Cette version est-elle la bonne? Certainement elle renferme au fond ce

qu'a dit Louis XIV; mais a-t-il dû s'exprimer dans ces termes? Sans

doute il se repentait de ses guerres trop nombreuses et des maux

qu'elles avaient attirés sur ses peuples, et il recommandait à son

petit-fils de ne pas l'imiter en cela; mais on ne peut croire qu'il ait

été jusqu'à se servir de ces expressions: «Ne suivez pas le mauvais

exemple que je vous ay donné sur cela,» et qu'il ait encore ajouté,

comme s'il ne se fût pas assez humilié: «J'ai souvent entrepris la

guerre trop légèrement et l'ay soutenue par vanité.» Non, Louis XIV ne

pouvait ni penser, ni dire que ce fût par vanité qu'il eût soutenu ses

guerres! Il avait vu, dans ses dernières années, le royaume à deux

doigts de sa perte par suite de la guerre, et il recommandait à son

successeur de l'éviter autant que possible pour le bonheur de ses

sujets, voilà tout.

A peu près à la même époque, Saint-Simon, ce courtisan frondeur,

rapportait aussi à sa manière les paroles de Louis XIV: «Mon enfant,

vous allez être un grand roi; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu

pour les bâtiments ni dans celui que j'ai eu pour la guerre; tâchez, au

contraire, d'avoir la paix avec vos voisins. Rendez à Dieu ce que vous

lui devez; reconnaissez les obligations que vous lui avez; faites-le

honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons conseils; tâchez de

soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux pour n'avoir pu

faire. N'oubliez point la reconnaissance que vous devez à madame de

Ventadour.»

Si le fond des pensées est le même que dans la version précédente, la

forme en est complétement changée. Puis Saint-Simon, déprédateur

constant des constructions de Louis XIV, et en particulier de

Versailles, n'étant pas fâché, pour excuser ses amères critiques, de

supposer qu'à ses derniers moments ce prince pensait comme lui, ne

craint pas de le faire s'accuser d'une faute de plus en mettant dans sa

bouche cette phrase évidemment inventée par lui: «Ne m'imitez pas dans

le goût que j'ai eu pour les bâtiments.» Il ajoute encore cette autre

phrase que l'on ne trouve pas dans les paroles rapportées par Lefebvre,

en parlant de Dieu: «Faites-le honorer par vos sujets.»

En 1742, Bruzen de la Martinière, dans la continuation de l'_Histoire de

Louis XIV_, commencée par Larrey, adopte la version de Saint-Simon, sauf

la phrase: «Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les

bâtiments,» qu'il supprime.

Reboulet, dans son _Histoire de Louis XIV_, publiée en 1744, copie d'un

bout à l'autre le _Journal historique_ de Lefebvre.

Enfin, le père Daniel, en 1756, revient à la version de Saint-Simon,

corrigée par la Martinière.

Puis vient Voltaire! Voltaire historiographe de France, Voltaire

écrivant le _Siècle de Louis XIV_, devait avoir une autre importance que

ceux qui jusqu'alors avaient rapporté ces paroles. Il en sentait toute

la gravité; il puisait aux sources les plus authentiques, et ce qu'il

allait dire devait être la vérité. Aussi, voyez s'il est possible de

douter de son récit! «Son successeur, dit-il, a toujours conservé

écrites, au chevet de son lit, les paroles remarquables que ce monarque

lui dit, en le tenant sur son lit entre ses bras: ces paroles ne sont

point telles qu'elles sont rapportées dans toutes les histoires; les

voici _fidèlement copiées_:--«Vous allez être bientôt roi d'un grand

royaume. Ce que je vous recommande plus fortement est de n'oublier

jamais les obligations que vous avez à Dieu. Souvenez-vous que vous lui

devez tout ce que vous êtes. Tâchez de conserver la paix avec vos

voisins. J'ai trop aimé la guerre; ne m'imitez pas en cela, _non plus

que dans les trop grandes dépenses que j'ai faites_. Prenez conseil en

toutes choses, et cherchez à connaître le meilleur pour le suivre

toujours. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous pourrez, et faites

ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même, etc.»

