pièces trouvées chez la nommée du Barry, mise en état d'arrestation par
mesure de sûreté générale, comme personne suspecte, aux termes du décret
du 17 septembre dernier (vieux style), considérant qu'il résulte de
l'ensemble desdites pièces que la femme du Barry est prévenue
d'émigration et d'avoir, pendant le séjour qu'elle a fait à Londres,
depuis le mois d'octobre 1792 jusqu'au mois de mars dernier (vieux
style), fourni aux émigrés réfugiés à Londres des secours pécuniaires,
et entretenu avec eux des correspondances suspectes; et que les nommés
Wandenyver père et fils, négociants, sont prévenus d'avoir fait passer
des fonds à la femme du Barry pendant qu'elle était en Angleterre;
arrête: que la femme du Barry, prévenue d'émigration, et que les nommés
Wandenyver père et fils, prévenus d'avoir fait passer à ladite dame du
Barry des fonds pendant son séjour a Londres, seront traduits au
tribunal révolutionnaire, pour y être poursuivis et jugés à la diligence
de l'accusateur public.
»Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté générale de la
Convention nationale,
»VOULAND, DAVID, VADIER, DUBARRAN, JAGOT,
PANIS, LAVICOMTERIE.»
Les Wandenyver ne se trouvaient ainsi compromis que parce qu'ils étaient
les banquiers de madame du Barry. Mais pour donner plus d'importance à
ce procès et compromettre davantage ces banquiers, qui faisaient alors
beaucoup d'affaires et étaient chargés des intérêts de plusieurs grandes
familles, le Comité rendit, deux jours après, un nouvel arrêté ainsi
conçu:
«COMITÉ
»DE SÛRETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANCE DE LA
CONVENTION NATIONALE,
»_du_ 1er _frimaire, l'an II de la République_,
»UNE ET INDIVISIBLE.
»En faisant droit à la dénonciation faite par le citoyen Héron au
Comité, d'après son mémoire imprimé, rédigé par le martyr de la liberté
(_Marat_), représentant du peuple, dans lequel on y reconnaissait
Wandenyver, ainsi qu'une multitude de complices, pour avoir été les
instruments d'un complot de banqueroute générale, qui aurait perpétué
l'esclavage des Français et sauvé la tête du tyran, entretenu les abus
de la féodalité, qui servaient au déshonneur de la nation française;
considérant que les faits pour lesquels Wandenyver a subi interrogatoire
à notre Comité ne sont qu'une suite de ceux désignés dans le
développement de la banqueroute, en ce qu'il y a coopéré, ainsi qu'au
massacre du peuple, dont il est conjointement accusé avec tous ceux
désignés dans le mémoire; le Comité arrête qu'ils seront traduits au
tribunal révolutionnaire pour y être jugés, et que les pièces françaises
et espagnoles seront jointes au présent arrêté pour servir au procès.
»Les représentants du peuple, membres du Comité de sûreté générale et de
surveillance de la Convention nationale,
»MOYSE BAYLE, DAVID, AMAR, JAGOT,
LOUIS (du Bas-Rhin), A. BENOIT,
GUFFROY, LAVICOMTERIE.»
Dès que l'arrêté qui traduisait madame du Barry et ses co-accusés devant
le tribunal révolutionnaire fut rendu, son procès ne dura pas longtemps.
Le 3 décembre (13 frimaire an II), Fouquier lit à là chambre du conseil
l'acte d'accusation, la chambre en donne acte et ordonne le
transfèrement des prévenus à la Conciergerie. Le 6, ils paraissent
devant le tribunal, et, le 7, ils sont condamnés à mort.
L'acte d'accusation dressé par Fouquier-Tainville contre cette
malheureuse femme est un chef-d'oeuvre du genre. Son titre de maîtresse
du roi et ses folles dépenses lui donnèrent beau jeu pour se laisser
aller à toute son indignation d'_honnête homme_ et de _bon patriote_, et
il en usa largement, comme on peut le voir dans toute la partie qui
regarde madame du Barry, qu'on ne lira pas sans curiosité.
