Le cabinet ne le cédait point au reste: sur la cheminée était une

pendule à vase et serpent, en bronze doré d'or moulu, le cadran

tournant; le piédestal garni de trois morceaux de porcelaine de France,

fond bleu, avec des enfants en miniature; le dard du serpent fait en

marcassite. On y voyait aussi une très-jolie table à gradins, en

porcelaine de France, fond vert et cartouches à fleurs, très-richement

ornée de bronzes dorés d'or moulu, le dessus du tiroir couvert d'un

velours vert et les pièces d'écritoire dorées. Sur des étagères on

remarquait, parmi une quantité d'objets de toutes sortes: une cassette

d'ancien laque, fond noir, ouvrage en or de reliefs et aventurine, avec

paysages et magots;--cinq tasses et soucoupes d'ancien Saxe, à tableaux

et à miniatures, avec la théière et la boîte à thé pareilles;--une cave,

composée de quatre gros flacons, un gobelet et sa soucoupe, le tout de

cristal de roche; six petits flacons de cristal de Bohême; deux cuillers

et un entonnoir d'or; les dix flacons garnis d'or et le tout dans une

boîte de bois des Indes garnie de velours rouge. Cette jolie cave avait

été achetée à la vente de madame de Lauraguais.--Enfin on remarquait

encore dans ce cabinet un baromètre et un thermomètre de Passemant,

montés très-richement en bronzes dorés d'or moulu, et ornés de trois

plaques de porcelaine de France, à enfants en miniature.

Tout, jusqu'aux lieux les plus secrets de ce petit appartement, portait

le goût du luxe de la comtesse. Ainsi, dans le petit couloir qui menait

à la garde-robe, on voyait, au-dessous de la croisée, une commode à

portes de 52 pouces de long, en bois rose et garnie de bronzes dorés

d'or moulu, le marbre en brèche d'Alep; et _dans la garde-robe, un

meuble de toilette secrète à dossier, en marqueterie, fond blanc, à

mosaïques bleues et filets noirs, avec rosettes rouges, garni de velours

bleu brodé d'or, et sabots dorés d'or moulu_; la boîte à éponges et la

cuvette en argent; deux tablettes d'encoignure, aussi en marqueterie,

garnies de bronzes dorés d'or moulu; et une _chaise de garde-robe en

marqueterie pareille aux autres meubles, la lunette recouverte de

maroquin, et les poignées et sabots dorés d'or moulu_.

Aussitôt que madame du Barry eut la jouissance du château de

Louveciennes, elle y fit faire de nombreux travaux. Mais quoiqu'elle y

eût dépensé beaucoup d'argent, elle ne put transformer en boudoirs de

_petite maison_ ces grands appartements bâtis pour une fille de Louis

XIV. Elle y renonça, et tout en conservant le château principal, elle

fit bâtir, un peu plus loin, un _pavillon_ beaucoup plus approprié à la

destination galante qu'elle voulait lui donner.

Ce pavillon, d'où l'on jouit d'une vue magnifique et qui, regardé des

bords de la Seine, est d'un effet très-pittoresque et paraît suspendu

dans les airs, fut bâti par l'architecte Ledoux, pendant les années 1771

et 1772. On appela les plus habiles artistes pour travailler à son

embellissement, et l'intérieur était un véritable modèle de goût et

d'élégance.

On se doute bien que les appartements particuliers de la comtesse, dans

cette nouvelle habitation, ne le cédaient pas à ceux de Versailles, et

en parcourant les cartons de la préfecture de Seine-et-Oise, on voit

figurer, dans les diverses parties du pavillon de Louveciennes, des

objets analogues à ceux déjà indiqués à Versailles.

Louis XV, quand il venait à Louveciennes, n'avait pas d'autre

appartement que celui de la comtesse, excepté pourtant la partie

destinée à sa toilette. On sait qu'il était extrêmement soigneux de sa

personne, et il est à présumer que dans ce lieu il devait avoir

quelquefois besoin de réparer le désordre de sa tenue.

