Parmi tous ces moyens, un fut surtout préconisé, et le roi paraissait

assez décidé à l'essayer: c'était l'emploi des eaux de Baréges. Mais

avant que Louis XIV partît pour ces eaux, comme le bruit en avait couru,

on jugea convenable d'en constater les effets. On chercha quatre

personnes ayant la même maladie que le roi, et on les envoya à Baréges à

ses dépens, sous la conduite de _Gervais_, chirurgien de l'hôpital de la

Charité. C'était l'un des hommes les plus instruits de Paris, et il

s'était acquis surtout une très-grande réputation pour la guérison des

tumeurs. Ces quatre malades furent soumis par lui à l'action des eaux

sous toutes les formes, en bains, à l'intérieur, et surtout en

injections répétées dans le trajet fistuleux. Ce traitement dura fort

longtemps et ne fut suivi d'aucune espèce d'amélioration; en sorte

qu'ils revinrent _tout aussi avancés dans leur guérison que quand ils

étaient partis_[36].

Une dame de la cour ayant raconté qu'allée aux eaux de Bourbon pour une

maladie particulière, elle s'était trouvée guérie par leur usage d'une

fistule qu'elle avait avant, on envoya à Bourbon l'un des chirurgiens du

roi, avec quatre autres malades; ils furent soumis aux mêmes expériences

que ceux de Baréges, et en revinrent comme eux sans changement dans leur

état.

Mais l'essai des remèdes ne devait point s'arrêter là. Un religieux

jacobin vint trouver Louvois et lui apporta une eau avec laquelle il

guérissait, disait-il, toutes sortes de fistules. Un autre annonçait

posséder un onguent qui n'en manquait aucune. D'autres proposaient aussi

des remèdes avec lesquels ils avaient obtenu des cures merveilleuses. Le

ministre, un peu embarrassé de toutes ces propositions, ne voulut

cependant en rejeter aucune avant que l'expérience eût démontré son

inefficacité. Pour juger en quelque sorte, par lui-même de leur valeur,

il fit meubler plusieurs chambres de son hôtel de la surintendance[37],

pour recevoir tous les malades atteints de fistule qui voulaient se

soumettre à ces différents essais, et il les fit traiter, en présence

de Félix, par les auteurs de ces remèdes.

Tous ces essais durèrent un temps fort long, sans aboutir à aucun

résultat.

Louvois et Félix rendaient compte à Louis XIV des tentatives inutiles

faites chaque jour pour trouver un remède qui pût lui éviter

l'opération, sur laquelle le premier chirurgien insistait de plus en

plus. Mais avant de s'y décider, le roi voulut encore avoir l'avis de

Bessières, chirurgien en renom de Paris. Bessières examina le mal, puis

Louis XIV lui ayant demandé ce qu'il en pensait, il lui répondit

librement _que tous les remèdes du monde n'y feraient rien sans

l'opération_[38]. Le roi n'hésita plus, et l'opération fut décidée.

Mais quelle méthode devait-on employer?

Il y avait alors à Paris un nommé _Lemoyne_, qui s'était acquis une

grande réputation pour la guérison des fistules. Voici ce qu'en dit

Dionis: «Sa méthode consistait dans l'usage du caustique, c'est-à-dire

qu'avec un onguent corrosif, dont il couvrait une petite tente qu'il

fourrait dans l'ouverture de l'ulcère, il en consumait peu à peu la

circonférence, ayant soin de grossir tous les jours la tente, de manière

qu'à force d'agrandir la fistule, il en découvrait le fond. S'il y avait

de la callosité, il la rongeait avec son onguent, qui lui servait aussi

à ruiner les clapiers, et enfin, avec de la patience, il en guérissait

beaucoup. Cet homme est mort vieux et riche, parce qu'il se faisait bien

payer, en quoi il avait raison, car le public n'estime les choses

qu'autant qu'elles coûtent. Ceux à qui le ciseau faisait horreur se

mettaient entre ses mains, et comme le nombre des poltrons est fort

grand, il ne manquait point de pratiques.» Ainsi Lemoyne avait remis en

honneur la cautérisation.--La ligature était le mode d'opérer le plus

généralement suivi. Puis restait l'incision que Félix proposait au roi.