Après avoir annoncé qu'il avait été procédé à l'examen des pièces du
procès et à l'interrogatoire des accusés, il ajoute:
«Qu'examen fait desdites pièces par l'accusateur public, il en résulte
que les plaies profondes et mortelles qui avaient mis la France à deux
doigts de sa perte avaient été faites à son corps politique bien des
années avant la glorieuse et impérissable révolution qui doit nous faire
réjouir des maux cuisants qui l'ont précédée, puisqu'elle nous a
délivrés pour jamais des monstres barbares et fanatiques qui nous
tenaient enchaînés sur l'héritage de nos pères; que, pour prendre une
idée juste de l'immoralité de l'accusée du Barry, il faut jeter un coup
d'oeil rapide sur les dernières années, pendant le cours desquelles le
tyran français, Louis quinzième du nom, a scandalisé l'univers, en
donnant la surintendance de ses honteuses débauches à cette célèbre
courtisane; qu'en 1769, ce Sardanapale moderne se trouvant blasé sur
toutes les jouissances qu'il avait poussées à l'excès dans le Parc aux
Cerfs, sérail infâme où le déshonneur d'une infinité de familles
honnêtes fut consommé, s'abandonna lâchement aux vils complaisants qui
l'entouraient pour réveiller ses feux presque éteints; qu'un de ces
odieux complaisants ayant fait la connaissance d'un ci-devant comte du
Barry, noyé de dettes, et le plus crapuleux libertin, eut occasion de
voir chez lui la nommée _Vaubernier_, sa maîtresse, qui n'était passée
dans ses bras qu'après avoir fait un cours de prostitution; que le
ci-devant comte du Barry, à qui tous les moyens étaient bons pour
parvenir à apaiser ses créanciers, proposa à ce complaisant de lui céder
la _Vaubernier_, s'il parvenait à la faire admettre au nombre des
sultanes du crime couronné; que cette créature éhontée lui fut en effet
présentée, et qu'en peu de temps elle parvint, par ses rares talents, à
prendre l'empire le plus absolu sur le faible et débile despote. Bientôt
des fleuves d'or roulèrent à ses pieds; les pierreries les plus
précieuses lui furent données avec profusion; les artistes les plus
célèbres furent occupés aux chefs-d'oeuvre les plus dispendieux; elle
devint la cause universelle des ci-devant grands; les ministres, les
généraux et les ci-devant princes de l'Église furent nommés et culbutés
par cette nouvelle Aspasie; et tous venaient bassement faire fumer leur
encens à ses genoux; le faste le plus insolent, les dépravations et les
débordements de tout genre furent affichés par elle; le scandale était,
à son comble; elle puisait à pleines mains dans les coffres de la nation
pour enrichir sa famille et combler l'abîme de dettes du ci-devant comte
du Barry, qui avait poussé l'infamie et le déshonneur jusqu'à devenir
son époux. Son imbécile amant ne rougit pas lui-même d'insulter au
peuple, en se plaçant à côté d'elle dans les chars les plus brillants et
la promenant ainsi dans différents lieux; que, pour ne pas _effaroucher
sa pudeur_, l'accusateur public ne soulèvera pas le voile qui doit
couvrir à jamais les vices effroyables de la cour, jusqu'en l'année
1774, époque à laquelle celui à qui des esclaves avaient donné le nom de
Bien-Aimé disparut de dessus la terre, emportant dans ses veines le
poison infect du libertinage, et couvert du mépris des Français; que la
du Barry fut reléguée à Rhetel-Mazarin, et de là à Meaux, dans la
ci-devant abbaye de Pont-aux-Dames; que dans cette retraite salutaire,
elle aurait dû faire les plus sérieuses réflexions sur le néant des
grandeurs et sur les désordres de sa conduite qui avaient entraîné la
ruine de son pays; mais qu'ayant été rendue à la liberté par le dernier
tyran des Français, il lui conserva non-seulement les dépouilles du
peuple, mais encore la combla de nouvelles prodigalités, et lui
abandonna le château de Louveciennes, où elle se forma une nouvelle
cour, à laquelle se présentèrent en foule les vils courtisans qui
