C'est en 1703 que Félibien des Avaux fit paraître sa _Description

sommaire de Versailles_. Mais à la fin de ce même volume, dans un

chapitre intitulé _Changements qui ont été faits à Versailles, en divers

endroits du château, pendant l'impression de ce volume_, voici ce qu'il

dit de l'appartement du roi: «On voit un nouveau salon qui ne surprend

pas moins par sa richesse que par sa grandeur. Il contient tout l'espace

d'une seconde antichambre et d'une chambre où l'on a vu jusqu'ici le lit

du roi: ainsi ce nouveau salon a au moins soixante pieds de longueur sur

environ vingt-six de largeur, et son exhaussement, qu'on a beaucoup

augmenté, a donné moyen de faire une ouverture ovale de fenêtre dans le

haut de l'extrémité vers le midi--que l'on nomme un oeil-de-boeuf--pour

donner plus de jour au salon. L'on ne peut trop considérer dans la

chambre du roi, qui servait autrefois de salon, les changements qu'on y

a faits et les ornements nouveaux dont on l'a embellie. Elle est toute

boisée et presque entièrement dorée sur un fond blanc, ainsi que le

grand salon, mais ornée avec encore plus de magnificence. La cheminée

est placée à présent vers le septentrion; son chambranle de marbre

occupe le bas d'une grande arcade remplie de glaces de miroir, et dont

le cintre est porté par des pilastres ioniques, et chargé d'une

cassolette fumante, accompagnée de festons de fleurs, et de deux Zéphyrs

figurés par des enfants en bas-reliefs, qui ont des ailes de papillon au

dos. Il y a une semblable arcade vis-à-vis, aussi toute remplie de

glaces et accompagnée d'ornements. L'on a doré de nouveau les pilastres,

et tous les ouvrages de sculpture qu'on a conservés. Une grande arcade

surbaissée sert du côté de l'occident, vis-à-vis des fenêtres, à

augmenter la profondeur de cette chambre pour y placer plus commodément

le lit du roi.»

Il est donc évident que le salon dit de l'OEil-de-boeuf et la chambre

actuelle du roi Louis XIV ne datent que de l'année 1703, c'est-à-dire de

l'époque écoulée entre l'impression de l'ouvrage de Félibien et les

additions qu'il a placées à la fin, avant de la livrer au public.

Dans les changements qu'on venait de faire subir à l'appartement du roi,

Félibien signale l'agrandissement de la salle du Conseil aux dépens du

cabinet des Termes, qui, quoique plus petit, n'en continua pas moins

d'exister.

Félibien ajoute: «Le second cabinet, dans lequel on entre par le grand

cabinet du Conseil et par l'ancien cabinet des Termes, et qui a vue vers

le septentrion sur la même cour, et vers le midi sur la petite cour

pavée de marbre, est orné de tableaux de tous côtés.» (Sous Louis XV,

cette chambre fut agrandie du côté du nord, l'on boucha les fenêtres de

ce côté, et elle devint la chambre à coucher du roi.) «La pièce suivante

sert de vestibule à un escalier par où le roi descend de son appartement

pour sortir du château, et sert à passer dans un autre cabinet, qu'une

arcade et deux autres ouvertures moins grandes qui l'accompagnent

unissent à la dernière pièce de l'enfilade. Ici une porte située au

septentrion donne entrée dans un salon ovale tout doré et orné de

pilastres et de quatre niches où l'on a placé autant de groupes de

bronze. Enfin, dans ce salon ovale, une porte donne entrée dans un

cabinet qui l'accompagne vers l'occident, et une autre porte vers

l'orient conduit à la petite galerie peinte par _Mignard_, dont nous

avons rapporté une description assez étendue, ainsi que des deux salons

qui sont à ses extrémités.» Ici s'arrête la description des petits

appartements du roi. Félibien décrit ensuite le grand escalier des

ambassadeurs, les grands appartements du roi, la grande galerie et les

appartements de la reine, qui ne sont point changés.

En suivant pas à pas, sur les plans de _Blondel_, la description de

Félibien, on voit que toutes les pièces de l'appartement du roi, qui y

sont parfaitement indiquées, avaient toutes une destination, et qu'il

est impossible d'y trouver un endroit pouvant s'appliquer à

l'appartement de madame de Maintenon. Il faut donc absolument chercher

cet appartement dans une autre partie du château.

