l'expédition en parchemin du contrat de vente susdaté, ensemble tous les
titres et pièces que ledit Vallet a reconnu par icelui lui avoir été
remis par lesdits Crémer et sa femme, dont déchargé.
»Par ainsi promettant, obligeant, renonçant; fait et passé audit
Versailles _à l'égard de Sa Majesté en son appartement au château_, et à
l'égard dudit sieur Sévin ès étudè, l'an 1774, le 27 mai, avant midi. Sa
Majesté a signé, ainsi que ledit sieur Sévin. Signé: LOUIS, SÉVIN, DUCRO
et ALAIN.»
Il résulte donc de ces diverses pièces que la fameuse maison désignée
dans l'histoire de Louis XV sous le nom de _Parc aux Cerfs_ était placée
au nº 4 de la rue Saint-Médéric.
Aujourd'hui cette maison a entièrement changé d'aspect; transformée en
un fort joli hôtel par les propriétaires qui l'ont successivement
habitée depuis quelques années, elle ne rappelle plus rien de cette trop
célèbre _petite maison_.
X
MADAME DU BARRY.
1768-1793.
Les archives de la préfecture de Seine-et-Oise contiennent deux cartons
avec cette suscription: _Madame du Barry_. Ces cartons renferment en
effet un grand nombre de papiers transportés dans les archives du
district de Versailles, lors de sa condamnation à mort, en 1793. A cette
époque, on apporta à Versailles tout ce qui fut trouvé de papiers au
château de Louveciennes. Ils étaient fort nombreux, et furent pour la
plupart rendus à la famille en 1825. On peut voir par l'inventaire
dressé alors, qui se trouve plus loin, qu'un grand nombre d'entre eux
étaient du plus haut intérêt. Tels qu'ils sont, ceux de la préfecture de
Versailles sont encore fort curieux et méritent d'être connus.
On a écrit plus d'une fois la vie de madame du Barry; mais dans tous ces
écrits le vrai est fréquemment mêlé au faux, et ce sont pour la plupart
de véritables romans.
Les documents renfermés aux archives de Seine-et-Oise, et d'autres que
nous avons puisés à des sources aussi sûres[110], s'ils ne nous
éclairent pas sur tous les points de la vie de cette célèbre maîtresse
de Louis XV, nous mettent au moins à même d'établir avec certitude
plusieurs faits principaux.
Vers 1767, un homme, comme on en voit souvent dans les grandes
capitales, sans principes et sans moeurs, mais non pas sans esprit, le
comte _Jean du Barry_, rencontra dans une de ces maisons qu'on
appellerait aujourd'hui du _demi-monde_ une des plus jolies personnes
qu'il eût encore vues de sa vie. Frappé de sa beauté et de ses grâces,
il lui donna aussitôt le nom de l'_Ange_, et vit tout le parti qu'il en
pourrait tirer dans l'intérêt de sa fortune et de son ambition. Dès ce
moment il rêva et parvint à en faire la maîtresse du roi.
Depuis l'année 1764, date de la mort de madame de Pompadour, Louis XV
n'avait plus de maîtresse en titre, et il commençait à se lasser de ses
amours obscures du Parc aux Cerfs. Le comte du Barry était ami de
Lebel, ce valet de chambre du roi, dont le principal emploi est connu de
tout le monde. Il est de certains hommes qui finissent toujours par se
donner la main. Du Barry lui présenta mademoiselle l'Ange, et Lebel,
frappé de sa beauté, n'hésita point à la mettre en rapport avec le
roi.--Dès la première entrevue, Louis XV fut tellement subjugué par les
charmes de mademoiselle l'Ange, qu'il ne voulut plus entendre parler
d'une autre femme. Les rendez-vous se succédèrent rapidement, et le roi
brûla du désir de la déclarer maîtresse en titre. Mais mademoiselle
l'Ange n'avait point de nom, et pour paraître à la cour et y jouer un
rôle aussi important, il fallait qu'elle fût revêtue d'un titre et
qu'elle eût une position sociale un peu moins équivoque. Le comte Jean
du Barry aimait bien plus mademoiselle l'Ange pour les avantages qu'elle
pouvait lui rapporter que pour elle-même, et il n'aurait pas hésité à
lui donner sa main et son nom; mais il était marié. Un autre, en
épousant la maîtresse du roi, profiterait de tous les avantages rêvés
pour lui-même, et que la reconnaissance de celle qu'il allait élever à
une si haute position lui assurait! Il résolut alors de lui donner son
propre nom, en lui faisant épouser son frère, et de conserver par cette
alliance l'ascendant qu'il avait pris sur l'esprit de la nouvelle
favorite.