avaient profité de sa faveur pour dilapider les finances avec elle;
qu'elle les tint enchaînés à son char jusqu'à l'époque mémorable où le
peuple français, fatigué de ses chaînes, se leva, brisa ces chaînes et
en frappa la tête du despote. Tous les soi-disant grands d'alors, se
voyant prêts à être écrasés par la vengeance nationale, s'enfuirent
épouvantés, abandonnèrent un sol qu'ils avaient souillé depuis trop
longtemps, furent implorer l'assistance des tyrans de l'Europe pour
venir égorger un peuple qui avait eu le courage de conquérir sa liberté;
mais ce peuple saura leur faire mordre la poussière, ainsi qu'à ceux qui
ont épousé leurs projets sanguinaires; que la du Barry ayant vu se
dissiper l'essaim de ses adorateurs, et réduite à régner seulement sur
son nombreux domestique, ne retrancha non-seulement rien de son faste,
mais forma le dessein d'être utile tant aux émigrés qu'au petit nombre
de ses amis qui étaient restés en France, et qui trouvaient chez elle un
asile assuré, notamment _Laroche_, ci-devant grand vicaire d'Agen,
condamné à la peine de mort par jugement du tribunal; que pour procurer
d'une manière certaine des secours aux émigrés, elle se servit d'un
stratagème qui lui donna la facilité de faire quatre voyages à Londres;
qu'elle prétendit avoir éprouvé un vol considérable de diamants et
autres effets, dans la nuit du 10 au 11 janvier 1791, et que les voleurs
étaient passés en Angleterre, où il fallait qu'elle se rendit pour en
poursuivre la restitution; que ce vol n'était qu'un jeu concerté entre
elle et un nommé _Forth_, le plus rusé des espions que le cabinet
britannique ait envoyés en France pour soutenir le parti de la cour et
s'opposer aux progrès de notre révolution; que, pour suivre les auteurs
de ce prétendu vol, elle eut le talent de subtiliser différents
passe-ports, tant du ministère des affaires étrangères que de la
municipalité de Louveciennes et du département de Seine-et-Oise, dont
plusieurs membres la protégeaient ouvertement, et particulièrement le
nommé _Lavalery_[143], qui depuis s'est donné la mort; qu'au moyen de
ces passe-ports clandestins, elle se joua impunément de la loi contre
les émigrés, puisqu'elle était encore à Londres dans les premiers jours
du mois de mars dernier; que pendant les quatre séjours qu'elle fit dans
cette ville, elle vivait habituellement avec tous les émigrés qui s'y
étaient réfugiés, et auxquels elle a prêté des sommes d'argent
considérables, ainsi qu'il sera démontré par la suite; qu'elle avait
également formé les liaisons les plus étroites avec les lords les plus
puissants, tous conseillers intimes du tyran de l'Angleterre, et
particulièrement avec l'infâme Pitt, cet ennemi implacable du genre
humain, pour lequel elle avait un si haut degré d'estime, _qu'elle
rapporta dans la république française une médaille d'argent portant
l'effigie de ce monstre_[144]; qu'elle favorisait également de tout son
pouvoir les ennemis de l'intérieur, auxquels elle prodiguait les trésors
immenses qu'elle possédait; qu'elle fit compter une somme de _deux cent
mille livres_ en constitution de rentes à Rohan-Chabot, qui possède des
terres considérables dans la Vendée, sur l'étendue desquelles s'est
formé le premier noyau des rebelles, selon la commune renommée[145]; que
par l'entremise d'un nommé _d'Escourt_, ci-devant chevalier, elle prêta
une pareille somme de 200,000 livres à la Rochefoucault, ancien évêque
de Rouen[146]; que ce même d'Escourt, détenu à la Force, le nommé
Laboudie, son neveu, et le ci-devant vicomte de Jumilhac, émigré, ont
reçu d'elle des sommes considérables à la même époque; qu'elle
provoquait des rassemblements dans son pavillon de Louveciennes, dont
elle voulait faire un petit château fort, ce qui est suffisamment prouvé
par les _huit fusils_ que son bon ami, le scélérat d'_Angremont_,
escroqua pour elle à la municipalité de Paris, sous le prétexte que
c'était la municipalité de Louveciennes qui demandait ces fusils, ce qui
