Il n'existe peut-être pas de machine qui ait eu une réputation aussi

colossale que l'ancienne machine de Marly. Son aspect gigantesque, sa

complication apparente, le bruit extraordinaire produit par son

mécanisme que l'on entendait d'une distance considérable, cette masse de

charpentes et de chaînes de fer se mouvant continuellement depuis le

bord de la Seine jusqu'au haut de la montagne de Louveciennes, tout

enfin dans cette immense machine était fait pour étonner les regards et

frapper l'imagination de la foule. Il semble que l'auteur d'un si

étonnant travail n'a pu rester inconnu, et cependant, même aujourd'hui,

l'on discute encore pour savoir qui il est. Ce fait, qui paraît

extraordinaire, s'explique naturellement par l'usage où l'on était, sous

Louis XIV, de faire tout au nom du roi ou de ses ministres, et de

placer ainsi dans l'ombre et au rang de simples employés des bâtiments

les véritables auteurs de la plupart des merveilles exécutées sous le

règne du grand roi. Que l'on demande en effet aux historiens à qui sont

dus les immenses travaux faits pour amener les eaux de l'Eure à

Versailles, ou pour réunir les eaux de pluie et de neige à plus de dix

lieues à la ronde, et les verser dans ces réservoirs, si heureusement

alimentés aujourd'hui par la nouvelle machine hydraulique de la Seine;

qu'on les interroge pour savoir les noms des habiles artistes qui ont

exécuté les plus jolis arrangements des jardins de Versailles, et ces

magnifiques jets d'eau si habilement et si élégamment disposés, ils

nommeront Louis XIV, Colbert et Louvois, et à la suite Mansart et Le

Nôtre; mais de l'abbé Picard, de Lahire, de Vauban, de Perrault, de

Francine, etc., pas un mot; et il faut, comme nous l'avons fait, aller

fouiller dans les archives, dans les registres des bâtiments, pour

retrouver les véritables auteurs de tous ces beaux travaux. C'est là ce

qui est arrivé aussi pour la machine de Marly. En n'allant pas chercher

aux véritables sources, on s'en est rapporté à des on dit plus ou moins

désintéressés, et aidé du merveilleux populaire, qui aime toujours à

rencontrer des moyens extraordinaires dans l'exécution de choses qui lui

paraissent extraordinaires, l'on a ainsi déplacé les rôles, et attribué

à un seul, et encore à celui qui y a pris la moindre part, l'honneur de

son invention. Reprenons donc un peu l'historique de la machine de

Marly, et suivons-le d'après les documents authentiques, dont les pièces

vont être mises sous les yeux du lecteur.

Louis XIV venait de désigner Versailles pour son séjour habituel.

Colbert, l'exécuteur des volontés du maître, donnait les ordres les plus

précis pour hâter les travaux nécessaires à leur accomplissement. Une

chose cependant semblait s'opposer aux désirs du roi, et paraissait

condamner Versailles à n'être jamais qu'un séjour passager: c'était le

manque d'eau. Mais le roi avait parlé, et son ministre avait fait un

appel à tous ceux que leurs connaissances spéciales pouvaient mettre à

même de résoudre cette importante question. Déjà, des travaux importants

avaient été exécutés[68], et non-seulement les eaux de sources, mais

encore des eaux recueillies sur les hauteurs environnant Versailles,

commençaient à satisfaire les désirs du roi et de son ministre. Sur ces

entrefaites, Colbert apprend qu'un gentilhomme liégeois, ingénieur

lui-même, vient de faire exécuter dans le domaine des comtes de Marchin,

seigneurs de Modave[69] une machine qui élève l'eau à une très-grande

hauteur, et qui, appliquée à Versailles, pourrait amener les eaux de la

Seine jusque dans cette ville. Il se hâte de lui écrire au nom du roi,

et l'engage à venir examiner si, à l'aide d'une semblable machine,

Versailles peut être alimenté des eaux qui lui manquent. Ce gentilhomme

liégeois était le chevalier de Ville, baron libre du Saint-Empire

romain[70]. Vivant dans un pays où l'on construisait de nombreuses

machines pour épuiser les eaux souterraines qui nuisent à l'exploitation

des houillères et des mines de charbon de terre, il s'était familiarisé

avec l'étude de ces machines. Désirant élever l'eau du Hoyoux sur les

hauteurs du domaine de Modave, il avait fait construire un de ces

appareils déjà employés depuis longtemps dans les mines de Hongrie,

lorsqu'il s'agissait de transmettre l'eau à de grandes distances,

par-dessus de hautes montagnes[71]. Mais il dut principalement la

réussite de son entreprise à l'habileté du constructeur chargé de son

exécution, Rennequin Sualem, qu'une grande intelligence et une longue

pratique avaient initié à toutes les difficultés de la mécanique.