Le comte _Guillaume du Barry_, le mari futur de la maîtresse du roi,
était un pauvre officier des troupes de la marine, vivant à Toulouse
avec sa mère. Son frère lui écrivit aussitôt pour lui proposer ce
mariage, et lui faire envisager la brillante fortune qui en résulterait
pour lui et sa famille. Guillaume n'était pas plus scrupuleux que Jean,
il accepta avec joie sa proposition et partit immédiatement pour Paris.
Cependant, pour contracter ce mariage, il fallait le consentement de sa
mère. Cette dame ne le refusa pas; mais, soit par respect pour son nom,
soit pour toute autre raison, elle ne voulut pas sanctionner par sa
présence un acte si peu honorable, et elle chargea une autre personne de
la représenter dans tout ce qui allait être fait. Le comte Guillaume
arriva donc à Paris, muni de la pièce que voici:
«Par-devant le notaire royal de la ville de Toulouse et témoins bas
nommés, fut présente dame _Catherine de Lacaze_, veuve de noble _Antoine
du Barry_, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, habitant de
cette ville;
»Laquelle a fait et constitué pour son procureur général et spécial M.
Jean Gruel, négociant, rue du Roule, à Paris, auquel elle donne pouvoir
de, pour elle et en son nom, consentir que noble Guillaume du Barry, son
fils, ancien officier d'infanterie, contracte mariage avec telle
personne qu'il jugera à propos, pourvu toutefois qu'elle soit approuvée
et agréée par ledit sieur procureur constitué, et que la bénédiction
nuptiale lui soit départie suivant les constitutions canoniques, par le
premier prêtre requis, sans cependant que ladite dame constituante
entende rien donner à son fils dans son contrat de mariage; voulant en
outre que les présentes vaillent nonobstant surannotation et jusqu'à
révocation expresse, promettant, obligeant, renonçant.
»Fait et passé audit Toulouse, dans notre étude, le quinzième jour du
mois de juillet, avant midi, l'an 1768, en présence des sieurs
Bernard-Joseph Fourmont et Bonaventure Calvet, praticiens, habitant
cette ville, soussignés, avec ladite dame constituante et nous, notaire.
»_Signé_: DELACAZE DU BARRY, FOURMONT,
B. CALVET, et SANS, notaire, avec
paraphe[111].»
A son arrivée à Paris, Guillaume du Barry descendit à l'hôtel de son
frère, rue Neuve des Petits-Champs. Celui-ci ne perdit pas un seul
instant, et huit jours après le consentement de leur mère, le 23
juillet, il faisait signer à Guillaume le curieux contrat de mariage qui
suit:
«Par-devant les conseillers du roi, notaires au Châtelet de Paris,
furent présents:
»Haut et puissant seigneur messire Guillaume comte du Barry, chevalier,
capitaine des troupes détachées de la marine, demeurant à Paris, rue
Neuve des Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, majeur, fils de défunt
messire Antoine, comte du Barry, chevalier de l'ordre royal et militaire
de Saint-Louis, et de dame Catherine Delacaze, son épouse, actuellement
sa veuve, demeurant à Toulouse, contractant pour lui et en son nom;
»Sieur André-Marie Gruel, négociant à Paris, y demeurant, rue du Roule,
paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, au nom et comme fondé de la
procuration spéciale à l'effet du mariage dont va être parlé, de ladite
dame du Barry mère, passé devant _Sans_, notaire royal à Toulouse, en
présence de témoins, le 15 juillet présent mois, dont l'original, dûment
contrôlé et légalisé, est, à la réquisition du sieur Gruel, demeuré
annexé à la minute des présentes, préalablement de lui certifié
véritable, signé et paraphé en présence des notaires soussignés.