a été reconnu faux; qu'elle comptait tellement sur la contre-révolution,
à laquelle elle travaillait si puissamment, qu'elle avait fait cacher
dans sa cave sa vaisselle plate et autre argenterie; qu'elle avait fait
enterrer dans son jardin ses diamants, son or, ses pierres précieuses,
avec les titres de noblesse, brevets, etc., de l'émigré _Graillet_[147];
qu'elle avait également fait enterrer dans les bois les bronzes les plus
riches et les bustes de la royauté; et qu'elle avait dans un grenier un
magasin énorme de marchandises et d'étoffes du plus haut prix, dont elle
avait nié l'existence; qu'il a été trouvé chez elle une collection rare
d'écrits et de gravures contre-révolutionnaires; que lors de son séjour
à Londres, elle a publiquement porté le deuil du tyran; que cette femme,
enfin, qui a fait tout le mal qui était en elle, et dont Forth, le
fameux espion anglais, s'était adroitement servi comme d'un instrument
utile aux desseins perfides des cours des Tuileries et de Londres,
entretenait des correspondances et des liaisons avec les ennemis les
plus cruels de la République, tels que Crussol, de Poix, Canonet,
Calonne, etc., et une foule d'autres, dont il serait trop long de donner
l'énumération; qu'elle était tellement protégée par le parti ministériel
de la Grande-Bretagne, que quand la guerre fut déclarée à cette
puissance, elle resta tranquillement à Londres, tandis que les Français
en étaient chassés ou horriblement persécutés, ce qui ne peut laisser
aucun doute sur le rôle odieux que jouait cette femme, que l'on doit
regarder comme un des plus grands fléaux de la France, et comme un
gouffre épouvantable dans lequel s'est engloutie une quantité effrayante
de millions, etc.»
Le 8 décembre 1793 (18 frimaire an II), madame du Barry fut conduite au
supplice.
On sait qu'elle jeta les hauts cris depuis la Conciergerie jusqu'à la
place de la Révolution, où était dressée la guillotine. Elle avait une
telle frayeur de cette horrible mort, qu'arrivée sur l'échafaud elle
cria à la foule qui l'entourait: _A moi! A moi!_ et s'adressant ensuite
au bourreau: _Encore un moment, monsieur, je vous en prie_, lui dit-elle
les larmes aux yeux. Un instant après, elle avait cessé de vivre[148].
On a vu, le jour même de l'arrestation de madame du Barry, _Greive_
faire mettre les scellés sur une partie du mobilier du château de
Louveciennes. Le lendemain, il revint accompagné du juge de paix, son
ami, et ils procédèrent seuls à la continuation de la pose des scellés
et à l'examen des richesses de ce lieu. Jusqu'au 27, Greive fut
parfaitement le maître de faire tout ce que bon lui semblait dans cette
habitation, et l'on verra dans le résumé historique des opérations des
commissaires envoyés par le directoire du département de Seine-et-Oise
que des soupçons sérieux s'élevèrent dans leur esprit sur la probité qui
avait présidé à ce premier travail.
_Salanave_, l'ancien domestique de madame du Barry, faisait partie du
comité de salut public du district de Versailles. _Greive_, dont presque
tous les membres de ce comité étaient les amis, fit nommer _Salanave_ et
un appelé _Soyer_ commissaires chargés de prendre connaissance des
scellés apposés par le juge de paix de Marly. On pense bien que ces deux
commissaires, en se rendant à Louveciennes le 27, approuvèrent tout ce
qui avait été fait. Ils nommèrent ensuite pour la garde des scellés
_Fournier_, le père du juge de paix, et _Zamor_, ce nègre _si excellent
et si intelligent patriote_[149]. De plus, pour la sûreté des trésors
renfermés, on établit une garde composée de dix-huit patriotes faisant
partie de la société des sans-culottes de Louveciennes. C'était une
fort bonne affaire pour ces patriotes, car on voit dans le résumé
historique dont on a déjà parlé que cette garde, depuis son installation
jusqu'au 13 frimaire, c'est-à-dire en soixante-dix jours, avait déjà
coûté 9,274 livres.
