colossale que l'ancienne machine de Marly. Son aspect gigantesque, sa
complication apparente, le bruit extraordinaire produit par son
mécanisme que l'on entendait d'une distance considérable, cette masse de
charpentes et de chaînes de fer se mouvant continuellement depuis le
bord de la Seine jusqu'au haut de la montagne de Louveciennes, tout
enfin dans cette immense machine était fait pour étonner les regards et
frapper l'imagination de la foule. Il semble que l'auteur d'un si
étonnant travail n'a pu rester inconnu, et cependant, même aujourd'hui,
l'on discute encore pour savoir qui il est. Ce fait, qui paraît
extraordinaire, s'explique naturellement par l'usage où l'on était, sous
Louis XIV, de faire tout au nom du roi ou de ses ministres, et de
placer ainsi dans l'ombre et au rang de simples employés des bâtiments
les véritables auteurs de la plupart des merveilles exécutées sous le
règne du grand roi. Que l'on demande en effet aux historiens à qui sont
dus les immenses travaux faits pour amener les eaux de l'Eure à
Versailles, ou pour réunir les eaux de pluie et de neige à plus de dix
lieues à la ronde, et les verser dans ces réservoirs, si heureusement
alimentés aujourd'hui par la nouvelle machine hydraulique de la Seine;
qu'on les interroge pour savoir les noms des habiles artistes qui ont
exécuté les plus jolis arrangements des jardins de Versailles, et ces
magnifiques jets d'eau si habilement et si élégamment disposés, ils
nommeront Louis XIV, Colbert et Louvois, et à la suite Mansart et Le
Nôtre; mais de l'abbé Picard, de Lahire, de Vauban, de Perrault, de
Francine, etc., pas un mot; et il faut, comme nous l'avons fait, aller
fouiller dans les archives, dans les registres des bâtiments, pour
retrouver les véritables auteurs de tous ces beaux travaux. C'est là ce
qui est arrivé aussi pour la machine de Marly. En n'allant pas chercher
aux véritables sources, on s'en est rapporté à des on dit plus ou moins
désintéressés, et aidé du merveilleux populaire, qui aime toujours à
rencontrer des moyens extraordinaires dans l'exécution de choses qui lui
paraissent extraordinaires, l'on a ainsi déplacé les rôles, et attribué
à un seul, et encore à celui qui y a pris la moindre part, l'honneur de
son invention. Reprenons donc un peu l'historique de la machine de
Marly, et suivons-le d'après les documents authentiques, dont les pièces
vont être mises sous les yeux du lecteur.
Louis XIV venait de désigner Versailles pour son séjour habituel.
Colbert, l'exécuteur des volontés du maître, donnait les ordres les plus
précis pour hâter les travaux nécessaires à leur accomplissement. Une
chose cependant semblait s'opposer aux désirs du roi, et paraissait
condamner Versailles à n'être jamais qu'un séjour passager: c'était le
manque d'eau. Mais le roi avait parlé, et son ministre avait fait un
appel à tous ceux que leurs connaissances spéciales pouvaient mettre à
même de résoudre cette importante question. Déjà, des travaux importants
avaient été exécutés[68], et non-seulement les eaux de sources, mais
encore des eaux recueillies sur les hauteurs environnant Versailles,
commençaient à satisfaire les désirs du roi et de son ministre. Sur ces
entrefaites, Colbert apprend qu'un gentilhomme liégeois, ingénieur
lui-même, vient de faire exécuter dans le domaine des comtes de Marchin,
seigneurs de Modave[69] une machine qui élève l'eau à une très-grande
hauteur, et qui, appliquée à Versailles, pourrait amener les eaux de la
Seine jusque dans cette ville. Il se hâte de lui écrire au nom du roi,
et l'engage à venir examiner si, à l'aide d'une semblable machine,
Versailles peut être alimenté des eaux qui lui manquent. Ce gentilhomme
liégeois était le chevalier de Ville, baron libre du Saint-Empire
romain[70]. Vivant dans un pays où l'on construisait de nombreuses
machines pour épuiser les eaux souterraines qui nuisent à l'exploitation
des houillères et des mines de charbon de terre, il s'était familiarisé
avec l'étude de ces machines. Désirant élever l'eau du Hoyoux sur les
hauteurs du domaine de Modave, il avait fait construire un de ces
appareils déjà employés depuis longtemps dans les mines de Hongrie,
lorsqu'il s'agissait de transmettre l'eau à de grandes distances,
par-dessus de hautes montagnes[71]. Mais il dut principalement la
réussite de son entreprise à l'habileté du constructeur chargé de son
exécution, Rennequin Sualem, qu'une grande intelligence et une longue
pratique avaient initié à toutes les difficultés de la mécanique.