Cette partie, complétement réservée au roi, se composait d'une

antichambre, d'un cabinet et d'une garde-robe. L'antichambre, tapissée

en damas bleu et blanc, n'offrait aucun meuble remarquable. Dans le

cabinet de toilette, il y avait dans la cheminée un feu doré d'or moulu,

à trophées militaires, garni de pelle, pincettes et tenailles

analogues.--Sur la cheminée, une garniture de trois pièces de porcelaine

de Saxe à petites fleurs en relief, sur un fond petit bleu, avec

cartouches en miniatures sur fond d'or, et ornées de bronzes dorés d'or

moulu.--Une paire de flambeaux, cannelés de bronze doré d'or moulu.--De

chaque côté de la cheminée, une forte paire de bras à trois branches et

colliers de perles, en bronze doré d'or moulu.--De l'autre côté, en face

de la cheminée, une paire de girandoles à trois branches, d'un nouveau

modèle de goût antique, dorées d'or moulu.--Au-dessous, une commode

d'ancien laque du Japon, richement ornée de bronzes dorés, avec son

marbre de cinq pieds en gruotte d'Italie.--Enfin, au milieu était un

fauteuil à poudrer, garni de maroquin rouge, avec un coussin sur fond de

canne, et devant une table d'ébénisterie à mosaïques, sur fond gris

satiné, avec une tablette dans les jambes, et garnie en bronzes

dorés.--Quant à la garde-robe, elle renfermait tous les meubles déjà

indiqués dans celle de madame du Barry, excepté cependant qu'au lieu du

raffinement de luxe observé dans ceux de la comtesse, ils étaient fort

simples et tous en bois de noyer[121].

Au milieu des grandeurs de la favorite, la famille du Barry ne

s'oubliait pas. Déjà plusieurs fois le mari de la comtesse, _Guillaume_

du Barry, était venu tourmenter sa femme de ses doléances et avait

cherché à obtenir par elle des faveurs et de l'argent. Pour faire cesser

ces importunités, madame du Barry lui constitua 5,000 livres de rente,

et par sentence contradictoire du Châtelet de Paris du 1er avril

1772, elle fut séparée d'habitation avec son mari[122]. Quant au comte

_Jean_, il avait toujours conservé un certain ascendant sur madame du

Barry. Il avait placé auprès d'elle sa propre soeur, mademoiselle

_Claire du Barry_, petite bossue que la comtesse aimait fort peu, pour

surveiller toutes ses actions et lui rappeler sans cesse que sa faveur

était due à son frère, et qu'elle devait en être reconnaissante. On

verra qu'il sut en tirer ainsi des sommes s'élevant à plus d'un million.

Mais il ne voulait pas seulement de l'argent, il fallait encore qu'il

profitât de la favorite pour satisfaire son ambition. Le comte Jean

avait un fils, débauché comme le père; il voulut le marier à une fille

de grande maison, et pouvoir, à l'aide de cette alliance, marcher de

pair avec les premières familles de la cour. C'est ce qu'il parvint à

réaliser grâce à la faveur et surtout à l'argent de madame du Barry.

M. le prince de Soubise avait pour parente une jeune personne d'une

grande beauté, mais peu riche, la fille du marquis de Tournon. Ce fut

elle que l'on destina au fils du comte du Barry. A peine âgée de

dix-sept ans, mademoiselle de Tournon était encore au couvent lorsque

l'on décida de son sort. Par ce mariage, les du Barry s'alliaient

presque au sang royal, puisque la mère du duc de Bourbon, fils du prince

de Condé, était fille du prince de Soubise. Le roi, sous l'influence de

madame du Barry, pressait fortement la conclusion de ce mariage; le

prince de Soubise le désirait aussi, le prince de Condé seul s'y

opposait. Mais enfin, vaincu par les instances du roi, il y donna son

consentement. Le 18 juillet 1773, le roi et la famille royale signèrent

le contrat de mariage du vicomte du Barry avec mademoiselle de Tournon;

quelques jours après ils reçurent la bénédiction nuptiale, et le 1er

août suivant, la nouvelle vicomtesse était présentée au roi et à la

famille royale par madame du Barry elle-même.

En faveur de ce mariage, le vicomte du Barry fut fait capitaine des

Suisses de M. le comte d'Artois, et sa femme, qui reçut en dot 200,000

livres de madame du Barry[123], fut nommée dame pour accompagner la

comtesse d'Artois.

Madame du Barry acheta fort peu de biens pendant sa grandeur. Elle fit

l'acquisition d'une maison à Saint-Vrain, près Arpajon, et d'une petite

ferme appelée la _Maison-Rouge_, à Villiers-sur-Orge, près de

Lonjumeau[124].