On n'attendit pas la condamnation de madame du Barry pour fouiller dans
sa maison, et l'on procéda comme si l'on avait été sûr de sa mort. Des
commissaires spéciaux furent désignés pour faire l'inventaire et
l'estimation de tout ce qui s'y trouvait. Outre un précieux mobilier, de
nombreux objets d'art et des bijoux de prix, les commissaires ont
surtout été frappés de la quantité d'objets de toilette, tels que
dentelles, corsets de toutes couleurs, brodés en soie, or et argent;
étoffes de soie et de velours, simples ou brochées d'or et d'argent,
coupées ou en pièces, et en si grand nombre, qu'elles furent estimées à
environ 200,000 mille livres, mises à part et destinées à être vendues à
l'étranger[150].
Cependant, malgré les recherches les plus minutieuses, un grand nombre
des cachettes faites par madame du Barry avaient échappé aux regards
scrutateurs des commissaires. Le jour même de sa mort, persuadée que
c'était moins à sa personne qu'à ses richesses qu'on en voulait, et
qu'en faisant connaître exactement les divers endroits où elles étaient
enfouies, elle pourrait sauver sa vie, elle se décida à en faire la
déclaration; ce qui ne la sauva pas, mais fut la cause de la mort de
_Morin_, le seul de ses domestiques resté fidèle.
Cette déclaration servit beaucoup aux commissaires dans leurs
recherches, comme on le verra dans le résumé historique. Dans le grand
nombre de bijoux indiqués, on en voit quelques-uns qui montrent son
intimité avec le duc de Brissac. Ainsi elle indique dans une des
cachettes «une boîte, montée en cage d'or, avec le portrait de l'épouse
de Brissac;--un portrait de la fille de ce dernier, monté en or;--un
autre de son frère;--une boîte d'écaille blonde montée en or, avec une
très-belle pierre blanche gravée, où est le portrait de Brissac et de la
déclarante;--un portrait en émail de la grand'mère de Brissac;--deux
tasses d'or avec leurs manches de corail, et quelques autres objets
appartenant à Brissac;--une paire d'éperons d'or, avec des chiffres
appartenant à feu Brissac».
Deux jours après la mort de madame du Barry, Fouquier-Tainville écrivit
au directoire du département de Seine-et-Oise pour lui annoncer le
jugement et faire procéder au séquestre des biens de la condamnée, et le
4 nivôse suivant (24 décembre), le directoire prenait la délibération
suivante:
«Vu par l'administration la lettre de l'accusateur public près le
tribunal révolutionnaire, du 20 frimaire, qui annonce que la femme du
Barry a été condamnée, par jugement de ce tribunal du 17 du même mois,
à la peine de mort, et que tous ses biens étaient acquis et confisqués
au profit de la nation, il convenait de faire procéder au séquestre des
biens de cette condamnée qui sont situés dans l'étendue du département
de Seine-et-Oise.
»Vu la lettre adressée le 19 du mois dernier par l'administration
provisoire des domaines nationaux aux administrateurs composant le
directoire du département de Seine-et-Oise, de laquelle il appert que le
glaive de la loi a fait tomber la tête d'une femme qui avait la plus
grande part à la dilapidation de la fortune publique et qui, à ce
premier crime que la nation avait à lui reprocher, a joint celui
d'émigrer et d'avoir des relations avec les ennemis de notre liberté,
qu'il importe que les mesures les plus promptes soient prises pour que
ce qu'elle avait conservé des scandaleuses prodigalités de
l'avant-dernier tyran rentre en entier sous la main de la nation; il
engage donc l'administration, si les scellés ne sont déjà mis dans sa
dernière demeure, à Louveciennes, à les y faire apposer sans délai et à
faire procéder le plus tôt possible à l'inventaire, afin de mettre la
régie en possession des immeubles et d'avoir un moyen de tirer du
mobilier le meilleur parti possible; qu'au surplus l'administration ne
saurait mettre trop de soins dans le choix des gardiens qui y sont ou
qui y seraient établis, ni les faire surveiller avec trop d'exactitude;
que les objets précieux que renferme cette habitation perdraient
beaucoup de leur valeur si l'on n'apportait la plus grande attention à
empêcher qu'ils ne soient dégradés, et qu'il y en a que, vu leur peu de
volume, il serait facile de soustraire. Il invite l'administration à le
tenir au courant de ce qu'elle fera pour remplir le voeu de cette lettre
et pour que la République ne perde rien de ce qu'elle doit retrouver
dans cette importante confiscation;
»L'administration, considérant que les scellés ont été apposés chez
ladite femme, à Louveciennes, et l'inventaire fait dès le mois de
février dernier, arrête qu'en attendant la vente des immeubles ayant
ci-devant appartenu à la femme du Barry, à laquelle il sera procédé le
plus tôt possible, il sera à la poursuite et diligence du directoire du
district de Versailles, également procédé à la vente de tous les effets
mobiliers provenant de cette femme;
»Invite en outre le directoire du district de Versailles à exercer la
surveillance la plus active sur les gardiens qui sont déjà établis dans
la maison qu'occupait cette femme, ou qui leur seront substitués, pour
prévenir la dégradation des objets précieux qui s'y trouvent et la
spoliation de ceux que leur peu de volume rend faciles à soustraire,
_comme aussi à constater les effets qui ont pu être distraits du
mobilier de cette femme, pour en assurer le recouvrement_.