De Ville se rend aussitôt à l'invitation de Colbert, et arrive à
Versailles, accompagné de Rennequin Sualem, car il sent que pour
l'exécution de pareille entreprise il ne peut se passer de l'habile
ouvrier dont il connaît par expérience toute la capacité.
La réussite d'une mécanique assez puissante pour amener l'eau de la
Seine jusqu'à Versailles demandait une chute considérable, pouvant faire
mouvoir les grandes et nombreuses roues destinées à lui donner
l'impulsion. De Ville suit la Seine dans tous ses contours, la sonde
lui-même dans tous ses points, et trouve enfin, entre Chatou et la
chaussée de Bougival, une chute assez forte pour la réussite de son
entreprise[72].
La chute trouvée, il fallait faire franchir à l'eau de la Seine la
distance qui la séparait non-seulement de la hauteur de la montagne de
Louveciennes, mais encore du sommet d'une tour élevée sur cette hauteur,
et qui, dominant tout le pays, pouvait permettre d'envoyer cette eau
soit à Versailles, point principal pour lequel on demandait
l'établissement de cet instrument hydraulique, soit à Marly, dont le roi
venait d'arrêter la construction, soit même à Saint-Germain[73]. De
Ville se mit aussitôt au travail, fit les projets de cet immense
appareil, les présenta au roi qui les adopta, et commença aussitôt les
travaux.
Il fallait, pour la bonne exécution de ces travaux, qu'ils fussent
confiés à des hommes déjà au fait de ces sortes d'ouvrages. De Ville et
Rennequin retournèrent à Liége et en ramenèrent une colonie d'ouvriers,
charpentiers, menuisiers, forgerons, etc., et de plus de Ville passa des
marchés avec les entrepreneurs de ce pays, en sorte que, corps de
pompes, mécanismes, cuirs, fers, etc., tout vint de Liége[74].
Toute la partie de la Seine comprise entre le Port-Marly et Bezons était
à cette époque presque entièrement divisée en deux bras par une suite de
petites îles. Pour que la navigation ne fût pas interrompue et avoir en
même temps une grande partie des eaux du fleuve employée au mouvement de
la machine, il fallait réunir toutes ces îles, n'en faire qu'une seule
digue, et agrandir le bras de la rive droite afin d'en former un canal
navigable. Ce fut le premier travail exécuté par de Ville[75]. Cette
digue et ce canal, qui ont plus de 10,000 mètres de longueur, furent
commencés au mois de mai 1681 et achevés au mois d'octobre de la même
année. Pendant ce temps se construisait la machine. Toutes les maisons,
terres, vignes, etc., comprises entre l'endroit où se trouvait la chute
et les hauteurs de Louveciennes, avaient été achetées par le roi. De
Ville s'établit dans l'une des maisons de la chaussée, afin de mieux
surveiller les travaux; il y fait construire un modèle de la machine, et
Rennequin Sualem, le constructeur et l'inspecteur de cette immense
machine, y habite auprès de lui[76].
La science de l'hydraulique était alors peu avancée, surtout en France,
et peu de personnes étaient en état de comprendre le mécanisme et les
effets de ce grand travail. Des doutes s'étant manifestés sur sa
réussite[77], et le roi ayant désiré qu'il fût fait un essai, de Ville
fit construire, au moulin de Palfour, sous sa direction, et par deux
Liégeois, Lambotte et Georges d'Espa, une machine analogue à celle que
l'on construisait en grand à Marly, qui éleva l'eau jusque sur la
terrasse de Saint-Germain[78].