De Ville se rend aussitôt à l'invitation de Colbert, et arrive à

Versailles, accompagné de Rennequin Sualem, car il sent que pour

l'exécution de pareille entreprise il ne peut se passer de l'habile

ouvrier dont il connaît par expérience toute la capacité.

La réussite d'une mécanique assez puissante pour amener l'eau de la

Seine jusqu'à Versailles demandait une chute considérable, pouvant faire

mouvoir les grandes et nombreuses roues destinées à lui donner

l'impulsion. De Ville suit la Seine dans tous ses contours, la sonde

lui-même dans tous ses points, et trouve enfin, entre Chatou et la

chaussée de Bougival, une chute assez forte pour la réussite de son

entreprise[72].

La chute trouvée, il fallait faire franchir à l'eau de la Seine la

distance qui la séparait non-seulement de la hauteur de la montagne de

Louveciennes, mais encore du sommet d'une tour élevée sur cette hauteur,

et qui, dominant tout le pays, pouvait permettre d'envoyer cette eau

soit à Versailles, point principal pour lequel on demandait

l'établissement de cet instrument hydraulique, soit à Marly, dont le roi

venait d'arrêter la construction, soit même à Saint-Germain[73]. De

Ville se mit aussitôt au travail, fit les projets de cet immense

appareil, les présenta au roi qui les adopta, et commença aussitôt les

travaux.

Il fallait, pour la bonne exécution de ces travaux, qu'ils fussent

confiés à des hommes déjà au fait de ces sortes d'ouvrages. De Ville et

Rennequin retournèrent à Liége et en ramenèrent une colonie d'ouvriers,

charpentiers, menuisiers, forgerons, etc., et de plus de Ville passa des

marchés avec les entrepreneurs de ce pays, en sorte que, corps de

pompes, mécanismes, cuirs, fers, etc., tout vint de Liége[74].

Toute la partie de la Seine comprise entre le Port-Marly et Bezons était

à cette époque presque entièrement divisée en deux bras par une suite de

petites îles. Pour que la navigation ne fût pas interrompue et avoir en

même temps une grande partie des eaux du fleuve employée au mouvement de

la machine, il fallait réunir toutes ces îles, n'en faire qu'une seule

digue, et agrandir le bras de la rive droite afin d'en former un canal

navigable. Ce fut le premier travail exécuté par de Ville[75]. Cette

digue et ce canal, qui ont plus de 10,000 mètres de longueur, furent

commencés au mois de mai 1681 et achevés au mois d'octobre de la même

année. Pendant ce temps se construisait la machine. Toutes les maisons,

terres, vignes, etc., comprises entre l'endroit où se trouvait la chute

et les hauteurs de Louveciennes, avaient été achetées par le roi. De

Ville s'établit dans l'une des maisons de la chaussée, afin de mieux

surveiller les travaux; il y fait construire un modèle de la machine, et

Rennequin Sualem, le constructeur et l'inspecteur de cette immense

machine, y habite auprès de lui[76].

La science de l'hydraulique était alors peu avancée, surtout en France,

et peu de personnes étaient en état de comprendre le mécanisme et les

effets de ce grand travail. Des doutes s'étant manifestés sur sa

réussite[77], et le roi ayant désiré qu'il fût fait un essai, de Ville

fit construire, au moulin de Palfour, sous sa direction, et par deux

Liégeois, Lambotte et Georges d'Espa, une machine analogue à celle que

l'on construisait en grand à Marly, qui éleva l'eau jusque sur la

terrasse de Saint-Germain[78].

