livres;
»Une bourse à argent en soie bleue, avec ses coulants, ses glands et
leurs franges, le tout en petits brillants montés à jour;
»Un esclavage à double rang de perles, avec sa chute, le tout d'environ
deux cents perles, pesant 4 à 5 grains chaque;--un gros brillant au haut
de la chute, pesant 24 à 26 grains, et au bas un gland à franges et son
noeud, le tout en brillants montés à jour;
»Une paire de bracelets à six rangs de perles, pesant 4 à 5 grains; le
fond du bracelet est une émeraude surmontée d'un chiffre en diamants, en
deux L pour l'un, et d'un D et B pour l'autre, et deux cadenas de
quatre brillants, pesant 8 à 10 grains;
»Un rang de cent quatre perles enfilées, pesant 4 à 5 grains chacune;
»Un portrait de Louis XV peint par _Massé_, entouré d'une bordure d'or,
à feuilles de laurier; ledit portrait de 5 à 6 pouces de haut;
»Un autre portrait de Louis XV, peint par le même, plus petit, dans un
médaillon d'or;
»Une montre d'or simple, de Romilly;
»Un étui d'or à une dent émaillée en vert, avec un très-gros brillant au
bout, pesant environ 12 grains, tenant sur le tout par une vis;
»Une paire de boutons de manches, d'une émeraude, d'un saphir, d'un
diamant jaune et d'un rubis, le tout entouré de brillants couleur de
rose, pesant 36 à 40 grains, montés en bouton de cou;
»Deux grandes bandes de cordons de montre, composées de seize chaînons à
trois pierres, dont une grande émeraude, et deux brillants de 3 à 4
grains de chaque côté, et trois autres petites bandes de deux chaînons
chaque, pareils à ceux ci-dessus;
»Une barrette d'un très-gros brillant, carré long, pesant environ 60
grains, avec trois grosses émeraudes pesant 8 à 10 grains, avec deux
brillants aux deux côtés, pesant un grain chaque, montés à jour;
»Une bague d'un brillant d'environ 26 grains, montée à jour, avec des
brillants sur le corps;
»Deux girandoles d'or formant flambeaux, montées sur deux fûts de
colonne d'or émaillées de lapis, surmontées de deux tourterelles
d'argent, de carquois et de flèches, faites par _Durand_;
»Un étui d'or émaillé en vert, au bout duquel est une petite montre
faite par Romilly, entourée de cercles de diamants et ayant un chiffre
par derrière[134].
»Deux autres étuis d'or, l'un émaillé en rubans bleus, et l'autre en
émaux de couleur et paysages;
»Dix-sept diamants démontés, de toutes formes, pesant depuis 25 jusqu'à
30 grains chacun, dont une pendeloque montée, pesant 36 grains;
»Soixante-quatre chatons dans un seul fil, formant collier, pesant 8, 9
et 10 grains chacun, en diamants montés à jour.
»Deux boucles d'oreilles de coques de perles, avec deux diamants au
bout;
»Un portrait de Louis XVI, de _Petitot_;
»Un autre portrait de feu Monsieur, tous les deux en émail, ainsi qu'un
portrait de femme, également de _Petitot_;
»Une écritoire de vieux laque superbe, enrichie d'or et formant
nécessaire, tous les ustensiles en or;
»Deux souvenirs, l'un en laque rouge et l'autre en laque fond d'or à
figures, l'un monté d'or et l'autre monté en or émaillé;
»Deux flambeaux d'argent de toilette, perlés et armoriés;
»Une boîte de cristal de roche couverte d'une double boîte travaillée à
jour;
»Des pièces d'or et des médailles d'or de différents pays;
»Quarante petits diamants pesant un karat chaque;
»Deux lorgnettes, l'une émaillée en bleu, l'autre émaillée en rouge,
avec le portrait du feu roi, toutes deux montées en or;
»Un souvenir en émail bleu avec des peintures en grisailles,
représentant d'un côté une offrande, et de l'autre côté une jardinière
avec un petit chien à longues oreilles;
»Un reliquaire, d'un pouce environ, d'un or très-pur, émaillé en noir et
blanc, une petite croix montée dessus assez gothiquement, et une perle
fine de la grosseur d'un pois au bas;
»Et plusieurs autres bijoux d'un très-grand prix.»