»Ledit sieur Gruel, audit nom, assistant et autorisant autant que de
besoin ledit seigneur comte du Barry, d'une part;
»Et sieur _Nicolas Rançon_, intéressé dans les affaires du roi, et dame
_Anne Bécu_, son épouse, qu'il autorise à l'effet des présentes,
demeurant à Paris, rue du Ponceau, paroisse Saint-Laurent, ladite dame
auparavant _veuve du sieur Jean-Jacques Gomard de Vaubernier_, intéressé
dans les affaires du roi, stipulant pour _mademoiselle Jeanne Gomard de
Vaubernier_, fille _mineure_ de ladite dame Rançon et dudit feu sieur
Gomard de Vaubernier, _son premier mari_, demeurant avec eux; à ce
présente et de son consentement pour elle et en son nom;
»Lesquels, dans la vue du mariage proposé et agréé entre ledit sieur
comte du Barry et ladite demoiselle Gomard de Vaubernier, qui sera
célébré incessamment en face d'Église, ont pris par ces présentes
volontairement fait et rédigé les clauses et conditions civiles dudit
mariage ainsi qu'il suit, en la présence et de l'_agrément_ de haut et
puissant seigneur _messire Jean, comte du Barry-Cérès_, gouverneur de
Lévignac, frère aîné dudit seigneur, futur époux, et de _Claire du
Barry_, demoiselle majeure, soeur dudit seigneur futur époux.
»ARTICLE PREMIER.--Il n'y aura point communauté de biens entre ledit
seigneur et demoiselle future épouse, dérogeant à cet égard à la coutume
de Paris et à toute autre qui l'admette entre conjoints; et, au
contraire, ils seront et demeureront séparés de biens, et ladite
demoiselle future épouse aura seule la jouissance et l'administration
des biens, droits et actions, meubles et immeubles qui lui appartiennent
et pourront lui appartenir dans la suite _à tel titre que ce soit_.
»ART. 2.--La demoiselle future épouse se marie avec les biens et droits
qui lui appartiennent et qui lui appartiendront par la suite, _dont elle
aura l'administration_, comme il est ci-devant dit. Et son mobilier
consiste en la somme de 30,000 livres, composé de bijoux, diamants,
habits, linge, dentelles et meubles à son usage, le tout _provenant de
ses gains et économies_, et dont, pour éviter la confusion avec le
mobilier dudit sieur futur époux, il a été fait et dressé un état,
transcrit sur les deux premières pages d'une feuille de papier à lettre,
lequel est, à leur réquisition, demeuré annexé à la minute des
présentes, après avoir été desdites parties contractantes certifié
véritable, signé et paraphé en présence des notaires soussignés.
»ART. 3.--Tous les meubles et effets qui se trouveront dans les maisons
qu'occuperont les futurs époux, tant à Paris qu'à la campagne, autres
que ceux désignés dans l'état ci-devant annexé, seront censés appartenir
et appartiendront en effet audit seigneur futur époux, et si dans la
suite ladite demoiselle future épouse fait quelque achat de meubles et
effets, elle sera tenue de retirer quittances en forme et, par-devant
notaire, du prix d'iceux.
»ART. 4.--Tous les biens appartenant aux demoiselle et seigneur futurs
époux, et ceux qui leur échoiront pendant le mariage, à tel titre que ce
soit, tant en meubles qu'immeubles, seront réputés propres à chacun
d'eux et aux leurs, de côtés et lignes respectivement.
»ART. 5.--Ledit seigneur futur époux a doué et doue la demoiselle future
épouse de 1,000 livres de rente de douaire préfix, dont le fonds, en
denier 25, demeurera propre aux enfants à naître dudit mariage.
»ART. 6.--Arrivant le décès de l'un des futurs époux, le survivant aura
et prendra sur les biens du prédécédé, par forme de gain de survie, en
meubles et effets prisés sans crue, la somme de 10,000 livres ou ladite
somme en deniers comptants, au choix dudit survivant.
»ART. 7.--Il est convenu que ladite demoiselle future épouse _demeurera
chargée seule de la conduite et de toutes les dépenses du ménage_, tant
pour la nourriture que pour les loyers ou appartements qu'ils
occuperont, gages de domestiques, linge de table, ustensiles de ménage,
entretien d'équipages, nourriture de chevaux et _toutes autres dépenses
quelconques sans exception_, tant envers ledit seigneur futur époux
qu'envers les enfants à naître dudit mariage, qu'elle sera tenue
d'élever et faire éduquer à ses frais, à la charge par ledit seigneur
futur époux, ainsi qu'il s'y oblige, de payer à ladite demoiselle future
épouse la somme de 6,000 livres de pension, pour tenir lieu de sa moitié
dans lesdites dépenses et entretien du ménage, par chaque année, de six
mois en six mois, et toujours d'avance, en sorte que les six premiers
mois seront exigibles le lendemain de la célébration du mariage.