On a vu par le contrat de mariage de madame du Barry que sa mère se

nommait madame _Rançon_. En effet, elle avait épousé, en 1749, un nommé

_Rançon_, commis aux aides, titre qu'on changea, dans le contrat de la

comtesse, en celui d'_intéressé dans les affaires du roi_. On conçoit

qu'avec un si mince emploi pour toute fortune, M. et madame Rançon

devaient mener une assez triste existence. Dans sa haute position,

madame du Barry n'oublia pas sa mère. Elle allait souvent la voir, et

elle la mit à même de vivre largement. Quoiqu'elle n'eût ni les manières

ni le langage d'une femme de qualité, on ne pouvait cependant continuer

de donner ce nom de Rançon à la mère d'une comtesse qui avait l'insigne

honneur d'être la maîtresse du roi, et on l'appela madame de Montrable.

C'est pour madame de _Montrable_ que madame du Barry acheta _la

Maison-Rouge_, et cette dame l'habita fort longtemps.

La maison de madame du Barry était devenue très-considérable, et ses

équipages et ses gens ne pouvaient plus tenir dans l'hôtel de la rue de

l'Orangerie, qu'elle avait loué la première année de son arrivée à

Versailles[125]. Il y avait, sur l'avenue de Paris, une charmante

habitation construite par _Binet_, valet de chambre du Dauphin et parent

de madame de Pompadour. Madame du Barry l'acheta pour y faire construire

un grand hôtel. _Ledoux_, son architecte, tout en conservant le joli

pavillon de _Binet_, y fit ajouter des constructions considérables, afin

d'y placer les chevaux, les voitures et les gens. C'était un véritable

palais, et l'on alla même jusqu'à y élever une chapelle, à laquelle,

pour la desservir, madame du Barry nomma un aumônier en titre[126].

Madame du Barry était arrivée au comble de la faveur; le roi n'était pas

encore dans un âge très-avancé (64 ans), tout lui faisait espérer une

longue carrière dans le poste qu'elle occupait; et cependant, quelques

jours encore, et toute cette grandeur allait disparaître. Louis XV, déjà

triste et souffrant, venait, pour se distraire, de passer quelques jours

à Trianon, lorsqu'il y fut atteint de la petite vérole. Ramené à

Versailles, il y succomba le 10 mai 1774.

Quelques jours avant la mort du roi, et lorsqu'on le vit dans un état

tout à fait désespéré, on fit partir de Versailles madame du Barry. Elle

se retira à Rueil, chez M. et madame d'Aiguillon, qui lui prodiguèrent

les soins les plus affectueux.

Le premier acte du nouveau monarque fut d'éloigner de la cour celle qui

en avait été le scandale pendant les dernières années de la vie du feu

roi. Le jour même de la mort de Louis XV, le duc de la Vrillière fut

envoyé à Rueil et remit à madame du Barry une lettre de cachet lui

intimant l'ordre de se rendre immédiatement au couvent de

Pont-aux-Dames, près de Meaux.

La chute de madame du Barry entraîna celle de toute la famille. Le comte

Jean et son fils sortirent de France. Quant au comte Guillaume, resté à

Toulouse, il y fut l'objet des huées et des railleries de la populace.

Il y avait un an que madame du Barry était renfermée dans l'abbaye de

Pont-aux-Dames. Sa santé s'altérait de cette vie si éloignée de ses

habitudes. Ses amis faisaient des efforts pour l'en faire sortir, et

elle parvint enfin à obtenir la permission d'aller habiter sa petite

maison de Saint-Vrain. Elle y passa une partie de l'année 1775; mais,

vers l'automne, des fièvres assez graves attribuées à l'humidité de ce

lieu ayant attaqué une partie de ses gens et la menaçant elle-même, elle

obtint enfin de M. de Maurepas, oncle de M. d'Aiguillon, alors

tout-puissant, de revenir habiter le joli pavillon de Louveciennes.

Pendant le temps de sa faveur, madame du Barry avait eu à sa disposition

des sommes considérables; mais légère comme elle l'était, coquette et

désirant contenter à l'instant ses moindres caprices sans regarder à la

dépense, surprise surtout par la brusque mort de Louis XV, elle n'eut

point le temps de satisfaire ses créanciers, et il fut établi que

lorsqu'elle quitta la cour elle avait pour plus de 1,200,000 livres de

dettes.

Les créanciers de la comtesse ne savaient à qui s'adresser pendant son

séjour à Pont-aux-Dames. L'intendant général de la maison du roi

recevait de toutes parts des réclamations. On jugea alors nécessaire de

se rendre compte de la fortune de madame du Barry et des sommes qu'elle

avait reçues pendant le temps de sa faveur. Montvallier, intendant de

la comtesse, fut chargé de dresser un état de toutes ces sommes. Voici

cet état, copié sur les papiers déposés à la préfecture de

Seine-et-Oise[127]:

«État des sommes payées pour le compte de madame la comtesse du Barry,

par M. Beaujon[128], pendant qu'elle était en faveur à la cour de

France.

