à madame Lebon pour lui avoir prédit à l'âge de neuf ans qu'elle serait
un jour la maîtresse de Louis XV, 600 l. Cette prédiction, dont ne
parlent pas les biographes, et dont, on le voit, madame de Pompadour
s'est toujours souvenue, a dû avoir une grande influence sur sa
destinée, et a été probablement l'une des causes qui poussa sa mère à
chercher par tous les moyens à mettre Louis XV en rapport avec la jeune
et jolie madame d'Étiolles. La reconnaissance que madame de Pompadour
conserva pour madame Lebon fut sans doute la raison qui lui fit toujours
avoir un faible pour les sorcières et les sorciers. Madame Duhausset
raconte dans ses Mémoires une histoire qui le prouve bien:
«Un an ou quinze mois avant la disgrâce de l'abbé de Bernis, dit-elle,
Madame[106] étant à Fontainebleau, elle se mit devant un petit
secrétaire pour écrire; il y avait au-dessus un portrait du roi. En
fermant le secrétaire, après avoir écrit, le portrait tomba et frappa
assez fortement sa tête. Les personnes qui en furent témoins
s'alarmèrent, et on envoya chercher M. Quesnay. Il se fit expliquer la
chose, et ordonna des calmants et une saignée. Comme elle venait d'être
faite, entre madame de Brancas, qui vit du trouble, du mouvement, et
Madame sur sa chaise longue. Elle demanda ce que c'était, et on le lui
dit. Après avoir témoigné à Madame ses regrets et l'avoir rassurée, elle
lui dit: «Je demande en grâce à Madame et au roi, qui venait d'entrer,
d'envoyer aussitôt un courrier à M. l'abbé de Bernis, et que madame la
marquise veuille bien lui écrire une lettre dans laquelle, sans autre
détail, elle lui demandera de lui marquer ce que lui a dit sa sorcière,
et qu'il ne craigne pas de l'inquiéter.» La chose fut faite, et ensuite
madame de Brancas dit que _la Bontemps_ lui avait prédit dans du marc de
café, où elle voyait tout, que la tête de sa meilleure amie était
menacée, mais qu'il n'en arriverait rien de fâcheux. Le lendemain,
l'abbé écrivit que madame Bontemps lui avait dit aussi: «Vous étiez
presque noir en venant au monde,» et que cela était vrai, et qu'on a
attribué cette couleur, qui avait duré quelque temps, à un tableau qui
était devant le lit de sa mère, et qu'elle regardait souvent ce tableau,
qui représentait Cléopâtre se tuant au moyen d'une piqûre d'aspic, que
lui apportait un Maure dans des fleurs. Il dit encore qu'elle lui avait
dit: «Vous avez bien de l'argent avec vous, mais il ne vous appartient
pas;» qu'effectivement il avait deux cents louis pour remettre au duc de
la Vallière. Enfin il marquait que, regardant dans la tasse, elle avait
dit: «Je vois une de vos amies, la meilleure, une grande dame, menacée
d'un accident.» Qu'il devait avouer, malgré sa philosophie, qu'il avait
pâli; qu'elle s'en était aperçue, avait regardé de nouveau, et avait
dit: «Sa tête sera un peu menacée, mais il n'y paraîtra pas une
demi-heure après.» Il n'y avait pas moyen de douter du fait, et il parut
fort étonnant au roi, qui fit prendre des informations sur la sorcière,
mais que Madame empêcha d'être poursuivie par la police. Elle protégea
aussi le fameux _comte de Saint-Germain_, qui prétendait avoir plus de
deux mille ans, blanchissait les diamants, faisait grossir les perles,
était enfin un véritable sorcier, et que, malgré tout ce charlatanisme,
le roi voyait chez madame de Pompadour par amour pour elle.»
La liste des pensions contient ensuite:
Livres.
A madame Sainte-Perpétue, sa tante du côté
maternel. 3,000
(Elle était supérieure des ursulines de
Poissy.)
A mademoiselle Clergé, ancienne femme de
chambre de sa mère. 600
Aux capucines de Paris. 720
(C'est dans l'église de ce couvent qu'elle
fut inhumée.)
Aux filles de l'Ave-Maria. 240
A madame Becker, religieuse de Saint-Joseph. 240
A la dame Plantier, nourrice de sa fille. 200
A la dame Pin, son ancienne fille de garde-robe. 50
A Dablon, son père nourricier. 300
Madame de Pompadour eut une fille de M. d'Étiolles; elle se nommait
Alexandrine. Il paraît que sa figure était charmante et pleine de feu.