»C'est ainsi que le tout a été convenu et arrêté entre les parties,
promettant, obligeant, renonçant.
»Fait et passé à Paris, en la demeure dudit seigneur comte du Barry,
futur époux susdésigné.
»L'an 1768, le 23 juillet après midi, et ont signé: J. GOMARD DE
VAUBERNIER, le CHEVALIER DU BARRY, GRUEL, le COMTE DU BARRY-CÉRÈS, A.
BÉCU, C.-F. DU BARRY, RANÇON.
»La minute des présentes demeurée à Me Garnier-Deschênes, l'un des
notaires, etc.[112].»
Par ce singulier contrat de mariage, madame du Barry était parfaitement
libre de faire tout ce que bon lui semblait, et le comte n'entrait dans
cet acte que pour lui donner un nom et lui permettre de recueillir
complétement les avantages de la position que l'on venait de lui
procurer.
Il est dit dans le contrat que la future épouse possède une somme de
30,000 livres en mobilier. Voici le détail assez curieux des divers
objets qui composaient cette somme de 30,000 livres provenant des _gains
et économies_ de mademoiselle l'Ange, d'après l'état annexé au contrat
de mariage:
«État des meubles, habits, linge, hardes et bijoux, dentelles et autres
effets appartenant à mademoiselle Gomard de Vaubernier:
«1º Un collier de diamants fins, évalué
à. 8,000 liv.
»2º Une aigrette et une paire de boucles
d'oreilles en girandolle, le tout
estimé à. 8,000
»3º Un lit complet, les rideaux, ciel,
dossier et bonnes grâces de damas vert;
une tenture servant de tapisserie, de
pareil damas; huit chaises, quatre fauteuils
et deux rideaux de fenêtres aussi
en pareil damas vert, le tout évalué à. 3,000 liv.
»4º Trente robes et jupons de différentes
étoffes de soie or et argent, de
toutes saisons, évaluées à. 3,000
»5º Dentelles d'Angleterre, de Bruxelles,
de Valenciennes, d'Argentan et autres,
tant en garnitures de robes qu'en
manchettes, bonnets ou autrement. 6,000
»Six douzaines de chemises fines de
toile de Hollande, garnies de manchettes
de mousseline brodée; douze déshabillés
complets de différentes étoffes de
soie et autres; deux douzaines de corsets
et plusieurs autres linges et effets
à l'usage de ladite demoiselle de Vaubernier,
le tout évalué à. 2,000
Total. 30,000 l.[113].»
Tels étaient les cadeaux de noces que le royal amant donnait à la
nouvelle épouse. Ce qui domine surtout dans ces divers objets, ce sont
les diamants, les robes, les dentelles, tous les ornements de toilette,
et l'on verra plus tard que le même goût préside aux dépenses de madame
du Barry pendant toute sa grandeur.
Un mois après le contrat, a lieu la célébration du mariage. A cette
cérémonie n'assistent ni la mère du marié, ni celle de la mariée, et
l'on voit cette dernière représentée par un personnage sur lequel nous
reviendrons dans la suite. L'acte de célébration est ainsi conçu:
«Le 1er septembre 1768, après publication de trois bans sans
empêchement, en cette paroisse Saint-Laurent et en celle de
Saint-Eustache, les 24, 25 et 31 juillet dernier, vu la procuration
donnée par la mère de l'époux à M. Jean Gruel, négociant à Paris, rue du
Roule, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir
au présent mariage; vu pareillement la procuration des beau-père et mère
de l'épouse, donnée à messire _Jean-Baptiste Gomard_, prêtre, aumônier
du roi, auquel ils donnent pouvoir de les représenter lors de la
célébration de ce mariage, les fiançailles célébrées aujourd'hui, ont
été par nous mariés messire Guillaume, comte du Barry, ancien capitaine,
et demoiselle Jeanne Gomard de Vaubernier, âgée de vingt-deux ans, fille
de Jean-Jacques de Vaubernier, intéressé dans les affaires du roi, et
d'Anne Bécu, dite Cantigny, etc.[114].»
Madame du Barry mariée, le comte son mari retourna à Toulouse, et elle
vint s'établir définitivement à Versailles. Le roi n'attendait que cela
pour se livrer tranquillement à toute sa passion.