«15 juillet 1774.»

OBSERVATION.

Montvallier prévient qu'il n'a pu rendre le travail plus complet,

attendu qu'il n'a pas la suite des bordereaux de M. Beaujon, et qu'il y

a même une lacune entre celui du 15 février 1772 et celui du 10

septembre suivant, et qu'il lui a été fait une remise de pièces sans

bordereaux par madame du Barry, pour cette lacune, montant ensemble à la

somme de 93,200 livres, employée dans les articles qui suivent, savoir:

ART. 1er.--_Aux marchands orfèvres, joailliers et bijoutiers_.

Orfèvres 313,328 l. 4 s.

Joailliers 1,808,635 9

Bijoutiers 158,000 »

------------------

Total 2,279,963 l. 13 s.

ART. 2.--_Aux marchands de soieries, dentelles, toiles, modes_, etc.

Soieries 369,810 l. 15 s. 3 d.

Toiles, dentelles 215,888 6 »

Modes 116,818 5 »

Merceries 35,443 14 »

---------------------

Total 737,961 l. » s. 3 d.

ART. 3.--_A divers parfumeurs, fourreurs, chapeliers,

chaudronniers_, etc. 52,148 l. 9 s.

ART. 4.--_Pour meubles, tableaux, vases et autres ornements._

Meubles 24,398 l. 18 s.

Tableaux, vases 91,519 19

----------------

Total 115,918 l. 17 s.

ART. 5.--_Aux tailleurs et brodeurs._

Tailleurs 60,322 l. 10 s.

Brodeurs 471,178 »

----------------

Total 531,500 l. 10 s.

ART. 6.--_Pour achat de voitures, chevaux et fourrages._

Voitures et entretien 67,470 l. 1 s.

Chevaux 57,347 »

Fourrages 6,810 »

----------------

Total 131,627 l. 1 s.

ART. 7.--_Aux peintres, sculpteurs_, etc.

Doreurs 78,026 l. » s. » d.

Sculpteurs 95,426 » »

Peintres 48,875 12 6

Fondeurs 98,000 » »

Marbriers 17,540 8 10

A divers ouvriers menuisiers,

serruriers 32,240 8 »

----------------------

Total 370,108 l. 9 s. 4 d.

ART. 8.--_Pour les anciens et nouveaux ouvrages de Louveciennes._

Anciens ouvrages 111,475 l. 6 s. 9 d.

Jardins 3,739 19 »

Nouveaux ouvrages 205,638 16 8

Jardins 3,000 » »

----------------------

Total 323,854 l. 2 s. 5 d.

ART. 9.--Sommes payées, qu'on n'a pu appliquer aux

différents comptes, les motifs des payements n'étant

point connus 55,619 l. 2 s. » d.

ART. 10.--Pour dépenses extraordinaires,

dons, gratifications,

musique, aumônes 47,525 5 »

ART. 11.--Sommes payées, divisées

en deux parties, la première

considérée comme pour

le compte de madame du

Barry, et la deuxième pour ses

affaires; à madame du Barry

directement ou pour elle; aux

comte, vicomte et demoiselle

du Barry, et autres 1,081,052 l. 15 s. 2 d.

A ses gens d'affaires et autres,

y compris l'acquisition du

pavillon de l'avenue de Paris,

à Versailles 661,628 16 9

ART. 12.--A-compte sur la

construction du bâtiment audit

pavillon 18,000 » »

ART. 13.--Recouvrements à

faire 20,000 » »

------------------------

Total général 6,375,559 l. 11 s. 11 d.

Certifié véritable et conforme aux bordereaux mentionnés

ci-dessus.

Louveciennes, le 14 juillet 1774.

_Signé_: MONTVALLIER.

Pour payer toutes ses dettes, madame du Barry restait avec sa propriété

de Louveciennes et 150,000 livres de rentes viagères. Elle parvint à

faire des arrangements avec la plupart de ses créanciers; quant aux plus

récalcitrants, elle les paya à l'aide de la vente de plusieurs de ses

bijoux, et de la cession qu'elle fit de son hôtel de Versailles, en

1775, à Monsieur, frère du roi, moyennant la somme de 224,000

livres[129].

Retirée à Louveciennes, madame du Barry y mena une vie fort tranquille.