Mais avant de se déterminer à suivre l'avis de son premier chirurgien,

Louis XIV voulut qu'il lui expliquât la préférence qu'il donnait à cette

méthode sur les autres. Félix fut alors obligé de décrire au roi les

trois procédés; puis il lui fit remarquer, nous raconte Dionis, que le

caustique fait une douleur continuelle pendant cinq ou six semaines

qu'on est obligé de s'en servir; que la ligature ne coupe les chairs

qu'après un long espace de temps, et qu'il ne faut pas manquer de la

serrer tous les jours, ce qui ne se fait pas sans douleur; que

l'incision cause, à la vérité, une douleur plus vive, mais qu'elle est

de si peu de durée qu'elle ne doit point alarmer une personne qui veut

guérir sans crainte de retour; car outre qu'elle achève en une minute ce

que les deux autres manières n'opèrent qu'en un mois, c'est que par

celles-ci la guérison est douteuse et qu'elle est sûre par

l'incision.--Ces raisons, appuyées par Daquin, Fagon et Bessières,

déterminèrent le roi, qui se décida pour l'incision.

C'était une grave résolution qu'avait prise Félix. L'opération par

l'instrument tranchant paraissait alors si terrible, que chacun

tremblait de la subir, d'où son nom de _grande opération_.

Mais Félix n'était point un chirurgien ordinaire. Fils de François Félix

de Tassy, homme d'un grand talent, et aussi premier chirurgien du même

prince, il fut l'élève de son père, qui, le destinant à le remplacer

auprès du monarque, ne négligea aucun des moyens qui pouvaient le rendre

digne d'occuper un emploi aussi important. Exerçant sa profession dans

les hôpitaux civils, puis dans ceux des armées, il fut, fort jeune

encore, compté parmi les plus habiles chirurgiens de son temps; ses

confrères le nommèrent chef du collége de Saint-Côme, qui devint ensuite

l'académie de chirurgie; puis il succéda à son père dans la charge de

premier chirurgien du roi, en 1676.

Dès que Félix se fut assuré de la maladie du roi, il le rassura sur sa

vie et promit de le délivrer de son horrible incommodité. Ce grand

chirurgien n'avait jamais fait l'opération qu'il méditait, mais il avait

lu tout ce que les auteurs anciens avaient écrit sur la maladie dont le

roi était attaqué. Il se traça alors un plan d'opération, et tandis que

le temps s'écoulait en essais de remèdes qui n'avaient aucun résultat,

Félix occupait le sien d'une manière profitable à ses desseins. Pendant

plusieurs mois tous les malades atteints de la maladie du roi qui se

trouvaient dans les hôpitaux de Paris ou à la Charité de Versailles

furent opérés par lui, et lorsque Louis XIV fut enfin décidé, il avait

acquis l'expérience d'un chirurgien consommé dans cette partie de l'art

opératoire.

Pour faire l'incision de la fistule, Galien avait inventé un instrument

d'une forme particulière, auquel il avait donné le nom de syringotome,

du nom même de la fistule--(_syrinx_, flûte). C'était un bistouri en

forme de croissant, à manche contourné, et dont la pointe était terminée

par un stylet long, pointu et flexible. On introduisait la pointe dans

l'ouverture extérieure de la fistule et on poussait le stylet jusque

dans l'intestin; le doigt indicateur de la main gauche, placé dans le

rectum, ramenait la pointe par l'anus, puis la lame du bistouri, poussée

dans la fistule, achevait l'incision. Félix fit subir à l'instrument de

Galien un notable changement. Il fit faire un simple bistouri courbe, à

lame très-étroite, terminée, comme le syringotome, par un stylet, mais

en argent recuit, et long de plusieurs pouces. Le tranchant de la lame

était recouvert d'une chape d'argent faite exprès pour être introduite

dans la fistule sans blesser les parties. Cet instrument ainsi disposé,

on poussait le stylet dans la fistule et on le ramenait par le

fondement; puis, le bistouri étant entré après le stylet, on retirait

doucement la chape qui enveloppait le tranchant, et tenant d'une main

le bout du stylet et de l'autre le manche du bistouri, en tirant à soi

on tranchait tout d'un coup toute la fistule.

Cet instrument, dont Félix se servit pour le roi, reçut depuis ce moment

le nom de _bistouri à la royale_.

Ce fut le 18 novembre 1686 qu'eut lieu l'opération.

