assez décidé à l'essayer: c'était l'emploi des eaux de Baréges. Mais
avant que Louis XIV partît pour ces eaux, comme le bruit en avait couru,
on jugea convenable d'en constater les effets. On chercha quatre
personnes ayant la même maladie que le roi, et on les envoya à Baréges à
ses dépens, sous la conduite de _Gervais_, chirurgien de l'hôpital de la
Charité. C'était l'un des hommes les plus instruits de Paris, et il
s'était acquis surtout une très-grande réputation pour la guérison des
tumeurs. Ces quatre malades furent soumis par lui à l'action des eaux
sous toutes les formes, en bains, à l'intérieur, et surtout en
injections répétées dans le trajet fistuleux. Ce traitement dura fort
longtemps et ne fut suivi d'aucune espèce d'amélioration; en sorte
qu'ils revinrent _tout aussi avancés dans leur guérison que quand ils
étaient partis_[36].
Une dame de la cour ayant raconté qu'allée aux eaux de Bourbon pour une
maladie particulière, elle s'était trouvée guérie par leur usage d'une
fistule qu'elle avait avant, on envoya à Bourbon l'un des chirurgiens du
roi, avec quatre autres malades; ils furent soumis aux mêmes expériences
que ceux de Baréges, et en revinrent comme eux sans changement dans leur
état.
Mais l'essai des remèdes ne devait point s'arrêter là. Un religieux
jacobin vint trouver Louvois et lui apporta une eau avec laquelle il
guérissait, disait-il, toutes sortes de fistules. Un autre annonçait
posséder un onguent qui n'en manquait aucune. D'autres proposaient aussi
des remèdes avec lesquels ils avaient obtenu des cures merveilleuses. Le
ministre, un peu embarrassé de toutes ces propositions, ne voulut
cependant en rejeter aucune avant que l'expérience eût démontré son
inefficacité. Pour juger en quelque sorte, par lui-même de leur valeur,
il fit meubler plusieurs chambres de son hôtel de la surintendance[37],
pour recevoir tous les malades atteints de fistule qui voulaient se
soumettre à ces différents essais, et il les fit traiter, en présence
de Félix, par les auteurs de ces remèdes.
Tous ces essais durèrent un temps fort long, sans aboutir à aucun
résultat.
Louvois et Félix rendaient compte à Louis XIV des tentatives inutiles
faites chaque jour pour trouver un remède qui pût lui éviter
l'opération, sur laquelle le premier chirurgien insistait de plus en
plus. Mais avant de s'y décider, le roi voulut encore avoir l'avis de
Bessières, chirurgien en renom de Paris. Bessières examina le mal, puis
Louis XIV lui ayant demandé ce qu'il en pensait, il lui répondit
librement _que tous les remèdes du monde n'y feraient rien sans
l'opération_[38]. Le roi n'hésita plus, et l'opération fut décidée.
Mais quelle méthode devait-on employer?
Il y avait alors à Paris un nommé _Lemoyne_, qui s'était acquis une
grande réputation pour la guérison des fistules. Voici ce qu'en dit
Dionis: «Sa méthode consistait dans l'usage du caustique, c'est-à-dire
qu'avec un onguent corrosif, dont il couvrait une petite tente qu'il
fourrait dans l'ouverture de l'ulcère, il en consumait peu à peu la
circonférence, ayant soin de grossir tous les jours la tente, de manière
qu'à force d'agrandir la fistule, il en découvrait le fond. S'il y avait
de la callosité, il la rongeait avec son onguent, qui lui servait aussi
à ruiner les clapiers, et enfin, avec de la patience, il en guérissait
beaucoup. Cet homme est mort vieux et riche, parce qu'il se faisait bien
payer, en quoi il avait raison, car le public n'estime les choses
qu'autant qu'elles coûtent. Ceux à qui le ciseau faisait horreur se
mettaient entre ses mains, et comme le nombre des poltrons est fort
grand, il ne manquait point de pratiques.» Ainsi Lemoyne avait remis en
honneur la cautérisation.--La ligature était le mode d'opérer le plus
généralement suivi. Puis restait l'incision que Félix proposait au roi.