On peut penser à quelle somme considérable devait s'élever un pareil
vol.
Ses ennemis répétaient partout que ce vol n'existait pas, et que madame
du Barry avait fait courir ce bruit pour arranger plus aisément ses
affaires. D'autres prétendirent plus tard qu'elle avait porté elle-même
ses bijoux en Angleterre, pour soulager les infortunes de la plupart des
émigrés retirés à Londres; Cet autre bruit se répandit surtout lorsque
l'on sut qu'ils venaient d'être retrouvés dans ce pays. Ce fut l'un des
chefs d'accusation les plus violents que fit valoir contre cette
malheureuse femme le farouche _Fouquier-Tainville_, et aujourd'hui
encore il est répété par ses biographes; bien entendu cependant qu'ils
ne le regardent plus comme un acte criminel, mais au contraire comme
très-honorable.
Quels que soient les motifs que l'on ait fait valoir pour douter du vol
de madame du Barry, un acte authentique, solennel, fait peu de jours
avant la mort, le testament de M. de Brissac, dont on parlera bientôt,
le constate et ne laisse aucun doute sur sa réalité.
Ce vol fût donc un extrême malheur pour madame du Barry, et elle fit
toutes les démarches possibles pour pouvoir se mettre sur la trace des
coupables. Dans le courant de février suivant, madame du Barry apprit
que ses voleurs avaient été arrêtés à Londres. Il paraît que peu de
jours après leur arrivée dans ce pays, un Anglais, qui leur servait
d'interprète, se présenta chez un lapidaire et lui offrit à très-bon
marché une riche collection de diamants. Le joaillier les lui acheta;
mais, frappé de la beauté de ces pierres, de leur nombre, de leur bas
prix et étonné surtout que tant de pierres précieuses se trouvassent
ainsi dans les mains d'un inconnu, il prévint la police, qui arrêta
l'interprète et ses compagnons, encore munis de tous les bijoux de la
comtesse.
Madame du Barry partit immédiatement pour Londres, où on lui représenta
ses diamants. Elle les reconnut parfaitement. Mais comme la procédure
devait durer un certain temps, les diamants furent déposés chez MM.
_Hamerleys_ et _Morland_, banquiers à Londres, scellés de son cachet et
de celui des banquiers, et madame du Barry revint à Louveciennes.
Un mois après son retour, elle reçut une lettre de Londres, qui l'y
appelait de nouveau pour la poursuite du procès de ses voleurs. Cette
fois, madame du Barry, pensant rester plus longtemps que la première, se
munit d'un passe-port signé du roi et de M. de Montmorin, valable pour
_trois semaines_, et lui permettant d'emmener avec elle le chevalier
d'_Escourt_, le joaillier _Rouen_, deux femmes de chambre, un valet de
chambre et deux courriers, et elle partit après avoir reçu de ses
banquiers à Paris, MM. _Wandenyver_, des lettres de crédit pour Londres.
Elle y resta plus des trois semaines que lui accordait son passe-port,
espérant toujours voir la fin du procès. Mais comme rien ne finissait
encore, elle se décida à revenir en France, et arriva à Paris dans les
premiers jours de juillet.
Sa liaison avec le duc de Brissac n'avait point cessé, et paraissait au
contraire se resserrer à mesure que les orages s'accumulaient sur la
France et éloignaient tous ceux qu'un grand nom ou une grande fortune
semblaient désigner d'avance aux fureurs populaires. M. de Brissac, en
loyal et brave chevalier, ne voulut point abandonner le roi au milieu
des dangers dont il était entouré. Nommé commandant de la garde
constitutionnelle, il inspira à cette garde, composée des éléments les
plus divers, un esprit d'unité et d'amour pour le roi, qui fut la cause
de sa perte.
Le 29 mai 1792, le député _Bazire_ vient dénoncer à la tribune de
l'Assemblée législative la garde constitutionnelle du roi, comme animée
d'un mauvais esprit, et particulièrement son chef, M. de Brissac. Après
une discussion qui va toujours en s'envenimant, _Couthon_ demande le
licenciement de cette garde et l'arrestation de Brissac, et l'assemblée
adopte successivement deux décrets, conformes à la proposition de
_Couthon_.