Qu'on nous pardonne les détails peut-être un peu minutieux dans lesquels

nous allons entrer; mais, outre qu'il s'agit d'une opération qui, par

son retentissement et son succès, changea toutes les idées reçues à

cette époque, il s'agit encore d'un fait historique que l'on peut encore

suivre _sur place_ dans ses plus petits incidents.

Le roi était à Fontainebleau lorsque l'opération fut arrêtée. Afin de

s'y préparer et en même temps pour ôter tout soupçon de ce qui allait se

passer, deux médecines lui furent administrées dans ce séjour. Arrivé à

Versailles le 15 novembre, rien ne décéla en lui la grave détermination

qu'il avait prise. Le dimanche 17, veille de l'opération, il monta à

cheval, alla visiter ses jardins, ses réservoirs et les nombreux travaux

en cours d'exécution, et parut fort tranquille et fort gai pendant tout

le cours de la promenade[39].

La chambre à coucher de Louis XIV, dans laquelle il fut opéré, n'était

point celle connue aujourd'hui sous ce nom: elle était située dans la

pièce précédant celle-ci et portant actuellement le nom si célèbre de

salon de l'OEil-de-Boeuf. Ce salon de l'OEil-de-Boeuf était alors coupé

en deux; la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher actuelle

était la chambre du roi, et l'autre pièce était un cabinet orné des

tableaux du Bassan, portant pour cela le nom de cabinet des Bassans.

Le lundi 18 novembre, de grand matin, tout se préparait dans le cabinet

des Bassans pour la _grande opération_. Vers cinq heures, les

apothicaires entrèrent chez le roi et lui administrèrent le lavement

préparatoire. Un peu avant sept heures, Louvois alla prendre chez elle

madame de Maintenon; ils entrèrent ensemble chez le roi, auprès duquel

se trouvait déjà le père de la Chaise, son confesseur. Félix, d'Aquin,

premier médecin du roi, Fagon, qui le devint quelques années après,

Bessières, les quatre apothicaires du roi, et Laraye, _élève_ de Félix,

mais que l'on appelait alors son _garçon_, étaient réunis dans le

cabinet des Bassans pour préparer tout ce qui devait servir à

l'opération.

A sept heures, ils entrèrent dans la chambre du roi. Louis XIV ne parut

nullement ému de leur présence; il fit approcher Félix, lui demanda

l'usage de chacun des instruments et des diverses pièces de l'appareil,

puis s'abandonna avec confiance à son talent.

Le roi fut placé sur le bord de son lit, un traversin sous le ventre

pour élever les fesses, tournées du côté de la fenêtre, les cuisses

écartées et assujetties par deux des apothicaires.

Voici comment procéda l'opérateur: Une petite incision, faite avec la

pointe d'un instrument ordinaire, fut d'abord pratiquée à l'orifice

externe de la fistule, afin de l'agrandir et de pouvoir plus facilement

y introduire le bistouri à la royale. L'incision fut ensuite pratiquée

avec cet instrument, à l'aide de la manoeuvre déjà indiquée. Une fois le

trajet fistuleux mis à découvert, il s'agissait de détruire les

callosités qu'on supposait devoir empêcher la réussite de l'opération:

huit coups de ciseaux enlevèrent toutes les callosités que Félix

rencontra sous son doigt. Cette partie si douloureuse de l'opération fut

supportée avec beaucoup de courage par Louis XIV: pas un cri, pas un mot

ne lui échappa.

L'opération terminée, on introduisit dans l'anus une grosse tente de

charpie recouverte d'un liniment composé d'huile et de jaune d'oeuf. On

la fit entrer avec force, afin d'écarter les lèvres de la plaie; on

garnit ensuite la plaie de plumasseaux, enduits du même liniment, et on

appliqua les compresses et le bandage comme on le fait à présent.