Mais avant de se déterminer à suivre l'avis de son premier chirurgien,
Louis XIV voulut qu'il lui expliquât la préférence qu'il donnait à cette
méthode sur les autres. Félix fut alors obligé de décrire au roi les
trois procédés; puis il lui fit remarquer, nous raconte Dionis, que le
caustique fait une douleur continuelle pendant cinq ou six semaines
qu'on est obligé de s'en servir; que la ligature ne coupe les chairs
qu'après un long espace de temps, et qu'il ne faut pas manquer de la
serrer tous les jours, ce qui ne se fait pas sans douleur; que
l'incision cause, à la vérité, une douleur plus vive, mais qu'elle est
de si peu de durée qu'elle ne doit point alarmer une personne qui veut
guérir sans crainte de retour; car outre qu'elle achève en une minute ce
que les deux autres manières n'opèrent qu'en un mois, c'est que par
celles-ci la guérison est douteuse et qu'elle est sûre par
l'incision.--Ces raisons, appuyées par Daquin, Fagon et Bessières,
déterminèrent le roi, qui se décida pour l'incision.
C'était une grave résolution qu'avait prise Félix. L'opération par
l'instrument tranchant paraissait alors si terrible, que chacun
tremblait de la subir, d'où son nom de _grande opération_.
Mais Félix n'était point un chirurgien ordinaire. Fils de François Félix
de Tassy, homme d'un grand talent, et aussi premier chirurgien du même
prince, il fut l'élève de son père, qui, le destinant à le remplacer
auprès du monarque, ne négligea aucun des moyens qui pouvaient le rendre
digne d'occuper un emploi aussi important. Exerçant sa profession dans
les hôpitaux civils, puis dans ceux des armées, il fut, fort jeune
encore, compté parmi les plus habiles chirurgiens de son temps; ses
confrères le nommèrent chef du collége de Saint-Côme, qui devint ensuite
l'académie de chirurgie; puis il succéda à son père dans la charge de
premier chirurgien du roi, en 1676.
Dès que Félix se fut assuré de la maladie du roi, il le rassura sur sa
vie et promit de le délivrer de son horrible incommodité. Ce grand
chirurgien n'avait jamais fait l'opération qu'il méditait, mais il avait
lu tout ce que les auteurs anciens avaient écrit sur la maladie dont le
roi était attaqué. Il se traça alors un plan d'opération, et tandis que
le temps s'écoulait en essais de remèdes qui n'avaient aucun résultat,
Félix occupait le sien d'une manière profitable à ses desseins. Pendant
plusieurs mois tous les malades atteints de la maladie du roi qui se
trouvaient dans les hôpitaux de Paris ou à la Charité de Versailles
furent opérés par lui, et lorsque Louis XIV fut enfin décidé, il avait
acquis l'expérience d'un chirurgien consommé dans cette partie de l'art
opératoire.
Pour faire l'incision de la fistule, Galien avait inventé un instrument
d'une forme particulière, auquel il avait donné le nom de syringotome,
du nom même de la fistule--(_syrinx_, flûte). C'était un bistouri en
forme de croissant, à manche contourné, et dont la pointe était terminée
par un stylet long, pointu et flexible. On introduisait la pointe dans
l'ouverture extérieure de la fistule et on poussait le stylet jusque
dans l'intestin; le doigt indicateur de la main gauche, placé dans le
rectum, ramenait la pointe par l'anus, puis la lame du bistouri, poussée
dans la fistule, achevait l'incision. Félix fit subir à l'instrument de
Galien un notable changement. Il fit faire un simple bistouri courbe, à
lame très-étroite, terminée, comme le syringotome, par un stylet, mais
en argent recuit, et long de plusieurs pouces. Le tranchant de la lame
était recouvert d'une chape d'argent faite exprès pour être introduite
dans la fistule sans blesser les parties. Cet instrument ainsi disposé,
on poussait le stylet dans la fistule et on le ramenait par le
fondement; puis, le bistouri étant entré après le stylet, on retirait
doucement la chape qui enveloppait le tranchant, et tenant d'une main
le bout du stylet et de l'autre le manche du bistouri, en tirant à soi
on tranchait tout d'un coup toute la fistule.
Cet instrument, dont Félix se servit pour le roi, reçut depuis ce moment
le nom de _bistouri à la royale_.
Ce fut le 18 novembre 1686 qu'eut lieu l'opération.