Elle eut un appartement dans le château. Cet appartement était situé au
deuxième étage précisément au-dessus de celui du roi[115]. Louis XV
pouvait s'y rendre à toute heure et sans être vu, soit par un escalier
aboutissant au balcon de la cour des Cerfs, soit par la bibliothèque
située au-dessus du grand cabinet, dont une porte ouvrait sur un petit
palier donnant entrée dans un des deux cabinets placés de chaque côté de
l'alcôve de la chambre à coucher de madame du Barry.
De ce moment, madame du Barry allait avoir des équipages et des gens: il
fallait les loger en ville et avoir un hôtel, comme tous les grands
seigneurs qui habitaient Versailles.
Le 22 décembre 1768, on passe un bail en son nom avec la veuve _Duru_,
pour un hôtel situé à Versailles, rue de l'Orangerie[116], et c'est là
qu'elle établit sa maison.
Madame du Barry était installée au château, mais le roi ne la voyait
qu'en particulier. Elle ne pouvait monter dans les carrosses de la cour
et elle ne paraissait point en public; pour cela, il aurait fallu que
la favorite fût présentée et fît ainsi partie des dames de la cour. Le
roi le désirait ardemment, et madame du Barry encore plus. Malgré les
obstacles qui semblaient devoir s'y opposer, cette présentation se fit
rapidement, et elle eut lieu le 22 avril 1769. Dès ce moment, madame du
Barry fut reconnue comme maîtresse en titre, et entourée d'une foule de
courtisans qui, jusqu'à sa chute, ne cessèrent de briguer ses faveurs.
On a vu de quoi se composait la dot de mademoiselle l'Ange, mais cela ne
pouvait plus suffire à la maîtresse du roi. Aussi, dès les premiers
jours de 1769, le roi lui constistue 100,000 livres de rentes viagères
sur la ville de Paris, et 10,000 livres de rente sur les États de
Bourgogne. Madame de Pompadour avait eu près de Versailles une
habitation princière[117], il en fallut une à madame du Barry.
En 1690, Louis XIV avait acheté à M. de Valentinay la belle terre et le
château de Louveciennes. Il en fit don à la princesse de Conty, sa
fille. A la mort de la princesse, cette terre passa au comte de
Toulouse, puis au duc de Penthièvre. Le 7 mai 1768, le prince de
Lamballe y étant mort des suites de ses débauches, son père, le duc de
Penthièvre, ne voulut plus habiter une terre qui lui rappelait de si
tristes souvenirs, et il la vendit au roi. Louis XV la donna à madame
du Barry, et par brevet du roi du 24 juillet 1769, elle obtint, sa vie
durant, la _jouissance de la maison, jardins et dépendances de
Louveciennes_[118]. On voit, dans le relevé des dépenses de madame de
Pompadour, que dans les premières années de sa faveur, Louis XV lui
faisait des cadeaux d'une valeur fort considérable; c'est ce qui eut
lieu aussi pour madame du Barry. Le 1er janvier 1770, le roi entra de
bonne heure chez sa maîtresse, et, en l'embrassant, lui remit un brevet
signé le 23 décembre précédent, qui lui concédait, sa vie durant, _les
Loges de Nantes_. Ce que l'on nommait _les Loges de Nantes_ était une
réunion de _boutiques, baraques et appentis établis sur la contrescarpe,
à Nantes_, et rapportant environ 40,000 livres de rente.
Mais les libéralités du roi pour sa nouvelle maîtresse ne s'arrêtaient
pas là, et il fournissait avec abondance l'argent nécessaire à ses
nombreuses dépenses.
Madame de Pompadour reçut une brillante éducation; artiste elle-même,
elle aimait les arts et les artistes, et ses dépenses consistent plus
dans la création de charmants séjours, embellis par les arts de la
peinture et de la sculpture, en concerts délicieux, en représentations
théâtrales, en tout ce qui est le résultat d'une éducation recherchée et
de bon goût qu'en dépenses personnelles et de toilette. Madame du
Barry, au contraire, n'ayant reçu aucune éducation, et arrivée à jouer
un rôle si important par sa seule beauté, ne pensa qu'aux moyens de
faire valoir ses charmes, et dirigea toutes ses dépenses vers la
toilette, le luxe et la recherche de ses appartements intimes.