Voltaire avait raison, Louis XV a toujours conservé, écrites au chevet

de son lit, les dernières paroles de Louis XIV; mais Voltaire ne disait

plus vrai lorsqu'il ajoutait qu'il les donnait «_fidèlement copiées_;»

car si rien n'est omis de ce qui y était écrit, tout est transposé,

arrangé pour l'effet de la phrase, et n'a plus cet abandon qui donne

tant de vérité à ces paroles que Louis XV pouvait lire tous les jours.

Il y a mieux, si Voltaire, tout en arrangeant, n'a cependant rien

retranché, il a au contraire ajouté. Ainsi, nous retrouvons encore ici

la fameuse phrase de Saint-Simon sur les dépenses. C'est que Voltaire,

comme Saint-Simon, critiquait les dépenses de Louis XIV[101], et que,

comme lui, il tenait, par le repentir du prince, à montrer combien il

avait raison.

Jusqu'à ce jour, cependant, la version donnée par Voltaire était

considérée comme la bonne, et presque tous ceux qui écrivirent sur Louis

XIV depuis lui, ne firent que la copier.

Le hasard nous fit trouver la minute d'après laquelle fut faite la copie

placée dans la chambre à coucher du roi Louis XV; nous allons la

transcrire, et l'on pourra juger ainsi quelles altérations on lui a fait

subir.

Lorsque Louis XIV fit venir le jeune Dauphin et prononça les paroles,

que nous allons rapporter, l'un des secrétaires écrivait dans la chambre

même tout ce que disait ce prince. Madame de Ventadour, gouvernante du

Dauphin, frappée de la grandeur de cette scène, et persuadée que ces

conseils du grand roi pouvaient avoir une heureuse influence sur la

jeune imagination de son élève, voulut, en les plaçant constamment sous

ses yeux, les graver dans sa mémoire. Elle envoya donc la minute qui lui

fut remise par le secrétaire à Charles Gilbert, maître à écrire du

Dauphin, et l'un des calligraphes les plus distingués de cette époque,

avec ordre d'en faire immédiatement une copie sur vélin pour la placer

au chevet du lit du jeune prince. Voici ces paroles telles qu'elles sont

sur le manuscrit:

«Mon cher enfant, vous allez estre le plus grand roy du monde. N'oubliez

jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les

guerres, taschez de maintenir tousjours la paix avec vos voisins, de

soulager vostre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ay eu le

malheur de ne pouvoir faire par les nécessitez de l'Estat. Suivez

tousjours les bons conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous

devez tout ce que vous estes[102]. Je vous donne le père Letellier pour

confesseur, suivez ses advis et ressouvenez-vous toujours des

obligations que vous avez à madame de Ventadour[103].»

Gilbert se mit aussitôt à la besogne. Une copie textuelle sur vélin,

ornée de majuscules dorées, fut faite en quelques jours. Mais tandis

qu'il s'empressait de se conformer aux désirs de la gouvernante, la

mort, encore plus prompte, venait frapper le monarque. Louis XIV mort,

tout changeait dans l'État. Le père Letellier, qui était resté auprès du

roi jusqu'à son dernier moment, fut envoyé en exil par le régent. L'on

ne pouvait donc laisser sous les yeux du jeune souverain la

recommandation de son bisaïeul, de conserver ce jésuite pour son

confesseur.

Gilbert reçut alors l'ordre de faire une autre copie et de supprimer la

phrase ayant rapport au confesseur, et c'est cette copie qui fut placée

dans la chambre à coucher de Louis XV.

La minute envoyée à Gilbert, la première copie sur vélin qu'il en avait

faite, et deux autres aussi sur vélin avec la correction, furent

précieusement conservées par lui et transmises à son petit-fils, P.-Ch.