Sa mère rêvait pour elle les plus brillantes alliances, lorsqu'elle
mourut à quatorze ans, de la petite vérole, dans le couvent de
l'Assomption, où elle était élevée. On voit par ces pensions que madame
de Pompadour n'oubliait pas ceux qui avaient approché sa fille, et cela
explique aussi pourquoi elle protégea toujours ce couvent de
l'Assomption, et y fit faire des embellissements dont nous avons vu le
chiffre au chapitre des bâtiments.
Livres.
Au fils de sa première femme de chambre. 212
(Celle qui la servait sous un nom supposé.)
Au fils de Douy. 300
Au fils de madame Duhausset, seconde femme
de chambre. 400
Pour le petit Beaulieu, gentilhomme. 150
Pour le petit Capon, gentilhomme. 300
Pour la fille Manoyé. 380
Pour mademoiselle Guillier. 300
Pour mademoiselle de Pontavici. 250
Pour madame la baronne de Rhone, âgée de
quatre-vingt-dix ans. 3,000
Pour mesdemoiselles de Farges. 2,000
Pour la petite nymphe de Compiègne. 400
Pour le petit Jean-Simon. 300
(Elle faisait distribuer dans les greniers de
Versailles, par son homme de confiance, tous
les ans, 12 à 13 mille livres.) 12,000
Au petit Sans-Bras. 144
A un pauvre boiteux. 36
A madame Questier. 72
A madame de Gosmond, pour être religieuse. 1,800
A mademoiselle Dulaurent, pour être religieuse. 1,800
A mademoiselle Duhausset. 400
A mademoiselle de Longpré, sa parente. 600
A madame de la Croix. 300
A madame Trusson, pour remettre à quelqu'un
à Paris. 240
Puis vient une longue liste des maisons religieuses auxquelles madame de
Pompadour accordait des secours; ces maisons sont au nombre de cinquante
et une.
Elle leur donnait tous les ans dans le carême. 600
A tous les curés de ses maisons. 1,452
Aux deux curés de Versailles, à chacun 10 louis. 480
Au curé de Fontainebleau. 120
Au curé de Choisy. 120
Aux soeurs grises de Choisy. 120
Aux soeurs grises de Fontainebleau. 120
A tous les curés de Compiègne. 600
A toutes les maisons religieuses de Compiègne. 1,200
A un pauvre abbé de Compiègne, aux carmélites. 48
A madame de Villars, pour ses pauvres, tous
les ans. 1,200
Aux frères de la forêt de Sénart. 46
A la bouquetière du château de Versailles, suivant
la cour. 120
La fondation d'une grand'messe aux carmélites
de Compiègne. 600
Le jour de l'an, à tous les officiers des petits
appartements du roi, et garçons du château,
à chacun une très-belle veste. 1,000
A tous les autres domestiques du roi, suisses
des appartements grands et petits, valets de
pied, frotteurs, cochers, postillons et palefreniers
du roi, et tous les métiers travaillant
au château. 1,200
A la naissance de Mgr le duc de Bourgogne, elle
donna 3,000 livres à distribuer aux pauvres
de Versailles. 3,000
Ainsi qu'aux autres naissances, trois autres fois. 9,000
Elle fit donner aux pauvres de la Trappe, en
deux fois. 15,000
Elle fit à Crécy, en deux fois, quarante-deux
mariages, à l'occasion de la naissance des
princes. Elle dota mari et femme à raison de
300 livres et 200 livres pour les habits. 21,000
Telle est la liste de ses dons.
Le manuscrit est enfin terminé par une récapitulation des sommes
dépensées par madame de Pompadour pendant les dix-neuf années de sa
faveur.--Le total général est de 36,924,140 l. 8 s. 9 d.
Voilà, sur sa déclaration, le relevé de ce que madame de Pompadour a
coûté à la France.
IX
LE PARC AUX CERFS SOUS LOUIS XV.
1755-1771.