Nous avons dit que Félibien en plaçait la porte dans le vestibule qui

servait d'entrée à l'appartement du roi: «Un vestibule que l'on trouve

d'abord proche du petit escalier sert, vers l'orient, à donner passage à

un appartement particulier qu'occupe madame la marquise de Maintenon

dans une des ailes de la grande cour.» Malheureusement Félibien, si

exact dans le détail des divers appartements qu'il décrit, mais voulant

seulement faire connaître au public ceux qu'on pouvait visiter et qui

étaient curieux par leurs ornements, les tableaux, les sculptures, ou

les choses rares qu'ils contenaient, n'a parlé que des appartements du

roi, de la reine et des princes, et n'a rien ajouté de plus sur celui de

madame de Maintenon. Cependant cette indication est déjà une preuve de

sa situation en ce lieu, et de la nécessité de ne point le chercher

ailleurs.

Voyons, maintenant que nous savons le lieu occupé par cet appartement,

si nous trouverons quelque part des détails assez circonstanciés pour

qu'il ne reste aucun doute, et que nous puissions, en quelque sorte, le

rétablir comme il était à cette époque.

Il était impossible que Saint-Simon, ce caustique et spirituel

chroniqueur, qui passait, pour ainsi dire, tous ses jours dans le

château de Versailles à suivre ses habitants, pour deviner leurs

pensées, leurs actions, connaître les événements nouveaux et surtout les

intrigues que ce peuple de courtisans faisait éclore et avorter à chaque

instant, ne donnât pas quelques renseignements sur le lieu qu'habitait

le plus célèbre de tous ces personnages, sur celui qui était devenu le

véritable chef de l'État, et que Saint-Simon avait d'autant plus de

motifs de faire connaître dans ses moindres actions, qu'il y cherchait

presque toujours des raisons de faire excuser la haine qu'il lui

portait.

Il donne en effet dans ses _Mémoires_ une description si exacte et si

minutieuse de l'appartement de madame de Maintenon, que l'on est étonné

d'avoir vu sa place si longtemps ignorée.

Voici à quelle occasion. Au mois de décembre 1708, le duc de Bourgogne

revenait de sa campagne de Flandre, qui n'avait pas été heureuse. Il

était attendu à la cour avec grande impatience; et tous ses amis

redoutaient la réception qu'allait lui faire Louis XIV. Saint-Simon,

très-attaché au duc de Bourgogne, raconte ainsi cette réception, dans

laquelle il entre, pour la mieux faire comprendre, dans les plus

minutieux détails:

«Madame la duchesse de Bourgogne, dit-il, était dans une grande

agitation de la réception que recevrait monseigneur le duc de Bourgogne,

et de pouvoir avoir le temps de l'entretenir et de l'instruire avant

qu'il pût voir le roi en personne. Je lui fis dire de lui mander

d'ajuster son voyage de façon qu'il arrivât à une ou deux heures après

minuit, parce que de la sorte, arrivant tout droit chez elle et ne

pouvant voir qu'elle, ils auraient tout le temps de la nuit à être

ensemble seuls, les premiers instants du matin avec le duc de

Beauvillier et peut-être avec madame de Maintenon, et l'avantage encore

que le prince saluerait le roi et Monseigneur avant que personne fût

entré chez eux, et que personne n'y serait témoin de sa réception, à

très-peu de valets près et même écartés. L'avis ne fut pas donné, ou,

s'il le fut, il ne fut pas suivi. Le jeune prince arriva le lundi 11

décembre, un peu après sept heures du soir, comme Monseigneur venait

d'entrer à la comédie[49], où madame la duchesse de Bourgogne n'était

pas allée pour l'attendre. Je ne sais pourquoi il vint descendre dans la

_cour des Princes_ au lieu de la grande. J'étais en ce moment-là chez la

comtesse de Roucy dont les fenêtres donnaient dessus. Je sortis

aussitôt, et arrivant au haut du grand degré du bout de la galerie[50],

j'aperçus le prince qui le montait, entre les ducs de Beauvillier et de

la Rocheguyon, qui s'étaient trouvés à la descente de sa chaise. Il

avait bon visage, gai et riant, et parlait à droite et à gauche. Je lui

fis ma révérence au bord des marches. Il me fit l'honneur de

m'embrasser, mais de façon à me marquer qu'il était encore plus instruit

qu'attentif à ce qu'il devait à la dignité, et il ne parla plus qu'à moi

un assez long bout de chemin, pendant lequel il me glissa bas qu'il

n'ignorait pas comment j'avais parlé, et comment j'en avais usé à son

égard. Il fut rencontré par un groupe de courtisans, à la tête desquels

était le duc de la Rochefoucauld. Entouré de ce groupe, il traversa la

grande salle des gardes, au lieu d'entrer chez madame de Maintenon par

son antichambre de jour et par les derrières, bien que son plus

court[51], et alla, par le palier du grand degré[52], entrer par la

grande porte de l'appartement de madame de Maintenon[53]. C'était le

jour du travail ordinaire de Pontchartrain, qui, depuis quelque temps,

avait changé avec Chamillart du mardi au lundi. Il était alors en tiers

avec le roi et madame de Maintenon, et le soir même il me conta cette

curieuse réception, qu'il remarqua bien et dont il fut seul témoin. Je

dis en tiers, parce que madame la duchesse de Bourgogne allait et

venait; mais pour le bien entendre, il faut un moment d'ennui de

mécanique.

»L'appartement de madame de Maintenon était de plain-pied et faisant

face à la salle des gardes du roi[54]. L'antichambre était plutôt un

passage long en travers, étroit, jusqu'à une autre antichambre toute

pareille de forme, dans laquelle les seuls capitaines des gardes

entraient[55], puis une grande chambre profonde[56]. Entre la porte, par

où l'on y entrait de cette seconde antichambre, et la cheminée[57],

était le fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant lui, et

un ployant autour pour le ministre qui travaillait. De l'autre côté de

la cheminée une niche de damas rouge et un fauteuil ou se tenait madame

de Maintenon avec une petite table devant elle. Plus loin son lit dans

un enfoncement[58]. Vis-à-vis les pieds du lit une porte et cinq

marches[59]. Puis un fort grand cabinet qui donnait dans la première

antichambre de l'appartement de monseigneur le duc de Bourgogne, que

cette porte enfilait, et qui est aujourd'hui l'appartement du cardinal

de Fleury[60]. Cette première antichambre ayant à droite cet

appartement, et à gauche ce grand cabinet de madame de Maintenon,

descendait, comme encore aujourd'hui, par cinq marches dans le salon de

marbre contigu au palier du grand degré au bout des deux galeries, haute

et basse, dites de madame la duchesse d'Orléans, ou des Princes[61].

«Tous les soirs, madame la duchesse de Bourgogne jouait dans le grand

cabinet de madame de Maintenon avec les dames à qui on avait donné

l'entrée, qui ne laissait pas d'être assez étendue, et de là, entrait,

tant et si souvent qu'elle voulait, dans la pièce joignante, qui était

la chambre de madame de Maintenon, où elle était avec le roi, la

cheminée entre deux. Monseigneur, après la comédie, montait dans ce

grand cabinet[62] où le roi n'entrait point, et madame de Maintenon

presque jamais.

»Avant le souper du roi, les gens de madame de Maintenon lui apportaient

son potage avec son couvert, et quelque autre chose encore. Elle

mangeait, ses femmes et un valet de chambre la servaient, toujours le

roi présent, et presque toujours travaillant avec un ministre. Le souper

achevé, qui était court, on emportait la table; les femmes de madame de

Maintenon demeuraient, qui tout de suite la déshabillaient en un moment,

et la mettaient au lit. Lorsque le roi était averti qu'il était servi,

il passait un moment dans une garde-robe[63], allait après dire un mot à

madame de Maintenon, puis sonnait une sonnette qui répondait au grand

cabinet. Alors Monseigneur, s'il y était, monseigneur et madame la

duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, et les dames qui étaient à

elle, entraient à la file dans la chambre de madame de Maintenon, ne

faisaient presque que la traverser, et précédaient le roi qui allait se

mettre à table suivi de madame la duchesse de Bourgogne et de ses dames.

Celles qui n'étaient point à elle, ou s'en allaient, ou, si elles

étaient habillées pour aller au souper, car le privilège de ce cabinet

était d'y faire sa cour à madame la duchesse de Bourgogne sans l'être,

faisaient le tour par la grande salle des gardes sans entrer dans la

chambre de madame de Maintenon. Nul homme, sans exception que ces trois

princes, n'entrait dans le grand cabinet. Cela expliqué, venons à la

réception et à tout son détail, auquel Pontchartrain fut très-attentif,

et qu'il me rendit tête à tête très-exactement une demi-heure après

qu'il fut revenu chez lui[64].