Gilbert, qui lui succéda dans sa charge de maître à écrire du Dauphin.

Celui-ci la garda jusqu'à l'époque de sa mort, arrivée vers 1789, et

c'est alors qu'elles passèrent entre les mains de son neveu, F.

Dumesnil de Saint-Cyr, dernier maître à écrire du Dauphin (Louis XVII).

C'est à la mort de M. de Saint-Cyr, survenue à Versailles en 1845, que

l'une de ses héritières, mademoiselle Ducroset, nous montra ce curieux

document historique au milieu des précieux manuscrits renfermés dans le

cabinet de son oncle, et c'est entre les mains de cette demoiselle qu'il

se trouve aujourd'hui.

Les faits que nous venons de raconter ne laissent aucun doute sur

l'authenticité de ce document, et fixent d'une manière positive la

nature des paroles prononcées par Louis XIV mourant à l'héritier de sa

couronne.

VIII

RELEVÉ DES DÉPENSES

DE MADAME DE POMPADOUR

DEPUIS LA PREMIÈRE ANNÉE DE SA FAVEUR JUSQU'A SA MORT.

On sait que Jeanne-Antoinette Poisson, mariée fort jeune au sous-fermier

général Lenormand d'Étiolles, ne tarda pas à devenir la maîtresse de

Louis XV. La mère de madame d'Étiolles, ambitieuse et intrigante, avait

toujours rêvé pour sa fille le rôle _honorable_ auquel elle venait de

parvenir. Elle lui fit, en conséquence, donner une éducation brillante,

et lui inspira surtout le goût des arts. Ce fut en 1745 qu'elle fut

reconnue maîtresse en titre du roi et créée par lettres patentes

marquise de Pompadour.

C'est de cette année 1745 que date le manuscrit dont nous allons nous

occuper. C'est un petit in-quarto sur papier gros et gris. Écrit en

petit caractère et sans orthographe, il paraît être de la main de

quelque employé de la maison de la marquise, et a été composé sur des

notes dont un grand nombre ont été écrites par madame de Pompadour

elle-même, ainsi qu'il est facile de le voir quand le copiste, ne se

donnant pas la peine de changer ce qu'il a sous les yeux, parle à la

première personne, comme dans cet article: _J'avais en vaisselle

d'argent pour_, etc., et dans cet autre: _Gages de mes domestiques_,

etc.--Il est recouvert d'une feuille de papier jaune sur laquelle est

écrit: _Énorme dépense_. La première feuille porte ce titre: _État des

dépenses faites pendant le règne de madame la marquise de Pompadour, à

commencer le 9 septembre 1745 jusqu'au 15 d'avril 1764_.--C'est le jour

où elle est morte.

La première partie du manuscrit est consacrée aux dépenses des

bâtiments. Madame de Pompadour aimait beaucoup les constructions.

Non-seulement elle fit réparer à grands frais plusieurs propriétés

qu'elle avait achetées, mais encore elle fit élever un assez grand

nombre de maisons. Son jeune frère, Poisson, connu sous le nom de

marquis de Marigny, qui fut directeur gérant des bâtiments du roi, la

seconda dans ses vues. Il dirigea particulièrement la construction du

charmant château de Bellevue, qui a depuis appartenu à Mesdames de

France, et dont il ne reste plus de traces aujourd'hui.--Ce chapitre est

intitulé: _État des sommes payées par ordre du roi par le sieur de

Montmartel sur les travaux et bâtiments de Crécy, Bellevue et autres

endroits, suivant les mandements visés par les sieurs de l'Assurance,

d'Isle, et Maurenzel._

_Crécy et Aunay._--Crécy était un fort joli château, faisant aujourd'hui

partie du département d'Eure-et-Loir. Madame de Pompadour en fit

l'acquisition, en 1748, pour la somme de 650,000 l. Elle acheta en même

temps, 140,000 l., la terre d'Aunay, qui touche à Crécy. Les travaux

qu'elle y fit faire, pendant les années 1748, 1749, 1750, 1751, 1752,

1753, 1754, s'élevèrent à la somme de 3,288,403 l. 16 s. 6 d.