Après cette expérience décisive on ne fit plus d'objections, et l'on

continua avec activité les travaux de la machine. Nous n'entreprendrons

pas d'en faire ici la description complète[79], nous rappellerons

seulement qu'au-dessous de la chute, dans la Seine, se trouvaient

quatorze roues hydrauliques de 36 pieds de diamètre chacune, mises en

mouvement par l'eau de cette chute[80]; ces roues mettaient en jeu huit

pompes chargées d'entretenir toujours l'eau à une égale élévation dans

un bassin élevé à peu près à la hauteur du bord des autres corps de

pompes. Celles-ci, au nombre de soixante-quatre, refoulaient cette eau

dans un puisard placé sur le penchant de la montagne. L'eau élevée à ce

premier puisard y était reprise par soixante-dix-neuf pompes, et

refoulée une seconde fois jusqu'à un second puisard supérieur au

premier; là, quatre-vingt-deux pompes achevaient d'opérer l'ascension de

l'eau jusqu'au sommet de la tour, dont la plate-forme supérieure est

élevée de 154 mètres au-dessus des eaux moyennes de la Seine, et se

trouve placée à 1,236 mètres de distance horizontale de la machine en

rivière, ou du premier mobile. Comme, par suite de la difficulté que

l'on éprouvait alors à bien joindre les tuyaux entre eux, beaucoup d'eau

se perdait en montant à la tour, seize pompes étaient placées dans un

réservoir situé derrière le puisard supérieur afin de ramener cette eau

perdue dans ce même puisard. Pour augmenter la quantité d'eau élevée par

la machine, on avait réuni dans un bassin, un peu au-dessous du premier

puisard, les eaux assez abondantes de toutes les sources des environs,

et huit pompes servaient à les élever dans le second puisard. On voit

donc que le produit de la machine était le résultat du travail de deux

cent cinquante-trois pompes, placées tant dans le lit du fleuve que dans

les puisards établis sur le penchant de la montagne. Tout ce système de

pompes était mis en mouvement par les roues hydrauliques tournant par

l'impulsion de l'eau du fleuve, qui avaient deux fonctions: l'une de

faire mouvoir les soixante-quatre pompes fournissant l'eau reprise

successivement par les deux systèmes supérieurs; l'autre de mettre en

jeu les longues suites de pièces de communication de mouvement au moyen

desquelles les pompes des deux systèmes supérieurs pouvaient faire leur

service. Cette transmission du mouvement s'opérait par l'intermède de

plusieurs couples de chaînes de fer partant de la Seine, et aboutissant

aux points où le mouvement devait être transmis; chaque couple avait ses

deux chaînes dans un même plan vertical, attachées d'espace en espace

aux extrémités des balanciers, dont les axes de rotation, placés à

mi-distance entre les deux chaînes, étaient posés sur des cours de lices

établis sur des chevalets. Des manivelles en fer, fixées aux extrémités

des axes des roues hydrauliques, agissaient sur les chaînes, dans le

sens de leur longueur, par l'intermède de pièces de traction et de

rotation. En résultat, lorsque la chaîne supérieure d'une couple était

tirée et se mouvait dans le sens de la descente de la montagne,

l'inférieure se mouvait dans le sens de la montée, et réciproquement;

ces allées et, venues oscillatoires, qui se répétaient plusieurs fois

par minute, produisaient des oscillations correspondantes dans les

pièces du mécanisme auxquelles les points supérieurs des chaînes étaient

attachés, et par suite l'ascension et la descente des pistons des pompes

de reprise des puisards. Ces indications sommaires, ajoute M. de Prony,

à qui nous empruntons ces détails, suffisent pour motiver l'énorme

quantité de fer et de bois dont la montagne se trouvait couverte sur une

longueur d'environ 700 mètres.

Actuellement que l'on voit arriver l'eau facilement d'un seul jet au

haut de la tour, et avec un appareil d'une grande simplicité, on est

étonné de la nécessité où l'on fut alors d'établir cette masse de

pompes, de puisards, de leviers immenses, de rouages de toute espèce

pour obtenir un résultat bien inférieur à celui d'aujourd'hui. On oublie

les progrès faits par les arts industriels depuis ce temps. Alors le jeu

des pistons dans les corps de pompes, et l'assemblage des tuyaux étaient

tels que l'air s'y introduisait de toutes parts et opposait une énorme

résistance à l'ascension de l'eau, et qu'une grande quantité de liquide

était perdue sans aucun résultat pour le but qu'on voulait obtenir.