Après cette expérience décisive on ne fit plus d'objections, et l'on
continua avec activité les travaux de la machine. Nous n'entreprendrons
pas d'en faire ici la description complète[79], nous rappellerons
seulement qu'au-dessous de la chute, dans la Seine, se trouvaient
quatorze roues hydrauliques de 36 pieds de diamètre chacune, mises en
mouvement par l'eau de cette chute[80]; ces roues mettaient en jeu huit
pompes chargées d'entretenir toujours l'eau à une égale élévation dans
un bassin élevé à peu près à la hauteur du bord des autres corps de
pompes. Celles-ci, au nombre de soixante-quatre, refoulaient cette eau
dans un puisard placé sur le penchant de la montagne. L'eau élevée à ce
premier puisard y était reprise par soixante-dix-neuf pompes, et
refoulée une seconde fois jusqu'à un second puisard supérieur au
premier; là, quatre-vingt-deux pompes achevaient d'opérer l'ascension de
l'eau jusqu'au sommet de la tour, dont la plate-forme supérieure est
élevée de 154 mètres au-dessus des eaux moyennes de la Seine, et se
trouve placée à 1,236 mètres de distance horizontale de la machine en
rivière, ou du premier mobile. Comme, par suite de la difficulté que
l'on éprouvait alors à bien joindre les tuyaux entre eux, beaucoup d'eau
se perdait en montant à la tour, seize pompes étaient placées dans un
réservoir situé derrière le puisard supérieur afin de ramener cette eau
perdue dans ce même puisard. Pour augmenter la quantité d'eau élevée par
la machine, on avait réuni dans un bassin, un peu au-dessous du premier
puisard, les eaux assez abondantes de toutes les sources des environs,
et huit pompes servaient à les élever dans le second puisard. On voit
donc que le produit de la machine était le résultat du travail de deux
cent cinquante-trois pompes, placées tant dans le lit du fleuve que dans
les puisards établis sur le penchant de la montagne. Tout ce système de
pompes était mis en mouvement par les roues hydrauliques tournant par
l'impulsion de l'eau du fleuve, qui avaient deux fonctions: l'une de
faire mouvoir les soixante-quatre pompes fournissant l'eau reprise
successivement par les deux systèmes supérieurs; l'autre de mettre en
jeu les longues suites de pièces de communication de mouvement au moyen
desquelles les pompes des deux systèmes supérieurs pouvaient faire leur
service. Cette transmission du mouvement s'opérait par l'intermède de
plusieurs couples de chaînes de fer partant de la Seine, et aboutissant
aux points où le mouvement devait être transmis; chaque couple avait ses
deux chaînes dans un même plan vertical, attachées d'espace en espace
aux extrémités des balanciers, dont les axes de rotation, placés à
mi-distance entre les deux chaînes, étaient posés sur des cours de lices
établis sur des chevalets. Des manivelles en fer, fixées aux extrémités
des axes des roues hydrauliques, agissaient sur les chaînes, dans le
sens de leur longueur, par l'intermède de pièces de traction et de
rotation. En résultat, lorsque la chaîne supérieure d'une couple était
tirée et se mouvait dans le sens de la descente de la montagne,
l'inférieure se mouvait dans le sens de la montée, et réciproquement;
ces allées et, venues oscillatoires, qui se répétaient plusieurs fois
par minute, produisaient des oscillations correspondantes dans les
pièces du mécanisme auxquelles les points supérieurs des chaînes étaient
attachés, et par suite l'ascension et la descente des pistons des pompes
de reprise des puisards. Ces indications sommaires, ajoute M. de Prony,
à qui nous empruntons ces détails, suffisent pour motiver l'énorme
quantité de fer et de bois dont la montagne se trouvait couverte sur une
longueur d'environ 700 mètres.
Actuellement que l'on voit arriver l'eau facilement d'un seul jet au
haut de la tour, et avec un appareil d'une grande simplicité, on est
étonné de la nécessité où l'on fut alors d'établir cette masse de
pompes, de puisards, de leviers immenses, de rouages de toute espèce
pour obtenir un résultat bien inférieur à celui d'aujourd'hui. On oublie
les progrès faits par les arts industriels depuis ce temps. Alors le jeu
des pistons dans les corps de pompes, et l'assemblage des tuyaux étaient
tels que l'air s'y introduisait de toutes parts et opposait une énorme
résistance à l'ascension de l'eau, et qu'une grande quantité de liquide
était perdue sans aucun résultat pour le but qu'on voulait obtenir.