M. de Brissac fut immédiatement arrêté, et envoyé à Orléans pour y être
jugé par la haute cour de justice. Un de ses aides de camp, un jeune
officier qui lui était fort attaché, M. de Maussabré, courut à
Louveciennes pour annoncer ces terribles nouvelles à madame du Barry.
Il était parvenu à entretenir quelques intelligences avec le duc depuis
son arrestation, et c'est par lui qu'une correspondance put s'établir
entre le duc et la comtesse. Après la fatale journée du 10 août, ce
jeune officier chercha un refuge chez madame du Barry. Malheureusement
pour lui, et malgré toutes les précautions prises pour le dérober à tous
les regards, il y fut découvert par un détachement de fédérés. Emmené à
Paris, il fut emprisonné à l'Abbaye, où il périt égorgé le mois de
septembre suivant.
Le duc de Brissac, renfermé dans les prisons d'Orléans, ne se faisait
aucune illusion sur le sort qui l'attendait. Il se préparait à la mort
qu'il allait bientôt recevoir d'une si horrible manière, et le 11 août
1792, il écrivait ses dernières volontés, transmises plus tard à sa
famille. Il n'oublie pas dans son testament celle qu'il aimait depuis
longtemps. Après avoir institué pour sa légataire universelle sa fille,
madame de Mortemart, il ajoute en s'adressant à elle:
«Je lui recommande ardemment une personne qui _m'est bien chère_, et que
les malheurs des temps peuvent mettre dans la plus grande détresse. Ma
fille aura de moi un codicille qui lui indiquera ce que je lui ordonne à
ce sujet.»
Ce codicille est ainsi conçu:
«Je donne et lègue à madame du Barry, de Louveciennes, outre et
par-dessus ce que je lui dois, une rente viagère et annuelle de 24,000
livres, quitte et exempte de toute retenue, ou bien l'usufruit et
jouissance pendant sa vie de ma terre de la Rambaudière et de la
Graffinière, en Poitou, et des meubles qui en dépendent; ou bien encore
une somme de 300,000 livres une fois payée en argent, le tout à son
choix, d'autant qu'après qu'elle aura opté pour l'un desdits trois legs,
les deux autres seront pour non avenus. Je la prie d'accepter ce faible
gage de mes sentiments et de ma reconnaissance, dont je lui suis
d'autant plus redevable que _j'ai été la cause involontaire de la perte
de ses diamants, et que si jamais elle parvient à les retirer
d'Angleterre, ceux qui resteront égarés, ou les frais des divers voyages
que leur recherche aura rendus nécessaires, ainsi que ceux de la prime à
payer, s'élèveront au niveau de la valeur effective de ce legs_. Je prie
ma fille de lui faire accepter. La connaissance que j'ai de son coeur
m'assure de l'exactitude qu'elle mettra à l'acquitter, quelles que
soient les charges dont ma succession se trouvera grevée par mon
testament et mon codicille, ma volonté étant qu'aucun de mes autres legs
ne soit délivré que celui-ci ne soit entièrement accompli.
»Ce 11 août 1792.
»_Signé_: LOUIS-HERCULE TIMOLÉON
DE COSSÉ-BRISSAC[135].»
Après des paroles si formelles, il est impossible de douter de la
réalité du vol.
Madame du Barry était à Louveciennes lorsque le duc de Brissac fut
massacré à Versailles. On dit que quelques-uns des forcenés qui prirent
part à cette boucherie portèrent à Louveciennes la tête du duc, et
vinrent la mettre sous ses yeux[136]. Ce terrible coup la plongea dans
la plus profonde douleur.--Isolée dans son château, elle craignit pour
elle-même, et commença à prendre des précautions pour sauver ses
richesses. Aidée d'un valet de chambre dévoué, nommé Morin, qui paya de
sa tête son attachement à sa maîtresse, elle cacha ce qu'elle avait de
plus précieux dans différentes parties de la maison et des jardins.
Elle entretenait toujours une correspondance avec Londres à l'occasion
de ses diamants. On lui écrivit de cette ville qu'il fallait absolument
suivre le procès, parce que c'était la seule manière de rentrer en
possession de son bien. Elle s'occupa alors des moyens de passer
tranquillement en Angleterre, et surtout de ne pas être considérée comme
émigrée.