Rien ne saurait dire l'étonnement dans lequel fut toute la cour lorsque

l'on apprit que le roi venait de subir une opération que chacun

regardait comme si dangereuse. Le récit fait de cet événement par le

_Mercure Galant_, journal officiel de la cour, fera mieux comprendre

qu'on ne pourrait le dire l'effet produit par cette nouvelle

inattendue.--«Quoique le roi, dit-il, fût dans une santé parfaite, à la

réserve de l'incommodité qui lui était survenue il y a environ onze

mois, et qu'il fût même en état de monter à cheval et de chasser, comme

il faisait très-souvent, Sa Majesté, qui vit qu'elle courait risque de

souffrir toute sa vie de cette sorte d'incommodité, à laquelle sont

sujets tous ceux qui manquent du courage nécessaire pour s'en tirer,

prit une résolution digne de sa fermeté; et, comme ce mal était grand

plutôt par la douleur que l'opération lui devait faire souffrir que par

la nature dont il était, il cacha ce qu'il avait résolu de faire, comme

il fait de toutes les choses qu'il juge à propos de tenir secrètes. Il

savait l'inquiétude que donnerait le mal qu'il devait endurer, et ne

doutait point que la crainte de quelque accident et l'amour qu'on a pour

lui ne fissent trouver des raisons pour l'en détourner. Mais ce prince

voulait souffrir, afin d'être plus en état de travailler sans cesse pour

le bien et pour le repos de ses sujets; et pour éviter les contestations

qui se pourraient former là-dessus, il aima mieux se charger de toute la

douleur que de jouir du soulagement d'être plaint, ce qui console

beaucoup ceux qui souffrent. D'ailleurs, il savait que ce bruit, venant

à se répandre, aurait jeté de la crainte et de l'abattement dans tous

les coeurs, et qu'il rendrait incapables d'agir tous ceux qui étaient

occupés pour les affaires de l'État, et il voulait endurer seul, sans

que l'État en souffrît un seul moment. Ainsi ayant pris sa résolution,

il travailla à la faire exécuter sans que l'on s'en aperçût. Comme

jamais prince ne sut régner sur lui-même avec tant d'empire, il en vint

à bout sans peine. Il se purgea deux fois à Fontainebleau, parce que

venant ensuite à Versailles, ce changement de lieu devait ôter l'idée

qu'on aurait pu prendre, s'il avait été possible qu'on eût soupçonné

quelque chose de son dessein. Il monta à cheval le dimanche 17 de ce

mois, soupa ce jour-là avec la famille royale, et s'informa de

Monseigneur où était le rendez-vous de chasse le lendemain. On connut le

jour suivant que ce prince, quoiqu'il dût alors sentir les premières

atteintes de la peur que lui pouvait causer l'opération, avait demandé

ce rendez-vous d'une âme tranquille, afin que s'il arrivait quelque

accident, il pût en faire avertir Monseigneur. On a même remarqué qu'il

se coucha ce soir-là plus tard qu'à l'ordinaire. Il marqua pour le lundi

18, l'heure de son lever, où la plus grande partie de la cour se trouve

ordinairement. Il avait pris la sienne plus matin pour l'opération. Ceux

qui devaient y travailler, ou dont la présence était nécessaire,

entrèrent par différents endroits, ce qui empêcha qu'on en eût aucun

soupçon. Quoique je ne fasse point ici le détail du reste, je puis vous

dire qu'il s'y passa mille choses dignes de l'inébranlable fermeté du

roi. Il voulut voir tout ce qui devait le faire souffrir et ne fit que

sourire au lieu d'en paraître étonné. Il fit ensuite ce qu'un prince

aussi chrétien que lui doit faire en de pareilles occasions et souffrit

patiemment, étant toujours dans l'état d'un homme libre et qui est

assuré d'être maître de sa douleur. Aucun cri ne lui échappa, et loin de

témoigner de la crainte, il demanda si on ne l'avait point épargné,

parce qu'il avait recommandé sur toutes choses de ne le pas faire. Sitôt

qu'on eut achevé l'opération, la porte fut ouverte à ce qu'on appelle la

première entrée, c'est-à-dire aux personnes qui ont droit d'entrer les

premières au lever. Les autres n'entrèrent pas, parce qu'il n'y eut

point de lever.

«Le bruit de cette opération s'étant répandu dans Versailles, comme on

s'imagine toujours voir les maux que l'on craint, quand même ils ne

seraient point à craindre, la douleur parut sur tous les visages, et

l'on eût dit à voir le roi que ce monarque était le seul qui se portait

bien. Ayant remarqué qu'on ne faisait aucun bruit, il ordonna que toutes

choses se fissent à l'ordinaire, tint conseil dès le jour même, et

permit dès le lendemain aux ministres étrangers de le saluer. Quoique de

semblables maux aient accoutumé de causer un peu de fièvre, sans

pourtant qu'il y ait sujet d'en appréhender aucune suite fâcheuse, il

semble que le ciel, pour ne nous pas alarmer, n'ait pas voulu qu'il en

eût le moindre ressentiment.»