Belle et bonne, malgré sa position équivoque à la cour, elle s'y était

fait un grand nombre d'amis. Les plus grands personnages et bon nombre

de dames allaient à Louveciennes. On vit même le frère de

Marie-Antoinette, l'empereur Joseph II, venir lui faire une visite, et

lui offrir le bras en se promenant avec elle dans ses jardins. La

comtesse avait su se créer une petite cour, et les anciens amis de Louis

XV étaient toujours les bienvenus dans son château. Habituée depuis

plusieurs années à satisfaire tous ses caprices sans savoir ce qu'ils

pouvaient coûter, elle recevait ses hôtes en princesse, et, jolie femme,

continuait toutes ces folles dépenses de toilette qu'une jolie femme,

même sans être une madame du Barry, a souvent tant de peine à

abandonner. On la trouvait de plus toujours prête à secourir ses amis;

et l'on voit dans les papiers de la préfecture de Seine-et-Oise que le 9

avril 1775, c'est-à-dire un an après la mort de Louis XV, elle prêta

200,000 livres à M. le duc d'Aiguillon, qui ne les lui rendit que le 30

août 1784.

Madame du Barry dut donc économiser fort peu pour payer ses créanciers,

et ses dettes, au lieu de diminuer, ne firent qu'aller en augmentant.

Aussi, pour se liquider complétement, à force d'instances et de

démarches de ses amis, elle obtint enfin du roi Louis XVI, en avril

1784, l'échange de 60,000 livres de rente contre 1,250,000 livres qui

lui furent délivrées par le trésor royal[130].

Après comme pendant sa faveur, madame du Barry eut les mêmes soins de sa

mère; et lorsqu'elle mourut, le 20 octobre 1788, _elle constitua au

profit du sieur Rançon de Montrable, le mari de sa mère, une rente

viagère de 2,000 livres pour, dit-elle, reconnaître les bons procédés de

Rançon à l'égard de son épouse_[131]. Elle n'oublia pas non plus la

famille de sa mère; elle constitua des rentes à ses oncles et tantes, et

maria très-avantageusement plusieurs des ses cousines[132].

Madame du Barry était excessivement bonne pour ses domestiques. Elle

avait en eux une très-grande confiance, dont ils abusèrent plusieurs

fois, surtout à l'époque de la Révolution. Soit que ces domestiques,

paresseux et insouciants comme ils le sont dans la plupart des grandes

maisons, n'exerçassent point une surveillance assez active, soit que

quelques-uns d'entre-eux s'entendissent avec les fripons que tentaient

les richesses accumulées dans ce lieu, toujours est-il que plusieurs

vols considérables eurent lieu à Louveciennes, depuis que la comtesse y

faisait son séjour habituel.

Le 20 avril 1776, trois individus fort bien mis se présentent au château

et demandent à parler à madame du Barry. L'un d'eux, décoré de la croix

de Saint-Louis, est introduit dans son cabinet, où elle se trouvait

seule en ce moment, pendant que les deux autres restent dans la chambre

qui précède. Il va droit à elle un pistolet à la main, la menace de

tirer si elle fait le moindre geste pour appeler, et lui ordonne de

donner ce qu'elle a d'argent et de bijoux. Effrayée, elle s'empresse de

remettre à cet homme un riche écrin qu'elle avait près d'elle. Le

voleur, frappé de la beauté des diamants et content de sa proie, se

retire avec ses compagnons sans qu'on ait jamais pu les retrouver.

Un autre vol, beaucoup plus considérable, eut lieu dans la nuit du 10 au

11 janvier 1791.

On a vu que dans sa retraite de Louveciennes, madame du Barry avait

conservé de nombreux amis. Parmi eux se trouvait M. le duc de Brissac.

Brave, loyal et d'une superbe figure, le duc fit impression sur le coeur

de la comtesse. Ils s'attachèrent bientôt l'un à l'autre, et leurs

relations devinrent si intimes, que madame du Barry était aussi souvent

à Paris, à l'hôtel de Brissac, que le duc était à Louveciennes[133].

C'est pendant l'un de ces séjours à Paris que s'accomplit le vol dont on

va parler.

A l'aide des sacrifices qu'elle avait déjà faits, madame du Barry était

parvenue à combler la plus grande partie de ses dettes. Mais à l'époque

dont il s'agit (1791), elle en avait contracté de nouvelles.