»Arrête aussi que le directeur de la régie nationale sera tenu de
prendre, conjointement avec le directoire du district de Versailles, les
mesures convenables pour opérer le séquestre des biens de cette femme,
et que, dès à présent, l'administration lui en sera confiée pour la
conservation des droits tant de ses créanciers que de la
République[151].»
Par suite de cette délibération, le district de Versailles donna de
nouveaux pouvoirs à la commission qu'elle avait chargée dès le 29
frimaire de procéder à l'inventaire et à la constatation des objets
mobiliers, d'art, etc., de toute nature du château de Louveciennes.
Cette commission s'était déjà transportée à Louveciennes, et elle
procéda consciencieusement à ce travail long et difficile. On voit, dans
les nombreux procès-verbaux particuliers adressés par elle au district
de Versailles[152], combien elle eut de peine et souvent de luttes à
soutenir avec ceux jusqu'alors chargés de ce travail, pour y établir
l'ordre et la clarté et remplir le mandat qui lui avait été confié.
Lorsqu'elle crut sa mission terminée, elle adressa au directoire du
district de Versailles les divers procès-verbaux des opérations dont
chacun de ses membres en particulier avait été chargé. Les
procès-verbaux étaient accompagnés d'un résumé historique du travail
général de la commission. Ce résumé raconte tout ce qui s'est passé à
Louveciennes depuis la mort de madame du Barry jusqu'au moment de la
vente de ses effets; il est, par conséquent, le complément de ce récit.
RÉSUMÉ HISTORIQUE
DES OPÉRATIONS DES COMMISSAIRES DE LOUVECIENNES.
«La du Barry, condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris,
le 18 frimaire, a fait le même jour la déclaration des lieux où elle
avait caché différents objets précieux, et des personnes à qui elle les
avait confiés.
»En conséquence, les commissaires, à leur arrivée à Louveciennes, le 21
frimaire, se sont occupés d'abord des moyens de parvenir à la découverte
des objets déclarés.--Le moyen qui devait être le plus fructueux était
de faire traduire à Louveciennes Morin[153], valet de chambre de la du
Barry et son homme de confiance; aussi les commissaires ont écrit à
l'accusateur public, et lui ont même envoyé un exprès.
»Avant que de procéder à aucune recherche, ils ont interrogé pendant
plusieurs jours ceux des domestiques de la du Barry qui n'avaient pas
été arrêtés avec cette femme. D'après les dépositions qu'ils ont reçues,
ils n'ont trouvé de coupables que le nommé Déliant, frotteur, et
particulièrement la femme Déliant, dénommée dans la déclaration de la
du Barry, comme dépositaire de deux boîtes renfermant des bijoux,
diamants et autres effets précieux.
»La fausseté qui avait dicté les réponses de la femme Déliant a engagé
la commission à la mettre en arrestation chez elle, avec son mari, et à
leur donner deux gardes choisis par la municipalité du lieu.
»Le nommé Déliant, frotteur, a prouvé par ses déclarations moins de
mauvaise foi que sa femme. Cet homme, moribond depuis longtemps, a paru
avoir peu de connaissance des dépôts confiés à cette dernière, et depuis
huit jours il est mort à l'infirmerie de Versailles, où la commission
l'avait fait transporter.