Elle écrivit au président de la Convention nationale et au ministre des
affaires étrangères _Lebrun_, pour leur expliquer le motif de son voyage
et les assurer qu'elle ne comptait pas abandonner la France, et qu'elle
prenait l'engagement formel de revenir à Louveciennes aussitôt la fin de
son procès. Quelques jours après, elle reçut du ministre son passe-port,
et une lettre lui disant qu'elle ne serait en rien tourmentée pour ce
voyage, et qu'elle pouvait le faire en toute assurance. Mais pour plus
de certitude et pour bien établir dans le pays même qu'elle ne voulait
pas émigrer, et prévenir les malintentionnés dans le cas d'une absence
prolongée, elle renouvela, devant la municipalité de Louveciennes, les
déclarations déjà faites par elle au président de la Convention et au
ministre. La municipalité inscrivit cette déclaration sur ses registres,
et lui en remit une copie ainsi conçue:
«Ce jourd'hui 7 octobre 1792, l'an Ier de la République française,
s'est présentée devant nous, officiers municipaux de la commune de
Louveciennes, district de Versailles, département de Seine-et-Oise, dame
Vaubernier du Barry, résidant habituellement en ce lieu, laquelle nous a
déclaré qu'étant obligée d'aller à Londres, pour assister au jugement
définitif des voleurs qui, la nuit du 10 au 11 janvier 1791, lui ont
volé ses bijoux dans son château de Louveciennes, elle nous en fait la
déclaration pour qu'elle ne puisse point être regardée comme émigrée
pendant son absence, ni traitée comme telle par aucune autorité
constituée, de laquelle déclaration elle nous a requis acte que nous lui
avons octroyé, vu la lettre de M. Lebrun, ministre des affaires
étrangères, en date du 2 du courant, qui est restée annexée à la
présente minute, et la susdite dame du Barry a signé avec nous, les
jours et an que dessus.
»Bon pour copie conforme à l'original, le 8 septembre
1792[137].»_Suivent les signatures._»
Après s'être mise en règle, madame du Barry partit pour Londres le 14
octobre 1792. Pendant qu'elle était en Angleterre, de terribles
événements s'étaient passés en France. Le roi était tombé sous la hache
du bourreau. Partout s'étaient développées les passions
révolutionnaires. Jusque dans les petits villages, on voyait s'établir
des assemblées populaires, des clubs, et Louveciennes n'y avait point
échappé. Un intrigant nommé _Greive_ était venu s'y établir depuis
quelque temps. Aussitôt son arrivée, il y forma un club. Son premier
acte fut une dénonciation contre madame du Barry, et, le 14 février
1793, le procureur général syndic du district de Versailles adressait
aux administrateurs du district la lettre suivante:
«La femme du Barry, propriétaire à Louveciennes, a quitté la France au
moyen d'un passe-port, au commencement de 1792, pour poursuivre en
Angleterre les auteurs d'un vol considérable fait en sa maison.
»Le doute inspiré sur cette poursuite par le laps de temps et par
l'ignorance de ses effets a fait naître nécessairement l'incertitude.
»Dans cet état, l'administration a pensé qu'il convenait de prendre sur
les biens de cette femme des mesures conservatrices pour assurer à la
fois ses droits et ceux de la nation.
»Elle me charge, en conséquence, de vous inviter à faire apposer les
scellés sur la maison de la femme du Barry, à Louveciennes, d'y
commettre un gardien, et de lui adresser le procès-verbal qui sera
dressé à cette occasion.
»Vous voudrez bien, citoyens, presser cette opération et m'en faire part
aussitôt qu'elle aura été faite[138].»
Deux jours après, les membres du Directoire du district répondirent à la
lettre du procureur syndic par une résolution ainsi conçue:
«Vu la lettre du procureur général syndic, le directoire du district a
commis le citoyen _Brunette_, l'un de ses membres, à l'effet de
procéder, en présence de deux officiers de la commune de Louveciennes, à
l'apposition des scellés sur tous les meubles, titres et effets de la
femme du Barry, et établir à la conservation desdits scellés un ou
plusieurs gardiens solvables, lesquels ne pourront être choisis parmi
les parents, domestiques ou agents de ladite du Barry, et auxquels il
sera attribué un salaire journalier de trente sols par jour[139].