A ces détails, _Dangeau_ ajoute: «Dès que l'opération fut faite, le roi

l'envoya dire à Monseigneur, qui était à la chasse, à madame la

Dauphine, dès qu'elle fut éveillée, à Monsieur et à Madame, qui étaient

à Paris, et à M. le prince et à M. le duc, qui étaient à Fontainebleau,

auprès de madame la duchesse de Bourbon, leur défendant de venir. Dès

l'après-dîner, le roi tint son conseil; il vit beaucoup de courtisans,

et voulut qu'il y eût appartement et que l'on commençât le grand jeu de

reversi qu'il avait ordonné à Fontainebleau. Madame de Montespan partit

en diligence pour venir trouver le roi; mais ayant appris à Essone que

le roi se portait très-bien, elle retourna auprès de madame de Bourbon.

Monseigneur, apprenant la nouvelle, quitta la chasse et revint ici à

toute bride et en pleurant.»

Dans son journal, Dangeau nous a conservé jour par jour l'état du roi

après son opération. L'on y voit que les premiers jours se passèrent

fort bien. Les pansements se faisaient avec régularité, et le malade

n'en éprouvait aucune douleur, tout enfin semblait annoncer une guérison

solide et prompte; mais, soit que l'on se fût trop vite empressé de

diminuer la grosseur de la mèche, soit pour tout autre motif, l'on

s'aperçut le quinzième jour qu'une partie des bords s'étaient cicatrisés

avant le fond, et que la fistule menaçait de reparaître de nouveau. Le 6

décembre, l'on chercha à détruire, par quelques légers coups de ciseaux,

cette cicatrisation trop rapide, mais sans obtenir le résultat désiré.

Enfin, le lundi 7 décembre, c'est-à-dire vingt et un jours après la

première opération, l'on fut obligé de détruire la nouvelle cicatrice, à

l'aide de plusieurs incisions, et de mettre à nu le fond de la fistule.

Le roi supporta cette seconde opération avec beaucoup de courage, mais

il paraît qu'elle fut extrêmement douloureuse, car pendant plusieurs

jours il renvoya son conseil, ce qui n'était pas arrivé la première

fois. Quoi qu'il en soit, de ce moment la cicatrisation marcha avec

régularité, et le samedi 11 janvier 1687, cinquante-quatre jours après

l'opération et trente-trois après les dernières incisions, le roi fut

assez bien guéri pour sortir à pied de ses appartements et se promener

pendant fort longtemps dans l'Orangerie.

Louis XIV venait d'être débarrassé d'une grave infirmité, grâce à

l'habileté de son chirurgien. Mais si le service était grand, la

récompense fut royale. Félix reçut cinquante mille écus et la terre des

_Moulineaux_, estimée à la même somme; d'Aquin, le premier médecin, cent

mille livres; Fagon, quatre-vingt mille livres; les quatre apothicaires,

chacun douze mille livres, et Leraye, l'élève de Félix, quatre cents

pistoles; le tout formant un total de cinq cent soixante-douze mille

livres, qui, comparé à la valeur actuelle de l'argent, représente

presque un million!!!

La réussite de l'opération pratiquée à Louis XIV, en mettant le comble

à la réputation de Félix, mit aussi à la mode son procédé; et il fut

facile de constater immédiatement son efficacité, car depuis l'opération

faite au roi, il semblait que tout le monde fût attaqué de la fistule.

«C'est une maladie, dit Dionis, qui est devenue à la mode depuis celle

du roi. Plusieurs de ceux qui la cachaient avec soin avant ce temps

n'ont plus eu honte de la rendre publique; il y a eu même des courtisans

qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, parce que

le roi s'informait de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux

qui avaient quelque petit suintement ou de simples hémorroïdes ne

différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien pour y faire des

incisions; j'en ai vu plus de trente qui voulaient qu'on leur fît

l'opération, et dont la folie était si grande, qu'ils paraissaient

fâchés lorsqu'on les assurait qu'il n'y avait point nécessité de la

faire.»