»Sitôt que de chez madame de Maintenon on entendit la rumeur qui précède

de quelques instants ces sortes d'arrivée, le roi s'embarrassa jusqu'à

changer diverses fois de visage. Madame la duchesse de Bourgogne parut

un peu tremblante, et voltigeait par la chambre pour cacher son trouble,

sous prétexte d'incertitude par où le prince arriverait, du _grand

cabinet_ ou de l'_antichambre_. Madame de Maintenon était rêveuse. Tout

à coup les portes s'ouvrirent. Le jeune prince s'avança au roi, qui,

maître de soi plus que qui que ce fût, perdit à l'instant tout embarras,

fit un pas ou deux vers son petit-fils, l'embrassa avec assez de

démonstration de tendresse, lui parla de son voyage; puis, lui montrant

la princesse:--Ne lui dites-vous rien? ajouta-t-il d'un visage riant. Le

prince se retourna un moment vers elle, et répondit respectueusement

comme n'osant se détourner du roi, et sans avoir remué de place. Il

salua ensuite madame de Maintenon, qui lui fit fort bien. Ces propos de

voyage, de couchées, de chemins durèrent ainsi et tout debout un

demi-quart d'heure; puis le roi lui dit qu'il n'était pas juste de lui

retarder plus longtemps le plaisir qu'il aurait d'être avec madame la

duchesse de Bourgogne, et le renvoya, ajoutant qu'ils auraient loisir de

se revoir. Le prince fit sa révérence au roi, une autre à madame de

Maintenon, passa devant le peu de dames du palais qui s'étaient

enhardies de mettre la tête dans la chambre, _au bas de ces cinq

marches_, entra dans le _grand cabinet_, où il embrassa madame la

duchesse de Bourgogne, y salua les dames qui s'y trouvèrent,

c'est-à-dire les baisa, demeura quelques moments, et passa dans son

appartement, où il s'enferma avec madame la duchesse de Bourgogne.

»Leur tête-à-tête dura deux heures et plus; tout à la fin madame d'O y

fut en tiers; presque aussitôt après, la maréchale d'Estrées y entra, et

peu de moments après madame la duchesse de Bourgogne sortit avec elles,

et revint dans le grand cabinet de madame de Maintenon. Monseigneur y

vint à l'ordinaire au sortir de la comédie[65]; madame la duchesse de

Bourgogne, en peine de ce que monseigneur le duc de Bourgogne ne se

pressait point d'y venir saluer Monseigneur, l'alla chercher, et revint

disant qu'il se poudrait; mais remarquant que Monseigneur n'était pas

satisfait de ce peu d'empressement, elle envoya le hâter. Cependant la

maréchale d'Estrées, folle et étourdie, et en possession de dire tout ce

qui lui passait par la tête, se mit à attaquer Monseigneur de ce qu'il

attendait si tranquillement son fils au lieu d'aller lui-même

l'embrasser. Ce propos hasardé ne réussit pas. Monseigneur répondit

sèchement que ce n'était pas à lui à aller chercher le duc de Bourgogne,

mais au duc de Bourgogne à le venir trouver. Il vint enfin. La réception

fut assez bonne, mais elle n'égala pas celle du roi à beaucoup près.

Presque aussitôt le roi sonna, et on passa pour le souper[66].»

Nous avons transcrit tout entière cette scène de la réception du duc de

Bourgogne par le roi Louis XIV, malgré sa longueur, parce qu'elle donne

les renseignements les plus exacts sur cet appartement de madame de

Maintenon, tant cherché, et aussi parce que nous avons pensé qu'elle

paraîtrait d'autant plus piquante qu'on pourrait la suivre dans tous

ses détails sur les lieux mêmes.

Il nous semble que d'après ces diverses descriptions de Félibien et de

Saint-Simon, et en les comparant aux plans que Blondel a donnés des

appartements du château de Versailles à l'époque de Louis XIV, il ne

doit rester aucun doute dans l'esprit des personnes même les plus

prévenues sur l'emplacement qu'occupait l'appartement de madame de

Maintenon.

Maintenant, quelle raison a donc pu faire indiquer comme _appartement de

madame de Maintenon_ des chambres qui n'en ont jamais fait partie, et

qui en sont même si éloignées?