Qu'on nous pardonne les détails peut-être un peu minutieux dans lesquels
nous allons entrer; mais, outre qu'il s'agit d'une opération qui, par
son retentissement et son succès, changea toutes les idées reçues à
cette époque, il s'agit encore d'un fait historique que l'on peut encore
suivre _sur place_ dans ses plus petits incidents.
Le roi était à Fontainebleau lorsque l'opération fut arrêtée. Afin de
s'y préparer et en même temps pour ôter tout soupçon de ce qui allait se
passer, deux médecines lui furent administrées dans ce séjour. Arrivé à
Versailles le 15 novembre, rien ne décéla en lui la grave détermination
qu'il avait prise. Le dimanche 17, veille de l'opération, il monta à
cheval, alla visiter ses jardins, ses réservoirs et les nombreux travaux
en cours d'exécution, et parut fort tranquille et fort gai pendant tout
le cours de la promenade[39].
La chambre à coucher de Louis XIV, dans laquelle il fut opéré, n'était
point celle connue aujourd'hui sous ce nom: elle était située dans la
pièce précédant celle-ci et portant actuellement le nom si célèbre de
salon de l'OEil-de-Boeuf. Ce salon de l'OEil-de-Boeuf était alors coupé
en deux; la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher actuelle
était la chambre du roi, et l'autre pièce était un cabinet orné des
tableaux du Bassan, portant pour cela le nom de cabinet des Bassans.
Le lundi 18 novembre, de grand matin, tout se préparait dans le cabinet
des Bassans pour la _grande opération_. Vers cinq heures, les
apothicaires entrèrent chez le roi et lui administrèrent le lavement
préparatoire. Un peu avant sept heures, Louvois alla prendre chez elle
madame de Maintenon; ils entrèrent ensemble chez le roi, auprès duquel
se trouvait déjà le père de la Chaise, son confesseur. Félix, d'Aquin,
premier médecin du roi, Fagon, qui le devint quelques années après,
Bessières, les quatre apothicaires du roi, et Laraye, _élève_ de Félix,
mais que l'on appelait alors son _garçon_, étaient réunis dans le
cabinet des Bassans pour préparer tout ce qui devait servir à
l'opération.
A sept heures, ils entrèrent dans la chambre du roi. Louis XIV ne parut
nullement ému de leur présence; il fit approcher Félix, lui demanda
l'usage de chacun des instruments et des diverses pièces de l'appareil,
puis s'abandonna avec confiance à son talent.
Le roi fut placé sur le bord de son lit, un traversin sous le ventre
pour élever les fesses, tournées du côté de la fenêtre, les cuisses
écartées et assujetties par deux des apothicaires.
Voici comment procéda l'opérateur: Une petite incision, faite avec la
pointe d'un instrument ordinaire, fut d'abord pratiquée à l'orifice
externe de la fistule, afin de l'agrandir et de pouvoir plus facilement
y introduire le bistouri à la royale. L'incision fut ensuite pratiquée
avec cet instrument, à l'aide de la manoeuvre déjà indiquée. Une fois le
trajet fistuleux mis à découvert, il s'agissait de détruire les
callosités qu'on supposait devoir empêcher la réussite de l'opération:
huit coups de ciseaux enlevèrent toutes les callosités que Félix
rencontra sous son doigt. Cette partie si douloureuse de l'opération fut
supportée avec beaucoup de courage par Louis XIV: pas un cri, pas un mot
ne lui échappa.
L'opération terminée, on introduisit dans l'anus une grosse tente de
charpie recouverte d'un liniment composé d'huile et de jaune d'oeuf. On
la fit entrer avec force, afin d'écarter les lèvres de la plaie; on
garnit ensuite la plaie de plumasseaux, enduits du même liniment, et on
appliqua les compresses et le bandage comme on le fait à présent.