_La Celle_ est une charmante propriété, à la porte de Versailles. Madame

de Pompadour l'acheta 260,000 l., en 1749. Les sommes payées pour

l'embellissement du château, pendant les années 1749 et 1751,

s'élevèrent à 68,114 l. 15 s. 4 d.

En 1749, Louis XV lui donna une portion du terrain du petit parc de

Versailles, sur lequel elle fit construire une jolie habitation qu'elle

appela son _Ermitage_. La construction de l'_Ermitage_ lui coûta 283,013

l. 1 s. 5 d.

Madame de Pompadour ne s'arrêtait pas dans son goût de construction

qu'elle sut faire partager à Louis XV. Elle venait de créer un charmant

bijou dans sa propriété de l'Ermitage, elle voulut construire un

véritable château, avec son parc et ses jardins. Il existait sur la côte

qui domine la Seine, entre Sèvres et Meudon, des terres qui

appartenaient au roi; Louis XV les lui donna, et, grâce au goût de

Marigny, l'on vit s'élever l'une des plus jolies habitations princières

des environs de Paris. _Bellevue_, nom que méritait bien cette charmante

maison, fut construite en 1750. Elle revint à 2,526,927 l. 10 s. 11 d.

Outre ces propriétés, madame de Pompadour avait encore des habitations

particulières dans les principales résidences royales. A Versailles, à

Compiègne, à Fontainebleau et à Paris.

A Versailles, le roi lui donna, en 1752, le terrain sur lequel se

trouvait, sous Louis XIV, la Pompe ou Tour d'Eau, détruite en 1686. Elle

y fit construire un hôtel qui lui revint à 210,844 l. 14 s. 10 d. C'est

aujourd'hui l'_Hôtel des Réservoirs_ ou _restaurant Duboux_. On avait

fait établir contre le mur du réservoir de l'Opéra un corridor qui

permettait d'aller du château dans cet hôtel. Madame Duhausset en parle

dans un endroit de ses Mémoires: «J'avais, dit-elle, un très-joli

appartement à l'hôtel, où j'allais presque toujours à couvert, etc.»

Dans son hôtel de Compiègne, elle dépensa, en 1751, 1752 et 1753, 30,242

l. 7 s. 8 d.

A Fontainebleau, elle fit construire, en 1753, à l'imitation de celui de

Versailles, un ermitage qui lui revint à 216,382 l. 18 s. 8 d. Elle

acheta à Paris l'hôtel d'Évreux, qu'elle paya 730,000 l., et y dépensa,

en 1754, 95,169 l. 6 s.

On trouve encore, au chapitre des dépenses des bâtiments, diverses

sommes pour des institutions religieuses. Ainsi l'on voit, pour le

couvent des ursulines de Poissy, dont sa tante du côté maternel madame

Sainte-Perpétue était l'abbesse, une somme de 4,908 l. 15 s. 10 d., et

pour les dames de l'Assomption de Paris, une autre somme de 32,069 l. 14

s. Enfin l'on voit le marquisat de Pompadour y figurer pour 28,000 l.,

dépensées en 1753.--Dans ce chapitre des bâtiments se trouvent les noms

de tous les entrepreneurs et artistes qui ont été employés soit à

construire, soit à embellir ces diverses maisons. Les artistes qui ont

travaillé au château de Crécy et à Aunay sont: Rousseau, Verbeck et

Pigalle, sculpteurs; à la Celle, Rousseau, sculpteur; à l'Ermitage, près

Versailles, Rousseau et "Verbeck, sculpteurs, et Rysbrack, peintre de

fleurs; à son hôtel de Versailles, Rousseau et Verbeck, sculpteurs, et

Rysbrack, peintre; à Bellevue, Coustou, Rousseau, Maurisan, la veuve

Chevalier, Verbeck, sculpteurs; Nelson, Gavau, Brunelly, Oudry,

peintres; Janson, la veuve Cropel, dessinateurs; Martiniere, émailleur à

l'hôtel d'Évreux, à Paris, Verbeck, sculpteur; à l'Ermitage de

Fontainebleau, Verbeck.

