-même en infirmait singulièrement la
valeur en donnant sa démission de député dès le mois de novembre et
en allant rejoindre à l'étranger le prélat émigré, dont il était
le vicaire-général.
[Note 8: _Lettre de M. l'abbé d'Eymar, député du clergé d'Alsace_.
(Strasbourg, 31 octobre 1790.) S. lieu ni date. 4 pages in-4°.]
Cependant les ordres, sollicités par la Constituante, étaient arrivés
en Alsace et le 5 novembre, le Directoire du district de Strasbourg, le
plus dévoué de tous aux idées nouvelles, répondait indirectement
aux manifestes de l'évêque et du Grand-Chapitre en faisant afficher
la mise en vente des premiers biens nationaux dans le département du
Bas-Rhin. Mais, même dans notre ville, personne n'osa s'exposer aux
revendications futures du clergé et pendant plusieurs semaines aucun
acquéreur ne se présenta. Cette démarche provoqua seulement des
protestations nouvelles de la part de l'évêque de Spire, dont le
diocèse s'étendait sur la partie septentrionale de notre département,
puis de celle du Grand-Chapitre de la Cathédrale, qui déposait ses
doléances au pied du trône dans le langage suivant:
"Sire,
"C'est avec la plus profonde douleur que le Grand-Chapitre
de la Cathédrale de Strasbourg se voit contraint de porter
à Votre Majesté des plaintes de l'oppression inouïe qu'il
éprouve. Certes, il est affreux d'ajouter une peine, une
inquiétude à toutes celles dont le coeur paternel de Votre
Majesté est assiégé. Tant qu'il a été possible d'espérer
que l'Assemblée Nationale, mieux informée, aurait égard aux
réclamations de l'Eglise de Strasbourg, que le temps et la
réflexion l'éclaireraient sur leur justice et leur importance,
et sur les conséquences de la violation éclatante de tant de
traités, nous avons souffert, avec une résignation digne
de notre amour pour Votre Majesté, les procédés les plus
révoltants.
"Depuis que nous avons uni nos justes réclamations des droits
les plus sacrés à celles que les autres princes et Etats de
l'Empire ont portées à la diète de Ratisbonne, on a mis
le comble à cette étonnante spoliation. Les effets de la
Cathédrale inventoriés, le scellé apposé aux archives, les
maisons estimées et mises en vente, ne nous laissent plus
de doute sur le projet de notre destruction. La nouvelle
organisation du clergé y met le sceau; elle troublera les
consciences, elle portera un coup mortel à la religion
elle-même dans ces provinces.
"Le devoir le plus saint et le plus impérieux nous oblige
donc de protester solennellement au pied du trône contre ces
excès et nous force d'invoquer la médiation et la protection
de l'Empire et des couronnes garantes des traités qui assurent
notre existence.
"Nous admirons, Sire, nous invoquons vos vertus, et la
confiance qu'elles nous inspirent nous fait espérer que Votre
Majesté daignera prendre sous sa sauvegarde la réserve de tous
nos droits."
Le 13 novembre 1790 le même corps ecclésiastique faisait
parvenir également au Directoire du département du Bas-Rhin la
protestation suivante:
"Lorsqu'au mépris des traités garantis par les premières
puissances de l'Europe, sans égard aux réclamations du
Grand-Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg, il se
voit dépouillé de ses possessions, de ses droits, de ses
privilèges, et qu'il est au moment de se voir chassé de son
église; lorsque l'étrange organisation qu'on prétend donner
au clergé de la Basse-Alsace, après l'avoir dépouillé de
ses biens, malgré ces mêmes traités, prépare la ruine de la
religion dans cette province, l'honneur et les intérêts les
plus saints nous commandent de protester à la face de l'Europe
contre les décrets spoliateurs et destructeurs de l'Assemblée
Nationale.
"Nous venons de porter au pied du trône nos plaintes
respectueuses. Nous avons supplié Sa Majesté de prendre sous
sa sauvegarde la réserve de nos droits. Nous invoquons la
protection de Sa Majesté impériale et royale, celle de tout
l'Empire et des hautes puissances garantes. Nous déclarons
solennellement par les présentes au Directoire séant à
Strasbourg que nous protestons contre tout ce qui s'est fait
et tout ce qu'on pourrait encore entreprendre contre le
prince-évêque et le Grand-Chapitre de la Cathédrale de
Strasbourg, et nous ajoutons à cette déclaration solennelle
celle de notre amour, de notre dévouement et de notre profond
respect pour la personne sacrée de Sa Majesté.