Rien ne saurait dire l'étonnement dans lequel fut toute la cour lorsque
l'on apprit que le roi venait de subir une opération que chacun
regardait comme si dangereuse. Le récit fait de cet événement par le
_Mercure Galant_, journal officiel de la cour, fera mieux comprendre
qu'on ne pourrait le dire l'effet produit par cette nouvelle
inattendue.--«Quoique le roi, dit-il, fût dans une santé parfaite, à la
réserve de l'incommodité qui lui était survenue il y a environ onze
mois, et qu'il fût même en état de monter à cheval et de chasser, comme
il faisait très-souvent, Sa Majesté, qui vit qu'elle courait risque de
souffrir toute sa vie de cette sorte d'incommodité, à laquelle sont
sujets tous ceux qui manquent du courage nécessaire pour s'en tirer,
prit une résolution digne de sa fermeté; et, comme ce mal était grand
plutôt par la douleur que l'opération lui devait faire souffrir que par
la nature dont il était, il cacha ce qu'il avait résolu de faire, comme
il fait de toutes les choses qu'il juge à propos de tenir secrètes. Il
savait l'inquiétude que donnerait le mal qu'il devait endurer, et ne
doutait point que la crainte de quelque accident et l'amour qu'on a pour
lui ne fissent trouver des raisons pour l'en détourner. Mais ce prince
voulait souffrir, afin d'être plus en état de travailler sans cesse pour
le bien et pour le repos de ses sujets; et pour éviter les contestations
qui se pourraient former là-dessus, il aima mieux se charger de toute la
douleur que de jouir du soulagement d'être plaint, ce qui console
beaucoup ceux qui souffrent. D'ailleurs, il savait que ce bruit, venant
à se répandre, aurait jeté de la crainte et de l'abattement dans tous
les coeurs, et qu'il rendrait incapables d'agir tous ceux qui étaient
occupés pour les affaires de l'État, et il voulait endurer seul, sans
que l'État en souffrît un seul moment. Ainsi ayant pris sa résolution,
il travailla à la faire exécuter sans que l'on s'en aperçût. Comme
jamais prince ne sut régner sur lui-même avec tant d'empire, il en vint
à bout sans peine. Il se purgea deux fois à Fontainebleau, parce que
venant ensuite à Versailles, ce changement de lieu devait ôter l'idée
qu'on aurait pu prendre, s'il avait été possible qu'on eût soupçonné
quelque chose de son dessein. Il monta à cheval le dimanche 17 de ce
mois, soupa ce jour-là avec la famille royale, et s'informa de
Monseigneur où était le rendez-vous de chasse le lendemain. On connut le
jour suivant que ce prince, quoiqu'il dût alors sentir les premières
atteintes de la peur que lui pouvait causer l'opération, avait demandé
ce rendez-vous d'une âme tranquille, afin que s'il arrivait quelque
accident, il pût en faire avertir Monseigneur. On a même remarqué qu'il
se coucha ce soir-là plus tard qu'à l'ordinaire. Il marqua pour le lundi
18, l'heure de son lever, où la plus grande partie de la cour se trouve
ordinairement. Il avait pris la sienne plus matin pour l'opération. Ceux
qui devaient y travailler, ou dont la présence était nécessaire,
entrèrent par différents endroits, ce qui empêcha qu'on en eût aucun
soupçon. Quoique je ne fasse point ici le détail du reste, je puis vous
dire qu'il s'y passa mille choses dignes de l'inébranlable fermeté du
roi. Il voulut voir tout ce qui devait le faire souffrir et ne fit que
sourire au lieu d'en paraître étonné. Il fit ensuite ce qu'un prince
aussi chrétien que lui doit faire en de pareilles occasions et souffrit
patiemment, étant toujours dans l'état d'un homme libre et qui est
assuré d'être maître de sa douleur. Aucun cri ne lui échappa, et loin de
témoigner de la crainte, il demanda si on ne l'avait point épargné,
parce qu'il avait recommandé sur toutes choses de ne le pas faire. Sitôt
qu'on eut achevé l'opération, la porte fut ouverte à ce qu'on appelle la
première entrée, c'est-à-dire aux personnes qui ont droit d'entrer les
premières au lever. Les autres n'entrèrent pas, parce qu'il n'y eut
point de lever.
«Le bruit de cette opération s'étant répandu dans Versailles, comme on
s'imagine toujours voir les maux que l'on craint, quand même ils ne
seraient point à craindre, la douleur parut sur tous les visages, et
l'on eût dit à voir le roi que ce monarque était le seul qui se portait
bien. Ayant remarqué qu'on ne faisait aucun bruit, il ordonna que toutes
choses se fissent à l'ordinaire, tint conseil dès le jour même, et
permit dès le lendemain aux ministres étrangers de le saluer. Quoique de
semblables maux aient accoutumé de causer un peu de fièvre, sans
pourtant qu'il y ait sujet d'en appréhender aucune suite fâcheuse, il
semble que le ciel, pour ne nous pas alarmer, n'ait pas voulu qu'il en
eût le moindre ressentiment.»