»Fait à Versailles, le 16 février 1793, an II de la République.»
_Greive_ savait bien que madame du Barry n'avait point émigré; mais il
espérait que ce premier acte, qui paraissait la soupçonner d'émigration,
lui ferait peur, empêcherait son retour en France et le mettrait à même,
sous le prétexte du salut public, de toucher aux trésors accumulés dans
le château, et dont il espérait tirer un peu parti pour lui-même.
Mais madame du Barry comptait bien revenir à Louveciennes. Ayant appris
à Londres que les scellés avaient été mis sur ses biens, elle se hâta de
quitter l'Angleterre. Son procès ayant été jugé le 28 février, jour du
terme du tribunal, elle partit de Londres le 3 mars, arriva à Calais le
5, où elle fut retenue jusqu'au 18 pour attendre de nouveaux passe-ports
du pouvoir exécutif, et arriva à Louveciennes le 19[140].
L'arrivée de madame du Barry déconcerta un peu _Greive_, mais ne
l'empêcha pas de suivre ses projets. La société populaire de
Louveciennes était composée d'une quarantaine de membres, au nombre
desquels se trouvaient plusieurs domestiques de madame du Barry, et
entre autres les nommés _Salanave_ et _Zamor_. Le premier était un valet
de chambre que madame du Barry renvoya plusieurs jours après son retour,
à cause de quelques actes d'infidélité; l'autre était un nègre, élevé
par elle, dont elle était la marraine, auquel elle avait assuré des
rentes, et qu'à cause de son ingratitude elle chassa de sa maison. A
l'aide de ces deux hommes, _Greive_ sut tout ce qui se passait dans
l'intérieur du château, les personnes qu'on y recevait, et recueillit
une foule de renseignements qui lui permirent de continuer ses
dénonciations.
Le 2 juin 1793, la Convention avait rendu un décret portant: «Les
autorités constituées, dans toute l'étendue de la République, seront
tenues de faire saisir et mettre en état d'arrestation toutes les
personnes _notoirement suspectées d'aristocratie ou d'incivisme_; elles
rendront compte à la Convention nationale de l'activité qu'elles
apporteront à mettre à exécution le présent décret, et demeureront
responsables des désordres que pourrait occasionner leur négligence.»
_Greive_ fait assembler la société populaire de Louveciennes, et le 26
juin se présente devant les administrateurs du département de
Seine-et-Oise. Là il lit une adresse signée de trente-six citoyens de
Louveciennes, dans laquelle on demande la mise à exécution du décret de
la Convention et un exemplaire de ce décret pour la commune.
Le lendemain 27, armé de ce décret, _Greive_, accompagné du maire de la
commune, se présente chez madame du Barry et procède à son arrestation.
Les administrateurs du département ne paraissaient pas avoir un zèle
aussi exagéré du bien public que les clubistes de Louveciennes, et ils
se doutaient un peu du motif qui les faisait agir. Pour prévenir l'acte
de vengeance qu'ils redoutaient, ils envoyèrent le même jour à
Louveciennes un des membres du district de Versailles, en le chargeant
de faire exécuter la loi avec quelques modifications et restrictions.
Arrivé juste au moment où l'on se disposait à faire enlever madame du
Barry, le membre du district fit suspendre son arrestation, et reprocha
vivement à la municipalité son extrême précipitation.
_Greive_ et les membres de la société populaire, dont la plupart avaient
été employés dans la maison de madame du Barry, irrités de ce
contre-temps, rédigèrent une autre pétition qu'ils adressèrent cette
fois à la Convention. Dans cette pièce, remplie de déclamations et de
grands sentiments patriotiques, comme on en voyait dans tous les écrits
de cette époque, on accumula les accusations contre madame du Barry, et
on demanda l'approbation de la Convention nationale pour l'arrestation
de la citoyenne se disant comtesse _du Barry, de sa nièce, fille d'un
émigré, et de ceux de ses domestiques notoirement suspects
d'aristocratie et d'incivisme_, c'est-à-dire de ses domestiques restés
fidèles. «Dites, ajoutent les pétitionnaires, dites que nous avons
rempli votre voeu, en mettant à prompte exécution votre décret du 2
juin; ordonnez l'impression de notre adresse, afin de donner le _branle_
aux autres communes du département; déclarez que nous avons bien mérité
de la patrie, etc.»