La seule véritable, c'est qu'au moment où l'on cherchait à retrouver,

pour chacune des pièces des petits appartements, le nom qu'elles avaient

dû avoir sous Louis XIV, on n'avait aucune donnée sur le lieu qu'avait

occupé l'appartement de madame de Maintenon; et que comme il existait un

petit escalier allant des petits appartements à l'appartement du

rez-de-chaussée (ancien appartement des Bains), et portant encore le nom

d'_escalier de Maintenon_, on supposa que l'appartement de la secrète

épouse de Louis XIV avait dû ouvrir sur cet escalier, qui lui servait

sans doute d'entrée particulière. De là la place qu'on lui donne dans

tous les ouvrages modernes, et en particulier dans celui de M. Vatout.

Mais ce nom de Maintenon, conservé à l'escalier dont nous parlons, et

qui a induit en erreur l'_historiographe moderne des bâtiments du roi_,

ne peut-il pas s'expliquer tout autrement?

Félibien nous dit, dans sa description du château, que l'appartement

_des Bains_, placé sous les grands appartements du roi, était occupé par

le duc du Maine; or, tout le monde sait que madame de Maintenon est

restée gouvernante de ce jeune prince jusqu'au moment de son élévation,

et qu'elle allait fréquemment chez le roi, surtout dans les premiers

temps de sa faveur. Eh bien, ne peut-on pas considérer comme à peu près

certain que cet escalier, qui se rendait directement des appartements

qu'elle habitait avec le duc du Maine dans ceux de Louis XIV, devait

être celui qu'elle prenait pour y aller; d'où, par suite, lui serait

venu le nom qu'il a conservé jusqu'à nos jours?

Quelle que soit la valeur de cette explication, à laquelle nous

attachons très-peu d'importance, toujours est-il qu'il résulte des

descriptions de _Félibien_ et de _Saint-Simon_, comparées aux plans de

_Blondel_, que l'appartement occupé par madame de Maintenon dans le

château de Versailles était situé du côté des appartements de la reine,

occupés alors par la duchesse de Bourgogne, derrière la grande salle des

gardes du corps, de plain-pied avec l'appartement de Louis XIV, et

ouvrant en face de ce dernier dans le vestibule placé au haut de

l'escalier de marbre ou de la reine; et que cet appartement,

successivement occupé sous Louis XV par le comte de Clermont, et sous

Louis XVI par le maréchal de Duras, forme aujourd'hui trois des salles

consacrées aux campagnes de 1793, 1794 et 1795.

Tout en admettant cette conclusion, quelques personnes pourraient

peut-être penser que dans les derniers temps de la vie de Louis XIV, et

particulièrement après la mort du duc et de la duchesse de Bourgogne,

madame de Maintenon vint habiter une autre partie du château; mais en

lisant attentivement Saint-Simon, surtout lorsqu'il parle de la dernière

maladie du roi, on voit qu'elle resta toujours dans le même appartement.

«Toute la cour, dit-il, se tenait tout le jour dans la galerie. Personne

ne s'arrêtait dans l'antichambre la plus proche de la chambre

(l'OEil-de-boeuf) que les valets familiers, et la pharmacie, qui y

faisaient chauffer ce qui était nécessaire; on y passait seulement, et

vite, et d'une porte à l'autre. Les entrées passaient dans les cabinets

par la porte de glace qui y donnait de la galerie qui était toujours

fermée, et qui ne s'ouvrait que lorsqu'on y grattait, et se refermait à

l'instant. Les ministres et les secrétaires d'État y entraient aussi, et

tous se tenaient dans le cabinet qui joignait la galerie (le cabinet des

Termes). Les princes du sang, ni les princesses filles du roi

n'entraient pas plus avant, à moins que le roi ne les demandât, ce qui

n'arrivait guère. Le maréchal de Villeroy, le chancelier, les deux

bâtards, M. le duc d'Orléans, le père Tellier, le curé de la paroisse,

quand Maréchal, Fagon et les premiers valets de chambre n'étaient pas

dans la chambre, se tenaient dans le cabinet du Conseil, qui est entre

la chambre du roi et un autre cabinet (des Termes), où étaient les

princes et princesses du sang, les entrées et les ministres.

»Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la chambre en année, se

tenait sur la porte, entre les deux cabinets, qui demeurait ouverte, et

n'entrait dans la chambre du roi que pour les moments de son service

absolument nécessaire. Dans tout le jour personne n'entrait dans la

chambre du roi que par le cabinet du Conseil, excepté ces valets

intérieurs ou de la pharmacie qui demeuraient dans la première

antichambre, _madame de Maintenon_ et les dames familières, et pour le

dîner et le souper, le service et les courtisans qu'on y laissait

entrer.»