Tel est le récit de cette grande opération de Louis XIV. Ainsi, grâce à

l'heureuse tentative de Félix; la méthode de l'incision a été remise en

honneur, et par suite des travaux de la chirurgie moderne, ce mode

opératoire, le plus généralement suivi, est devenu d'une telle

simplicité, qu'il n'est pas nécessaire d'être le premier chirurgien d'un

roi pour le pratiquer avec succès.

IV

MORT DE LOUVOIS.

1691.

Louvois mourut à Versailles dans l'ancien hôtel de la surintendance des

bâtiments du roi[40], le 16 juillet 1691.

La mort de Louvois fut un événement si important et donna lieu à tant de

commentaires, qu'il n'est pas sans intérêt d'en rechercher les

véritables causes.

Depuis un certain temps Louvois, jusqu'alors si puissant, baissait dans

la faveur du roi, et tout le monde s'attendait à une disgrâce prochaine

du ministre. C'est dans ces circonstances que le 15 juillet 1691, il a,

chez madame de Maintenon, une vive altercation avec Louis XIV.

Cette scène est ainsi racontée, dans une note écrite par le duc de

Luynes, sur le manuscrit de Dangeau[41]: «Nous avons déjà vu ce qui

s'était passé au siége de Mons, et le mauvais gré que le roi fit à M. de

Louvois de trouver le prince d'Orange si près de lui. On prétendit aussi

qu'il imputa à ce ministre la levée du siége de Coni. Ajoutez à cela le

bombardement de Liége, auquel le roi s'était opposé parce que des

ennemis de M. de Louvois, ou de bons citoyens, avaient fait entendre à

Sa Majesté que son ministre entretenait la haine de ses voisins par les

cruautés qu'il faisait exercer partout. Il avait insisté sur le

bombardement, qui se fit le 4 juin. Le roi avait déclaré précisément

qu'il n'en voulait rien faire, et enfin ce ministre fut obligé d'avouer

qu'il n'était plus temps de s'en dédire, parce que les ordres étaient

donnés. Cette explication se passait chez madame de Maintenon. Le roi,

qui d'ailleurs était mal disposé par ce que nous venons de dire, et

parce qu'en général toutes les choses violentes lui répugnaient, fut

indigné de tant de précipitation et lui laissa voir son ressentiment. M.

de Louvois, qui n'était pas accoutumé à être contredit, au lieu de

chercher à se justifier, répondit au roi assez brusquement et jeta son

portefeuille sur la table du roi. Le roi se leva et prit sa canne.

Madame de Maintenon, craignant l'effet de la colère de Sa Majesté, se

mit entre elle et son ministre; mais le roi la rassura en lui disant

qu'il n'avait eu nulle intention.»

M. de Louvois se retira et rentra chez lui tout ému. Cependant le

lendemain 16, il alla comme à l'ordinaire chez le roi pour travailler

avec lui; mais à peine eut-il commencé la lecture d'une dépêche, qu'il

se sentit indisposé, se retira dans son appartement et mourut au bout de

quelques instants, malgré les soins rapides qui lui furent donnés.

Une mort aussi prompte et dans de pareilles circonstances, fit

généralement croire à un empoisonnement. Dangeau et Saint-Simon en

parlent dans ce sens: «Le 16 juillet, dit ce dernier, j'étais à

Versailles... sortant le même jour du dîner du roi, je le rencontrai

(Louvois) au fond d'une très-petite pièce qui est entre la grande salle

des gardes et ce grand salon qui donne sur la petite cour des Princes.

M. de Marsan lui parlait, et il allait travailler chez madame de

Maintenon avec le roi, qui devait se promener après dans les jardins de

Versailles à pied, où les gens de la cour avaient la liberté de le

suivre. Sur les quatre heures après-midi du même jour, j'allai chez

madame de Châteauneuf, où j'appris qu'il s'était trouvé un peu mal chez

madame de Maintenon, que le roi l'avait forcé de s'en aller, qu'il était

retourné à pied chez lui, où le mal avait subitement augmenté; qu'on

s'était hâté de lui donner un lavement qu'il avait rendu aussitôt, et

qu'il était mort en le rendant, et demandant son fils Barbésieux, qu'il

n'eut pas le temps de voir, quoique celui-ci accourût de sa chambre.»

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 4 / 21 段