On peut juger par la quantité de robes, d'étoffes de toutes sortes, de
dentelles, de bijoux trouvés chez elle à sa mort, de son goût effréné
pour la toilette. Ainsi, il y avait de dentelles, étoffes, robes,
corsets et linge de corps, pour 160,029 livres 5 sols;--de bijoux,
diamants, montres, etc., pour 400,000 livres[119];--et elle devait
encore, entre autres objets de toilette, 40,896 livres 13 sols à
mademoiselle _Bertin_, sa marchande de modes à Paris, et 2,275 livres 6
sols à M. _Bataille_, son parfumeur à Versailles.
Elle fit de son appartement de Versailles une suite de boudoirs
délicieux.
Les objets qui en faisaient l'ornement sont décrits dans les Mémoires
conservés aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise. La description
de quelques-uns de ces objets fera juger de ce que devait être ce
charmant logis[120].
Dans le salon, on voyait sur la cheminée une magnifique pendule à
colonnes, ornée de figures de porcelaine; au milieu, une superbe table
ornée de porcelaines de France: le dessus, qui était le morceau
principal, représentait un tableau en miniature d'après _Leprince_, les
garnitures de bronze, parfaitement ciselées et dorées d'or mat.--Il y
avait aussi un très-beau forte-piano anglais, qu'on avait fait organiser
à Paris par le fameux _Clicot_, avec flûtes et galoubet, un mouvement
pour le luth et deux autres pour les cymbales; la caisse, que l'on fut
obligé d'y ajouter pour contenir les tuyaux et les soufflets, était
plaquée en bois rose et à mosaïques blanches et bleues, et
très-richement garnie de bronzes dorés d'or mat.--Sur un des côtés était
une superbe commode d'ancien laque, de la première qualité, le panneau
du milieu à magots très-richement habillés; les frises plaquées en
ébène, les garnitures de bronze, ciselées et dorées d'or mat; le marbre
blanc de statuaire.--Et de l'autre côté une autre belle commode, ornée
de cinq morceaux de porcelaine de France, à fleurs et filets d'or,
très-richement garnie de bronzes bien finis et dorés d'or mat; le dedans
doublé en tapis vert et galonné d'or; le marbre blanc de statuaire.--Sur
chacune de ces commodes se trouvaient: d'un côté un très-fort groupe de
bronze et de couleur antique, composé de quatre figures représentant
l'enlèvement d'Hélène par Pâris, le tout sur un pied de bronze doré d'or
moulu;--et de l'autre côté un autre groupe de bronze, plus petit, et
d'après _Sarrazin_, composé de cinq enfants qui jouent avec un bouc; le
tout sur un pied de marqueterie de _Boule_, et orné de bronzes dorés
d'or moulu;--enfin un fort lustre de cristal de roche, à six luminaires,
et ayant coûté 16,000 livres, était appendu au milieu de la pièce. Comme
l'on jouait souvent dans ce petit salon, madame du Barry avait fait
faire une boîte de jeux, dont ces Mémoires nous ont conservé la
description: cette boîte était en acajou, doublée en tabis bleu,
galonnée en or; elle renfermait quatre boîtes à quadrilles en ivoire, le
trèfle, le pique, le coeur et le carreau en or incrusté sur chacune
desdites boîtes et entourés d'un cartouche avec noeuds de rubans, le
tout en or et aussi incrusté;--les quatre-vingts fiches et les vingt
contrats distingués par le trèfle; le pique, le coeur et le carreau,
aussi en or et incrustés.
Dans la chambre à coucher, il y avait une commode ornée de tableaux de
porcelaine d'après _Watteau_ et _Wanloo_, très-richement garnie de
bronzes très-bien finis et dorés d'or mat;--un secrétaire en armoire, de
porcelaine de France, fond vert et à fleurs, richement garni de bronzes
dorés d'or moulu.--On voyait sur les meubles deux cuvettes à mettre des
fleurs, en porcelaine de France, fond petit vert, à marines en
miniatures.--Une cuvette gros bleu caillouté d'or, avec des sujets de
_Teniers_, en miniature, et deux autres, moins grandes et décorées de
même.--Sur la cheminée, une pendule dorée d'or de Germain: elle
représentait les trois Grâces supportant un vase dans lequel était un
cadran tournant, et au-dessus un Amour indiquait l'heure avec sa
flèche; le tout était élevé sur un piédestal très-bien ciselé et doré.