Voilà pourquoi, l'eau ne pouvant s'élever d'un jet qu'au tiers de la

route qu'elle avait à parcourir, on fut obligé de diviser la machine en

trois systèmes de pompes, dont l'un, partant de la Seine, la portait à

mi-côte, le deuxième la faisait arriver au réservoir supérieur, et le

troisième enfin l'élevait jusque sur la tour; et comme les deux systèmes

de pompes, qui reprenaient à mi-côte l'eau refoulée immédiatement de la

Seine, ne pouvaient avoir de mouvement qu'en vertu de la force motrice

transmise du point inférieur du système général et émanant des eaux

mêmes du fleuve, on s'explique la complication apparente de cette

machine, son aspect gigantesque et les mouvements bruyants de toutes ces

masses, dont on ne pouvait pas, sans instruction et sans étude, saisir

la correspondance avec le premier mobile.

Les travaux de cette immense machine, commencés en 1681, étaient déjà

assez avancés en 1684 pour qu'on en fit l'essai. Nous avons dit que de

Ville, en élevant la tour, avait eu pour but de dominer tous les

environs et de pouvoir ainsi, de ce point, diriger l'eau partout où le

roi voudrait la distribuer. Pour faire son essai, il fit construire une

espèce de tour en charpente[81], sur le sommet de laquelle on vit en

effet l'eau arriver ainsi qu'il l'avait promis.

Après cet essai qui levait tous les doutes sur la réussite de la

machine, on remplaça la tour en bois par la tour en pierre et le bel

aqueduc qui domine, d'une façon si pittoresque, tous les environs.

Mansart en dessina les plans, en fit les devis, et fut chargé de la

construction. On creusa en même temps les réservoirs de Marly et de

Louveciennes, on fit les aqueducs pour conduire l'eau à Versailles, on

éleva, dans cette ville, le _gros mur_ de Montreuil, qui reliait la

butte de Picardie à la butte de Montbauron, on creusa aussi les

réservoirs placés sur cette butte, et Louvois, qui venait de faire

exécuter tous ces travaux, eut la satisfaction de voir arriver l'eau de

la Seine dans ces derniers bassins, l'année suivante, 1685.

En 1684, après l'essai de l'ascension de l'eau sur la tour, le roi

chargea Vauban de visiter la machine et de faire faire les travaux

qu'il jugerait nécessaires pour sa confection. Vauban, accompagné de de

Ville, examina tout avec la plus minutieuse attention; il admira cet

immense travail, et en comprit immédiatement tout le mécanisme et les

effets[82]; il fit simplement quelques observations sur la construction

de plusieurs parties des digues de la Seine, et crut nécessaire, pour

préserver la machine de l'action destructive des glaces, de faire

construire au-devant une estacade qui pût les diriger sur la grande

digue[83].

Telle est l'histoire, bien abrégée, de la construction de l'ancienne

machine de Marly. Mais à qui doit-on cette machine, et quel en est

l'inventeur? Il semble, d'après ce récit, que nul autre que de Ville ne

doit en recueillir l'honneur, et cependant aujourd'hui l'opinion

générale lui conteste cette invention pour l'attribuer à un homme dont

nous avons à peine parlé, à Rennequin Sualem. Cherchons donc la cause de

cette opinion, et voyons, en consultant les pièces authentiques, quels

rôles ont pu jouer, dans l'établissement de cette célèbre machine, de

Ville et Rennequin Sualem.

Et d'abord examinons comment s'est établie l'opinion qui en attribue

l'invention à Rennequin.