Il n'est aucun fait historique qui ait rendu plus odieux le nom de Louis
XV, et qui, d'un autre côté, ait donné lieu à plus de divagation parmi
les écrivains, que _le mystérieux établissement du Parc aux Cerfs_. Les
historiens les mieux renseignés ne savent où il était placé. Les uns, se
fondant sur son nom, en font une ancienne habitation de chasse de Louis
XIII transformée en une sorte de petit palais entouré de jardins et de
bois. D'autres le confondent avec l'Ermitage de madame de Pompadour;
personne en un mot, jusqu'à ce jour, n'a pu dire d'une manière positive
où il était placé. Depuis fort longtemps, nous cherchions à découvrir
cette énigme historique, et tous nos efforts avaient été inutiles. Il y
a peu de temps qu'en parcourant les Mémoires de madame Campan, nous
fûmes frappé d'une anecdote sur Louis XV, à laquelle nous avions fait
jusqu'alors peu d'attention. La voici:
«Louis XV, dit madame Campan, avait, comme on le sait, adopté le système
bizarre de séparer Louis de Bourbon du roi de France. Comme homme privé,
il avait sa fortune personnelle, ses intérêts de finance à part.
»Louis XV traitait comme particulier dans toutes les affaires ou les
marchés qu'il faisait; il avait _acheté au Parc aux Cerfs, à Versailles,
une jolie maison_ où il logeait une de ces maîtresses obscures que
l'indulgence ou la politique de madame de Pompadour avait tolérées pour
ne pas perdre ses droits de maîtresse en titre. Ayant réformé cet usage,
le roi voulut vendre sa petite maison. Sévin, premier commis de la
guerre, se présenta pour l'acheter; le notaire qui était chargé de cette
commission en rendit compte au roi. Le contrat de vente fut passé entre
Louis de Bourbon et Pierre Sévin, et le roi lui fit dire de lui apporter
lui-même la somme en or. Le premier commis réunit 40,000 francs en
louis, et, introduit par le notaire dans les cabinets intérieurs du roi,
il lui remit la valeur de sa maison.»
Ces renseignements donnés par madame Campan, quoique bien incomplets,
puisqu'elle ne donne ni la rue, ni l'époque de la vente et de l'achat,
ni le nom du notaire, étaient cependant une précieuse indication, s'ils
se trouvaient exacts, car ils venaient confirmer l'établissement de la
petite maison du roi dans le Parc aux Cerfs et donnaient, en outre, le
nom de la personne à laquelle cette maison avait été vendue, lorsque,
par suite d'autres habitudes, elle devint inutile à Louis XV.
Nous résolûmes alors de faire de nouvelles recherches, et nous sommes
parvenu, non sans peine, à découvrir cette mystérieuse habitation du
Parc aux Cerfs. Mais, avant tout, rappelons ici ce qu'on entendait par
ce nom de _Parc aux Cerfs_.
Quand Louis XIII acheta la seigneurie de Versailles et y fit construire
un petit château, c'était surtout pour être plus facilement au milieu
des bois dont ce lieu était entouré et pour s'y livrer au plaisir de la
chasse, qu'il aimait passionnément. Aussi l'un de ses premiers soins fut
de faire élever près de son habitation les animaux pouvant servir à ses
plaisirs. C'est pour cela qu'il choisit, dans les bois qui couvraient
alors le sol de la ville, un emplacement dans lequel il pût réunir et
faire élever des cerfs, des daims, et d'autres bêtes fauves. Il le fit
entourer de murs, y fit construire quelques habitations de gardes, et ce
lieu reçut le nom de _Parc aux Cerfs_.
Le Parc aux Cerfs comprenait tout l'espace situé entre la rue de Satory,
la rue des Rossignols et la rue Saint-Martin. Ce Parc aux Cerfs fut
d'abord conservé par Louis XIV, et la ville se composa du vieux
Versailles et de la ville neuve, ne formant qu'une seule paroisse, celle
de Notre-Dame.
Quelques années après son séjour à Versailles, vers 1694, Louis XIV,
voyant les habitations s'élever avec rapidité dans la ville qu'il venait
de créer, songea à son agrandissement. Le Parc aux Cerfs fut alors
sacrifié. Louis XIV fit abattre les murs, arracher les arbres, détruire
les maisons des gardes, niveler le sol, et l'on y traça des rues et des
places. Des terrains furent donnés, surtout à des gens de la maison du
roi, mais l'on n'y vit cependant s'élever sous son règne que quelques
rares habitations. Louis XIV mort, Versailles resta pendant quelques
années comme une ville abandonnée. Aucune construction ne s'y fit. Mais
lorsque Louis XV y eut de nouveau fixé son séjour, et que la cour y fut
revenue, on vit affluer de toutes parts de nouveaux habitants. Leur
nombre, qui, à la mort de Louis XIV, était de vingt-quatre mille, fut
presque doublé dans les quinze premières années du règne de son
successeur. Les maisons se construisirent de tous côtés dans le quartier
du _Parc aux Cerfs_, et les habitants de ce quartier furent si nombreux
que l'on sentit la nécessité de diviser la ville en deux parties égales
et de créer une nouvelle paroisse formant aujourd'hui le quartier ou la
paroisse Saint-Louis.