A la suite du chapitre des dépenses de bâtiments vient un journal

commencé le 9 septembre 1745, et terminé en mars 1764, dans lequel est

inscrit, mois par mois, ce que recevait madame de Pompadour pour ses

dépenses ordinaires. L'on y voit que, pendant ces dix-neuf années, les

recettes, pour ses dépenses ordinaires, ont été de 1,767,678 l. 8 s. 9

d., et les dépenses de 977,207 l. 11 s. 6 d. Ce journal peut donner lieu

à quelques curieuses observations. Madame de Pompadour touchait une

pension qui lui était payée tous les mois, sans compter les sommes

qu'elle recevait du roi comme cadeau, toujours pour sa dépense

ordinaire. Cette pension était, la première année, de 2,400 l. par mois;

en 1746, 1747, 1748 et 1749, les sommes données s'élèvent souvent

jusqu'à 30,000 l. dans un mois; puis, dans les années suivantes, pendant

lesquelles la passion du roi pour sa maîtresse s'était beaucoup

affaiblie, l'on voit la pension se régulariser et se réduire presque

constamment à 4,000 l. par mois. On remarque encore que, pendant les

premières années, madame de Pompadour reçoit du roi des étrennes, qui

disparaissent aussi dans les années suivantes: ainsi, en 1747, année du

plus fort de la passion de Louis XV, elle reçoit 50,000 l. d'étrennes;

en 1749, elle n'en reçoit plus que 24,000 l., et depuis 1750, on ne les

voit plus figurer dans les comptes.

Les sommes qu'elle recevait du roi étant moins fortes et ses dépenses

habituelles étant toujours fort considérables, il fallait trouver

d'autres ressources. C'est dans le jeu et dans la vente de ses bijoux

que madame de Pompadour trouve le moyen d'équilibrer les recettes avec

les dépenses. Ainsi on la voit gagner au jeu à Marly, le 15 mai 1752,

9,120 l., et le 31 du même mois, 28,000 l.--En 1760, elle vend des

_bracelets de perles_ 12,960 l.--En 1761, elle vend encore des bijoux

pour 9,000 l.; en 1762, sa vente de bijoux et le gain du jeu lui

rapportent 20,489 l.

Ce journal est terminé par une récapitulation, dans laquelle les

recettes et leur emploi sont comparés année par année, et qui montre,

comme je l'ai indiqué en donnant le chiffre des recettes et des

dépenses, que madame de Pompadour savait très-bien dépenser tous les ans

ce qui lui était donné, et ne faisait aucune économie.

A la suite de ce journal se trouve une sorte de dénombrement des

richesses de madame de Pompadour et des dépenses autres que celles des

bâtiments. C'est particulièrement à cette partie que s'applique la

remarque faite plus haut, sur la manière dont l'auteur du manuscrit fait

souvent parler madame de Pompadour elle-même. Tous les articles de cette

partie sont curieux et méritent d'être cités:

_État de mes effets en général._

Livres.