A ces détails, _Dangeau_ ajoute: «Dès que l'opération fut faite, le roi
l'envoya dire à Monseigneur, qui était à la chasse, à madame la
Dauphine, dès qu'elle fut éveillée, à Monsieur et à Madame, qui étaient
à Paris, et à M. le prince et à M. le duc, qui étaient à Fontainebleau,
auprès de madame la duchesse de Bourbon, leur défendant de venir. Dès
l'après-dîner, le roi tint son conseil; il vit beaucoup de courtisans,
et voulut qu'il y eût appartement et que l'on commençât le grand jeu de
reversi qu'il avait ordonné à Fontainebleau. Madame de Montespan partit
en diligence pour venir trouver le roi; mais ayant appris à Essone que
le roi se portait très-bien, elle retourna auprès de madame de Bourbon.
Monseigneur, apprenant la nouvelle, quitta la chasse et revint ici à
toute bride et en pleurant.»
Dans son journal, Dangeau nous a conservé jour par jour l'état du roi
après son opération. L'on y voit que les premiers jours se passèrent
fort bien. Les pansements se faisaient avec régularité, et le malade
n'en éprouvait aucune douleur, tout enfin semblait annoncer une guérison
solide et prompte; mais, soit que l'on se fût trop vite empressé de
diminuer la grosseur de la mèche, soit pour tout autre motif, l'on
s'aperçut le quinzième jour qu'une partie des bords s'étaient cicatrisés
avant le fond, et que la fistule menaçait de reparaître de nouveau. Le 6
décembre, l'on chercha à détruire, par quelques légers coups de ciseaux,
cette cicatrisation trop rapide, mais sans obtenir le résultat désiré.
Enfin, le lundi 7 décembre, c'est-à-dire vingt et un jours après la
première opération, l'on fut obligé de détruire la nouvelle cicatrice, à
l'aide de plusieurs incisions, et de mettre à nu le fond de la fistule.
Le roi supporta cette seconde opération avec beaucoup de courage, mais
il paraît qu'elle fut extrêmement douloureuse, car pendant plusieurs
jours il renvoya son conseil, ce qui n'était pas arrivé la première
fois. Quoi qu'il en soit, de ce moment la cicatrisation marcha avec
régularité, et le samedi 11 janvier 1687, cinquante-quatre jours après
l'opération et trente-trois après les dernières incisions, le roi fut
assez bien guéri pour sortir à pied de ses appartements et se promener
pendant fort longtemps dans l'Orangerie.
Louis XIV venait d'être débarrassé d'une grave infirmité, grâce à
l'habileté de son chirurgien. Mais si le service était grand, la
récompense fut royale. Félix reçut cinquante mille écus et la terre des
_Moulineaux_, estimée à la même somme; d'Aquin, le premier médecin, cent
mille livres; Fagon, quatre-vingt mille livres; les quatre apothicaires,
chacun douze mille livres, et Leraye, l'élève de Félix, quatre cents
pistoles; le tout formant un total de cinq cent soixante-douze mille
livres, qui, comparé à la valeur actuelle de l'argent, représente
presque un million!!!
La réussite de l'opération pratiquée à Louis XIV, en mettant le comble
à la réputation de Félix, mit aussi à la mode son procédé; et il fut
facile de constater immédiatement son efficacité, car depuis l'opération
faite au roi, il semblait que tout le monde fût attaqué de la fistule.
«C'est une maladie, dit Dionis, qui est devenue à la mode depuis celle
du roi. Plusieurs de ceux qui la cachaient avec soin avant ce temps
n'ont plus eu honte de la rendre publique; il y a eu même des courtisans
qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, parce que
le roi s'informait de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux
qui avaient quelque petit suintement ou de simples hémorroïdes ne
différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien pour y faire des
incisions; j'en ai vu plus de trente qui voulaient qu'on leur fît
l'opération, et dont la folie était si grande, qu'ils paraissaient
fâchés lorsqu'on les assurait qu'il n'y avait point nécessité de la
faire.»