Revenons maintenant à la petite maison de Louis XV.
Nous n'avions pour nous diriger dans nos recherches que le nom de
_Sévin_. Mais dans quel endroit du _Parc aux Cerfs_ était placée cette
maison achetée au roi par Sévin?
Nous savions que les archives du bailliage de Versailles étaient
déposées au palais de justice de cette ville, et que ces archives
contenaient les rôles de la répartition des sommes dues chaque année par
les propriétaires des maisons de Versailles pour les boues et lanternes,
depuis l'année 1664 jusqu'en 1788. Le dépouillement assez fastidieux de
tous les noms des propriétaires du quartier du Parc aux Cerfs nous fit
enfin rencontrer, comme propriétaire d'une maison située rue
Saint-Médéric, en 1772, le nom de _Sévin_. La place qu'elle occupait
dans le rôle nous indiquait que ce devait être ou la maison nº 2, ou
celle nº 4.--Mais était-ce bien celle ayant appartenu à Louis XV et
indiquée par madame Campan? Rien ne nous le prouvait, car sur ces rôles
nous trouvions immédiatement comme propriétaire avant _Sévin_ le nom de
_Vallet_.
En cherchant dans les titres actuels de propriété de la maison nº 4,
nous avons trouvé qu'elle appartenait effectivement à Sévin, et qu'elle
fut vendue par ses héritiers, après la Révolution, aux criées du
tribunal civil. Ces titres, ne remontant point au delà, nous laissaient
toujours dans l'obscurité sur les noms des propriétaires antérieurs à
_Sévin_.
* * * * *
Nous nous adressâmes alors aux possesseurs des maisons nos 2 et 4,
qui nous permirent gracieusement de rechercher dans tous les papiers
antérieurs ce que nous pourrions trouver chez les notaires touchant
cette intéressante question. Voici maintenant le résultat de ces
recherches:
Quand Louis XIV eut décidé de faire un nouveau quartier dans l'ancien
Parc aux Cerfs, les terrains furent donnés en propriété à divers
particuliers et surtout aux personnes appartenant à la maison du roi.
C'est ainsi que le roi fit don de l'emplacement occupé aujourd'hui par
les nos 2 et 4 de la rue Saint-Médéric à Jacques _Desnoues_, maître
d'hôtel et l'un de ses valets de chambre. Le 18 juin 1712, _Desnoues_
vend à _J.-B. Pizet, écuyer de la Maison-Fort_, le jardin et la _maison_
qu'il y avait fait construire. Le 27 septembre 1718, nouvelle vente de
cette propriété faite par _J.-B. Pizet_ au profit de _Jean-Michel
Crémer_, bourgeois de Versailles. A cette époque, le jardin n'était
point enclos de murs. En 1734, _Crémer_ fait construire les murs, ferme
les rues des Tournelles et Saint-Médéric et fait ainsi deux impasses.
Ces impasses portent sur les rôles de répartition des boues et lanternes
les noms de culs-de-sac Saint-Médéric et des Tournelles.
_Crémer_ meurt en 1740. Par suite, la propriété est partagée en deux; la
maison et la moitié du jardin échoient en partage à _Jean-Michel-Denis
Crémer_, son fils, et l'autre moitié appartient à la _veuve Crémer_.
Elle fait à son tour bâtir sur sa portion une maison à peu près
semblable à l'autre formant aujourd'hui le nº 2 de la rue Saint-Médéric.
Tel était l'état des lieux, lorsqu'en 1755 les agents secrets des
honteuses passions de Louis XV cherchent au roi une petite maison, de
façon à éviter la publicité dans ses rendez-vous de galanterie. Quelle
maison pouvait mieux convenir que celle de _Crémer_? Placée dans un
quartier retiré, au fond d'une impasse, n'ayant de voisins que la maison
construite par la veuve Crémer, dont toutes les fenêtres regardaient sur
la rue des Tournelles et n'avaient point de vue sur celle du fils, tout
enfin la désignait à leur choix. Ils proposent son acquisition au roi,
et l'argent est aussitôt donné. Il restait un dernier embarras: si le
roi lui-même ou ses agents bien connus traitent directement de l'achat
de cette maison, il n'y a plus de secret possible, et sa destination
sera bientôt découverte. On charge alors un tiers inconnu de cet achat.