1. J'avais en vaisselle d'argent, pour 537,600

2. Plus, en vaisselle d'or ou en collifichets 150,000

3. Elle a dépensé pour ses menus plaisirs

et en se satisfaisant 1,338,867

4. Pour sa bouche, pendant les dix-neuf

années de son _règne_ 3,504,800

5. Pour les voyages du roi, extraordinaires,

comédies, opéras, faits et donnés en

différentes maisons 4,005,900

6. Gages pour mes domestiques, dix-neuf

années 1,168,886

7. Pensions que j'ai toujours faites, _jusqu'à

ma mort_ (sic) 229,236

8. Ma cassette, contenant quatre-vingt-dix-huit

boîtes d'or, évaluées l'une dans

l'autre à 3,000 livres 294,000

9. Une autre cassette contenant tous mes

diamants 1,783,000

10. Une superbe collection de pierres gravées

chez moi par le sieur le Guay,

donnée au roi, estimée 400,000

Madame de Pompadour, qui dessinait fort bien, grava elle-même _une suite

de soixante-trois estampes_, d'après ces pierres. Ces gravures ont été

publiées et forment un petit in-folio, fort rare, dont il n'avait été

tiré qu'un très-petit nombre d'exemplaires pour faire des présents: en

1782, il en parut une autre édition in-quarto, qui est moins recherchée.

Ce fut à l'occasion de son talent pour le dessin que Voltaire, l'ayant

un jour surprise dessinant une tête, improvisa ce madrigal:

Pompadour, ton crayon divin

Devrait dessiner ton visage;

Jamais une plus belle main

N'aurait fait un plus bel ouvrage.

11. En différents morceaux de vieux laque 111,945

12. En porcelaine ancienne 150,000

13. Achat de pierres fines pour compléter la

collection 60,000

14. Linge pour draps et table, pour Crécy 600,452

15. Plus, pour mes autres maisons 400,325

16. Ma garde-robe, tout compris 350,235

17. Ma batterie de cuisine pour toutes mes

maisons 66,172

18. Ma bibliothèque, y compris nombre de

manuscrits[104] 12,500

19. Donné aux dames qui m'ont toujours accompagnée,

pour présent, en variant les

effets 460,000

20. Donné aux pauvres pendant tout mon règne 150,000

21. En générosités aux concierges, en robes,

vestes, étoffes, ainsi qu'au cabinet du roi 100,000

22. Pour les affaires de mon père, M. de Machault

les régla à la somme de 400,000

Le père de madame de Pompadour, François Poisson, avait eu dans

l'administration des vivres un emploi fructueux. Accusé de gestion

infidèle, il fut forcé de se soustraire aux poursuites du gouvernement.

On voit, par cet article, que dans sa fortune elle n'oublia point de

faire payer les dettes de son père. Jusqu'ici tous les biographes

avaient bien dit que l'affaire de François Poisson avait été oubliée,

grâce au crédit de sa fille; mais ce qu'on ignorait, c'est que c'était

en satisfaisant ses créanciers:

Livres.

23. En tableaux et autres fantaisies 60,000

24. La dépense de la bougie, pendant dix-neuf

ans 660,000

25. La dépense des fallots et chandelles 150,000

26. En belles juments, voitures, chaises à

porteurs, chevaux de selle, quoi qu'en

ait dit _le Gazetier d'Utrecht_, en tout 1,800,000

Nous ne savons ce qu'a pu dire le _Gazetier d'Utrecht_ à l'occasion des

chevaux de madame de Pompadour, car nous avons inutilement cherché ce

qui pouvait avoir trait à cette question dans la collection de cette

gazette que possède la bibliothèque de Versailles. Ce qu'il y a de

certain, c'est que madame de Pompadour aimait beaucoup les chevaux;

qu'elle fit acheter de fort beaux étalons dans plusieurs pays, et les

réunit dans sa terre de Pompadour, où elle fonda le superbe haras qui

existe aujourd'hui, et qu'en 1763 M. de Choiseul fit transformer en

haras royal:

Livres.

27. Fourrages, fourniture de mes chevaux

pendant dix-neuf années 1,300,000

(Cette somme montre que madame

de Pompadour devait avoir, en effet,

un assez grand nombre de chevaux.)