Tel est le récit de cette grande opération de Louis XIV. Ainsi, grâce à
l'heureuse tentative de Félix; la méthode de l'incision a été remise en
honneur, et par suite des travaux de la chirurgie moderne, ce mode
opératoire, le plus généralement suivi, est devenu d'une telle
simplicité, qu'il n'est pas nécessaire d'être le premier chirurgien d'un
roi pour le pratiquer avec succès.
IV
MORT DE LOUVOIS.
1691.
Louvois mourut à Versailles dans l'ancien hôtel de la surintendance des
bâtiments du roi[40], le 16 juillet 1691.
La mort de Louvois fut un événement si important et donna lieu à tant de
commentaires, qu'il n'est pas sans intérêt d'en rechercher les
véritables causes.
Depuis un certain temps Louvois, jusqu'alors si puissant, baissait dans
la faveur du roi, et tout le monde s'attendait à une disgrâce prochaine
du ministre. C'est dans ces circonstances que le 15 juillet 1691, il a,
chez madame de Maintenon, une vive altercation avec Louis XIV.
Cette scène est ainsi racontée, dans une note écrite par le duc de
Luynes, sur le manuscrit de Dangeau[41]: «Nous avons déjà vu ce qui
s'était passé au siége de Mons, et le mauvais gré que le roi fit à M. de
Louvois de trouver le prince d'Orange si près de lui. On prétendit aussi
qu'il imputa à ce ministre la levée du siége de Coni. Ajoutez à cela le
bombardement de Liége, auquel le roi s'était opposé parce que des
ennemis de M. de Louvois, ou de bons citoyens, avaient fait entendre à
Sa Majesté que son ministre entretenait la haine de ses voisins par les
cruautés qu'il faisait exercer partout. Il avait insisté sur le
bombardement, qui se fit le 4 juin. Le roi avait déclaré précisément
qu'il n'en voulait rien faire, et enfin ce ministre fut obligé d'avouer
qu'il n'était plus temps de s'en dédire, parce que les ordres étaient
donnés. Cette explication se passait chez madame de Maintenon. Le roi,
qui d'ailleurs était mal disposé par ce que nous venons de dire, et
parce qu'en général toutes les choses violentes lui répugnaient, fut
indigné de tant de précipitation et lui laissa voir son ressentiment. M.
de Louvois, qui n'était pas accoutumé à être contredit, au lieu de
chercher à se justifier, répondit au roi assez brusquement et jeta son
portefeuille sur la table du roi. Le roi se leva et prit sa canne.
Madame de Maintenon, craignant l'effet de la colère de Sa Majesté, se
mit entre elle et son ministre; mais le roi la rassura en lui disant
qu'il n'avait eu nulle intention.»
M. de Louvois se retira et rentra chez lui tout ému. Cependant le
lendemain 16, il alla comme à l'ordinaire chez le roi pour travailler
avec lui; mais à peine eut-il commencé la lecture d'une dépêche, qu'il
se sentit indisposé, se retira dans son appartement et mourut au bout de
quelques instants, malgré les soins rapides qui lui furent donnés.
Une mort aussi prompte et dans de pareilles circonstances, fit
généralement croire à un empoisonnement. Dangeau et Saint-Simon en
parlent dans ce sens: «Le 16 juillet, dit ce dernier, j'étais à
Versailles... sortant le même jour du dîner du roi, je le rencontrai
(Louvois) au fond d'une très-petite pièce qui est entre la grande salle
des gardes et ce grand salon qui donne sur la petite cour des Princes.
M. de Marsan lui parlait, et il allait travailler chez madame de
Maintenon avec le roi, qui devait se promener après dans les jardins de
Versailles à pied, où les gens de la cour avaient la liberté de le
suivre. Sur les quatre heures après-midi du même jour, j'allai chez
madame de Châteauneuf, où j'appris qu'il s'était trouvé un peu mal chez
madame de Maintenon, que le roi l'avait forcé de s'en aller, qu'il était
retourné à pied chez lui, où le mal avait subitement augmenté; qu'on
s'était hâté de lui donner un lavement qu'il avait rendu aussitôt, et
qu'il était mort en le rendant, et demandant son fils Barbésieux, qu'il
n'eut pas le temps de voir, quoique celui-ci accourût de sa chambre.»