Ainsi, c'était par les antichambres, c'est-à-dire du côté où se trouvait

l'appartement déjà indiqué de madame de Maintenon, qu'elle entrait dans

la chambre du roi; et l'on ne concevrait pas qu'elle eût pris cette

route, dans le cas où son logement eût été transféré de l'autre côté du

château. Mais Saint-Simon ajoute encore plus loin quelque chose de plus

positif. Après avoir raconté comment le roi, à l'extrémité, venait de

recevoir les soins d'un _manant provençal, fort grossier, qui lui

apportait un remède qui guérissait la gangrène_, il dit: «Madame de

Maintenon venait de sortir de chez le roi, ses coiffes baissées, menée

par le maréchal de Villeroy _par devant chez elle sans y entrer,

jusqu'au bas du grand degré_, où elle leva ses coiffes. Elle embrassa le

maréchal d'un oeil fort sec, en lui disant: Adieu, monsieur le maréchal,

monta dans un carrosse du roi qui la servait toujours, dans lequel

madame de Caylus l'attendait seule, et s'en alla à Saint-Cyr, suivie de

son carrosse où étaient ses femmes[67].»

Comme il n'y a pas de doute, d'après ce que nous avons déjà expliqué,

sur l'escalier appelé par Saint-Simon le _grand degré_, que c'est

l'escalier de marbre existant encore aujourd'hui, il est donc évident

que madame de Maintenon passait ainsi devant l'appartement que nous

avons décrit, qu'elle habitait encore en 1715, à la mort de Louis XIV.

Les recherches auxquelles nous nous sommes livré pour retrouver

l'emplacement de l'appartement de madame de Maintenon, nous ont mis à

même de relever une erreur assez grave du livre de M. Vatout. C'est à

l'occasion du confessionnal de Louis XIV.

L'on a vu sur le plan de Blondel, et d'après la description de Félibien,

que la pièce où se trouve aujourd'hui le confessionnal formait un salon

ovale, dont un côté ouvrait sur un cabinet et l'autre sur le salon

précédant la galerie de Mignard. M. Vatout, qui a vu aussi ce salon sur

le plan de Blondel, pense qu'il faisait partie, ainsi que le cabinet et

la salle du déjeuner, de l'appartement de madame de Maintenon, puisqu'il

dit: «La petite galerie Mignard, avec ses deux salons, pouvait offrir à

cet appartement de brillants accessoires, lorsqu'on y jouait la

comédie.» Ce qui ne l'empêche pas, quelques pages plus loin, d'y mettre

le confessionnal de Louis XIV: «C'est là, dit-il; que s'agenouillait le

grand roi; c'est là qu'il humiliait sa fierté devant Celui au nom duquel

s'abaissent toutes les grandeurs de la terre.» Comme s'il était

présumable que le roi eût été placer le mystérieux endroit où devait se

dévoiler ses plus secrètes pensées au milieu même de l'appartement de la

favorite! Nous ne faisons cette remarque que pour montrer la

contradiction dans laquelle est tombé M. Vatout, car il est évident que

le confessionnal de Louis XIV n'a jamais été placé dans ce lieu. Sous ce

roi, s'y trouvaient le salon ovale et un cabinet. Sous Louis XV, d'après

les changements indiqués dans l'un des plans de Blondel, on fit à la

place du salon ovale un petit salon carré, et l'on établit une

_garde-robe_ dans le cabinet. Enfin, sous Louis XVI, de nouveaux

changements eurent encore lieu, le salon fut diminué, et l'on en fit un

cabinet dans lequel fut placé le confessionnal du roi. C'est donc Louis

XVI, et non Louis XIV, qui a fait mettre son confessionnal dans cet

endroit. Nous ne savons si, sous Louis XVI, le capitaine des gardes se

tenait l'épée à la main, pendant la confession, derrière la glace sans

tain que l'on remarque dans la niche près du confessionnal; mais s'il en

était ainsi sous Louis XIV, comme le dit M. Vatout, ce n'est point dans

cet endroit qu'avait lieu cette _étrange habitude_.

VI

L'ANCIENNE MACHINE DE MARLY

OU

DE VILLE ET RENNEQUIN.

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 6 / 21 段