Voilà pourquoi, l'eau ne pouvant s'élever d'un jet qu'au tiers de la
route qu'elle avait à parcourir, on fut obligé de diviser la machine en
trois systèmes de pompes, dont l'un, partant de la Seine, la portait à
mi-côte, le deuxième la faisait arriver au réservoir supérieur, et le
troisième enfin l'élevait jusque sur la tour; et comme les deux systèmes
de pompes, qui reprenaient à mi-côte l'eau refoulée immédiatement de la
Seine, ne pouvaient avoir de mouvement qu'en vertu de la force motrice
transmise du point inférieur du système général et émanant des eaux
mêmes du fleuve, on s'explique la complication apparente de cette
machine, son aspect gigantesque et les mouvements bruyants de toutes ces
masses, dont on ne pouvait pas, sans instruction et sans étude, saisir
la correspondance avec le premier mobile.
Les travaux de cette immense machine, commencés en 1681, étaient déjà
assez avancés en 1684 pour qu'on en fit l'essai. Nous avons dit que de
Ville, en élevant la tour, avait eu pour but de dominer tous les
environs et de pouvoir ainsi, de ce point, diriger l'eau partout où le
roi voudrait la distribuer. Pour faire son essai, il fit construire une
espèce de tour en charpente[81], sur le sommet de laquelle on vit en
effet l'eau arriver ainsi qu'il l'avait promis.
Après cet essai qui levait tous les doutes sur la réussite de la
machine, on remplaça la tour en bois par la tour en pierre et le bel
aqueduc qui domine, d'une façon si pittoresque, tous les environs.
Mansart en dessina les plans, en fit les devis, et fut chargé de la
construction. On creusa en même temps les réservoirs de Marly et de
Louveciennes, on fit les aqueducs pour conduire l'eau à Versailles, on
éleva, dans cette ville, le _gros mur_ de Montreuil, qui reliait la
butte de Picardie à la butte de Montbauron, on creusa aussi les
réservoirs placés sur cette butte, et Louvois, qui venait de faire
exécuter tous ces travaux, eut la satisfaction de voir arriver l'eau de
la Seine dans ces derniers bassins, l'année suivante, 1685.
En 1684, après l'essai de l'ascension de l'eau sur la tour, le roi
chargea Vauban de visiter la machine et de faire faire les travaux
qu'il jugerait nécessaires pour sa confection. Vauban, accompagné de de
Ville, examina tout avec la plus minutieuse attention; il admira cet
immense travail, et en comprit immédiatement tout le mécanisme et les
effets[82]; il fit simplement quelques observations sur la construction
de plusieurs parties des digues de la Seine, et crut nécessaire, pour
préserver la machine de l'action destructive des glaces, de faire
construire au-devant une estacade qui pût les diriger sur la grande
digue[83].
Telle est l'histoire, bien abrégée, de la construction de l'ancienne
machine de Marly. Mais à qui doit-on cette machine, et quel en est
l'inventeur? Il semble, d'après ce récit, que nul autre que de Ville ne
doit en recueillir l'honneur, et cependant aujourd'hui l'opinion
générale lui conteste cette invention pour l'attribuer à un homme dont
nous avons à peine parlé, à Rennequin Sualem. Cherchons donc la cause de
cette opinion, et voyons, en consultant les pièces authentiques, quels
rôles ont pu jouer, dans l'établissement de cette célèbre machine, de
Ville et Rennequin Sualem.
Et d'abord examinons comment s'est établie l'opinion qui en attribue
l'invention à Rennequin.