Un Allemand, Frédéric Weidler, professeur à Wittemberg, écrivit, en

1728, un ouvrage intitulé _Tractatus de machinis hydraulicis toto

terrarum orbe maximis, Marliensi, Londinensi et aliis rarioribus_. En

1714, il vint visiter la machine qu'il allait décrire. Dans cette

visite, qui va lui servir plus tard pour donner le nom de son inventeur,

il ne voit ni de Ville, son gouverneur, ni les contrôleurs, ni Vauban,

ni Mansart, ni même les entrepreneurs qui avaient eu des rapports

directs avec l'inventeur; il se contente de consulter les ouvriers qui

ont travaillé dès le commencement avec Rennequin: _Ii autem, qui initiis

fabricoe interfuerunt, affirmarunt mihi ad unum omnes, Rannequium illius

verum auctorem et fabricatorem, et Villaneum commendatorem apud aulam et

veluti ergo dioctem extitisse_.--Et quels étaient ces ouvriers qui lui

assuraient ainsi que Rennequin était le véritable inventeur de la

machine, c'était toute la colonie liégeoise, Paul Sualem, Toussaint,

Siane, etc., tous parents ou amis de Rennequin. Cette assertion de

Weidler, répétée, sans contrôle, par les écrivains spéciaux, est restée

comme certaine pour ceux qui depuis ont parlé de la machine. Mais ce qui

a surtout rendu cette opinion populaire, c'est l'épitaphe gravée sur sa

tombe, qui, de l'église de Bougival, où elle était à peine connue avant

la Révolution, a passé dans un cabaret de la chaussée, et y est restée

pendant de longues années exposée aux regards de tous ceux qui venaient

visiter la machine, en indiquant Rennequin comme son seul

inventeur[84].

Telles sont les deux seules autorités qui ont fait attribuer à Rennequin

l'invention de la machine.

Quelques écrivains modernes ont cherché à rétablir les faits et à rendre

à de Ville la place qu'il aurait dû toujours occuper[85]; l'abbé Caron,

entre autres[86], dans une notice lue à la Société des sciences morales,

des lettres et des arts de Seine-et-Oise, semblait avoir justement

attribué à chacun le rôle joué dans la construction de la machine, et

nous croyions la question jugée, lorsque nous avons reçu de Liége une,

petite brochure[87], dans laquelle non-seulement Rennequin Sualem est

regardé comme l'inventeur de la machine, mais où de Ville est traité

d'imposteur, et où nous voyons que le conseil communal de Liége, pour

honorer l'inventeur de cette machine, vient d'appeler une des rues de la

ville du nom de Rennequin. Il nous paraît donc nécessaire de faire

connaître les nombreuses pièces qui constatent le rôle joué par de Ville

dans l'établissement de la machine de Marly.

Ce qui a beaucoup contribué à faire dépouiller de Ville de son titre

d'inventeur de la machine, ce sont surtout sa position de fortune et ses

titres. Comment supposer, en effet, qu'un chevalier, baron du

Saint-Empire, possédant des terres, pût être en même temps un savant?

Non, le baron de Ville n'a dû être que le négociateur de l'entreprise,

l'entremetteur de la cour de Louis XIV avec le véritable auteur de la

machine, simple ouvrier, _ferè analphabêtos, sed manuariâ arte

excellens_[88]. On attribue aussi à Rennequin la construction de la

machine hydraulique de la terre de Modave, qui a attiré les regards de

Colbert, et comme c'est de cette construction qu'est venue la première

idée de la machine de Marly, on en tire la preuve qu'on lui doit

l'invention de cette dernière machine. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est

que cette machine hydraulique de Modave n'était qu'une imitation de

celles dont on se servait déjà depuis longtemps dans les mines de

Hongrie et de Suède; que, par conséquent, ce n'était point une invention

de Rennequin, et que c'est à de Ville, ingénieur instruit et au courant

de tout ce qui avait été fait en ce genre, que l'on en doit

l'application dans le domaine des comtes de Marchin.

Suivons maintenant de Ville à la machine de Marly. Avant de penser à

établir un mécanisme capable de faire monter l'eau de la Seine à

Versailles, il est nécessaire de trouver une chute assez puissante pour

faire mouvoir ce mécanisme. Il faut pour cela un homme instruit et

expert dans les travaux hydrauliques. Qui est chargé de ce travail? De

Ville. Nous le voyons, en effet, rechercher et reconnaître les pentes de

la Seine, indiquer et faire exécuter les travaux nécessaires pour

établir les digues et agrandir le lit du fleuve laissé à la

navigation[89].

La chute trouvée, qui voyons-nous encore préparer et ordonner tous les

travaux de construction de la machine, faire arriver les eaux des

sources de Prunay, de Louveciennes et de Bougival, afin de les joindre à

celles élevées de la Seine? C'est encore de Ville[90].