La Convention ne pouvait qu'approuver de pareils sentiments, exprimés
dans un pareil style; aussi le président remercia la députation de
Louveciennes de son patriotisme, et l'invita aux honneurs de la séance.
De retour à Louveciennes, et forts de l'approbation de la Convention,
les membres de la société populaire arrêtèrent madame du Barry et les
diverses personnes indiquées dans leur pétition, et les conduisirent à
Versailles, pour les faire enfermer dans les prisons de cette ville.
_Goujon_[141] était alors procureur général syndic; il leur reprocha
leur acte comme illégal, leur représenta que les faits sur lesquels ils
basaient leur accusation étaient dénués de preuves, et ordonna de
reconduire les prisonniers à Louveciennes.
Empêché dans l'exécution de ses desseins, _Greive_ fit alors imprimer un
libelle dont voici le litre: «_l'Égalité controuvée, ou Histoire de la
protection_, contenant les pièces relatives à l'arrestation de madame du
Barry, ancienne maîtresse de Louis XV, pour servir d'exemple aux
patriotes trop ardents qui veulent sauver la République, et aux modérés
qui s'entendent à merveille pour la perdre.» Dans cet écrit, _Greive_
s'intitule défenseur officieux des braves sans-culottes de Louveciennes
et ami de Franklin et Marat, et n'épargne ni madame du Barry, ni le
comité de sûreté générale, qu'il accuse de faiblesse, ni le département.
Pendant ce temps, madame du Barry cherchait, par tous les moyens, à
conjurer l'orage qui s'accumulait sur sa tête. Elle adressa à la
Convention des notes explicatives de sa conduite, tandis que la plupart
des habitants de Louveciennes qui ne faisaient pas partie de la société
des sans-culottes présentaient de leur côté plusieurs pétitions en sa
faveur. Elle fit aussi des démarches auprès des administrateurs du
département pour être protégée contre ses ennemis.
Le directoire du département voyait avec peine l'acharnement que l'on
mettait à perdre cette malheureuse femme, dont le principal crime était
ses richesses. Il envoya auprès d'elle un de ses membres, nommé
_Lavallery_[142]. Celui-ci lui conseilla d'abandonner Louveciennes et de
se retirer à Versailles, où il serait plus aisé de la protéger. Mais
tout ce que madame du Barry avait encore de richesse était enfoui à
Louveciennes, et elle craignait que, pendant son absence et sous le
moindre prétexte, on ne fouillât sa maison, et que l'on ne s'emparât de
ce qui y était caché, et elle ne voulut pas quitter ce séjour.
_Greive_ cependant ne perdait pas un instant pour arriver à ses fins. Il
reçut du nègre Zamor une foule de renseignements qu'il mit habilement à
profit, et à force de dénonciations réitérées et d'actives démarches, il
obtint enfin du Comité de sûreté générale de la Convention l'ordre
d'arrêter madame du Barry. Muni de cet ordre, il accourt à Louveciennes,
et le dimanche 22 septembre, il se fait accompagner au château par le
maire, le juge de paix et deux gendarmes, fait mettre les scellés sur
tous les meubles, ordonne à madame du Barry de le suivre, la fait placer
entre les deux gendarmes dans une mauvaise voiture de place qu'il avait
fait venir exprès, y monte après elle et l'emmène triomphant à Paris, où
il la dépose dans la prison de Sainte-Pélagie.
_Greive_ avait remis au Comité de sûreté générale de la Convention les
papiers qu'il pensait devoir le plus compromettre madame du Barry. Un
ami de Marat, _Héron_, fut chargé de les examiner, et, sur son rapport,
le Comité rendit, le 29 brumaire de l'an II (19 novembre 1793), l'arrêté
suivant:
«CONVENTION NATIONALE.
»COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE ET DE SURVEILLANCE DE
LA CONVENTION NATIONALE,
»_du 29 brumaire, l'an II de la République
française_,
»UNE ET INDIVISIBLE.