Sa négligence à se rendre compte de ses propres affaires, le goût des

folles dépenses qui ne l'avait pas quittée, mais surtout le besoin de

soulager les infortunes que la Révolution commençait à faire peser sur

ses amis, avaient mis de nouveau le désordre dans ses finances. Déjà

elle avait cherché, par l'entremise de son banquier, à faire vendre

quelques-uns de ses diamants à l'étranger. Elle avait, à cet effet,

réuni dans un seul endroit du château ses bijoux les plus précieux. Peu

défiante, elle s'était fait aider dans ce travail par plusieurs de ses

domestiques; aussi savait-on parfaitement dans la maison le lieu où

étaient placées toutes ces richesses, et si les gens de la comtesse n'y

furent pour rien, leurs indiscrétions mirent au moins sur la voie les

malfaiteurs qui accomplirent ce vol audacieux.

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1791, pendant que madame du Barry était

à Paris chez le duc de Brissac, des voleurs s'introduisirent dans le

château, allèrent droit au lieu où étaient les diamants et les bijoux de

la comtesse, et enlevèrent tout ce qui s'y trouvait réuni; puis ils se

retirèrent tranquillement, sans que personne dans la maison se fût

aperçu de leur présence. Depuis quelque temps madame du Barry, pour

ajouter à sa sûreté, avait demandé au commandant des Suisses de

Courbevoie de lui donner un des soldats du régiment pour lui servir de

concierge. Aussitôt que l'on eut connaissance du vol, la municipalité de

Louveciennes fit arrêter le Suisse qui servait de gardien. Interrogé par

ses officiers, il avoua que des hommes qu'il ne connaissait pas

l'avaient enivré dans un cabaret; mais voilà tout ce que la police de

l'époque put recueillir sur cet attentat.

C'était une immense perte pour madame du Barry, car on venait de lui

enlever ses bijoux les plus précieux. On peut juger de la valeur de ce

vol et des richesses accumulées dans ce lieu par l'état des objets volés

qu'elle fit afficher dans Paris et annoncer dans les journaux étrangers:

«Trois bagues montées chacune d'un brillant blanc, le premier pesant 35

grains, le deuxième 50 grains, et le troisième 28 grains;

»Une bague montée d'un saphir, carré long, avec un Amour gravé dessus,

et deux brillants sur le corps;

»Un baguier en rosette verte, renfermant vingt à vingt-cinq bagues, dont

une grosse émeraude;

»Une pendeloque montée à jour, pesant environ 36 grains, d'une belle

couleur, mais très-jardineuse, ayant beaucoup de dessous;

»Une autre d'un onyx, représentant le portrait de Louis XIII, dont les

cheveux et les moustaches sont en sardoine;

»Une autre d'un César, de deux couleurs, entourée de brillants;

»Une autre d'une émeraude, carré long, pesant environ 20 grains;

»Une autre d'un brun-puce, pesant de 14 à 16 grains;

»Une autre d'un Bacchus antique, gravée en relief sur une cornaline

brûlée;

»Une autre d'une sardoine jaune, gravée par _Barrier_, représentant

Louis XIV, entourée sur le corps de roses de Hollande;

»Une autre d'un gros saphir en coeur, montée à jour, entourée de

diamants sur le corps et sur la moitié de l'anneau.--L'onyx de Louis

XIII et l'émeraude carrée sont montés de même et garnis également de

diamants, de roses et de brillants;

»Plus, dans ce _baguier_, il y a un _Bonus Eventus_ antique, gravé sur

un onyx;--un brillant blanc pesant 29 grains;--un autre pesant 25

grains;--un autre, forme de pendeloque, pesant 28 grains;--un autre,

rond, pesant 23 grains;--un autre, 25 grains;--un, 24 grains;--un,

qualité inférieure, carré long, 23 grains;--trois pesant chacun 28

grains;--un brillant en épingle, forme longue, pesant 30 grains;--un

brillant, forme losange, 33 grains;

»Deux bracelets, ensemble de 24 grains;

»Une rose montée à jour, de deux cent vingt-huit brillants blancs, dont

un gros au milieu, cristallin, pesant 24 grains;

»Un collier de vingt-quatre beaux brillants, montés en chatons à jour,

de 20 grains chaque;

»Huit parties de rubans en bouillon, chacune de vingt-un brillants à

jour, pesant depuis 4 grains jusqu'à 8;

»Une paire de boucles de souliers de quatre-vingt-quatre brillants,

pesant 77 karats 1/4;

»Une croix de seize brillants, pesant 8 à 10 grains chaque;

»Soixante-quatre chatons, pesant de 6 jusqu'à 10 grains;

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 14 / 21 段