28. Pour toute ma livrée, dans toutes mes

maisons 250,000

29. Pour achat de Crécy 650,000

30. Achat de la Celle 260,000

31. Achat d'Aunay 140,000

32. Achat de la baronnie de Tréon 80,000

(Tréon est auprès de la terre de Crécy.)

33. Achat de Magenville 25,000

34. Achat de Saint-Remy 24,000

35. Achat d'Ovillé, à moitié chemin d'Orléans 11,000

36. Achat de l'hôtel d'Évreux, à Paris 650,000

37. Achat du terrain à côté dudit hôtel 80,000

38. Dépensé à Champs, pendant l'espace de

trois ans 200,000

(Champs est un village du département

de Seine-et-Marne, dans lequel

se trouvait une fort jolie habitation.)

39. Dépensé à Saint-Ouen pendant l'espace

de cinq ans, sans faire les réparations

constatées par la maison de Gesvres. 500,000

Saint-Ouen ne paraît pas avoir appartenu à madame de Pompadour, mais

elle en avait la jouissance; et, comme on le voit par cet article, elle

y fit faire des embellissements qu'elle paya de ses propres fonds.

Dans cette nomenclature des richesses de madame de Pompadour, l'auteur

du manuscrit ne dit rien du château de Ménars, qui appartenait aussi à

la marquise; on trouve seulement dans le journal de ses dépenses, en

marge de l'année 1760: _Achat de Ménars_. Cette propriété paraît avoir

été payée par elle sur ses revenus annuels et par petites sommes, car on

trouve indiquées dans les années 1760, 1761, 1762, 1763, un assez grand

nombre de sommes, sous le titre: _Gratification pour Ménars_.

Enfin, cette partie se termine par un dernier article, intitulé:

40. Médailles d'or et d'argent. 400,000 liv.

Puis, à la suite, l'auteur ajoute quelques réflexions assez curieuses:

«D'après toutes ces dépenses énormes, dit-il, voici un fait que personne

ne voudra croire, qui est qu'à sa mort l'on n'ait trouvé à cette femme

que 37 louis d'or dans sa table à écrire, qu'elle avait destinés pour

les pauvres.»

«Autre fait incroyable, ajoute-t-il, lâché par Collin[105], c'est que

pendant sa maladie il fut obligé d'emprunter 70,000 l. pour faire face à

la dépense. Ce fait détruit entièrement l'imposture, qui est qu'on a

prétendu qu'elle avait dans toutes les banques de l'Europe, et elle se

trouve devoir après sa mort la somme de 1,700,000 l.»

Vient ensuite l'énumération de tous les gens attachés à madame de

Pompadour, tant à Versailles que dans toutes ses maisons particulières,

avec leurs appointements. On remarque parmi tous ces noms:

Livres.

Nesme, premier intendant. 8,000

Collin, chargé des domestiques, et lui servant

de secrétaire. 6,000

Le médecin Quesnay, entretenu de tout. 3,000

La Duhausset, femme de chambre. 150

La Couraget, id. 150

La Neveu, id. 150

On sait que madame Duhausset a écrit des _Mémoires_ qui donnent des

détails fort curieux sur la vie intime de madame de Pompadour. L'une des

deux autres femmes de chambre était femme de condition, mais elle prit

un nom emprunté, que madame Duhausset elle-même ne connut jamais bien.

Celle-ci seule ne changea point de nom, quoique au service de la

maîtresse du roi.

L'on y voit aussi figurer deux nègres, à raison de 1,800 l.

Puis une série de gens attachés à la cuisine, à la garde-robe; la livrée

et les employés des différentes maisons, concierges, portiers,

jardiniers, etc., et trois aumôniers: un à Versailles, un à

Fontainebleau et un à Compiègne.

Après l'énumération des gens attachés à son service, se trouve l'état

des pensions que faisait madame de Pompadour. On voit avec plaisir dans

ce chapitre qu'une partie des sommes considérables qu'elle touchait

était employée en bonnes oeuvres.

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 11 / 21 段