Un Allemand, Frédéric Weidler, professeur à Wittemberg, écrivit, en
1728, un ouvrage intitulé _Tractatus de machinis hydraulicis toto
terrarum orbe maximis, Marliensi, Londinensi et aliis rarioribus_. En
1714, il vint visiter la machine qu'il allait décrire. Dans cette
visite, qui va lui servir plus tard pour donner le nom de son inventeur,
il ne voit ni de Ville, son gouverneur, ni les contrôleurs, ni Vauban,
ni Mansart, ni même les entrepreneurs qui avaient eu des rapports
directs avec l'inventeur; il se contente de consulter les ouvriers qui
ont travaillé dès le commencement avec Rennequin: _Ii autem, qui initiis
fabricoe interfuerunt, affirmarunt mihi ad unum omnes, Rannequium illius
verum auctorem et fabricatorem, et Villaneum commendatorem apud aulam et
veluti ergo dioctem extitisse_.--Et quels étaient ces ouvriers qui lui
assuraient ainsi que Rennequin était le véritable inventeur de la
machine, c'était toute la colonie liégeoise, Paul Sualem, Toussaint,
Siane, etc., tous parents ou amis de Rennequin. Cette assertion de
Weidler, répétée, sans contrôle, par les écrivains spéciaux, est restée
comme certaine pour ceux qui depuis ont parlé de la machine. Mais ce qui
a surtout rendu cette opinion populaire, c'est l'épitaphe gravée sur sa
tombe, qui, de l'église de Bougival, où elle était à peine connue avant
la Révolution, a passé dans un cabaret de la chaussée, et y est restée
pendant de longues années exposée aux regards de tous ceux qui venaient
visiter la machine, en indiquant Rennequin comme son seul
inventeur[84].
Telles sont les deux seules autorités qui ont fait attribuer à Rennequin
l'invention de la machine.
Quelques écrivains modernes ont cherché à rétablir les faits et à rendre
à de Ville la place qu'il aurait dû toujours occuper[85]; l'abbé Caron,
entre autres[86], dans une notice lue à la Société des sciences morales,
des lettres et des arts de Seine-et-Oise, semblait avoir justement
attribué à chacun le rôle joué dans la construction de la machine, et
nous croyions la question jugée, lorsque nous avons reçu de Liége une,
petite brochure[87], dans laquelle non-seulement Rennequin Sualem est
regardé comme l'inventeur de la machine, mais où de Ville est traité
d'imposteur, et où nous voyons que le conseil communal de Liége, pour
honorer l'inventeur de cette machine, vient d'appeler une des rues de la
ville du nom de Rennequin. Il nous paraît donc nécessaire de faire
connaître les nombreuses pièces qui constatent le rôle joué par de Ville
dans l'établissement de la machine de Marly.
Ce qui a beaucoup contribué à faire dépouiller de Ville de son titre
d'inventeur de la machine, ce sont surtout sa position de fortune et ses
titres. Comment supposer, en effet, qu'un chevalier, baron du
Saint-Empire, possédant des terres, pût être en même temps un savant?
Non, le baron de Ville n'a dû être que le négociateur de l'entreprise,
l'entremetteur de la cour de Louis XIV avec le véritable auteur de la
machine, simple ouvrier, _ferè analphabêtos, sed manuariâ arte
excellens_[88]. On attribue aussi à Rennequin la construction de la
machine hydraulique de la terre de Modave, qui a attiré les regards de
Colbert, et comme c'est de cette construction qu'est venue la première
idée de la machine de Marly, on en tire la preuve qu'on lui doit
l'invention de cette dernière machine. Mais ce qu'on ne dit pas, c'est
que cette machine hydraulique de Modave n'était qu'une imitation de
celles dont on se servait déjà depuis longtemps dans les mines de
Hongrie et de Suède; que, par conséquent, ce n'était point une invention
de Rennequin, et que c'est à de Ville, ingénieur instruit et au courant
de tout ce qui avait été fait en ce genre, que l'on en doit
l'application dans le domaine des comtes de Marchin.
Suivons maintenant de Ville à la machine de Marly. Avant de penser à
établir un mécanisme capable de faire monter l'eau de la Seine à
Versailles, il est nécessaire de trouver une chute assez puissante pour
faire mouvoir ce mécanisme. Il faut pour cela un homme instruit et
expert dans les travaux hydrauliques. Qui est chargé de ce travail? De
Ville. Nous le voyons, en effet, rechercher et reconnaître les pentes de
la Seine, indiquer et faire exécuter les travaux nécessaires pour
établir les digues et agrandir le lit du fleuve laissé à la
navigation[89].
La chute trouvée, qui voyons-nous encore préparer et ordonner tous les
travaux de construction de la machine, faire arriver les eaux des
sources de Prunay, de Louveciennes et de Bougival, afin de les joindre à
celles élevées de la Seine? C'est encore de Ville[90].