Un huissier au Châtelet de Paris, nommé _Vallet_, traite directement
avec Crémer, et la maison est achetée en son nom. De là l'obscurité qui
a si longtemps régné sur l'emplacement de ce triste séjour. Qui aurait
pu penser que sous ce nom de _Vallet_, de cet huissier, que les rôles
des impôts de Versailles portent comme propriétaire de cette maison, se
cachait le nom du roi de France[107]?
Crémer croyait avoir vendu à Vallet; mais celui-ci, aussitôt
l'acquisition terminée, se présente seul devant notaires et fait la
déclaration suivante:
«Aujourd'hui est comparu par-devant les conseillers du roi, notaires au
Châtelet de Paris, soussignés, sieur François Vallet, huissier-priseur
audit Châtelet de Paris, y demeurant, rue des Déchargeurs, paroisse
Saint-Germain l'Auxerrois, lequel a déclaré ne rien avoir ni prétendre
en l'acquisition qui vient d'être faite sous son nom, de
Jean-Michel-Denis Crémer et sa femme, d'une maison située à Versailles,
rue Saint-Médéric, paroisse Saint-Louis, avec ses dépendances, par
contrat passé devant les notaires soussignés, dont Me Patu, l'un
d'eux, à la minute, cejourd'hui; mais que cette acquisition _est pour et
au profit du roi, le prix en ayant été payé des deniers de Sa Majesté à
lui fournis à cet effet_; c'est pourquoi il fait cette déclaration,
_consentant que Sa Majesté jouisse, fasse et dispose de ladite maison en
toute propriété, sans que le payement, qui sera fait sous le nom du
comparant, des droits de lots et ventes et centième denier, le décret
volontaire, qui sera fait et adjugé, et la jouissance et perception des
loyers, qui pourra être faite aussi sous son nom, puissent affaiblir la
propriété acquise à Sa Majesté de ladite maison et dépendances_,
déclarant que l'expédition dudit contrat d'acquisition et les titres
énoncés en icelui ont été par lui remis entre les mains du chargé des
ordres de Sa Majesté, ce qui a été accepté pour Sa Majesté par les
notaires soussignés, etc.
»Fait et passé à Paris, l'an 1755, le 25 novembre, et a signé:
»VALLET.--PATU, BROCHANT.»
Ainsi il n'y a plus de doute, c'est bien là la petite maison du Parc aux
Cerfs, si longtemps ignorée. Voilà le lieu où, depuis l'année 1755
jusqu'en 1771, furent successivement installées les jeunes filles que
les infâmes fournisseurs des plaisirs du roi offraient aux sens blasés
de Louis XV.
L'ignorance où l'on était généralement sur cette maison, sa grandeur et
son arrangement, le nom de Parc aux Cerfs toujours donné à cette
habitation, tandis que c'était celui du quartier où elle était située,
lui ont fait attribuer beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait
réellement et sont la cause des exagérations dans lesquelles sont tombés
à ce sujet plusieurs historiens.
«La tradition et le témoignage de plusieurs personnes attachées à la
cour, dit Lacretelle, ne confirment que trop les récits consignés dans
une foule de libelles relativement au Parc aux Cerfs. On prétend que le
roi y faisait élever des jeunes filles de neuf ou dix ans. _Le nombre de
celles qui y furent conduites fut immense._ Elles étaient dotées,
mariées à des hommes vils ou crédules.
«Les dépenses du Parc aux Cerfs se payaient avec des acquits au
comptant. Il est difficile de les évaluer; mais il ne peut y avoir
aucune exagération à affirmer qu'elles coûtèrent _plus de cent millions
à l'État_. Dans quelques libelles, on les porte jusqu'à un milliard.»
Nous ne voulons diminuer en rien l'odieux de la conduite de Louis XV, et
nous pensons aussi que l'entretien de ces jeunes filles, les rentes
qu'on leur donnait lorsque le roi en était dégoûté, et celles que l'on
faisait à leurs enfants lorsqu'elles en avaient, ont dû coûter des
sommes assez considérables. Mais la connaissance exacte de la maison du
Parc aux Cerfs ne permet pas d'admettre toutes ces exagérations.