Le roi désire qu'un essai de ce que peut une machine de ce genre pour

élever l'eau soit tenté devant lui. N'est-ce pas encore de Ville, et ici

sans le secours de Rennequin, qui fait construire la pompe du moulin de

Palfour, et démontre ainsi au roi, par avance, la certitude du résultat

de ses opérations[91]?

N'est-ce pas lui aussi que nous voyons, en 1683, indiquer à l'arpenteur

Caron, et dessiner sur le terrain les places que devront occuper les

chevalets, puisards, réservoirs, etc., nouveaux, nécessités par

l'augmentation du mécanisme de la machine[92]?

En 1684, Vauban, chargé par le roi d'examiner la machine, la visite dans

tous ses détails, et c'est de Ville qui lui en explique le mécanisme.

On le voit encore non-seulement surveiller et diriger les travaux sur

place, mais de plus faire des voyages à Liége pour s'entendre avec ceux

qui fabriquent les pompes, et faire venir de ce pays et fers et

mécaniques.

Et si on le voit ainsi partout, c'est qu'il ne pouvait en être

autrement. N'était-ce pas lui, en effet, qui avait présenté les projets

d'après lesquels on exécutait cet immense appareil[93], et n'était-il

pas responsable de la réussite de cette machine dont on attendait de si

grands résultats? Aussi, lorsque le succès a couronné son entreprise,

avec quelle magnificence le roi le récompense! En 1684, après

l'expérience de l'arrivée de l'eau au sommet de la tour, le roi lui

accorde 6,000 livres de gratification. En 1685, les 6,000 livres de

gratification lui sont continuées, et le 28 juillet de la même année,

quand l'eau de la Seine est enfin arrivée à Versailles, Louis XIV lui

fait un don de 100,000 livres. Puis il lui fait bâtir près de la machine

une magnifique habitation[94], le nomme gouverneur de cette machine, et

aux 6,000 livres de gratification qu'il conserve sa vie durant, il en

ajoute 6,000 de pension[95].

Voilà, d'après les documents que nous donnons à la suite de ce récit,

la part de de Ville dans l'établissement de la machine de Marly. Voyons

maintenant celle de Rennequin.

Rennequin Sualem était un ouvrier charpentier de Liége, d'une grande

intelligence et d'une habileté peu commune. Il tenait le premier rang

parmi les constructeurs des mécaniques dont on se servait dans les mines

du territoire liégeois pour épuiser les eaux souterraines. On a vu qu'il

construisit la machine dont de Ville se servit à Modave pour élever les

eaux du Hoyoux. Aussi, lorsque celui-ci fut chargé par Colbert de venir

étudier les moyens de donner de l'eau à la ville royale, se fit-il

accompagner de l'habile exécuteur de ses idées.

En étudiant les diverses pièces que nous faisons connaître, nous ne

voyons apparaître Rennequin que lorsqu'il s'agit de la construction de

la machine. Nous le trouvons établi auprès de de Ville, et à la tête de

tous ces ouvriers liégeois habitués depuis longtemps à des travaux

analogues, les commandant, les dirigeant dans l'exécution d'un mécanisme

souvent modifié et amélioré par sa longue pratique et sa haute

intelligence; mais nous ne le rencontrons ni lorsqu'il s'agit de la

recherche de la chute d'eau nécessaire à l'établissement de la machine

et de la construction des digues; ni lorsque, pour augmenter les eaux

élevées par la machine, on vient y ajouter celles des diverses sources

des environs; ni, enfin, dans la combinaison qui fait distribuer en

trois parties distinctes la route que doit suivre l'eau pour son

ascension au haut de la tour. Son rôle, enfin, paraît avoir été celui

d'un mécanicien plein de sagacité, de connaissances et de talent dans

son art, et sans lequel peut-être les idées de de Ville n'eussent pu

être exécutées; et c'est probablement dans ce sens que ses compagnons,

ayant pu apprécier à l'oeuvre la facilité avec laquelle il saisissait

les problèmes les plus difficiles de la mécanique, savait les réduire en

pratique, et combien de fois les difficultés les plus grandes avaient

été surmontées par lui dans la construction de la machine, l'en

regardaient comme le véritable inventeur. Rennequin, enfin, était un

habile charpentier-mécanicien, et probablement le premier de cette

époque dans ce genre de travail. C'est ainsi qu'il fut toujours

considéré pendant sa vie.

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 7 / 21 段