Le roi désire qu'un essai de ce que peut une machine de ce genre pour
élever l'eau soit tenté devant lui. N'est-ce pas encore de Ville, et ici
sans le secours de Rennequin, qui fait construire la pompe du moulin de
Palfour, et démontre ainsi au roi, par avance, la certitude du résultat
de ses opérations[91]?
N'est-ce pas lui aussi que nous voyons, en 1683, indiquer à l'arpenteur
Caron, et dessiner sur le terrain les places que devront occuper les
chevalets, puisards, réservoirs, etc., nouveaux, nécessités par
l'augmentation du mécanisme de la machine[92]?
En 1684, Vauban, chargé par le roi d'examiner la machine, la visite dans
tous ses détails, et c'est de Ville qui lui en explique le mécanisme.
On le voit encore non-seulement surveiller et diriger les travaux sur
place, mais de plus faire des voyages à Liége pour s'entendre avec ceux
qui fabriquent les pompes, et faire venir de ce pays et fers et
mécaniques.
Et si on le voit ainsi partout, c'est qu'il ne pouvait en être
autrement. N'était-ce pas lui, en effet, qui avait présenté les projets
d'après lesquels on exécutait cet immense appareil[93], et n'était-il
pas responsable de la réussite de cette machine dont on attendait de si
grands résultats? Aussi, lorsque le succès a couronné son entreprise,
avec quelle magnificence le roi le récompense! En 1684, après
l'expérience de l'arrivée de l'eau au sommet de la tour, le roi lui
accorde 6,000 livres de gratification. En 1685, les 6,000 livres de
gratification lui sont continuées, et le 28 juillet de la même année,
quand l'eau de la Seine est enfin arrivée à Versailles, Louis XIV lui
fait un don de 100,000 livres. Puis il lui fait bâtir près de la machine
une magnifique habitation[94], le nomme gouverneur de cette machine, et
aux 6,000 livres de gratification qu'il conserve sa vie durant, il en
ajoute 6,000 de pension[95].
Voilà, d'après les documents que nous donnons à la suite de ce récit,
la part de de Ville dans l'établissement de la machine de Marly. Voyons
maintenant celle de Rennequin.
Rennequin Sualem était un ouvrier charpentier de Liége, d'une grande
intelligence et d'une habileté peu commune. Il tenait le premier rang
parmi les constructeurs des mécaniques dont on se servait dans les mines
du territoire liégeois pour épuiser les eaux souterraines. On a vu qu'il
construisit la machine dont de Ville se servit à Modave pour élever les
eaux du Hoyoux. Aussi, lorsque celui-ci fut chargé par Colbert de venir
étudier les moyens de donner de l'eau à la ville royale, se fit-il
accompagner de l'habile exécuteur de ses idées.
En étudiant les diverses pièces que nous faisons connaître, nous ne
voyons apparaître Rennequin que lorsqu'il s'agit de la construction de
la machine. Nous le trouvons établi auprès de de Ville, et à la tête de
tous ces ouvriers liégeois habitués depuis longtemps à des travaux
analogues, les commandant, les dirigeant dans l'exécution d'un mécanisme
souvent modifié et amélioré par sa longue pratique et sa haute
intelligence; mais nous ne le rencontrons ni lorsqu'il s'agit de la
recherche de la chute d'eau nécessaire à l'établissement de la machine
et de la construction des digues; ni lorsque, pour augmenter les eaux
élevées par la machine, on vient y ajouter celles des diverses sources
des environs; ni, enfin, dans la combinaison qui fait distribuer en
trois parties distinctes la route que doit suivre l'eau pour son
ascension au haut de la tour. Son rôle, enfin, paraît avoir été celui
d'un mécanicien plein de sagacité, de connaissances et de talent dans
son art, et sans lequel peut-être les idées de de Ville n'eussent pu
être exécutées; et c'est probablement dans ce sens que ses compagnons,
ayant pu apprécier à l'oeuvre la facilité avec laquelle il saisissait
les problèmes les plus difficiles de la mécanique, savait les réduire en
pratique, et combien de fois les difficultés les plus grandes avaient
été surmontées par lui dans la construction de la machine, l'en
regardaient comme le véritable inventeur. Rennequin, enfin, était un
habile charpentier-mécanicien, et probablement le premier de cette
époque dans ce genre de travail. C'est ainsi qu'il fut toujours
considéré pendant sa vie.