La maison était petite et à peu près comme celle du nº 2, puisque le
jardin était derrière et sur le côté. Il était impossible que dans une
si petite maison il séjournât plus d'une demoiselle à la fois, avec la
dame chargée de la garder[108] et le domestique nécessaire pour les
servir. Il faut bien admettre encore que les jeunes filles qui furent
conduites dans ce lieu y demeurèrent au moins une année, puisque la
plupart n'en sortaient que pour devenir mères! Eh bien, si le roi ne
garda cette maison que depuis 1755 jusqu'en 1771, comme nous allons le
voir, c'est-à-dire seize ans, on ne peut dire _que le nombre de celles
qui y furent conduites fut immense_, et il faut nécessairement un peu
rabattre _du milliard et même des centaines de millions_ que coûtèrent
les dépenses du Parc aux Cerfs[109].
Madame de Pompadour, voulant donner à Louis XV des maîtresses dont elle
n'eût rien à redouter pour son pouvoir, protégea ce commerce du roi avec
des jeunes filles, mais il cessa entièrement lorsque madame du Barry
eut su concentrer sur elle seule toute la passion du vieux roi débauché.
La petite maison du Parc aux Cerfs n'ayant plus alors aucun but
d'utilité, Louis XV, qui l'avait achetée de ses deniers, la vendit afin
de faire rentrer cet argent dans sa cassette particulière.
Pour cette vente, Louis XV n'avait plus besoin de se cacher sous un faux
nom comme pour l'achat, et, malgré l'assertion de madame Campan, ce
n'est pas comme _Louis de Bourbon_, mais bien comme _roi de France_
qu'il vendit l'ancienne habitation de ses innocentes victimes à J.-B.
Sévin.
Voici ce contrat de vente:
«Vente par le roi, notre sire, à M. J.-B. Sévin, 27 mai 1771.
»Par-devant les notaires au bailliage royal de Versailles, soussignés,
fut présent très-haut, très-puissant et très-excellent prince Louis, par
la grâce de Dieu roi de France et de Navarre; lequel a, par ces
présentes, vendu et abandonné pour toujours et promet garantir de tous
troubles à sieur Jean-Baptiste Sévin, huissier de la chambre de madame
Victoire de France et commis principal de l'un des bureaux de la guerre,
demeurant à Versailles, rue Saint-Médéric, paroisse Saint-Louis, à ce
présent et acceptant acquéreur pour lui, ses hoirs et ayant cause, une
maison sise à Versailles, susdite rue Saint-Médéric, paroisse
Saint-Louis, consistant en bâtiments sur ladite rue, jardin derrière et
à côté, ainsi que ladite maison se comporte sans réserve, appartenant à
Sa Majesté au moyen de l'acquisition qu'elle en a fait faire _sous le
nom de François Vallet_, huissier-priseur au Châtelet de Paris, de J.
Crémer et Élisabeth Quartier, sa femme, par contrat passé devant Me
Patu et son confrère, notaires à Paris, le 25 novembre 1755, insinué et
ensaisiné, lequel Vallet a fait sa déclaration au profit de Sa Majesté
par acte passé devant ledit Patu et son confrère le même jour, le brevet
original en papier, laquelle est demeurée ci-joint, auxquels Crémer et
sa femme ladite maison appartenait de la manière expliquée au contrat
sus-daté, étant la dite maison en la censive de Sa Majesté et vers elle
chargée à raison de vingt sols de cens par arpent par chacun an pour
toutes choses, _de laquelle maison, dont Sa Majesté n'a jamais retiré
aucun revenu, elle a toujours entendu jouir à titre particulier pour en
disposer ainsi qu'elle jugerait à propos_.
»Cette vente faite à la charge dudit cens seulement pour l'avenir, à
compter de ce jour, et sans être tenu par ledit sieur Sévin au payement
d'aucuns droits de lots et ventes, contrôles, insinuation et autres qui
pourraient être prétendus à cause de la présente vente dont Sa Majesté
dispense ledit sieur Sévin.
»La présente vente aussi faite moyennant la somme de 16,000 livres;
laquelle somme Sa Majesté reconnaît avoir présentement reçue par les
mains d'Alain, l'un des notaires soussignés, qui, des deniers à lui
remis par ledit sieur Sévin, la lui a payée réellement délivrée en louis
d'or et monnoye ayant cours, à la vue desdits notaires, dont quittance
transportant, dessaisissant, voulant procureur, le porteur donnant
pouvoir.