"Signé de la part et au nom du Grand-Chapitre de la
Cathédrale de Strasbourg,
"JOSEPH, prince de Hohenloë-Bartenstein,
"_pro tempore senior_, coadjuteur de Breslau."
Ce qui montre bien combien les foules sont crédules, c'est qu'au moment
même où des actes aussi explicites faisaient éclater à tous les yeux
la disposition véritable du haut clergé de notre province, des
bruits circulaient en ville affirmant des vues et des sentiments tout
contraires. On prétendait que le cardinal allait revenir à Strasbourg,
qu'il y avait même repris domicile, qu'il allait administrer son
diocèse en se conformant aux lois nouvelles; on racontait que deux
ecclésiastiques marquants, Zaiguélius et Brendel, venaient de prêter
le serment civique à l'installation du tribunal de district, etc. Les
coeurs flottaient entre la colère et la crainte, entre l'espoir d'une
réconciliation au moins passagère et le désir d'en venir une bonne
fois aux mains avec l'adversaire intraitable. Cet équilibre instable
des esprits dans la population strasbourgeoise, à ce moment précis de
notre histoire, se marque d'une façon curieuse dans les élections qui
eurent lieu en novembre pour le renouvellement des officiers municipaux
et des notables de la commune. Il ne fut possible à aucun parti
d'organiser des listes assurées d'un succès immédiat. Les scrutins
se prolongèrent pendant plusieurs jours, et deux ou trois noms à peine
réussissaient à sortir à la fois, avec une majorité suffisante, de
l'urne électorale. Mais en définitive les éléments progressistes
triomphèrent, non sans peine, à Strasbourg.
Un épisode singulier s'était produit au cours du scrutin. Dans les
douze sections on distribua des placards, allemands et français,
adressés _aux citoyens de Strasbourg_, et proposant d'élire comme
notable "M. Louis-Regnard-Edmond Rohan[9], évêque de Strasbourg et
cardinal". On y lisait aussi que "M. Rohan était prêt à signer la
formule du serment civique"[10]. C'était une fausse nouvelle, à coup
sûr, mais il serait intéressant de savoir si l'on avait à faire dans
ce cas aux naïves chimères de quelques conciliateurs à outrance, ou
plutôt à quelque mystificateur émérite, qui se gaussait aux dépens
de la crédulité de nos bons ancêtres. En présence de l'aigreur
croissante qui perçait de toutes parts, c'est sans contredit à cette
dernière hypothèse qu'il convient de donner la préférence. Personne
ne pouvait plus attendre alors sérieusement un événement pareil ni
se bercer d'espérances si trompeuses. Aussi la mauvaise humeur du parti
vaincu dans la lutte se manifesta-t-elle d'une façon visible jusque
dans la délibération du Conseil général du département, prise sur
la réquisition de son procureur-syndic, le lendemain même du scrutin.
Alléguant l'audace irréligieuse de certaines polémiques dans la
presse, et notamment un article des _Affiches de Strasbourg_, du 19
novembre, "dans lequel le divin Auteur de la religion chrétienne et
ses apôtres sont comparés à des sectaires", cette pièce officielle
invitait la municipalité de Strasbourg "d'enjoindre aux auteurs des
papiers publics d'être plus circonspects à l'avenir, de porter à la
religion les respects dont nos législateurs nous ont donné l'exemple,
et dont l'amour de l'ordre et de la tranquillité aurait dû leur faire
une loi, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs du repos
public". Des "perturbateurs" autrement inquiétants que quelques
journalistes constitutionnels allaient cependant entrer en scène et
faire éclater l'orage qui menaçait depuis de longs mois les masses
récalcitrantes et leurs hardis meneurs en Alsace.
[Note 9: Le décret du 19 juin 1790 avait aboli les titres de noblesse.]
[Note 10: _Geschichte der gegenwartigen Zeit_ et _Pol. Litt. Kurier_ du
19 novembre 1790.]